14. IONESCO?... POUR LES ENFANTS?... C'EST PAS SÉR

                                                               

     En 1970, la parution de ce premier livre, annonçant une série de Quatre contes pour enfants de moins de trois ans écrits par Eugène Ionesco, illustré avec beaucoup de perfectionnisme par Etienne Delessert fit l'effet d'un énorme pavé dans la mare.
     Si on peut se référer au bruit, aux controverses, aux hésitations, aux applaudissements et aux enthousiasmes des uns, et aux aversions et réprobations des autres, pour juger de la nouveauté et de la qualité, de la pertinence ou de l'impertinence, voire de la folie d'un livre... celui-ci, sans les avoir chercher vraiment, remporta la palme des échos.
      Ce qu'on lui reprochait est à verser cependant à son mérite : Eugène Ionesco écrivait, à sa manière, sans concession au genre "livre pour enfants", des histoires qu'il avait inventées pour sa petite fille Marie-France.
     Ionesco faisait du Ionesco et affirmait la singularité de son écriture tandis que les enfants et leurs parents, – les parents beaucoup plus que leurs enfants! – peu habitué à cette manière-là, interloqués par la nouveauté de ton, découvraient, en même temps, une autre façon d'envisager les rapports pédagogiques adultes-enfants et une autre façon d'envisager et de considérer la littérature pour la jeunesse.
       Cela étant dit, on peut aisément comprendre que des bibliothécaires rigoristes, que des enseignants sans humour, que des parents anxieux de santé psychique et de rationalisme...et que des associations de défense de la morale par la lecture, ou "vice"versa... avant tout  préoccupés par la nécessité de reconduire, d'abord et avec sérieux, la forme la plus souvent admise d'une intelligence déductive aristotélicienne, aient été un tant soit peu choqués par le ton d'apparence désinvolte, par le pied de nez à la logique, par l'irrévérence cocasse et anti-conformiste des situations et par la hardiesse, en fin de compte, de cet esprit inventif libre et libératoire.
       Aux partisans du seul bon sens pour tout viatique, Monsieur Ionesco, celui qui devint vénérable à la fin de sa vie en entrant à l'Académie française, rappelait que pour tout renouvèlement de pensée innovante, "rien", justement, "n'était aussi sot que le bon sens!".
        Affirmation un brin anarchiste, bien difficile à faire accepter qui, bille en tête, ne croit justement qu'au bon sens, qu'aux idées établies et qu'aux convictions communément admises donc consensuelles!
        "Respirez, nous disait Ionesco, détendez-vous, le rire est le propre de l'homme!" Mais en sous texte, il suggérait : " Oui, c'est un fait, le monde est tragique! Mais justement, c'est parce qu'il est suffisamment tragique que point n'est besoin de l'envisager, aussi et toujours, d'un regard tragique!"
         Contre l'avis de Mathilde Leriche qui était ma collègue aînée aux CEMEA, j'avais pris contact avec Eugène Ionesco en 1963, peu de temps après mon arrivée à Paris. D
ans ce grand organisme de promotion des Méthodes d'Éducation Actives, alors que j'étais directeur adjoint du "Théâtre pour Jeune Public", il me semblait banalement naturel de demander à un auteur contemporain qui n'avait pas encore à cette époque le succès qu'il aura quelques années après, d'écrire une pièce de théâtre pour enfants...
         La réponse prudente mais évasive qu'Eugène Ionesco me fit, me laissa toutefois espérer qu'il me donnerait un jour, peut-être : "...des petites histoires amusantes...mais sans très grande importance... qu'il racontait à sa fille Marie-France...
pour la distraire... lorsqu'elle avait moins de trois ans..."
         Et puis le temps passa et après plusieurs relances, devant mon insistance et ma fidélité, un jour que je commençais à désespérer, il me confia,
sur les six qu'il avait prévu d'écrire, les quatre contes qu'il venait de terminer.
          En découvrant leur drôlerie, leur intelligence et, par dessus tout, en retrouvant cette dose d'invention particulière à l'auteur pour ce qui était de la mise en situations des personnages familiaux, de l'utilisation du vocabulaire et du style...Tout en somme, dans ces contes, me laissait présumer que je ne pouvais me tromper puisque j'y retrouvais, exactement, toutes les qualités qui avaient valu à Eugène Ionesco sa notoriété internationale.
          Il y avait là,
dans ces contes, adaptée sans infantilisme, cette secrète alchimie d'une "authenticité" substantielle en adéquation incontestable avec la curiosité insatiable et les questionnements incessants des jeunes enfants. Mais cette adaptation était néanmoins sans concession et sans hiatus, puisqu'elle restait toujours en concordance avec l'équation personnelle de l'auteur et avec ce qui dans son univers était à la fois singulièrement étrange, dramatique et parfois fantastique.
        Eugène Ionesco confirmait bien ce que je pensais déjà : la littérature pour enfants était et devait être de la littérature et non plus cette bouillie
pour prématurés, concoctée par des "écrivants", intentionnellement, préméditée et instrumentalisée, commanditée ou avalisée par des prescripteurs (trices) pour formater des enfants selon des principes d'éducation mécanistes.
         Avec ces contes, fortifiant mon sentiment que nous devions fournir aux enfants plusieurs qualités d'écritures, je confirmais mon intuition qu'ils devaient être confrontés à la pratique de plusieurs qualités de "lires", pour pouvoir échapper à la sinistre et des plus contestables "joie par les livres".


23/03/2006
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