36. a : “ LIRE ENTRE LES LIGNES” : “NOAR LE CORBEAU”

   

PREMIERE PARTIE : 48.a

LIRE ENTRE LES LIGNES

ARTICLE CRITIQUE DE F. RUY-VIDAL
PARU DANS LA REVUE
 "TROUSSE-LIVRES" N°38 DE MARS 1983

 

A PROPOS DE

"NOAR LE CORBEAU"

CONTE MODERNE DE GUY JIMENES
ILLUSTRÉ PAR PHILIPPE MIGNON
 

CE CONTE ÉTAIT ENCARTÉ DANS UN OPUSCULE (le N° 64)
AVEC DES ILLUSTRATIONS
 DE THOMAS CSILLAC,  JOSETTE SANTOS
 ET BERNADETTE DESPRES
 

IL FAIT PARTIE DE LA COLLECTION DES
"J'AIME LIRE"
PUBLICATION MENSUELLE
DES ÉDITIONS BAYARD PRESSE 

"NOAR LE CORBEAU" A DEPUIS ÉTÉ RÉÉDITÉ
A "L'ÉCOLE DES LOISIRS" DANS LA COLLECTION "MOUCHE"

POUR PLUS DE RENSEIGNEMENTS VOIR LE SITE DE L'AUTEUR :
www.guyjimenes.net

        En préliminaire à l'article critique lui-même, écrit et publié voilà plus de vingt ans, quelques précisions s'imposent qui pourraient vous permettre d'aborder l'ensemble des cinq parties qui figurent sur ce blog ( 48. a, 48. b, 48. c, 48. d, 48. e), selon votre choix, soit en respectant ma chronologie de présentation, c'est-à-dire en commençant par l'article critique de 1983 lui-même (48.a) pour passer ensuite à l'analyse du conte "Nôar le corbeau" de Guy Jimenes que j'avais pris pour cible (48.b et 48.c) et finir par l'exégèse des contextes d'alors que j'en tire, aujourd'hui, plus de vingt ans après, pour expliquer les dessous de l'affaire et dans quelles conditions les choses se sont réellement passées (48.d et 48.e).

 Mais, a contrario de cette chronologie, l'autre possibilité de cheminement consisterait à commencer, par la fin, c'est-à-dire en abordant ma réflexion rétrospective sur les faits, conditions et contextes qui, il y a plus de vingt ans, ont joué leurs rôles, avant de remonter ensuite à la source et aux causes de ce qui en fut en quelque sorte l'épigone.

C'est-à-dire, pour parler plus clairement, que vous pourriez  choisir, après votre lecture du préambule de présentation suivant, de commencer par la partie finale (48. d et 48. e) qui donne une idée assez juste du climat de l'époque dans laquelle l'article a été écrit, pour envisager ensuite, à la lumière de ces contextes et conditions, pourquoi j'avais particulièrement retenu ce conte de Guy Jimenes (48.c et 48.d), pour finir après quoi par l'intégrale de l'article critique qui donna matière, après quelques coupures décidées par la rédactrice en chef : Manuelle Damamme, à parution dans la revue "Trousse Livres".  

La raison de cette proposition de lecture aléatoire tient au fait qu'à relire cet article critique, daté de 1983, qui visait dix numéros mensuels de la collection des "J'aime lire", publiés par les Editions Bayard Presses, et plus particulièrement, selon mon choix, le numéro dans lequel était encarté le conte "Nôar le Corbeau", de Guy Jimenes, j'ai eu le sentiment que mes arguments d'alors, empreints, à juste titre, de polémique virulente et d'indignation, nécessitaient aujourd'hui, pour être mieux compris, d'être présentés sous un éclairage justificatif, donnant une idée de ce qu'étaient les statuts et les conditions dans lesquels, l'opinion ambiante de ce milieu de l'édition,  tenait, à cette époque-là, les auteurs et les illustrateurs, le livre pour enfant et la littérature pour la jeunesse elle-même en général.

Statuts et conditions qui ont depuis, comme on peut bien le penser, certainement évolués mais dans lesquels je me trouvais impliqué, non plus en tant que concepteur et producteur de livres, mais en tant que chercheur observateur critique autodidacte, essayant de comprendre à quelles notions, selon quelles convictions et orientations et par quels mécanismes de diffusions, commerciales et de soutien, – tous trois envisagés sur le plan idéologique –, cette littérature ainsi que les livres qui en émanaient, se concevaient, se fabriquaient et arrivaient ensuite entre les mains des enfants.  

J'insiste pour affirmer que cet article critique fut écrit à une étape précise de ma carrière d'édition (je venais d'avoir cinquante deux ans), peu après ma rupture brutale et définitive avec les éditions Hatier-L'Amitié, après trois tentatives de collaboration avec des maisons d'édition traditionnelle françaises et qu'en conséquence, il en est le reflet. Il correspondait vraiment à une cassure en moi, fossé irréparable auquel j'étais bien forcé de faire face.

