36. b : “NOAR LE CORBEAU” CONTE DE GUY JIMENES

 

DEUXIEME PARTIE : 48.b

                        (Suite de l'article critique de 1983 paru dans "Trousse-Livres"

        «Visant le jeune petit bourgeois – la chose est évidente ! – pourquoi tenter de le sortir de cette routine prétendument éducative si on n'a soi- même, pour tout idéal qu'un idéal de petit bourgeois ?...

A mon avis, comme on ne peut convaincre que de ce qu'on est ou de son contraire, souhaitons et espérons que les enfants ne "tomberont pas dans le panneau" et qu'ils choisiront vite, dans et à travers ces opuscules taillés trop spécialement pour la masse, le contraire des objectifs que visent les édiles du groupe catholique en pondant mensuellement leur œuf creux.

Souhaitons aussi que tous ces jeunes auteurs et illustrateurs qui deviennent des prête-noms à une élocution qui se fait sans eux, par-dessus leur tête, à destination d'un allocutaire passablement infantilisé pour ne pas dire "débilisé", se soulèvent contre la castration qu'on leur impose, qu'ils reprennent en main leurs muscles et leur sang, leur imagination et leurs pulsions, pour nous servir d'une expression qui les concerne vraiment et dont les enfant auraient tout à gagner si ils y étaient confrontés.

Beaucoup plus loin, page 46, alors que le conte de Guy Jimenes "Nôar le corbeau" est déjà fini, vous trouverez, pour justifier la formule magazine qui permet à Bayard Presse de jouer sur deux tableaux, des jeux « très malins » et même une bande dessinée…

J'avoue qu'il m'a fallu vraiment un grand courage et de l'endurance pour faire le tour de la dizaine des "J'aime lire"que l'on m'avait procurés mais que je suis arrivé finalement et fort heureusement, après les avoir soigneusement "épluchés", au bout de ce long  périple en idées-convenues-vaseuses, à cette conclusion qui tournait à l'illumination : voilà qu'était concrétisée en dehors de moi mais pour moi, par ces opuscules, mon idée précise du faux livre, celui qui avait été fabriqué alors qu'il ne correspondait à aucun désir véritable d'un auteur et d'un illustrateur de s'exprimer, singulièrement et subjectivement, en vue de communiquer avec des lecteurs.

Même si ces opuscules – que je ne considèrerai jamais comme des livres – ont du succès auprès des parents, en fonction du dicton : « Pourvu qu'ils lisent ! » ; même si ces livres plaisent particulièrement à un quarteron de bibliothécaires de "La Joie par les livres" et de jardinières d'enfants attardées, je maintiens qu'ils sont conçus pour protéger les enfants des arrière-plans, de l'implicite, des ambiguïtés et des nuances plus subtiles des interprétations de la réalité, ainsi que des sublimations et des transpositions de l'équation personnelle des auteurs et des illustrateurs dotés d'une forte personnalité… donc pour les éloigner d'une identification-distanciation, par la lecture des images et des textes, et ne les réduire qu'à un conditionnement mécanique d'imprégnation culturelle au lieu de susciter et de favoriser, en même temps, une attitude critique.

*Je maintiens qu'en général, les textes qui sont inclus dans ces magazines, sont propres, à cause de toutes les précautions qu'on a prise pour les expurger de tout élément subjectif, à empêcher les enfants de procéder à ce chassé-croisé nécessaire entre les identifications et les distanciations, par efforts de transubjectivation et de désubjectivation, pour ne les réduire qu'à un procédé de déchiffrage qui ne favorise ni leur intelligence critique ni leur regard de "distanciement"*

          En fin de compte, produits par un groupe catholique qui devrait s'honorer de diffuser des œuvres de l'esprit, ces opuscules, affichant des velléités spiritualistes bien pensantes, ne sont en conclusion que des petits chef-d'œuvre matérialistes, positivistes et réactionnaires par excellence." 

 * Ce paragraphe fut supprimé lors de la publication.

