36. d : SAVOIR LIRE ENTRE LES LIGNES (FIN)

  

 QUATRIEME PARTIE : 36. d

"CONTEXTES ET CONDITIONS"
      QUI M'INCITERENT
     A ÉCRIRE CET ARTICLE A PROPOS DE

"NÔAR LE CORBEAU"

POUR PLUS DE RENSEIGNEMENTS SUR L'AUTEUR ET SUR LE LIVRE
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Ce rappel des faits n'a pour but que d'évoquer des circonstances précises afin de tenter de décrire, selon mon angle de vue bien entendu, le climat de cette époque et de mettre en perspective mon argumentaire critique : "Lire entre les lignes" en le situant autant dans un des moments de l'histoire de la Littérature pour la jeunesse française que dans une période personnelle très précisément particulière de mon engagement à son service et à sa cause.

 Comme l'a fait remarquer, à juste titre, Michèle Piquard, (historienne spécialisée en Littérature pour la Jeunesse, chercheuse au C.N.R.S, attachée à l'Université de la Sorbonne-Nouvelle et au LAHIC (Laboratoire d'Anthropologie et d'Histoire de l'Institution de la Culture)   dans son livre : "L'édition pour la jeunesse en France de 1945 à 1980", (Edité par les Presses de l'ENSSIB), cette période constitue une sorte de charnière puisque dès la fin des années 70, pour diverses raisons d'ordres aussi bien économiques, idéologiques, socio-anthropologiques, que purement littéraires ou technologiques… toutes imbriquées, en fuseaux plus ou moins inextricables dans une véritable constellation de données relevant aussi bien, et à la fois, de l'économie culturelle et du commerce pur et simple que des sciences humaines et de l'évolution de nos mœurs, un changement d'orientation assez manifeste s'opéra dans les productions pour la jeunesse.

Dès le début des années 80 en tout cas, comme je l'avais aussi, mais pas plus ni moins que certains de mes confrères, constaté, toutes ces données indécelables les unes des autres puisque interdépendantes, qui, en vases communicants ne cessent d'interférer entre elles, eurent pour effet de générer, sans toutefois qu'une rupture carrément catégorique de la chaîne apparaisse et sans offrir d'explications rationnelles évidentes, un versement et un basculement des trames qui tissent, et autour desquelles se tisse, le genre "Littérature pour la Jeunesse".   

 Placé par la force des choses au cœur de ce réseau, au même titre, je le répète, que la plupart de mes confrères collaborateurs, auteurs, illustrateurs, concepteurs, producteurs… engagés dans ce milieu de l'édition, j'ai certainement dû avoir à subir, sans toutefois pouvoir l'analyser, le contre coup de ce basculement. Alors que, par ailleurs et en même temps, en tant qu'acteur engagé, participant impliqué dans  le mouvement des idées, – mais autant que la plupart de beaucoup d'autres personnes œuvrant dans ce petit milieu précisément délimité, chacun de nous agissant à la mesure des qualités de nos options et de nos moyens–, j'ai certainement dû, aussi, plus ou moins efficacement et plus ou moins consciemment, contribuer à l'apparition des éléments annonciateurs de ce basculement, à sa surgescence et à la mise en place d'une nouvelle manière de considérer à la fois la lecture elle-même et la littérature pour la jeunesse.

Les raisons que je donne ici sont peut-être à verser, surtout, au compte de mon désir et de mes prétentions de participation, à titre de témoin engagé, mais avec et parmi beaucoup d'autres, particulièrement soucieux d'apporter sa pierre de réflexion à la nécessaire considération d'envergure qui est à mener au plan national, puis nord-occidental et enfin au plan international. En précisant toutefois que même si elle est limitée spécifiquement aux productions pour les enfants et plus largement pour la jeunesse, cette considération qui devrait nous conduire finalement à une analyse des plus complètes des différentes évolutions subies ou initiées dans le cours du temps, ne peut être, forcément, que pluridisciplinaire.

La difficulté essentielle réside en ce que ces évolutions sont difficilement comptabilisables puisque elles varient au fur et à mesure de la succession des générations, au gré de nos aspirations et de nos "volontés d'agir pour le bien des enfants", cela tant pour ce qui est des pédagogies modernes nouvellement apparues, que des nouvelles libertés d'expressions et de communications, aussi bien que des avatars des nouvelles revendications sur l'égalité des chances, des améliorations à apporter au contrat civil, à notre société et à son organisation, ou bien encore au rayonnement de notre civilisation démocratique dans un ordre mondial des plus incertains…

Ce n'est qu'en confrontant toutes les raisons, invoquées plus ou moins clairement de parts et d'autres, en vue d'une enquête exhaustive, que l'on pourrait arriver à une élucidation approximativement objective de ces faisceaux et réseaux d'intrications susceptibles d'expliquer et de justifier les motivations plus profondes qui les ont fait apparaître.