Ces trois expériences m'avaient finalement convaincu, puisque je ne voulais pas concevoir et publier des livres dits populaires, que je n'étais pas assez fort pour lutter seul contre ce puissant appareil, national, d'édition conventionnelle ni, à plus fortes raisons, contre l'inflation abusive de ses productions "enfantines". J'en étais arrivé à considérer que, quoi que je puisse publier, selon les faibles moyens mis à ma disposition, mes productions n'arriveraient jamais aux mains des enfants des classes populaires puisque, par prolifération excessive de ce genre de livres faciles, "sans auteurs et sans éditeurs véritables" (selon une des formules d'André Schiffrin) produits par les grands groupes d'édition, ils seraient toujours mis en minorité et marginalisés, ou même totalement ignorés, malgré la bonne volonté d'une poignée de critiques fervents, de trois ou quatre bibliothécaires en avance sur leur temps et sur leur confrérie et d'une centaine de libraires indépendants courageux.

Par le peu d'exigence, – je veux dire en qualités de littérature –, de ces livres "faciles à lire", offerts presque en exclusivité aux enfants, par leur prix de vente modeste en fonction de leurs gros tirages, et par suite de cette stratégie, sur tout le territoire, d'envahissement de toutes les surfaces de vente, décidée par les trust industriels de production, il se trouvait que, comme le chiendent peut envahir et ruiner un jardin potager en empêchant la pousse des plantes comestibles, par prolifération, dissémination et contamination de ce genre de livres "faciles et agréables à lire", les quelques "livres d'auteurs et d'illustrateurs" que je pouvais produire, en artisan éditeur et en petit nombre d'exemplaires, seraient toujours entravés et condamnés à l'avortement par étouffement du surnombre des autres. 

Mon départ brusqué des éditions Hatier/l'Amitié était une décision de renoncement irrémédiable. Avec lui j'enterrais mes espoirs de pouvoir continuer à défendre des options éditoriales qui avaient mobilisé mon énergie depuis 1965, plus de quinze années et, d'une certaine manière, sans me voiler la face, ce renoncement était ma façon d'avouer ma défaite et de jeter mon gant.

A cela s'ajoutait mon constat : en matière de littérature pour la jeunesse, l'appareil critique avait été, ou était en passe d'être, complètement neutralisé pour laisser la place belle à une exploitation industrielle intensive, non plus de livres mais de "productions" qui ressemblaient à des livres sans en être vraiment. Ce constat me forçant à l'impuissance, explique aussi la rigueur crispée et l'intransigeance que j'ai employées pour affirmer, par cet article, que cet appareil critique était non seulement nécessaire mais indispensable et que c'est à cause de son absence, qu'une telle propagation de productions sans intérêts, au nom de la liberté du commerce,  pouvait avoir cours et se faire admettre.

Bien que recensés et re-visités seulement aujourd'hui, cet article critique aussi bien que l'analyse des contextes et conditions que j'en dresse, plus de vingt ans après, pour relater de la situation qui, à cette époque-là, était faite à la littérature et au livre pour la jeunesse, situation qui avait suscité mon indignation et provoqué mon insurrection critique, sont autant d'éléments d'importance qu'il me paraissait devoir  rappeler aux lecteurs qui n'ont pas connu cette période, pour leur permettre de comprendre, tant que faire se peut, les raisons de ma diatribe critique.

J'ai cru bon, mais sans en être absolument certain, de devoir présenter ces contextes en quatrième et cinquième partie, après la diatribe critique elle-même (objet de la première partie : 48.a), puisque celle-ci me semble encore avoir gardé tout son sens et toute sa logique, surtout lorsque l'on sait que cet appareil critique, que j'appelais de mes vœux, n'existe toujours pas et que les frêles amorces de compte-rendu critique qui existaient à la fin des années 70, dans la grande presse, ont été délibérément mais purement et simplement démantelées.    

 Cette diatribe critique déclencha une véritable affaire et ne fut pas sans graves conséquences pour moi et pour Manuelle Damamme, la rédactrice de la revue "Trousse-Livres" dans laquelle l'article parut. Si Bayard Presse se garda bien d'intervenir franchement et directement pour me faire ses reproches, par contre, à la manière habituelle des gens d'église, l'organisation des adeptes catholiques, infiltrés dans tous les milieux s'occupant de la famille et de l'éducation des enfants, ne se priva pas, par la suite, pour me couper la route, d'agir à coups fourrés contre moi, c'est-à-dire en sous main, sans que je puisse savoir par qui j'étais fiché et automatiquement rayé des listes d'invitation des manifestations et colloques divers ainsi que de toutes les actions menées en faveur de la Littérature pour la Jeunesse.

Heureusement, exception qui confirmait la règle, deux seules personnes, parmi les centaines composant le gotha du livre pour la jeunesse à Paris, Jean-Marie et Janine Despinette, chrétiens de gauches, qui me connaissaient bien, qui avaient toujours soutenu mes productions, continuèrent d'être encore à mes côtés  après 1983 et me proposèrent même de réaliser une exposition au Musée d'Art Moderne pour valoriser le travail accompli. Elle était intitulée "La littérature en couleurs" mais portait en sous-titre : "Conceptions et tendances dans les textes et les illustrations des livres contemporains pour l'enfance et la jeunesse des vingt dernières années".

L'honnêteté m'oblige toutefois à dire que je fus bien l'instigateur, l'initiateur et le détonateur de cette affaire puisque je n'avais eu besoin de personne pour m'aider à tenir ma plume, sinon Manuelle Damamme qui croyait à la nécessité d'une intelligence critique sans concession et qui avait pris l'initiative de me la commander à propos de ces "J'aime lire".

