26. TABLE RONDE AUTOUR DE L'AFFAIRE DOLTO

            L'affaire Ruy-Vidal/Dolto avait soulevé, à la veille des fêtes de noël 72, beaucoup d'émois et de bruits discordants, d'autant plus répandus que j'avais annoncé à la plupart des auteurs, illustrateurs, collaborateurs, fournisseurs divers et amis, que j'avais décidé de mettre fin à mon association avec Harlin Quist. Venaient s'ajouter à cela les papotages et commérages fâcheux et multiples qu'entretinrent pendant d'assez longs mois, sans retenue ni scrupules les mauvaises langues de ce  domaine réservé qu'est l'édition pour enfants. Une rumeur ambigüe enflait qui tentait soit de conforter la notoriété que les livres s'étaient acquis, soit au contraire de discréditer complètement toute la démarche conceptuelle de renouvellement du livre illustré pour la jeunesse.
              Inutile de dire que les tenants de l'édition traditionnelle française et, parmi eux, ceux surtout qui appartenaient à l'édition la plus bêtement conservatrice et la plus ringarde qui soit, étaient aux anges et buvaient du petit lait puisque la psychanalyste en chef, consoeur de Ménie Grégoire et de Madame Soleil, celle qui dispensait ses ordonnances quotidiennement, via Radio France, à toutes les mamans inquiètes de la santé psychique de leurs enfants, avait pris en quelque sorte, ouvertement, leur parti. En condamnant ceux que j'avais publiés elle donnait raison aux éditeurs et aux livres qui ne prenaient pas de risques et ce qu'elle disait, mais sans toutefois le dire explicitement, était  en somme qu'elle ordonnait et recommandait que l'on propose aux enfants n'importe quels livres, aussi insipides soient-ils, pourvu qu'ils ne soient pas susceptibles de leur nuire.
     C'est dans cette excessive et radicale généralisation, sans suggérer la moindre différenciation entre ce qui pouvait nuire à certains enfants et être pourtant, au contraire, bénéfiques à d'autres, que Françoise Dolto se montrait dangereusement intransigeante. Elle stipulait en somme que pour qu'un livre soit bon il fallait qu'il  soit inoffensif sans s'attarder à penser que tout ce qui était inoffensif pouvait paraître justement aux yeux des enfants comme insignifiant et inintéressant donc comme inutilement lisible.
   Le moins qu'on puisse dire était que Françoise Dolto n'y était pas allée de main morte et que sa sentence avait porté. La majeure partie des personnes qui s'occupait et se préoccupait de littérature pour la jeunesse en avait pris pour son grade ou en avait retenu au contraire les principes qui confirmaient leur immobilisme.
Au premier titre de ces hésitants, prudents, cirsconspects...fonctionnaires suivant les mouvements, se trouvaient justement, d'une part, tous ces éditeurs traditionnels – parmi lesquels les plus irréductiblement hostiles à toutes re-considérations et renouvellements du genre – qui étaient les principaux producteurs de cette littérature figée et, d'autre part, tous les prescripteurs (plutôt des prescriptrices d'ailleurs, bibliothécaires pour la plupart, qui rejoignaient le camp des mères inquiètes et sur-inquiétées par l'article de Dolto) particulièrement et directement impliqués dans le choix, la présentation, la promotion et la recommandation des livres aux enfants. Disons que, 90% au moins d'entre ces personnes qui, à juste titre, s'inquiétaient et se préoccupaient de savoir quoi offrir à lire à des enfants, avaient été fortement ébranlés, influencés et même carrément convaincus par les propos catégoriquement radicaux et outranciers de la célèbre Doctoresse guérisseuse.
     Elle avait mis le sujet à la mode. Toute la profession semblait soudain prendre conscience que sous une apparence rassurante d'enfantillage et de divertissement, certains livres pouvaient véhiculer des charges qui, à plus long terme, insidieusement pouvait occasionner des préjudices et des séquelles psychiques. Dans un brouhaha digne parfois de certaines foires d'empoigne, afin d'exciter plutôt que d'apaiser l'esprit de parents inquiets, – des mères surtout, puisque Françoise Dolto avait mentionné des bébés dans son article – des organisateurs s'étaient improvisés pour susciter, dans le cadre d'associations de lecture somnolentes, forces conférences, débats et manifestations diverses. Il s'agissait de reprendre tous les points de l'article anathème  pour disséquer par le menu, commenter, préciser, renchérir, et rajouter des commentaires aux commentaires, dans le but d'alerter et de retransmettre à des publics divers, la signalisation des dangers et ravages que certains livres pouvaient causer dans l'esprit des enfants.
     On imita Dolto et, comme elle, on n'y alla pas de main morte. Ainsi en fut fait à
"la Joie par les livres"(organisme semi privé-semi public) que dirigeait Geneviève Patte, avec le soutien d'Isabelle Jan et de quelques autres femmes responsables de cet organisme. Leur adhésion aux thèses de Dolto ne laissait place à aucune controverse. Pour empêcher de nuire celui que Dolto accusait de génocide, On n'aurait pas pu prendre de mesures plus impératives que celles qu'adoptèrent, en proie à un affolement symptomatique, cet aréopage de "sur-mères" auto désignées,  alors qu'elles n'étaient que mères substitutives puisque ni Geneviève Patte, ni Isabelle Jan n'avaient, à ce que je sache, d'enfants. 
      L'alerte et les consignes auraient été de moindre importance s'il s'était agi
de prévenir la France entière qu'une transmission de la peste pouvait, chez les enfants, s'opérer par simple regard sur certaines images ou par simple lecture de certaines phrases.  
 
    Dans le milieu de l'édition, un certain petit milieu étriqué de l'édition pour enfants, on n'en finissait plus d'épiloguer sur l'incident.  



17/01/2007
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