J'espère que vous pourrez trouver ci-dessous, parmi les multiples raisons de tous ordres qui peuvent être avancées, les quelques raisons que, – en modeste témoignage je le répète –, j'invoque pour tenter de contribuer à expliquer ce basculement dans le temps et ce changement d'orientation des productions pour la jeunesse.

 Je n'ai pas de plaisir à me remémorer le début des années 80, car contrairement à ce qu'on aurait pu en penser, au fur et à mesure que j'avançais en âge, au lieu de s'aplanir, les difficultés que je rencontrais à publier des livres devenaient de plus en plus oppressives.

   Gallimard, Grasset et le groupe Bayard Presse, en faisant appel massivement aux illustrateurs que j'avais lancés, discréditaient d'une certaine manière ma démarche personnelle en affichant qu'ils en avaient la recette et que n'importe qui pouvait faire, en utilisant les mêmes illustrateurs, du "Ruy-Vidal". En 1972, Claude Gallimard en personne, après que j'aie décliné son offre par fidélité pour mes engagements envers Harlin Quist et puisque je n'étais pas libre à ce moment-là, intronisant Pierre Marchand dans sa maison, lui demandera sans ambages – propos qui m'ont été rapportés par Pierre Marchand lui-même en s'excusant d'avoir à utiliser "mes" illustrateurs – de « faire du Ruy-Vidal sans Ruy-Vidal »

A partir de cette charnière-là, les caractéristiques des livres que je publiais étant bien affirmés et connus des initiés de la littérature pour la jeunesse, je fus désagréablement surpris de constater que certains illustrateurs mêmes, ceux qui avaient compté parmi mes plus proches collaborateurs et que j'avais le plus encouragés, Patrick Couratin par exemple, gagnés par une émulation naturelle de compétition et par un désir de concurrence, me manifestèrent une agressivité qui n'avait aucune raison d'être puisque je n'avais jamais exigé de leur part la moindre exclusivité.

Je compris alors, qu'une fois le pied à l'étrier, les ambitions personnelles timorées de ces illustrateurs leur commandaient de contester mon rôle et ma fonction et de revendiquer, à plus ou moins brève échéance, de prendre ma place et d'être aussi, au lieu du simple concepteur de leurs illustrations, le maître d'oeuvre et le concepteur du livre en son entier. En somme, comme je pus le constater souvent, et ce même lorsque ces illustrateurs n'avaient aucune compétence ni connaissance en littérature ou en pédagogie, l'évolution vers la contestation de ma fonction était systématique et inéluctable.

C'est en 1975 exactement, lorsque Nicole Claveloux apporta chez Grasset les illustrations des trois petits livres intitulés "Les Trèfles de longues-oreilles" écrits par Jean-Claude Brisville, qu'elle avait réalisées en refusant nos propositions conceptuelles (celles de l'auteur et de moi-même) sans  demander à me rencontrer que je compris en clair ce qu'elle souhaitait me dire. C'est à dire qu'elle avait grandi, qu'elle en avait assez de notre collaboration, qu'elle n'avait plus besoin de moi ni de mes conseils et, d'une certaine manière, comprenant sa leçon, je me le tins pour dit puisque je ne l'ai plus jamais sollicitée après ces "Trèfles de Longues oreilles". A titre indicatif, je dois signaler que Jean-Claude Brisville qui n'appréciait pas du tout les illustrations fluorescentes de Nicole Claveloux au point de me demander de ne pas les publier, retourna sa rage contre moi et ne m'adressa plus la parole après la mise en vente des ouvrages. En affirmant ma fidélité à la liberté d'interprétation de l'illustratrice et en passant outre aux volontés de l'auteur, pour des raisons contradictoires qui expliquent les ambigüités de la fonction du concepteur, je m'étais fait deux adversaires et en souffrit car je les estimais beaucoup tous les deux.

Cela pour dire qu'à partir de ce moment-là, maintenant que cette manière moderne de concevoir des livres de littérature illustrée s'était bien imposée, il me sembla presque fatal que la plupart des illustrateurs, briguant le succès et les honneurs du savoir faire avec la présomption d'être leur propre maître, l'orgueil aidant, se sentent le droit et les capacités – ce qui n'était pas toujours le cas –, de s'affranchir de ce qui leur paraissait comme un empiètement sur leurs prérogatives et comme une tutelle insupportable d'emprise. Mila Boutan, la plus courageuse de ces illustrateurs (trices) tentés par le renversement des rôles et par la réfutation des attributions du concepteur d'édition-directeur de collections, que je considère toujours néanmoins comme une des amies les plus fidèles que j'ai pu rencontrer en édition, deviendra éditrice pour ne pas avoir à subir cette tutelle  de conception. En artiste, elle voulait prouver que l'illustration, pour accéder au statut d'autonomie de la peinture et s'émanciper de son statut d'art mineur, devait, pouvait, s'honorer de ne prendre ses initiatives que dans ses inspirations et plus dans les stimulations et orientations littéraires ou pédagogiques provoquées par une tierce personne.

