18. UN PARI : FAIRE DE BOUCLE D'OR UN ANTI-CONTE

 

                                   

        Qui ne connaît ce conte classique que l'on raconte à tous les enfants dès le plus jeune âge?... Toutes les nombreuses versions que je connaissais se flattaient d'être sobres, limpides, strictes, elliptiques même, pour prétendre obéir à une des règles classiques du conte : celle de dévoiler, en peu de mots, le fil de l'histoire pour laisser une place prépondérante aux connotations du lecteur ou de l'auditeur et à ses parts d'imagination re-créatrices.

        Une règle d'or paraît-il que celle-ci, induisant un processus de séduction facile qui fait merveille en maintes occasions et qui, en l'occurrence, pour ce "conte d'intrigue", à petites séquences bien corsées, a de quoi satisfaire la curiosité des enfants. Le savant dosage de chaque étape, et leur relance de raccord pour les lier entre elles, tient l'intérêt de l'auditeur ou du lecteur suspendu à ce qui se trame et à l'amorce de ce qui va venir, au "trop peu", ou au "pas asse", bien dosé et bien mesuré qu'on lui livre.

       On incite l'enfant, en le séduisant, selon des astuces et des procédés parfois outranciers et abusifs, à adhérer à ce qu'on lui dit et on le tient en haleine pour lui faire soupçonner ce qu'on lui cache. Il m'est arrivé d'être horripilé, alors que j'assistais à une de ces séances de « contage » dans un lieu public, par la grossièreté des moyens employés par une conteuse de renom pour attirer  vers elle et retenir des enfants sous ce que d'aucuns appelleraient son charme et que je préfère qualifier d'emprise.

Il en est hélas en ceci comme en toutes choses : moins on a de talent et plus on grossit le trait pour être mieux assuré de pouvoir s'arroger le privilège non pas de séduire mais de capter et d'endoctriner un auditoire!

       Que faire : voilà la question que je me posai en sortant de cette navrante cérémonie?... Interdire les contes à cause des éléments de séduction qu'ils recèlent?... S'insurger de la surabondance des contes en édition et de la vogue en bibliothèques de toutes ces animations "autour du conte" ?...Partir en guerre contre les conteurs et conteuses séducteurs à la petite semaine qui font recettes, de grosses recettes même puisque certains en vivent, professionnellement, très bien, tant la demande des bibliothécaires est forte ?... Prétexter que ces animations de conteurs, clés en main, se font, abusivement, au détriment des contes lus et encore plus effrontément au détriment souvent de la littérature?... S'insurger de la surabondance des contes en édition ?... S'en prendre, pour ce qui est des animations en bibliothèques, à la vogue qui s'est imposée au point que toute animation aujourd'hui se résume à une de ces séances de « contages » ?...Seront-ce ces animations orales, mâchées par un adulte, devant des enfants en état d'assistanat, qui permettront aux enfants de revenir aux livres et de revigorer leur ardeur de lire?...  

        Il faudrait être fou pour songer à partir en guerre contre ces pratiques entérinées par le Corps entier des bibliothécaires!...

        Alors donc?...Ne rien faire?... Que faire?... Et comment faire?...

        A supposer qu'on s'entête pour sortir de l'impasse, comment – telle était la question que je me posai! – comment pouvoir échapper à cette habitude, profondément entérinée dans toutes les bibliothèques, d'utiliser uniquement et systématiquement, pour intéresser les enfants lecteurs, ce processus de séduction alors que, manipulé par n'importe qui et en toutes occasions, il n'est plus, par l'abus qui en est fait, qu'un vulgaire procédé de racolage, galvaudé et banalisé : un piètre ersatz démagogique bien éloigné de l'enchantement que peut procurer un processus de séduction offert -- mais pas imposé -- par le séducteur (objet ou personne) et, consenti délibérément, donc choisi par la personne séduite?.. Comment trouver une autre manière de raconter une même histoire, sous plusieurs formes, sur plusieurs tons, me disais-je encore?... Comment échapper à ce   processus généralisé devenu, manipulé par des mains inexpertes, plagié, mal copié, mal mis en oeuvre, un procédé et une lourde machinerie de conditionnement?.. Bref, comment proposer aux enfants une autre manière de raconter la même histoire sans user de ce processus facilement devenu procédé de séduction?...