 

"LIRE ENTRE LES LIGNES" 

A PROPOS PLUS PARTICULIEREMENT DE : 

               "NOAR LE CORBEAU"

                                           CONTE DE GUY JIMENES
                                
ILLUSTRÉ PAR PHILIPPE MIGNON

 ET A PROPOS DE :

                       "TOUT CE QUE CE CORBEAU

                                NE POUVAIT DIRE

                           QU'EN LIGNES TORSES."

POUR PLUS DE RENSEIGNEMENTS SUR L'AUTEUR CONSULTER SON SITE :
www.guyjimenes.net


"Lire entre les lignes" l'article diatribe critique que j'avais écrit et qui avait été publié dans le numéro 38 de "Trousse-Livres" en 1983, ( objet de la première partie de cet article : 48.a) dans lequel, sur le ton du pamphlet, je faisais part de ma hargne et de mon indignation sur les méthodes de conception et de diffusion du groupe Bayard Presse, m'avait valu bien des déboires et même, à juste titre, de la part de Guy Jimenes, un reproche qu'il formula à l'occasion des "25 années de lectures", c'est- à dire en fin d'année 2001, anniversaire célébré de la revue "Griffon" qui n'était rien de moins que, même s'il n'avait plus le même esprit polémique, la survivance de "Trousse-Livres".

Dans ce numéro 179 de "Griffon", presque vingt ans après, Guy Jimenes écrivait ceci : « Sous un chapeau indiquant "Nôar le corbeau" le titre du conte que j'avais écrit, et sur deux colonnes, F. Ruy-Vidal se livrait à une longue et violente attaque en règle de la revue "J'aime lire". Je dois dire que j'ai été traumatisé par cet article ! Je ressentais comme une injustice le fait qu'il prenne prétexte de mon titre. C'était à un système ("le système Bayard") que F. R.-V. s'en prenait avec virulence, mais j'avais la désagréable impression de payer pour tout le monde ».

Je dois dire que je fus profondément touché par ce reproche formulé si longtemps après le mal causé, et cela d'autant plus qu'entre temps le jeune auteur avait fait son chemin, avait eu l'honneur de se voir offrir, toujours dans la même revue "Griffon", en 1997, une carte blanche, c'est-à-dire un numéro entier (N° 162) pour promouvoir ses œuvres, et qu'il aurait pu faire l'impasse d'une critique qui ne le portait pas aux nues.

Je repris alors "Nôar le corbeau" puisque j'avais gardé le numéro de ce "J'aime lire" dans lequel il figurait et en le relisant, je fus surpris de constater que tous les sentiments disparates, informulables, tristes, douloureux, qui m'avaient fait le choisir, l'élire même parmi les autres, me sautaient encore à la gorge.

Beaucoup de choses en moi avaient changé. Je m'étais mis hors circuit pour prendre la vie d'une autre manière et pour mettre au clair un passé d'enfance et de jeunesse qui m'étouffait puisque j'essayais moi-même de l'étouffer au lieu de l'accepter, de l'admettre et de lui permettre de faire en moi son deuil.

Toutefois, même si entre temps, longtemps après,  j'avais professionnellement changé d'options en renonçant aux options de productions pour adopter des options de réflexion sur la Littérature de Jeunesse, je n'avais eu aucune raison par contre de changer ma méthode de lecture pour relire ce "Noar le corbeau". "Lire entre…en deçà et par delà, les lignes" était encore, avait toujours été, ma manière, depuis 1949,  date de ma découverte de "Qu'est-ce que la littérature" de Jean-Paul Sartre, d'aborder les textes.

 Pour des raisons familiales très personnelles, c'est-à-dire les conditions de vie dans lesquelles mon enfance s'était déroulée, conditions dont je n'ai pas envie de parler ici mais que je qualifierais, par commodité, d'un impersonnel "On", je pouvais affirmer qu'On m'avait donné très tôt le goût de lire et que depuis cet âge-là, indéniablement, à en perdre le souffle parfois, j'avais constamment continué à aimer lire. Cela pour répéter que toutes les pratiques de lectures, les plus diversifiées et les plus énigmatiques  m'intéressaient et que, sans essayer d'en comprendre les raisons profondes, n'hésitant pas à penser qu'elles m'étaient particulièrement attribuées, j'étais fermement convaincu qu'elles "me" concernaient.