En 1975, alors que j'étais encore directeur de collection et concepteur de Grasset-Jeunesse, ce fut Claude Lapointe qui, de connivence avec l'éditeur Jean-Claude Fasquelle, prétendra, ouvertement, alors que je n'étais pas salarié de la maison mais rémunéré comme un auteur ou un illustrateur, parce qu'il avait pris en charge les illustrations des quatre premiers livres que je lui avais donné l'occasion de publier, nés de mes concepts éditoriaux, que je ne méritais pas les 2%  de droits que je percevais, par livres vendus, au titre de concepteur directeur de collections.

Raisonnement calculé d'un arriviste intéressé qui me permettait de comprendre que certains empressés, près de moi et autour de moi, dans le milieu de petits requins qu'est l'édition pour enfants, me réduisaient à une recette de fabrication et ne souhaitaient rien de moins que de me déboulonner pour prendre ma place et prétendre qu'ils avaient mes capacités pour faire aussi bien.

Raisonnement identique qui, en 1976, fut mis en application tandis que j'étais encore chez Grasset, dans une maison où Jean-Claude Fasquelle lui-même rêvait d'accoler son nom, hérité de celui de son père éditeur avant lui, puisque n'acceptant pas que je puisse refuser de publier dans une des collections littéraires que j'avais créées et que je dirigeais, une histoire insipide de fantôme, écrite par son amie la duchesse de Bedford (l'écrivassière de "Nicole Nobody"), passant par-dessus ma tête, sous mon nez, au mépris de mes prérogatives,  prit l'initiative de commander lui-même les illustrations du livre à Danièle Bour, le publia, sans mon nom bien entendu, dans un même format que ceux de ma collection et s'arrangea pour qu'il figure dans le catalogue, aux côtés de ceux que j'avais initiés.   

Raisonnement qui permettrait plus tard, en 77-78, toujours au même Claude Lapointe, à partir du même déni de mes capacités personnelles et de mes options, de revendre les illustrations qu'il avait réalisées sur mon concept d'un "Pierre l'ébouriffé" revendicateur soixante-huitard hippie à Madame Bernadette Delarge, catholique dévote, amie intime de Françoise Dolto, femme de Jean-Pierre Delarge, en décidant que je n'avais eu aucune part réelle à l'existence de ce livre… 

Ces quelques exemples, quels qu'en soient les raisons et les fondements, servaient de preuves qui constituaient et entretenaient une rumeur qui n'avait d'autres buts que de contester mes capacités et ma réputation. Rumeur de discrédit qui n'allait qu'en s'amplifiant, qui aurait dû me préoccuper mais dont je préférais ne pas m'embarrasser pour mieux pouvoir accomplir ce que j'avais décidé d'entreprendre. Rumeur cependant qui était montée par des outsiders avides de notoriété pour me déstabiliser et qui commençait à porter ses fruits alors qu'on aurait pu penser au contraire, qu'avançant dans le temps, en fonction du nombre de livres publiés, des divers prix obtenus et des succès d'estime que ces livres avaient remportés, le prestige jalonnant mon parcours, ma place et ma situation dans l'édition, aussi bien que celles de cette catégorie d'ouvrages, finiraient par être admises et même à s'établir de mieux en mieux au point de ne plus être contestées. Ce n'était pas le cas et je tiens à le souligner.

Quand j'écrivis cet article sur "Nôar le corbeau" dont le premier titre était "lire entre les lignes", nous étions en 1983, croisée des chemins pour moi puisque je venais de conclure, à la suite de la censure opérée par l'archevêque Vilnet sur "La famille Adam" de Michel Tournier, illustré par Alain Letort, que je m'apprêtais à publier aux Editions Hatier-l'Amitié, ce que je savais être, puisque je l'avais fermement décidé, la quatrième et dernière période de mon incursion dans deux de mes domaines de prédilection : celui, d'une part, de l'éducation et, d'autre part, de l'édition au service des enfants et de la jeunesse.