       C'est pour répondre à ces questions qu'en en 1976 je demandai à une experte et talentueuse conteuse d'histoires, Henriette Bichonnier, de bien vouloir reprendre un conte classique "Boucle d'or et les trois ours" et de s'affranchir de la rhétorique habituelle du conte traditionnel pour en faire une version animée où les personnages et particulièrement la protagoniste, la petite Boucle d'or, aurait enfin, en plus d'agir, le droit de parler, avec sa mère par exemple et d'entendre ensuite, comme au théâtre, les trois ours se parler entre eux... L'objectif était de s'affranchir, et d'affranchir en même temps le jeune lecteur, du strict engrenage linéaire narratif du conte tout en proposant la même trajectoire et les mêmes séquences que dans le conte traditionnel mais en opérant selon le mode d'une version semi-dialoguée qui inciterait les enfants à changer de point de vue, à se mettre à la place des différents personnages, sans avoir la nécessité et l'obligation de se soumettre au schéma narratif canalisateur du conte, retranscrit littérairement et linéairement, selon un mode formel uniquement et intellectuellement inducteur.     

       Une chose était sûre : l'identification des enfants à Boucle d'or était inévitable et le fil de l'histoire dans laquelle elle se dépêtrait ne pouvait se dispenser d'induire les jeunes lecteurs à vivre avec elle, par elle, à travers elle, les péripéties dans lesquelles elle se débattait sans conteste. Mais mon voeu restait, puisque cette identification était inévitable, qu'elle puisse se faire non plus avec cette poupée de chiffon inconsciente qu'est habituellement Boucle d'or dans les représentations traditionnelles, mais avec un véritable personnage doté de caractère et de volonté une personnalité en quelque sorte, insoumise et rétive au tempérament affirmé...une petite personne qui pourrait qui pourrait à la fois agir et se voir agir, s'exprimer comme un adulte, ouvertement, au point de pouvoir avouer, et au point de s'avouer, sa curiosité, aussi bien que son désir de désobéir pour les satisfaire...

      Voilà ce qu'il me semblait intéressant de proposer aux enfants du vingt et unième siècle ! Et ce, parce que je pensais que, en l'état actuel des choses et des arts d'expression, compte tenu du fait que la perception simultanée prend davantage chaque jour le pas sur la perception littéraire linéaire et consécutive, ce parti pris de renouvellement d'écriture du conte était plus en adéquation avec notre époque, qu'il correspondait davantage à ce que pouvaient souhaiter, compte tenu aussi, parallèlement, des évolutions du statut de l'enfant dans notre civilisation nord occidentale, les enfants en âge de découvrir, derrière les multiples péripéties qui arrivent à la petite Boucle d'or, le conte d'avertissement classique et immuable mais présenté comme un kaléidoscope à multiples facettes offertes à autant de perceptions simultanées.

       La petite Boucle d'or, rebelle et opiniâtre, d'Henriette Bichonnier, dessinée sans joliesse par Daniéle Bour, affirme avec résolution plus qu'avec entêtement une personnalité de petite femme qui, --pour ne pas employer d'allusion à la liberté--, s'émancipe.Elle a du tempérament et de la personnalité. Elle n'est plus seulement la sujette subissant son sort, l'instrument de l'histoire, – puis accessoirement l'instrument de celui ou de celle qui la raconte – puisqu'elle a changé, au gré et sous la plume de l'auteur, de statut : elle est "elle" une "actante"et non plus cette marionnette soumise et victime d'avatars qui lui tombent dessus comme une fatalité. Elle devient ainsi une participante et une participante à part entière de l'aventure dans laquelle, délibérément, elle s'est elle-même engagée.

      Après la première édition de 1978, la réédition de 2003 a accentué, à ma demande la part des dialogues et sa nouvelle mise en page restitue, mieux que dans la première édition, le découpage séquentiel de l'action avec la subtilité de ses ressorts de raccordement et de ses multiples rebondissements. Ce qui est écrit dans une page ne fait que préparer à ce que l'on ne pourra découvrir, en image, qu'une fois la page suivante tournée

      Ce parti pris d'anti-conte avait de quoi hérisser les spécialistes du conte traditionnel, surtout celles qui se posent en vestales, intronisées par elles-mêmes, dans l'organisme "La Joie par les livres", où le conte, selon leur conformisme, ne peut s'écrire que d'une seule manière dans le respect des fonctions définies et ritualisées par Vladimir Propp et selon une rhétorique prétendument immuable. 

