23. ENTRE NEW YORK ET PARIS DE L'EAU DANS LE GAZ

   L'année 1972 qui aurait pu se présenter pour Harlin Quist et moi-même comme une consécration, puisque nous avions tout de même réussi à publier une trentaine de livres dont la plupart en coédition internationale avec six pays européens, parmi lesquels deux des plus grands éditeurs allemands confirmés : "Insel Verlag" et "Otto Maïer Ravensburg", fut au contraire une année infestée de contrariétés de toutes sortes que mon associé multipliait à souhait pour arriver à ses fins : devenir seul maître à bord.

        Harlin Quist était irascible. Lorsqu'il débarquait à Paris c'était généralement pour oublier que ses affaires anglo-américaines n'allaient pas comme il aurait pu le souhaiter. Mais il ne l'avouait pas et prétextait clamer que sa présence en France était indispensable pour la bonne marche des affaires de la Sarl française dont j'étais le gérant ce qui sous entendait que j'étais incompétent. Le sachant vaniteux, je faisais semblant de ne pas comprendre pour ménager ainsi sa susceptibilité. J'espérai qu'il se lasserait un jour et que les bons résultats que remportait la Sarl française, sur le plan du prestige et des chiffres de vente, Sarl qui portait son nom et dont il détenait 49% des parts, finiraient par le rassurer et lui faire admettre que nous, les auteurs et les illustrateurs, François Béra le directeur de Diffédit, moi le gérant et le concepteur de la plupart des livres et le représentant de la Sarl, n'étions pas si nuls qu'il voulait bien le dire lorsqu'il était à New York ou à Paris dans un clan américain.

      J'en étais arrivé cependant, au cours de cette année 1972, alors que nous étions préoccupés d'imprimer rapidement les quatre Manipules réalisés en coédition avec l'éditeur allemand Otto Maïer Ravensburg, sur les presses que ce dernier avait mis à notre disposition à Rotterdam, au terme limite du supportable, convaincu qu'Harlin Quist préfèrerait toujours, d'une manière irrémédiable, me pourrir la vie en se montrant hautain, odieux, dédaigneux, suspicieux envers moi, en privé aussi bien que, de plus en plus souvent, en présence de nos collaborateurs, tout simplement dans le but d'afficher sa supériorité, de ne pas reconnaître mes compétences et surtout de ne pas avoir à me dire merci.

      Orgueilleux comme il était, je suppose qu'il lui était difficile d'avouer ses échecs à New York et de savoir faire amende honorable. Le succès d'estime qu'il remportait ne lui suffisait pas puisqu'il voulait la gloire et la richesse. Sa volonté expansionniste vers l'Europe était en quelque sorte compensatrice de ses insuccès dans son pays d'origine. Il était farouchement, comme le sont tous les wasp (white anglo-saxon protestant) nationaliste. Il y avait en lui un reste de cet esprit paternaliste, fait à la fois d'arrogance et de commisération secouriste, que le capitalisme tout puissant américain avait insufflé, à la fin des années 30, à ces Yankees dévoués qui avaient été envoyés par le Président Roosevelt en Europe pour la sauver du nazisme, de son retard industriel, de son ignorance et de ses indigences.

       Implanter son renom dans notre capitale était pour Citizen Q. une manière de continuer l'œuvre de libération des G.I. et d'emprunter et de suivre la même voie de triomphe qu'avaient inauguré, à partir de 1943, ses pairs et  vaillants soldat. Pour lui qui s'était défilé pour échapper aux obligations du service militaire, qui n'avait pas manifesté de désapprobation lorsque les États-Unis étaient entrés en guerre au Vietnam, exister dans l'édition à Paris c'était en quelque sorte une façon d'inscrire son nom sur la bannière étoilée qu'il avait décidé de planter au coeur de Paris.