Comme il était à prévoir, immédiatement après la parution de ce numéro 38 de "Trousse-Livres", dans  lequel figurait mon article, une série de désagréments me tombèrent sur le dos et commencèrent par un branle-bas dans la revue elle-même, revue où j'avais été appelé pour refondre la structure conceptuelle, la mise en page et la présentation typographique – sans qu'on me donne cependant, je tiens à le préciser, la possibilité d'assumer les choix iconographiques de chaque numéro – et dont j'étais devenu, par la force des choses, un des membres actifs. Branle-bas qui semblait émaner d'abord des souterrains de la revue alors qu'en fait le mouvement était impulsé des plus hautes sphères de sa direction, pour susciter, en contre bas, moult appétits rentrés, remous et perturbations qui, au final, se terminèrent par un véritable putsch sournois d'où l'on vit surgir alors la galerie des troisièmes couteaux prêts à prendre la relève.

Avec tristesse, impuissant puisque moi-même mis en cause, je ne pus ainsi que déplorer de voir Manuelle Damamme, l'honorable et objective rédactrice en chef de "Trousse-Livres" et ma grande amie, par suite et en conséquences de son initiative et de la verdeur de mes propos, et parce qu'elle avait aussi respecté ma liberté d'expression, avoir à supporter seule finalement la responsabilité de cet article, et donc, d'être seule, à devoir, professionnellement, le plus en pâtir.

Toutefois, quelles qu'aient été les remontrances que, de part et d'autre, on put lui faire, Manuelle Damamme, impassible et droite, qui avait du cran, assuma admirablement ses responsabilités et me garda son amitié. Son silence du moment, et celui qu'elle garda par la suite, étaient d'une certaine manière une preuve de sa cohérence intérieure et du soutien qu'elle me témoignait. C'est aussi, peu après la parution de l'article, sans mots superflus, qu'elle m'annonça, sans m'en donner les réels motifs, qu'elle était obligée de quitter définitivement la revue.

Fort heureusement, pour mon réconfort, en 2001, dans le numéro 179, intitulé "25 ans de lectures",   Manuelle Damamme, à qui la nouvelle équipe de direction de l'ancien "Trousse-Livres" devenu entre temps "Griffon", eut la décence de tendre le micro pour recueillir son témoignage – ce qu'elle ne me proposa pas – dissipa tous les doutes que je pouvais avoir gardés sur l'amitié qu'elle me portait en écrivant : « Juste un grand coup de chapeau à François Ruy-Vidal, inventeur de la Littérature de jeunesse actuelle, contemporain et compagnon de mon aventure à la revue "Trousse-Livres"»

Pour mémoire, je dois rappeler à ceux qui l'ignorent que la revue "Trousse-Livres", ancêtre de la revue dénommée "Griffon", actuellement dirigée par Jacques Pélissard, était soutenue – l'imparfait, pour moi, s'impose ici doublement, puisque je ne sais plus exactement si "Griffon" est toujours subventionné par les mêmes commanditaires, c'est à dire par la puissante Ligue Française de l'Enseignement. Le Président de "Trousse-Livres", s'appelait Pierre Delfaud. Il était le fils de Paulette Delfaud, une excellente militante du livre que j'avais toutes les raisons de considérer comme une amie et avec qui j'avais mené plusieurs animations au cours de stages de formation des enseignants, mais qui était aussi, sans que je le sache, membre du comité de lecture "occulte" des Editions Hatier-l'Amitité et qui avait donc participé à la censure du livre de Michel Tournier "La famille Adam". En plus de sa présidence à "Trousse-Livres", Pierre Delfaud était en même temps Président de la Fédération des Œuvres Laïques (F.O.L).

Aux désagréments qu'avait supportés stoïquement Manuelle Damamme, succédèrent ceux qui s'abattirent sur moi en cascades et sans que je sache jamais, exactement, tant le groupe catholique comprenait de subtiles ramifications, d'où ils provenaient et d'où ils pourraient me tomber sur la tête par la suite.

  Mais, dès après la parution de ce "Lire entre les lignes", en retour de bâton en quelque sorte, il me fut facile de constater que beaucoup de visages se fermaient à mon approche et que, muettement mais ouvertement, ils se montraient réprobateurs. Puis, progressivement, je m'aperçus que de nombreuses portes que j'avais l'habitude d'emprunter, avaient, pour employer une métaphore, changé de serrures, ou bien même se fermaient carrément lorsque je paraissais.

A "Trousse-Livres" même, sans doute à cause des remarques que l'article avait provoquées parmi les éditeurs qui envoyaient leurs services de presse et parmi les auteurs et illustrateurs supporters de la revue, on me fit fermement comprendre, mais toujours sans que rien ne me soit formellement clairement affirmé, que j'avais outrepassé les limites.

De fil en aiguille, ces reproches implicites me mirent mal à l'aise et, finalement, en y repensant aujourd'hui, je peux dire que, par répercussions, échos et ricochets multiples, cet article fut pour moi cause d'une infinité d'ennuis que je n'avais pas prévus.

Le premier étant que, dans un silence de mort, tous les membres de l'équipe rédactionnelle de "Trousse-Livres", moins deux personnes, se rangèrent à celui des dirigeants et, faisant taire leurs avis personnels, acceptèrent comme une sanction méritée, mais toujours sans me manifester le moindre mot de reproche désapprobateur ou de soutien moral, mon limogeage et mon élargissement.    