Cela étant dit, pour ramener les choses à leur juste mesure, je ne pense pas que ma méthode de lecture soit si particulière et encore moins qu'elle pourrait être exceptionnelle. Je suis même persuadé que nous lisons tous, chacun à notre manière, entre les lignes. Nos intuitions devinent et percent à jour bien des propos, et cela d'autant mieux, souvent, qu'ils voudraient nous être imposés comme des vérités intangibles, exhaustives, définitives et sans failles. Pour chacun des lecteurs qui aiment lire, cette méthode est en tout cas, du moins il me semble, un subtil processus personnel d'investigation, d'exploration et de découverte, dans lequel la part secrète et inconsciente de nos affects d'appréhension des données est aussi importante que celle que peut avoir, consciemment, notre intellect. Processus de lente et sournoise détection qui s'affine par la pratique jusqu'à devenir presque sensoriellement olfactif, lorsqu'on ne lit plus seulement pour son plaisir mais en virtuose ou par professionnalisme.

Rétrospectivement je me revis donc en 1983, lorsque Manuelle Damamme m'avait commandé cet article, au moment où je dus survoler et enregistrer les contenus des dix contes de la collection "J'aime lire" et que, par élimination, après m'être dégagé des pièges inducteurs de la collection et en avoir exhumé les structures d'appui et le matériau brut, j'en arrivai à déduire qu'un seul de ces dix contes, finalement, me permettait de me livrer à ma méthode habituelle de lecture puisqu'il était le seul à avoir été écrit avec affectivité et raison, avec réalisme et sublimation à partir de réalités concrètes. En dépit de sa linéarité structurelle simpliste, imposée certainement par les impératifs et l'esprit de la collection des "J'aime lire", "Nôar le corbeau", était bien le seul de ces contes, parce qu'il avait été écrit à partir d'affects sublimés et de logique raisonnée, qu'il en était pétri et empreint, susceptible de pouvoir solliciter chez le jeune lecteur, à condition qu'on lui ait appris " à lire avec les yeux de l'esprit", ces mêmes capacités de perception et d'appréhension, autant émotionnelles qu'intellectuelles, dont son intelligence était dotée pour les réceptionner.

Mais là justement était le hic! En reprenant le conte, même après tout ce temps passé, me revenait à l'esprit le sentiment d'inconfort, de gêne et de curiosité contrariée puis brimée qu'il m'avait causé lorsque je l'avais la première fois découvert. Après l'avoir retenu pour figurer en tête de mon article critique, je me rappelais l'avoir lu au moins trois fois sans pouvoir jamais me départir du déséquilibre qu'il provoquait en moi. Alors, délibérément cette fois, pour "en avoir le cœur net", me fiant à cette manière instinctive que j'avais, que j'ai encore, de chercher toujours, dans l'en deçà et d'en l'au-delà des mots et des idées exprimées d'un texte plutôt que dans le texte lui-même, pour  lire, c'est-à-dire voire, – mais comme un voyant, au sens ésotérique du terme, plus que comme un regardeur –, je décelai, mais rapidement et vaguement puisque je n'avais pas l'intention de m'en servir, que ce "Nôar le corbeau" qui avait attiré mon attention, était plutôt, lorsqu'on le mesurait aux autres contes de la série, un contre-exemple assez étonnant des détournements auxquels, tout en se conformant au synopsis imposé et en se pliant au moule de la série, un auteur retors pouvait s'autoriser, en s'émancipant et faisant un pied de nez aux directives, pour s'exprimer tout de même, par delà ou en deçà des mots, et satisfaire ainsi ses intentions, conscientes et inconscientes, mais profondes, d'écrire et de communiquer.