     Un détail d'importance : notre premier rendez-vous eut lieu dans le hall de l'hôtel Louisiane, rue de Bucci, cet hôtel qui avait hébergé Sartre et Simone de Beauvoir et d'autres gloires littéraires internationales venues en Europe peu avant et pendant la guerre d'Espagne. Dès les premiers instants de notre rencontre qui avait été préparée par mon ami John Ashbery, poète fondateur de "L'École de New York" et par son agent Missis Bradley, le clan des intellectuels américains à Paris me signalait finement que Citizen Q. était un de leurs dignes représentants et qu'il venait dans l'intention de perpétuer le rayonnement de l'impérialisme américain.

     Ce qui se confirma par la suite mais non pas d'une manière nuancée et acceptable mais sous une forme radicale, grotesque et ridicule puisque, comme il essaiera de me le prouver en maintes occasions, si nous avions tout à attendre et à acheter des U.S.A., les U.S.A. eux, n'avaient rien, absolument rien, à retirer de ses relations avec notre vieux pays. Pour lui, nous étions nuls en tout. «Backward! You are backward!» répétait-il en parlant des français que je lui présentais, martelant son argument massue avec une insistance de caractériel, lorsque j'essayais en vain d'obtenir qu'il nuance son jugement. Dans son esprit, pour nous discréditer et pour des raisons que je ne me suis jamais totalement expliquées, il s'acharnait à penser que nous étions un pays d'arrière garde qui devait le remercier, lui le sauveur, de nous apporter son souffle de culture émancipatrice. Harlin Quist faisait réellement de son implantation à Paris, de sa réussite et de sa renommée, une question d'orgueil nationaliste.

           Mais de 1965 à 1972 les données ayant changé du tout au tout – elles s'étaient même totalement inversées – puisque les livres que nous avions publiés s'étaient acquis une notoriété d'estime, au lieu d'en convenir et de modifier la radicalité de ses points de vue, Harlin Quist préféra rester sur ses positions butées et ne pas en convenir. Cet orgueil permanent qui était une des solives de sa personnalité l'empêchait de pouvoir en rabattre. Je compris alors que je ne pouvais plus rien pour lui et encore moins pour notre association.

       Son amour propre en avait pris un coup. Je l'avais privé de tous les rôles auxquels il aspirait. Après nous avoir traité, nous les Français, avec mépris de « perruquiers, de parfumeurs et de vendeurs de colifichets, sans génie et sans esprit inventif » lui qui avait cru pouvoir séduire, conquérir et inonder la France et l'Europe de ses livres de la plus "High Quality" possible, écrits et illustrés uniquement  par des Américains, était bien forcé de reconnaître qu'au contraire de ce qu'il espérait c'était au talent des auteurs et des illustrateurs français qu'il devait le prestige de son nom en Europe. Et comme il s'avérait que les choses finissaient toujours par se savoir, aussi bien de ce côté de l'Atlantique qu'à Londres ou à New York,  certaines personnes des milieux de l'édition new-yorkaise, Maurice Sendak, Len et Elky Shatskins en particulier ou encore son amie Joan Pike, le taquinèrent et l'obligèrent à reconnaître qu'il était devenu l'éditeur importateur des artistes français à New York et à Londres plutôt que l'exportateur qu'il avait prévu d'être tel qu'il le leur avait annoncé au départ.  

         Par un curieux retour narquois, contradictoire et désobligeant des choses pour son amour propre, lui, le Citizen Q. triomphant, devait finalement admettre que sa notoriété, celle qui dépendait des livres édités depuis 1965 et sur lesquels il espérait asseoir ce qu'il appelait pompeusement son « standing», socle de sa statue et de son immortalisation, n'avait été valorisée en Europe, alors qu'il n'avait eu de cesse de les dévaluer et de les sous estimer, que par une production conçue par des ressortissants Français.

        Tandis que je m'efforçais de tempérer, de le rassurer   et de l'encourager à réamorcer, maintenant que nous avions remporté une victoire en Europe, l'utilisation des talents américains dans les projets futurs alors que je savais pourtant, pertinemment, qu'il était "grillé" sur le marché dans son pays, je constatais que ses colères se retournaient contre moi. J'en conclus qu'il devait m'en vouloir de n'avoir pas voulu devenir américain comme il l'avait souhaité au début de notre collaboration et qu'il se voyait, en conséquence, presque obligé, lui, d'accepter de se considérer comme un demi français.