Devant ce silence de tombe, ne croyant pas la chose possible, je m'en suis étonné d'abord et j'en ai souffert, puis j'ai oublié… Si bien qu'il  me paraît inutile aujourd'hui de m'attarder à les énumérer, à donner des noms et à me plaindre de leur gravité. D'autant plus que quels qu'aient pu être ces rétorsions et les déconvenues et déboires qu'elles me valurent, je pourrais encore aujourd'hui, après toutes ces années passées, redire et ré-écrire exactement, sans retirer un seul mot – hormis sur ce que j'ai écrit du conte de Guy Jimenes "Nôar, le corbeau" – ce que je disais en 1983 : à savoir que ces "J'aime lire" sont des magazines qui s'efforcent de ressembler à des livres mais qu'ils ne sont pas des livres.

Pour remonter à l'origine de cet article critique, sans nullement tenter de me défausser, je dois préciser que c'est Manuelle Damamme, rédactrice en chef de "Trousse-Livres", qui en prit l'initiative. Selon des principes journalistiques habituels, elle me confiait une enquête à mener sur cette collection des "J'aime lire", inaugurée récemment et lancée à grands renforts de publicité par Bayard Presse, et me commandait un article recensant les objectifs et les caractéristiques ambitieux de cette formule nouvelle de publication qui se situait à la fois, sur le plan éditorial et sur le plan de la diffusion, sur tous les tableaux c'est-à-dire dans les kiosques à journaux et dans les librairies papèterie de presse, vendue comme un magazine et, par ailleurs et en même temps, vendue comme un vrai livre pour enfants dans le 24 000 librairies considérées comme "non indépendantes" dans lesquelles mes livres n'avaient pas accès.

Dans ce but, d'enquête et d'analyse, Manuelle Damamme m'avait fourni, parmi tous les titres déjà parus dans cette collection des "J'aime lire" une dizaine des derniers numéros.    

Au départ, selon la mission qui m'était confiée, il s'agissait bien, pour moi, de concentrer mon analyse critique sur l'ensemble de cette collection afin d'en extraire les principes conceptuels autour desquels s'articulaient toujours, pour le détail, aux côtés des charades, devinettes et divers jeux d'observation et d'occupation, un petit conte qui y était encarté. Petit conte dont le titre devenait, d'une manière ambiguë, le titre de reconnaissance du numéro et constituait ainsi le centre d'intérêt principal, celui en charge d'emporter l'adhésion de l'adulte acheteur-prescripteur et de captiver un jeune enfant en l'incitant à vouloir le lire puis, éventuellement, mais pas aussi sûrement que l'injonction du titre de la collection voulait l'affirmer, à "aimer lire".

Une fois les dix numéros scrupuleusement décortiqués et les récurrences, structurelles et conceptuelles, cernées, il me sembla important et nécessaire de parler des contes eux-mêmes, de chacun de ces contes. Mais ce n'était pas le but de mon enquête. Je remarquais cependant que tous ces contes pouvaient être totalement originaux c'est-à-dire, écrits par des auteurs contemporains sans aucune référence aux contes traditionnels classiques mais à partir de leurs mêmes ressorts et mécanismes de composition structurelle, ou bien au contraire carrément adaptés et ré-écrits à partir de contes traditionnels oraux que l'on avait expurgés, rafraîchis et ainsi modernisés.

  Le but de mon article n'étant pas précisément de faire une analyse particulière de chacun des dix contes, je pris l'initiative de décider, plutôt que de risquer de délayer mon propos, mais tout en donnant tout de même une idée de leur teneur générale, que je ne parlerai finalement que d'un seul de ces contes, ce "Nôar le corbeau", qui, en dépit de moi-même, en raison d'inspirations intimes qu'il me sembla inutile, sur le moment, d'élucider, avait retenu mon attention.

Pour justifier ma décision, je me contentais de penser que ce "Nôar le corbeau" était le meilleur des exemples puisqu'il se distinguait, en fonction de ses caractéristiques propres, du lot de tous les autres et que, d'une façon générale, il sortait de l'ordinaire. Bien entendu, il n'avait nullement été question pour moi de choisir le plus caricatural d'entre ces dix contes, ni le plus conventionnel, ni le plus mal abouti, puisque, ayant lu toute la dizaine, j'avais constaté qu'avec plus ou moins de brio et de style, ils étaient tout de même tous à peu près taillés sur le même patron, sur le même principe conceptuel : une structure identique d'enchaînement de péripéties, survenant à un protagoniste identificatoire, menant vers une fin de conclusion optimiste pour être plus tonique et plus encourageante aux jeunes lecteurs.

Idée conceptuelle des plus classiquement conformistes, à partir de quoi, une fois les paramètres entrés dans un ordinateur, mille synopsis d'histoires pouvaient être proposés à un "écrivant" quelconque, pour suppléer à son imagination et lui permettre de procéder à "la mise au point"d'un conte qui se tenait – le terme "écriture", qui m'est spontanément venu à l'esprit mais que j'ai aussitôt récusé, ne peut absolument pas convenir à ce genre d'exercice artificiel – puis qui serait ensuite jaugé et jugé "conforme"ou non, selon  une rhétorique optimiste susceptible de dynamiser l'envie de lire d'un enfant.

Mais, me demandais-je, après avoir analysé et "désapprécié" ces dix livres-magazines moins un, où pourrait-on trouver la moindre parcelle de littérature dans un processus de ratissage aussi conventionnel ?...