Au fond, volontairement mais inconsciemment, par habitude professionnelle, je n'avais pas fait autre chose, à ce moment-là, que d'éliminer les neuf autres contes de la série qui me paraissaient infantiles pour ne retenir que ce conte de Guy Jimenes qui m'avait permis de me livrer à une lecture consciente et inconsciente d'inconscient. Rien d'étonnant à cela ! Puisque c'était ma manière habituelle de m'investir, les yeux à demi fermés, au point parfois de me diluer et de me perdre, suavement, dans l'exploration de l'écrit ; manière contradictoirement assez désincarnée alors que je ne procédais pourtant, par une approche sensorielle presque charnelle, que par tâtonnements d'aveugle pour mieux apprécier ce "braille de l'âme"dont j'avais qualifié la littérature.

En un mot, insensiblement, je m'étais trouvé plongé dans cette eau, à la fois trouble et limpide, dévoilée et cachée de l'histoire de ce "Nôar le corbeau" que proposait avec une fausse ingénuité Guy Jimenes et incité donc à faire taire, parce que son contenu masqué mais latent me l'intimait, une hostilité, incompréhensible et en apparence injustifiée, née d'une impulsion de résistance qui montait irrépressiblement en moi.

Je me souviens encore très bien du sentiment de malaise qui m'avait envahi à la lecture de ce conte et du bouclier de défense intérieure que, sous une forme d'agacement, je lui avais opposé alors que, happé par le suspense qu'offraient les péripéties du conte, j'avais avalé, d'un trait, sans m'en rendre compte, une intrigue simple mais envoûtante qui m'incitait plutôt à me laisser aller alors que, en même temps, elle exaspérait mon intuition.

Visiblement, instinctivement, dans mon for intérieur, en suscitant et soulevant diverses sources de réminiscences que je ne souhaitais pas, sans en comprendre alors les raisons et les significations, voir resurgir en moi,  je me cabrais littéralement pour réprimer l'hypertexte que ce petit concentré d'éléments habilement subvertis par Guy Jimenes me suggérait.

En moi, déclenchés par un signal d'alerte et de défense, tous ces moyens subtils de perception et d'appréhension dont nous disposons et que nous mobilisons, ordinairement, pour procéder au décryptage des textes, se trouvaient jugulés par un impératif conseil, voix intérieure mal consciente, d'avoir à résister à l'engrenage des faits rapportés par l'auteur. Cruels, contradictoires, lancinants et indéchiffrables mais énigmatiques et provocateurs, étaient pour moi, en moi, les effets que ce conte, d'apparence pourtant si simple, me procurait…

Bien entendu, il était hors de question que je parle de cela dans mon article puisque le nombre de signe m'était compté et puisque ce que je pouvais ressentir d'intime, n'avait pas sa place dans un article critique, prévu surtout et avant tout, pour juger du concept et du mécanisme de fonctionnement d'une collection.  

Je pensais d'ailleurs que je m'investissais déjà beaucoup trop puisque, selon mes estimations, ma part d'engagement personnel devait se limiter, pour un article critique d'ensemble de ce type, à l'appréciation du mécanisme socio-éducatif qui était utilisé par Bayard Presse plutôt qu'à une estimation des œuvres, du talent, de la personnalité et des intentions des auteurs ou des illustrateurs qui s'étaient investis dans ce mécanisme de production...

En l'occurrence, devant le systématisme inducteur d'écriture des "J'aime lire", j'avais bien compris que ce qui m'était demandé était de ne pas m'attarder sur les dessous et arrière plans des contes, alors pourtant que, pour des raisons inexplicables, inavouables même, mais qui ne tenaient qu'à lui et qu'à moi, ce "Nôar le corbeau" me préoccupait et me frustrait de ne pouvoir cerner à fond, ni mettre au clair, cette part de mystère inexplicable qu'il contenait alors qu'elle semblait me concerner intimement et que, manifestement, elle avait été mise en jeu et travestie par un auteur avec qui je n'avais jamais eu jusque-là rien à voir, dont je ne savais rien, de qui je n'attendais rien : Guy Jimenes.  