      Il avait toujours eu cependant cette sale manie, c'était un trait de son caractère, de se complaire et de chanter particulièrement fort, lorsqu'il avait indisposé quelqu'un. Ses airs étaient toujours les mêmes : "That life" comme Frank Sinatra ou bien mieux encore "Fly me to the moon" comme Dean Martin. Son plaisir ne pouvait s'établir et se manifester que contre le déplaisir d'un concurrent opposé et si ce concurrent n'existait pas il le lui fallait l'inventer pour pouvoir jubiler. A tout bout de champ, véritable Don Quichotte morbide, il prenait ainsi prétexte de la moindre peccadille pour s'en saisir et lui donner des proportions exorbitantes.

       Comme il m'exaspérait souvent et que je tenais à ménager mon équilibre personnel et familial, je pris mes distances et minutai et repoussai parfois, quand ma présence n'était pas indispensable, les occasions que nous avions de nous trouver rapprochés tandis que, de son côté, il prit l'habitude de chercher, parmi nos collaborateurs de travail, des alliés avec qui ils pouvaient élaborer des projets – ce qu'il ne manqua pas de faire – mais dont il pouvait aussi se servir pour les monter contre moi et me déstabiliser. Je le laissai faire, persuadé que si certains collaborateurs se ralliaient à lui contre moi et entraient dans son jeu de manigances et de petite guerre, il valait mieux ne rien dire et accepter qu'ils se dévoilent. De toutes façons, ils étaient libres de leurs jugements et de leurs décisions et je ne craignais rien de ce qui pouvait, venant d'eux, m'arriver. Je les avais choisis parce que je les trouvais talentueux, honnêtes et respectables et ne leur avais jamais demandé de signer des contrats d'exclusivité et de préférences...

       Parmi eux pourtant, certains illustrateurs que j'avais recrutés pour toutes ces qualités de probité se révélèrent bien différemment de ce que j'avais prévu et me surprirent lorsqu'ils se comportèrent en renégats et en arrivistes opportunistes. Certains autres qui me connaissaient bien, partagés entre l'estime qu'il nous portait à l'un et à l'autre et au couple hétéroclite que nous formions, furent très embarrassés d'avoir à choisir. Quelques autres d'entre eux qui briguaient un succès américain et qui considéraient Harlin Quist comme un introducteur possible à cette voie royale qui les mènerait par dessus l'océan vers New York, n'hésitèrent pas à se mettre, comme Patrick Couratin et Henri Galeron par exemple, carrément de son côté pour me tourner définitivement le dos. J'encaissai et m'en fis une philosophie. Mon rôle de pédagogue avait été d'accueillir chaque année de nouveaux élèves et, chaque année, d'espérer pouvoir déceler parmi les nouveaux arrivants de nouveaux talents. Il ne m'est jamais arrivé de me lamenter de la réussite de ces élèves doués et encore moins de me plaindre du désaveu des ingrats.

       Je sais que ceux qui me tournèrent le dos invoquèrent alors pour excuse que j'avais rejoint l'édition conformiste Hachette-Grasset, ou bien que je ne publiais plus que des livres illustrés par des "nanas". Ils claironnaient qu'ils avaient préféré opter pour le courage du franc-tireur qu'était Harlin Quist, soi disant le symbole de l'esprit moderniste d'avant garde, le pionnier des hardiesses du design ... sans voir le côté gadget et surfait de la plupart des concepts de ses derniers livres.