En fonction de quoi, je décidai que mon rôle et mon intention se borneraient à expliquer pourquoi, à cause de ce principe généralisateur adopté par Bayard Presse, ces contes, quelles que pussent être, par ailleurs, leurs originalités de présentation et de langage – qu'on ne pouvait toutefois pas aller jusqu'à qualifier de style si on se réfère à la formule de Flaubert : « Là où le style manque, l'idée fait défaut. » – , ne pouvaient être que des ersatz de littérature et, sur le plan des contenus, que des formes édulcorées de ce qu'il est convenu d'attendre habituellement d'un conte tels ceux, oraux traditionnels inoubliables, ou encore même de contes traditionnels oraux plus ou moins bien réécrits mais littérairement, fidèlement, fixés.

Tout cela pour dire qu'en définitive, dans leur ensemble, – à l'exception de ce "Nôar le corbeau"de Guy Jimenes –  ces petits contes n'étaient que de gentilles historiettes. Et en conséquence, il me semblait prévisible et certain que ces historiettes, par le fait de   cette gentillesse de ton, parce qu'elles étaient agréables et correctement formulées, parce qu'elles se limitaient à ne valoriser que des clartés bien établies, dans une qualité d'écriture sans reproche mais tout de même de premier, premier degré, même si elles étaient susceptibles d'amuser les enfants et de consolider, d'affermir, voire de maîtriser un mécanisme de lecture à peine acquis, ou encore mal acquis, à l'évidence, ne pouvait pas casser trois pattes à un canard puisque leur portée se limitait à ne préconiser qu'un seul type et une seule qualité de lecture : cette " lecture facile et de premier degré".  

Par honnêteté, je dois préciser, en fonction des dix contes lus, tous relevant de cette plus pure littérature "enfantine", scrupuleusement ciblée et adaptée à des niveaux de compréhension rigoureusement définis des enfants, que je partais, contre ces contes, avec un préjugé nettement défavorable puisqu'ils étaient les résultats des consignes données par les directrices de la collection, à partir de postulats et de paramètres conceptuels d'écriture simpliste selon lesquels : pour que des jeunes enfants puissent "aimer lire", il fallait simplement qu'on ne leur donne à lire que des contes de cet acabit, c'est-à-dire des contes "faciles à lire".

Ce qui impliquait presque automatiquement qu'ils devaient être écrits péremptoirement comme ils étaient écrits dans ces "J'aime Lire" : avec un vocabulaire restreint, selon une syntaxe et des temps de conjugaison les plus simples, pour exprimer des thèmes toniques, à la portée des enfants, amusants et peu inquiétants, en adoptant un principe structurel de rebondissement d'intérêt par l'usage des "motifs"de fonction du conte – mais de bien petits "motifs" en comparaison de ceux définis par Vladimir Propp !– lesquels s'emboîtant de l'un à l'autre, et les uns dans les autres, constituaient une trajectoire de suspense (arête centrale des plus épurées) presque uniquement divertissante.

Que ces consignes soient effectivement imposées ou simplement recommandées par les Directrices de collections de Bayard Presse, leurs impératifs étaient tellement évidents qu'ils me semblaient susceptibles d'inciter tous les jeunes auteurs postulants, – Ils étaient, paraît-il, nombreux à se présenter rue Bayard –, à tomber pour ainsi dire "dans le panneau", celui simplificateur d'un synopsis des plus conventionnels, pour ensuite se couler, jusqu'à se contrefaire, dans le moule excessivement inducteur de la collection.

Il ne fallait pas être grand devin pour prévoir, à coup sûr, que l'écriture qu'on obtiendrait de ces jeunes auteurs serait limpide, sans ambiguïté et sans ces "fausses clartés" qui illuminent sombrement toute  littérature.

Cela étant dit, en fonction de la parole du sage selon laquelle : « L'art se nourrit de contraintes et meurt de liberté. » cette option autoritairement injonctive et canalisatrice pouvait très bien aussi être déjouée par la malice d'un auteur ingénieux – Guy Jimenes était un de ceux-là !– et devenir ainsi prétexte, à contre-courant de l'injonction qu'elle formulait, inspiratrice de "contes à rebours", ou bien encore de "contes-à-sens-cachés", bâtis pourtant à partir du même canevas et de la même grille de paramètres imposés par les surveillantes vigilantes de la collection des "J'aime lire" mais adroitement et habilement, malignement subvertis par un écrivain véritable.

Dans le style grimoire, on sait comment parfois, en lignes torses, certains écrivains, par d'habiles chausse-trappes et détournements de contenus, consciemment ou inconsciemment sublimés, ont pu s'affranchir des jougs d'une réalité trop banale ou trop astreignante pour nous donner des contes libérateurs et carrément subversifs. La subversion est justement une des données caractéristiques de la littérature qui, à partir de la fiction imaginée, crée sa propre réalité.

Malheureusement, si on pouvait supposer que des contes "dérivants"' pourraient surgir de toutes ces consignes et contraintes et ainsi s'en affranchir pour exister et être ensuite, innocemment, proposés à la vigilance des directrices de la collection des "J'aime lire", on peut très bien imaginer aussitôt qu'ils se seraient sans pitié exposés à être rejetés par Bayard Presse comme « non conformes à l'esprit de la collection ».  