Depuis et dès le titre pourtant, un conflit s'était imposé entre mon interrogation piquée de curiosité et un refus net d'élucider, surgi immédiatement pour la contrecarrer et pour me détourner de m'y attarder. Un titre, ce n'était qu'un titre! Pourtant J'y revenais... Je spéculais, je supputais mais ne faisais, en fait, que piétiner pour ne pas vouloir avancer... Ce "Nôar", curieux nom que Guy Jimenes avait donné à "son" principal protagoniste, était tout de même une trouvaille ingénieuse qui, tout en évoquant le "noir" du plumage de l'oiseau, évoquait aussi son croassement !...

Mais pour le reste ?...Qui était-il d'autre ?... Et pourquoi Nôar et pas Crôar ?...

Dubitatif, j'en concluais dédaigneusement que tout ingénieux que le titre puisse paraître, il n'était pas suffisamment convainquant pour moi puisqu'il me paraissait boiteux, mal abouti, mal assorti...

Mais pourquoi tant de doutes?... Je m'en tirai finalement par une conclusion de mauvaise foi : ce titre n'était tout simplement pas conforme !...

Mais conforme à quoi et à qui ?...A l'espèce ?... Au conte lui-même ?... Et de quel droit refusais-je d'admettre que ce corbeau puisse s'appeler Noar?...

Bref, ce nom m'inquiétait et m'embarrassait comme si, d'une manière insistante, il évoquait subliminalement, quelque chose d'autre encore, quelque chose de plus important que ce qu'il disait au premier et au second degré, un sens caché que j'aurais dû et pu comprendre mais que, pour des raisons intimes, en refoulant mes souvenirs, je ne voulais pas faire l'effort de comprendre.

De plus, avec son foulard rouge autour du cou, ce "Noar", au noir plumage, attiré par les cerises, que j'imaginais bien cheminant seul en fredonnant "Le Temps des cerises", me ramenait – Chapeau melon en moins toutefois –, à moi-même, à mon costume de parade : à l'écharpe couleur sang que je nouais habituellement autour de mon cou, pour égayer une chemise sombre, portée généralement sous un costume noir de charbonnier ou de charpentier, en molesquine ou en velours. Ce noir vêtement de travail ouvrier que j'endossais par conviction et par principe, comme pour obéir à un rituel de conjuration et pour affirmer les couleurs de ma cause, chaque fois que je m'apprêtais à partir au double combat que je menais, celui contre moi-même pour avoir le courage de m'exhiber en public et cet autre, uniquement professionnel, pour avoir la force de défendre les auteurs, les illustrateurs et les livres que j'avais publiés.

Avant d'affronter ces publics, pour me donner du courage, il m'était souvent arrivé, chaque fois en tout cas que je quittais mon domicile, pour me rendre aux colloques et animations prévus autour du livre, d'être saisi par le trac. Dans leurs diversités, ces publics que je rencontrais étaient plutôt réticents à cette qualité particulière de livres que j'avais publiés. Ils étaient rassemblés par des organisateurs(trices) plutôt politisés à gauche qui souhaitaient surtout, en me présentant comme un météorite porteur de nouveautés, ce dont je n'étais pas dupe, secouer la léthargie dans laquelle sombrait la littérature pour la jeunesse. J'étais en quelque sorte un objet de diversion, un sujet de débat et de controverse, un prétexte d'animation à peu de frais et de risques mais sans grandes retombées puisque les achats en bibliothèque ne me prouvèrent jamais l'efficacité de ces démonstrations de voyageurs de commerce. Alors, face à l'impression d'inutilité et d'inefficacité de ces shows où j'entendais surtout déployer des arguments contestant mes propositions, au cours desquels je devais chaque fois justifier mes convictions, mes options, mes bonnes intentions...pour ne pas sombrer dans le désabusement, il m'est arrivé souvent de me surprendre aussi à fredonner, comme "Nôar" : "Cerises d'amour, aux robes pareilles / Tombant sous la feuille, en gouttes de sang…"