        Quoi qu'il en soit, lorsque Citizen Q. était à paris, nous partagions, dans ce petit appartement du 54 rue de Montreuil qui m'appartenait et qui était devenu le bureau de la Sarl, l'exiguïté de ses deux pièces où j'avais réunis tous les documents nécessaires  au fonctionnement de la société d'édition. La promiscuité de quelques heures dans cet espace réduit avec ce célibataire atrabilaire endurci était pour moi de plus en plus difficilement supportable. D'autant que se profilait, derrière des récriminations et reproches incessants pour ce qu'il ne trouvait pas ou qui n'était pas rangé à son goût, une incompétence totale d'Harlin Quist à vivre calmement, harmonieusement, le moindre moment de sa vie. Incapable de demi mesure et de bonheur tranquille, il fallait qu'il soit toujours survolté, transporté au septième ciel pour exulter ou, au contraire, que sous l'emprise de la rage et de la frustration, il éructe de reproches et râle de colère.

      Lorsqu'il arrivait à Paris, je savais donc presque systématiquement, que j'aurais droit, dès sa descente d'avion, à des piques et à des assauts de questions incessantes, qu'il avait l'art d'envenimer à propos de tout et de rien pour les transformer en conflits ouverts. Il me fallut disons deux années pleines depuis notre première rencontre pour finir par comprendre que mon associé américain était, malgré lui et peut être malgré les sentiments d'amitié qu'il pouvait avoir pour moi, incapable désormais de pouvoir cacher plus longtemps ses aspirations intimes hégémoniques, ses prétentions et ses ambitions mégalomaniaques. Progressivement, mais sûrement depuis que je le connaissais, j'avais largement eu le temps de découvrir qu'il s'identifiait parfaitement à ce prototype de l'impérialiste américain, celui qui, lorsqu'il débarquait dans un pays étranger, était toujours persuadé d'être un auréolé de naissance susceptible de faire rayonner tout autour de lui les lumières de l'intelligence, du bon goût, de la liberté, de l'initiative et du courage d'entreprendre aussi bien que celles bien entendu des vertus démocratiques.

       Citizen Q. se voyait déjà, sans douter une minute qu'il puisse en être autrement, en porteur de flambeau porteur de lumières, à la tête d'un royaume qui s'étendrait de part et d'autre de l'Atlantique, dans les trois plus beaux pays du monde, assortis des trois capitales : New York, Paris et Londres. Pour ma part, progressivement, en sept ans de collaboration, n'étant pas motivé intimement par les mêmes ambitions ni, en conséquences, par les mêmes nécessités, j'avais largement eu le temps de découvrir ses dents longues et ses ridicules appétits exorbitants de Cow-boy conquistador. Appétits qu'il cachait soigneusement sous une fausse générosité et des éclats de rire tonitruants d'homme franc, libéré et extraverti. Autant de qualités dont il était totalement dépourvu.

         J'avais probablement quelques torts dans cette incompatibilité qui ne faisait qu'aller en s'amplifiant mais étais tellement pris par mon souci de défendre ses livres que je ne voulais pas dépenser mon énergie à autre chose et surtout pas en vaines querelles. D'autant plus que j'attribuais ces humeurs à celle d'un enfant frustré par les résistances qui s'opposaient à la satisfaction d'ambitions stupides et que je pensais que l'essentiel de son mécontentement, cause de son changement d'attitude,   était dû pour sa plus grande partie au fait que notre petite société française d'édition allait bien – puisqu'elle était propriétaire des copyrights des livres qui avaient remporté le plus de succès dans le public et auprès de nos coéditeurs –  alors que sa société anglo-américaine, propriété exclusive d'Harlin Quist dans laquelle j'avais refusé d'entrer, avait enregistré deux faillites successives.