Je veux dire par là que la démarche directive préconisée par Bayard Presse n'était pas, en soi, blâmable ou répréhensible. Qu'elle avait même quelque mérite puisqu'elle pouvait, et peut toujours, être, pour un jeune apprenti écrivain, stimulante en lui offrant un premier pas d'ouverture et qu'elle lui donnait, à peu de frais et de risques cependant, effectivement des bases et un cadre… Mais ne nous leurrons pas davantage et soyons réaliste : il était prévisible aussi et facile d'imaginer que, après toutes ces nobles injonctions bien carrément posées comme une recette de fabrication infaillible, c'était finalement par le choix des textes, résultant eux-mêmes des incitations et des consignes de prescriptions données, une fois qu'ils avaient été effectivement écrits, en suivant et respectant plus ou moins ces considérations, que la décision de publier et de diffuser intervenait et que la censure s'exerçait…

Une dernière précision de conclusion s'impose ici : si je reconnais que la démarche n'est ni blâmable ni répréhensible, je dois répéter toutefois qu'elle me paraît tout de même, à moi qui avais pratiqué d'autres méthodes, par son systématisme, éminemment réductrice. Je veux dire par là que j'avais plutôt, pour ma part, l'habitude, en vue d'encourager des écrivains "non spécialisés en littérature dite "enfantine" à écrire pour les enfants, au contraire de cet autoritarisme limitatif, à prendre le contre-pied de ces consignes restrictives. Il me semblait indispensable en effet, chaque fois que je rencontrais un auteur ou un illustrateur susceptible de pouvoir, dans l'intérêt des enfants, élargir le champ des "prospectives" en matière de Littérature de Jeunesse, de le convaincre qu'il devait, avant toute chose, s'affranchir des clichés habituels qu'il pouvait avoir en tête, – clichés que nous avions tous en tête si nous nous bornions à ne regarder que ce qui était en vente autour de nous et qui se consommait généralement –, puisque, faisant règle de loi, ces clichés faussaient notre adhésion et notre jugement à toute autre véritable création.

Je pensais réellement, et le pense toujours, qu'il était indispensable, pour un créateur qui voulait faire œuvre originale, de s'être libéré de tous ces clichés et, pour encourager cet affranchissement, s'il m'est arrivé, pour rompre la glace et pour nous habituer l'un à l'autre, de suggérer à l'un d'entre eux, quelques directives, ce n'était que pour l'aider à débroussailler le terrain et lui ouvrir des voies d'affranchissement. Mes directives avaient toutes cependant comme objectifs essentiels de libérer des initiatives personnelles.

Même si c'était à l'intention des enfants et justement parce que c'était pour eux, je leur demandais d'oser subjectiver et singulariser, personnaliser leurs expressions et, comme le disait Roland Barthes, "passionnaliser" leurs œuvres.

Reste à savoir cependant que ce discours émancipateur ne convenait pas toujours à mes interlocuteurs et qu'un certain nombre d'entre eux qui ne pouvaient pas s'affranchir de l'idée « qu'avec les enfants c'était pas pareil ! » ne me suivirent pas ou firent semblant de me suivre.

Je pense que, manifestement, les données et paramètres prescrits par les éditrices de Bayard Presse, avaient été établis en fonction d'un prototype de "Petit Français moyen"qui, au lieu d'avoir été envisagé comme un archétype pourvu des capacités et des sensibilités de perception d'un surdoué, était plutôt considéré comme légèrement demeuré. Puisqu'il fallait à tout prix que tous les enfants "aiment lire", il avait bien fallu faire une côte mal taillée, mais taillée au plus petit, pour être bien sûr de ne "décourager personne, et surtout pas les demeurés du bas peuple, de lire".

Par un inversement du processus éditorial, les impératifs imposés par les éditrices de Bayard Presse, préféraient cibler leur collection sur les attentes supposées d'une généralité d'enfants considérés comme représentatifs de "l'opinion majoritaire", – attentes définies comme étant celles des enfants du peuple, et dites pour cela, mais à tort, comme "populaires"–, plutôt que, par un encouragement à l'initiative et à l'expression personnalisée et singularisée des auteurs et des illustrateurs, de contribuer à renouveler et à élever ces attentes de l'opinion majoritaire.

Là se retrouvait, exactement transposé, dans son intégralité flagrante, le processus de conservation et de reconduction des inégalités, que Pierre Bourdieu avait déjà constaté lorsqu'il avait dénoncé les courroies de retransmission rétrogrades du conservatisme de notre appareil d'éducation.

En mâtant la faim et trompant la soif des enfants de cette opinion majoritaire par des productions gentiment et superficiellement amusantes mais profondément conformistes, et en présentant sa collection des "J'aime lire"comme un objectif louable, salvateur et d'utilité publique, Bayard Presse, mais au même titre d'ailleurs que l'édition traditionnelle dans son ensemble, ne faisait rien de moins que de maintenir, de conserver, de bloquer les attentes des enfants de cette opinion majoritaire à un niveau moyen défini par elle mais bien en dessous des capacités des meilleurs d'entre eux.