Plumage noir et foulard rouge de "Nôar le corbeau" me ramenaient aux couleurs auxquelles était confronté Julien Sorel, dans "Le rouge et le noir", de Stendhal, celles du temporel et du spirituel, de l'armée et de l'église…Alors que l'air et les paroles du " Temps des cerises", hymne des insurgés, chant nostalgique et désespéré de la Commune, me ramenaient à Raoul Dubois, un de nos grands spécialistes de cette période de notre histoire, puis au mur des fédérés devant le cimetière du Père Lachaise, au 28 mai 1871, à la lutte pour des idéaux républicains et pour la liberté et, bien entendu, aux cent quarante-sept combattants fusillés par les Versaillais et jetés dans un charnier creusé au pied du mur…Tandis qu'enfin, puisque le nom de l'auteur, Jimenes, typiquement espagnol, avait ouvertement retenu, en fonction de nos racines communes, mon attention et suscité mon empathie, ce corbeau au foulard rouge me ramenait aussi au pays de mes parents, à l'Espagne, aux Républicains anti-franquistes, à la mort de Federico Garcia Lorca, à Léo Ferré et à une de ses chansons : "Les anarchistes", ceux qui sont «… le plus souvent espagnols, allez savoir pourquoi »… puis aussi, finalement, à mon père, à son index croisé sur sa bouche pour me commander en 1936-37, le silence, lorsqu'il s'apprêtait à conduire le réfugié espagnol qu'il avait abrité dans le hangar de notre maison et qu'il avait fait monter à l'arrière de son tombereau, enfoui sous la paille, pour le conduire en lieu sûr, dans une des fermes amies des environs.

Par chemins détournés, remontant à mes origines oubliées, en partie reniées, ce simple corbeau me ramenait à plus de quarante années en arrière… Je revoyais les années sombres 1939, 40, 41, 42…les hommes partis...la tristesse des femmes et la nôtre, celle des enfants...La lâcheté de ceux qui n'étaient pas mobilisés... Le pain noir qui donnait la gale…La suspicion et la délation... Je chassais de mon front la honte faite aux enfants Juifs interdits d'école...

Nôar n'était qu'un corbeau ! Ce n'était qu'un corbeau mais un corbeau qui… dans mes souvenirs d'enfance, était lié à jamais avec le cœur sournois, aigri, infirme et solitaire des lettres anonymes, à la traîtrise, à la duplicité et à ce fond de méchanceté enkisté en tout être humain…Sans savoir au juste pourquoi, il me ramenait au Chant des Partisans, à la musique mélodique en sourdine du début, rampante, chuintante qui se fredonnait à lèvres fermées puis s'élevait ensuite, s'amplifiait pour monter en crescendo et regonfler les poitrines…

Voilà! il me fallut, je dois le dire, faire un gros effort pour parvenir à rejeter d'un bloc tous mes préjugés assemblés et accepter enfin d'envisager, autrement, cet oiseau noir appréciateur habituel de charogne, négativement et symboliquement  chargé d'annoncer malheurs et mauvaises nouvelles, en un corbeau requinqué, différemment singulier, issu d'une autre race, "désinstinctivé", autrement envisagé enfin que celui que notre inconscient collectif  a toujours tendance à dévaloriser systématiquement.

Mais j'eus énormément de mal, je l'avoue, à consentir à ce que ce "Nôar", à contre emploi, tel que Guy Jimenes nous le présentait, puisse être, dans mon esprit, réhabilité et devienne porteur d'espérance.

Puis j'entrai dans le jeu et imaginai alors le courage stoïque qu'il avait dû falloir à ce "vilain petit C." pour s'insurger contre l'injuste mauvaise réputation dont on l'avait affublé et aspirer à la dignité d'une personne exempte de tares congénitales. Je perçus alors le challenge risqué de sa décision de faire mentir l'étiquette dont il pâtissait, sa volonté de se détacher du lot de son espèce pour échapper à sa prédestination et briguer, sans forfanterie, comme un manœuvre plutôt que comme un héros, de rejoindre ceux qui savent choisir, quand il faut, le camp des Résistants, en refusant d'être assimilé à ce fourbe, sombre, veule, criminel, sinistre «…vol noir des corbeaux dans la plaine »