Tentions économiques, rivalités d'initiatives, refus de ma part de m'investir, à ses côtés, aux Etats-Unis, ajoutés à nos différences d'aspirations et d'objectifs...incitaient mon associé à sortir de ses réserves, à dévoiler sa mégalomanie, son arrivisme et ses pulsions tyranniques. Vexé de ne pouvoir me transformer en associé assujetti à sa botte, jaloux de mes initiatives et des manuscrits que j'avais obtenu en France et de l'aura que nos livres publiés s'étaient acquis, sa réaction spontanée, puis endurcie par rancœur, qui aurait pu être compréhensive et de contentement puisqu'il lui en revenait au final 49% de parts, devint à mon égard totalement opposée à celle déférente et attentionnée qu'il m'avait témoignée dans le début de notre relation. Méprisante, violente, odieuse, exprimée devant témoins pour m'humilier et me meurtrir, elle était tout simplement intolérable.

Son amour propre, son orgueil et sa vanité étaient en jeu. Pour pouvoir tirer la couverture à lui et affirmer qu'il était à l'origine des résultats flatteurs dont bénéficiaient les livres (qu'il appelait « ses livres puisqu'ils portaient son nom»), il ne vit plus qu'un seul moyen : m'éliminer de la Sarl ou j'étais gérant majoritaire, de façon à rester seul à bord de la société française et se refaire, à partir de Paris et de mon travail, la notoriété qu'il avait perdue à New York.

    Pour l'entreprise éditoriale cependant, celle en laquelle j'avais cru, à laquelle je m'étais voué et à qui j'avais donné mes idées et mon énergie, c'était un coup fatal. En somme, fin 1972, ce qui aurait pu n'être que la fin d'une première étape, celle des combats et difficultés indispensables que nous devions mener contre les résistances de l'édition traditionaliste française, contre les obstacles de la distribution et contre les réticences des institutions de prescriptions pour faire admettre et implanter, dans notre société nord-occidentale, ce que l'on pouvait considérer comme "une autre manière de faire de l'édition à l'intention des enfants", sonna, en fait, la fin de l'entreprise franco-américaine d'édition et la rupture définitive de mon association avec Citizen Q.

La séparation s'imposait puisque les rapports cordiaux, d'intelligence et de connivences que j'avais pu autrefois partager avec mon associé, n'existaient plus.  Une séparation que Françoise Dolto ne fera, par la publication de son article-anathème dans l'Express de la semaine du 11 au 17 décembre 1972, que précipiter, puisque Harlin Quist en profitera pour s'en servir, pour en rajouter dans le même sens et m'accuser, en écho avec elle, de tout ce que la Doctoresse avait tiré, interprété, inventé, à partir des images des livres que nous avions produits et, alors que je n'en étais pas le réalisateur, de mes nostalgies de pré-génitalité, de mes intentions génocidaires et de ma personne...

Aussi, lorsqu'en janvier 1995, vingt trois années après notre séparation, alors qu'il se savait probablement déjà malade et qu'il était venu à Paris reprendre un élan de vie et redorer sa notoriété, – Il résidait alors chez David Mac Neal –, et que par une lettre laconique il me re-sollicita : «To say that I am in Paris and that, after twenty five years of silence, perhaps it's time for a civilized conversation. If you agree, contact me at : 40 67 ... » je ne pus que hausser les épaules et sourire en découvrant sa proposition et que le temps lui avait paru plus long qu'il n'était. Je pensai alors qu'il n'avait pas changé, qu'il ne changerait pas, qu'il ne pouvait pas changer, qu'il devait imaginer encore que je l'attendais et que je pouvais que me réjouir de son offre.  

Aussi, sans l'ombre d'une hésitation, je lui répondis que je n'avais rien oublié et sous entendais que je n'avais rien pardonné.

Je pus penser alors et incline à croire, sans en être certain et sans avoir cherché à savoir, que s'il était revenu vers moi c'était qu'en quelque sorte il se repentait de ce qu'il avait détérioré et qu'il venait dans l'intention de réparer ce qui pouvait l'être. Sincèrement ou non, il me faisait en tout cas, indirectement, un beau compliment puisque, tout de même, masquant sa morgue, il avouait sinon ses regrets du moins sa nostalgie de cette époque où nous avions mis en commun, nos contradictoires aspirations, nos affinités, nos goûts, nos énergies pour réaliser, à contre courant de l'édition traditionnelle, quelques livres qui semblaient avoir marqué leur temps. Reconnaissait-il pour cela qu'il avait encore besoin de moi et que je n'étais pas à ses yeux sans quelques mérites?...