Ce faisant, en essayant de faire part de ce que j'avais subi moi-même lorsque j'étais enfant et que je voyais aller en s'amplifiant pour atteindre un plus grand nombre d'enfants, j'étais persuadé, même si personne ne saurait comprendre mon avis que, par l'imposition en masse de ces "J'aime lire" et par l'injonction de conviction primaire que par leur titre ils s'efforçaient de communiquer pour abuser la crédibilité les parents en laissant penser aux enfants « qu'il ne s'agissait que d'aimer pour savoir lire», à rebours de ce que ce processus bien huilé voulait nous faire croire, qu'il ne faisait que brimer et contrarier, d'une façon générale, les potentielles expectatives d'accueils des enfants. De tous les enfants, celles des enfants du "bas peuple" et celles des "vernis" de la terre.

En prenant toute la place, en monopolisant tous les suffrages, ces "J'aime lire" qui déculpabilisaient tout le monde à peu de frais, y compris les enfants qui bénéficiaient d'un abonnement, ne les lisaient pas et n'aimeraient jamais lire, n'étaient tout simplement propres qu'à empêcher finalement – c'est ce qu'il me semblait et qu'il me semble toujours –  que d'autres faims et d'autres soifs de lire, que d'autres qualités de lectures surgissent, que d'autres qualités d'attentes, bien différentes et bien plus intéressantes que celles qui étaient délimitées par Bayard Presse, puissent éclore et dépasser, si on les laissait naître, les attentes bien trop systématiquement circonscrites et bien trop concoctées et précautionneusement préétablies, selon la toise de ce sinistre niveau moyen du petit Français stéréotypé.

L'exclusivité du mécanisme incitateur et la volonté d'occuper tous les territoires de diffusion et de vente trahissaient une volonté hégémonique de laisser penser que toutes les autres attentes, attentes virtuelles et potentielles, celles nouvellement nées en des enfants de générations récentes aussi bien que toutes celles que pourraient susciter des auteurs et illustrateurs non adeptes convertis à la "littérature enfantine" et à la stricte formulation de Bayard Presse, d'où qu'elles puissent venir, dans la mesure où elles n'étaient pas conformes aux critères convenus et circonscrits par ces "J'aime lire", seraient jugées, a priori, parce qu'elles n'avaient pas encore été définies, parce qu'elles n'étaient que latences virtuelles : comme circonspectes, inopportunes, nocives, dangereuses… et finalement anormales en fonction de ce que l'on souhaitait que l'éducation des enfants et leur statut dans la société restent, en stricte conformité avec les conventions de mœurs de la mentalité catholique française.

Voilà en quelque sorte ce que j'avais vu entre les lignes de ces "J'aime lire". Voilà ce qui n'était pas clairement dit dans les textes qui accompagnaient ces magazines et qui, à plus forte raison, était encore moins perceptible, pour le commun des mortels, dans le subtil mécanisme de conception et fabrication de l'ensemble de ces publications mais qu'il me semblait pourtant facile à quiconque de découvrir, pour peu évidemment  qu'il s'attache à vouloir comprendre, un tant soit peu, les enjeux du dessous de ces cartes présentées trop monosémiquement et mercantilement comme civilisatrices.

TEXTE INTÉGRAL* DE L'ARTICLE CRITIQUE
ÉCRIT EN 1983, PUBLIÉ DANS LE NUMÉRO 38 DE LA REVUE
"TROUSSE-LIVRES"

                 *Le texte original de cet article fut effectivement "tempéré", avec mon accord, par Manuelle Damamme, rédactrice en chef de la revue "Trousse-Livres", pour ne pas déplaire en particulier à Geneviève Patte, éminente directrice de l'organisme de bibliothécaires "La joie par les livres".

"Pour le cas ou vous douteriez que votre enfant puisse aimer lire et pour mieux vous convaincre qu'il saura aimer lire si vous lui achetez ce petit opuscule mensuel publié parmi tous ceux de la collection des "J'aime lire", sachez qu'il ressemble à un livre sans en avoir vraiment les caractéristiques mais qu'il est édité par un gros éditeur à double casquette : le plus puissant groupe d'édition français de livres et de presse (donc de magazines). Si le titre est à la première personne et valorise le "je" et s'il donne un résultat si positif avant même que le moindre effort de la part de votre enfant n'ait été fourni, c'est parce qu'il est animé de bonnes intentions, qu'il se veut persuasif et convaincant, dynamique et déterminant. Somme toute, emporté par sa bonne volonté, ce titre  ne vous dit rien de plus que ceci : « Achetez-moi et tout le bien sera fait ! »

On pourrait penser, on en aurait le droit, que ce titre est légèrement et gentiment abusif. D'autant plus qu'il est taillé sur le même principe qu'un autre titre de livre, écrit cette fois directement à l'intention des parents, par une psychologue expéditive, et bâti sur la même sorte d'injonction : "Votre enfant sera bon élève ".

Ce genre de titres, parents, vous dit ce que disent toujours les "cathos" – qui ne sont pas tous des chrétiens – : « Il n'y a point de salut hors de nous ! » Et, pour ce qui est de ces "J'aime lire" édités par leur groupe : « Faites lire nos revues à votre enfant et il sera sauvé ! ».

Je me suis laissé dire que ce genre de petit opuscule bien conformiste, bourré de stéréotypes bêtas, tirait à quelques 200 000 exemplaires et qu'il était bien diffusé dans les réseaux officiels de commerce du livre et même dans d'autres endroits plus "officieux".