     Madame Evelyne Cévin, femme de Paul Fustier des "Editions Circonflexe", trouva là, pour fustiger ma version anti-conformiste de Boucle d'or, l'occasion de monter aux créneaux. Elle rédigea et publia, au titre de "spécialiste du conte traditionnel responsable d'une rubrique régulière sur le conte" dans "La revue des livres pour Enfants"( mensuel émanant de "La joie par les livres"/ Centre National du Livre pour Enfants) et dans le numéro 214, une critique frauduleuse où  juxtaposant la version écrite par Henriette Bichonnier  illustrée par danièle Bour à celle, importée des Etats Unis, illustrée par Paul Galdone, publiée aux Editions "Circonflexe" par son mari, elle se permettait, au détriment de toute déontologie, d'accorder à la version de son mari tous les mérites et à la mienne toutes les lourdeurs et tous les défauts.

        Pernicieusement, la juxtaposition des deux articles d'Evelyne Cévin n'était pas proposée aux lecteurs comme une pratique comparatiste d'analyse de deux variantes d'une même histoire, ni comme deux points de vue, ni comme deux conceptions et deux manières différentes et complémentaires d'interpréter un même conte, mais uniquement dans le but malveillant d'une utilisation intéressée. Mme Cévin ne se contentait pas de se servir de cette juxtaposition pour dénigrer ouvertement ma version, (ce qui, en somme, pouvait relever de son libre droit de critique) mais pour l'utiliser effrontément comme faire valoir de celle publiée par son mari, présentée elle, vous vous en doutez bien, comme parfaite. Pour les bibliothécaires et les lecteurs (trices) de la Revue, son parti pris laissait sous entendre clairement : "achetez la version de mon mari, celle de Ruy-Vidal/Des Lires ne vaut rien!"

       Lisez ces deux critiques, reportez-vous aux deux livres, jugez par vous-mêmes de la structure des textes, de la qualité des illustrations, comparez le style précis, naïvement raffiné proposé par Danièle Bour à celui ostentatoire,  expressionniste et passablement démodé de Paul Galdone et découvrez, comme une cerise sur le gâteau, à la dernière page du Boucle d'or des éditions "Circonflexe", cette recommandation faite pour tous les livres de la même collection que Geneviève Patte "in person" s'autorise à faire : «Sans discours, AUX COULEURS DU TEMPS (le titre de la collection) est pour les enfants le meilleur éveil à l'art».

       A croire vraiment que ces dames de "La Joie par les Livres" ne sont jamais entrées dans un Musée ou dans une Galerie d'art contemporain! Et qu'elles ont, en matière d'illustrations, des conceptions bien périmées !  A croire que, par entêtement de vieilles biques qui préfèrent rester sur leur quant-à-soi, elles ne se sont jamais remises en questions depuis des lustres, c'est-à-dire pour moi, depuis une période que l'on peut aisément faire remonter à l'avant guerre!

       La  Joie par les livres, en matière d'illustrations a au moins cinquante ans de retard! Voilà qu'elle fut ma réaction et qu'elle est actuellement ma conclusion!   

      Conclusion qui me fait estimer pouvoir déduire et clamer naturellement que la profession ne doit pas, même et surtout, sur le plan institutionnel, abandonner à ces dames patronnesses, "suffisantes par ignorance et par insuffisance", une quelconque responsabilité en matière d'illustrations ni, à plus fortes raisons, le droit de s'arroger des pouvoirs d'évaluation, de critique et de recommandation, puisqu'elles n'en ont pas les compétences et qu'elles ne peuvent, de ce fait, par suite de leurs avis sans fondements – hélas, pourtant, subventionnés par le Ministère de la culture et de l'Education --, que tromper les parents et leurs enfants en les orientant vers les ornières d'un passéisme sans avenir.

 

 

 

 

 



17/04/2006
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