Il ne l'a jamais dit. Du moins pour autant que je le sache car, après sa mort, personne parmi les illustrateurs français que nous connaissions tous deux ne m'a jamais contacté pour m'en parler.

J'avoue que je ne me posai pas la question à ce moment-là. Harlin Quist était complètement sorti de ma vie et, finalement, vingt trois années après, tout ce qui le concernait, ce à quoi il aspirait, ce qu'il avait pu réussir, ce à quoi il avait pu arriver, ce qu'il était devenu avec le temps, ce qu'il avait pu déduire, par décantation, de notre collaboration, de mes capacités, de ma personnalité... tout cela n'avait plus d'importance! Harlin Quist ne faisait plus partie de mon existence.

Il s'associa alors avec Patrick Couratin et ils publièrent et republièrent quelques livres distribués par Harmunia Mundi qui n'eurent, paraît-il pas de succès. Je n'en eus que vaguement connaissance et ne voulus rien apprendre de qui les avait écrits et illustrés, de ce qu'ils pouvaient contenir, de ce qu'ils auraient pu me révéler sur les éventuels changements d'orientation qu'aurait pu adopter ce nouvel autre Citizen Q. vieillissant...

Pourtant, contre ma volonté de ne rien savoir, il trouva encore le moyen, plus spectaculaire que celui de forcer littéralement ma porte, pour me signifier qu'il existait encore, qu'il était plus fort que moi et que je n'étais rien, fils de rien et moins que rien. Peu de temps après, effectivement, par un article du Monde, de novembre 1997, rédigé par Florence Noiville, d'après un interview que Citizen Q. lui avait accordé, Monsieur Quist trouvait le moyen  d'affirmer que c'était à lui qu'on devait les "Quatre Contes pour enfants de moins de trois ans" d'Eugène Ionesco, et le "Ah! Ernesto!" de Marguerite Duras...

En portant aux nues l'Américain, – c'était décidément un tic spécifiquement inscrit dans le registre de la presse française –, Florence Noiville reprenait les trompettes qu'entonnaient déjà, avant elle, aussi bien Geneviève patte qu'Isabelle Jan ainsi que toutes les embaumeuses de "La joie par les livres" pour clamer que tout ce qui se faisait de nouveau en matière de Littérature pour la Jeunesse ne pouvait venir que de la culture anglo-saxonne.

Pour ma part, cet article me permit de vérifier deux choses, la première était que j'avais eu raison de ne pas répondre à ses dernières avances et que Citizen Q. était égal à lui-même, qu'il ne reculait devant aucune supercherie pour «obtenir le focus» (une de ses expressions de prédilection) et, pour la seconde, qu'en matière de Littérature pour la Jeunesse, dans la presse française, même quand il s'agissait d'un journal aussi éclectique que "Le Monde", la déontologie journalistique et la pratique de l'intelligence critique n'existaient pas.

Pour être honnête, je dois rapporter tout de même que cet encensement de Citizen Q. fit du bruit et souleva l'indignation de la plupart des spécialistes français qui me connaissaient. Je pus alors mesurer que, sans me le dire, une dizaine au moins d'entre eux avaient toujours suivis mes efforts et, dans le match que j'avais mené avec le Yankee, ils avaient su compter les points. Cette belle et saine levée de boucliers, obtint pour moi, plus facilement que la lettre d'indignation que j'écrivis à Florence Noiville, la réparation que je méritais. Un rectificatif en hommage, salutaire et apaisant, fut publié dans le supplément "Livres" du Monde de janvier 1998 me donnant l'occasion de remercier vivement la journaliste.

Citizen Q. est mort en 2000 sans que nous ne nous soyons jamais revus. Sans être cynique et en respectant sa mémoire je dois avouer que je ne le regrette pas.

 



17/01/2007
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