Par associations chaotiques de souvenirs, ce Jimenes, dans mon esprit, en appelait un autre. Un Dany au lieu de Guy qui avait fait partie de mes amis d'enfance, un Gimenez qui portait le même patronyme mais avec une orthographe différente, un fils de riche, que j'avais côtoyé quelques temps, au cours de l'année scolaire 1944-45, puis qui était parti au lycée de la ville tandis que je restais au cours complémentaire de la petite bourgade où on m'avait recueilli, puis que j'avais retrouvé en 1952, une fois nos études accomplies…Son visage était inséparable pour moi d'un dessin qu'il m'avait donné, représentant le portrait d'un jeune homme aux yeux clos qui semblait sombrer en eau profonde alors qu'il s'élevait, peut-être en pensée, dans les airs... Visage épuré qui se superposait presque instantanément à un autre visage émacié, celui fort ressemblant du dieu de la danse, figure centrale du groupe qui orne la face droite de l'Opéra Garnier, puisque, par un concours de circonstances heureuses, la mère de cet ami d'enfance m'offrit plus tard, pour me remercier de services rendus, une réduction en cire du buste et du visage fiévreux de ce personnage fabuleux, immortalisé dans son élan, mi- démiurge, mi-satyre, par le sculpteur Jean-Baptiste Carpeaux…

 Comme je ne l'appris que très longtemps après, habilement, s'inspirant de sa culture mais aussi des douloureux souvenirs qu'il gardait de son enfance passée, dans la période finale de l'Algérie française, Guy Jimenes avait subrepticement tissé la trame de son conte comme un léger marivaudage où, à suivre les péripéties mi-amusantes mi-inquiétantes de son corbeau protagoniste, le plaisir de lire du lecteur l'emportait toujours, mais sur le fil du rasoir, comme on chemine en terrain miné, sur la cruauté des situations dans lesquels Nôar le corbeau était entraîné et dans lesquelles il nous entraînait.

A la duplicité de ce corbeau anti-héros, devenu héros par la volonté de l'auteur, s'ajoutait la duplicité du monstre auquel il avait à faire face. En effet, dans le conte, Barbedogre, incarnation du monstre tyrannique auquel Nôar doit, comme de juste, s'affronter et que l'on ne peut que haïr, se double, pour nous attendrir et pour déjouer le simplisme de la machination, d'une face de victime et de sauveteur. Il est Janus au double visage : paisible Docteur Jeckyll le jour, bûcheron chaleureux qui va jusqu'à prévenir Nôar le corbeau des dangers qui le menacent mais qui, dès la nuit venue, devient aussi un ignoble Mister Hyde, boucher tortionnaire, sanguinaire et raciste, en proie à des pulsions funestes et à des soifs exterminatrices inextinguibles.

Après Stevenson et Jung, qui disaient tous deux, chacun à leur manière, que l'homme du jour n'est pas l'homme de la nuit, c'est à Freud lui-même que Guy Jimenes, que l'on ne peut imaginer pourtant vêtu de bure, ni très catholique, ni très croyant, ni très religieux, se faisant messianique, style fervent politique de Condorcet-Badinter, ose faire appel. Ce Barbedogre nazi ne peut pas, ne doit pas être abandonné, ad vitam æternam, à ses pulsions de mort, et encore moins être puni par où il a péché… Pour que le conte finisse bien, condition optimiste sine qua non de la philosophie de Guy Jimenes, il fallait que Barbedogre soit sauvé de l'enfer et c'est, par un tour de passe-passe mais par une vraie rédemption, qu'il le sera, comme on peut l'être après une cure analytique, par une prise de conscience, en découvrant sa dualité intérieure, les raisons de sa férocité et du mal qu'il cause, c'est-à-dire par une distanciation de son moi et de son état d'ensorcelé. Pour être sauvé, dans le miroir qu'on lui tend, il faut absolument que Barbedogre se rejoigne et entre en phase avec son reflet.

Barbedogre est réhabilité et "ré-humanisé" parce qu'il "prend conscience", parce qu'il comprend qu'il était celui qui sauvait le jour tandis qu'il tuait la nuit, parce qu'il sait enfin qu'il était, en somme, le bourreau et la victime et aussi, idée chère à Baudelaire : « la plaie et le couteau ».



10/05/2007
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