Habileté des juristes à punch du Groupe Bayard Presse (premier groupe français par l'ampleur) : cet opuscule passe pour un livre alors qu'il n'est qu'un magazine. C'est un mensuel, donc un périodique qui, selon les caractéristiques du genre, peut se dispenser de certaines servitudes que connaît le livre alors qu'il s'arroge, en raison de son double genre, quelques avantages et privilèges qui lui permettent, à la limite du tolérable, d'exister en trois sortes de lieux de vente : les kiosques et boutiques de journaux, les librairies affiliées au groupe (plus d'une vingtaine de mille) et enfin d'être vendu sur le parvis et sous les voûtes de nos églises.

Il paraît même que l'ambition des dynamiques promoteurs du groupe les porte à rêver de gagner aussi les préaux d'école.

Devant tant de zèle on ne peut que se demander jusqu'où peut mener un tel désir de convaincre !

Lecteurs, soyez avertis pour ne pas être déçus, ne cherchez pas inutilement sur la première de couverture de ces opuscules attractifs, à côté du titre du conte principal figurant dans le numéro, et d'une illustration afférente à ce conte, alors pourtant qu'après le titre "J'aime lire" ils constituent tous deux, à l'évidence, les impacts essentiellement racoleurs, – d'accroche dirait-on, selon les termes des gens de métier– non, ne cherchez pas le nom de l'auteur ou celui de l'illustrateur puisqu'ils n'y figurent pas. Vous m'avez bien lu : ces noms ne figurent pas sur la couverture !

Serait-ce simple négligence ?...Je me suis posé la question. Comment pouvait-on ainsi, et pour quelles raisons, alors qu'on se servait de leurs œuvres, faire fi des droits des auteurs et des illustrateurs à être promus?...En cherchant bien, pour peu qu'on le veuille, on peut tout de même trouver ces noms puisqu'ils figurent à l'intérieur, déconnectés pour ainsi dire de leurs oeuvres et surtout  de ce que le titre "Nôar le corbeau" a d'impact et symbolise.

Menant mon enquête pour percer les mobiles, j'ai questionné quelques auteurs et illustrateurs pour comprendre et suis arrivé à quelques découvertes et conclusions intéressantes, bien loin d'être, de la part de Bayard Presse, désintéressées. Si, sur les 17 Francs du prix de vente de chaque opuscule, Bayard Presse donnait respectivement, ne serait-ce que 1 francs à l'auteur et à l'illustrateur, ces derniers pourraient encaisser 20 millions de centimes en rémunération de l'exploitation, sur 200 000 exemplaires du tirage, de leurs droits de propriété.

La formule habilement imparable, mise au point par les juristes chevronnés du groupe catholique fait que, par quelques tours de passe-passe, en supprimant le nom de l'auteur et de l'illustrateur de la couverture par exemple, et en ne leur accordant qu'un à-valoir de 15 000 ou 20 000 francs, Bayard Presse les déleste tout simplement et légalement d'un petit pactole qui retourne immédiatement dans sa trésorerie et au service de ces "bonnes œuvres de conditionnement et d'évangélisation catholique des enfants".

Le prétexte juridique est inattaquable et aucun procès n'est possible. D'autant plus que les "écrivants", qui ne seront jamais des écrivains, aussi bien que les jeunes illustrateurs, qui ne seront jamais des artistes, abondent et font la queue rue Bayard pour être sélectionnés par ses dames de Bayard Presse. Normal que ces jeunes auteurs et illustrateurs essaient et qu'ils courent les rues en quête de la reconnaissance d'une œuvre publiée et de la somme relativement importante, que "paternalistement" le trust leur accorde, même si cette somme est loin de correspondre à l'exacte évaluation du partage des droits qu'ils méritent!...

 Normal mais injuste!

 Pour en venir au texte de ce conte moderne de Guy Jimenes,"Nôar le corbeau", ainsi qu'aux images qui l'accompagnent, me référant à l'idée qu'ils sont tous deux en quelque sorte des prototypes de la collection, je pourrais dire simplement qu'ils sont sans qualités sans être déplaisants. Ne me venant pas à l'esprit de les aborder sous un angle universitaire de linguiste ou de sémiologue, je me suis posé la question de savoir s'ils avaient été choisis pour leur simplicité ?...

Les responsables de l'optique générale de la collection semblent nous dire : « Nous travaillons pour le peuple et le peuple est simple ! » « Les enfants du peuple ont besoin de lire des textes et des images au premier degré. Celui qui écrit pour les enfants doit se mettre à quatre pattes ; ce qu'il pourrait exprimer d'intéressant ne nous intéresse pas ; c'est ce que nous pensons qui peut intéresser les enfants qui doit être encouragé et retenu…etc»

Ce contexte d'objurgations est tellement évident qu'il donne la nausée. Derrière ces textes simplifiés, expurgées de toute singularité et derrière la banalité des images, suscitées elles-mêmes par la banalité décidée des textes, apparaissent les tireurs et tireuses de marionnettes qui, vous parlent avec de la sensualité dans la gorge, des bienfaits de la lecture et du plaisir qu'ils nous causent quand ils sont pris, à plat ventre, dans la douceur des coussins d'une chambre de petit enfant dont les parents ne sont pas au chômage, ne sont pas séparés ou immigrés, ou dont le salaire n'équivaut pas au SMIC. »

(Voir la fin de cette critique de 1983 en 48. b)



07/05/2007
0 Poster un commentaire

Inscrivez-vous au blog

Soyez prévenu par email des prochaines mises à jour

Rejoignez les 25 autres membres