En quittant brutalement, du jour au lendemain, les Editions Hatier/l'Amitié, comme j'avais d'ailleurs quitté, aussi subitement et aussi irrémédiablement, le bureau que j'occupais aux Éditions Universitaires-Delarge à la suite de la magouille Delarge-Lapointe sur "Pierre l'ébouriffé", j'étais résolument déterminé à ne plus jamais accepter, puisque les trois tentatives de collaboration auxquelles je m'étais prêté avec des tenants de l'Édition traditionnelle française s'étaient avérées finalement plutôt décevantes, de propositions nouvelles d'où et de qui elles puissent venir.

Ces trois échecs m'incitaient presque à regretter la première période de ma carrière (1965-1972) en association avec Harlin Quist, au cours de laquelle j'avais pu, un tant soit peu, rester maître de manœuvre pour mettre au point ces livres d'un genre nouveau qui ressemblaient, à peu près, à ce que j'imaginais: "des livres écrits par des écrivains et illustrés par des illustrateurs non spécialisés en "littérature enfantine".

Curieusement, en 1983, alors qu'il me semblait que cette conceptualisation, que je ne jugeais pas toutefois exclusive, avait été acceptée par tout le monde comme allant dans le sens du modernisme, je fus bien obligé de constater et d'affirmer qu'elle avait, au contraire, de plus en plus d'adversaires au sein même des cellules de production des maisons d'édition traditionnelle et ce y compris dans celles qui, pourtant, étaient venues me solliciter. Il me sembla alors que, par un injuste mais puissant retour des choses, la mentalité majoritaire des producteurs et des prescripteurs préférait en revenir à une nostalgique conception enjôleuse, indulgente, bienveillante... pour tout dire "complaisamment enfantine" de la lecture.

Force m'était de dire que Jean-Claude Fasquelle, Jean-Pierre Delarge et Catherine Scob, peu sûrs d'eux-mêmes, mais envieux de mes convictions et de la notoriété qu'elle m'avaient rapportées, avaient tout aussitôt changé d'avis et tourné casaque, après avoir feint d'approuver cette catégorie de livres, dès que j'eus implanté le département jeunesse qu'il souhaitait dans leur maison et que les premiers livres avaient été publiés. Une fois le forage assuré, semblaient-ils penser, en me poussant hors du département créé ou en me discréditant, à eux reviendraient ensuite les bénéfices de l'exploitation du filon...

A vrai dire, je pense qu'ils n'étaient ni assez convaincus, ni assez motivés pour soutenir ce type de conceptualisation et ce n'est pas par hasard si ils préféraient la réduire à une banale recette de cuisine. Une fois leur engagement pris et le département jeunesse lancé sur cette volonté moderniste, ma notoriété les embarrassant, leur stratégie d'arrivistes leur commandait de nier les fondements de mes motivations en me prouvant, par chiffres de vente à l'appui, que l'opération amorcée n'était pas rentable et, qu'en conséquence, ils étaient obligés de revenir à l'ancienne conception traditionnelle de fabrication de ces ouvrages qu'ils qualifiaient, pour se justifier et en justifier la continuité, de "classiques".  

En somme, de ces trois expériences réalisées dans les trois maisons d'édition qui m'avaient pourtant avec assez d'acharnement recruté : Grasset (1973-1976), Editions Universitaires-Delarge (1977-1979) et Editions Hatier-l'Amitié (1980-1982), je ne pouvais conclure que par un constat de demi échec. Il me fallait bien admettre que, vus de l'intérieur du milieu éditorial, ces livres nouveaux avaient du mal à être compris, acceptés et soutenus, aussi bien par les dirigeants détenteurs des pouvoirs et des budgets de mise en fabrication que par les commerciaux chargés de la diffusion et de leur promotion en librairie.  

Rétrospectivement, à bien considérer l'expérience, qu'au mépris de toutes sécurités personnelles, j'avais durement acquise au cours de mes quatre étapes éditoriales, j'étais alors en mesure de pouvoir déduire qu'aussi originales et inventives que ces conceptions nouvelles fussent, elles seraient toujours jugées insuffisantes puisqu'elles étaient trop lentes à rapporter les profits financiers escomptés. 

En foi de quoi, par une conjuration entre les mentalités conservatrices anti-novatrices des décideurs détenteurs des budgets d'une part et par, d'autre part, les appréciations défavorables des commerciaux qui préféraient se référer au soi-disant mauvais goût des "acheteurs de terrain"(les parents lambda), on me rétorquait, en conclusion, que «l'édition ne pouvait se permettre d'entretenir une danseuse», qu'il était inutile de perdre du temps et de gaspiller de l'argent, puisque il n'était pas absolument certain que ces conceptions nouvelles soient finalement susceptibles de réussir à changer, en profondeur, les capacités d'accueil de l'opinion majoritaire des Français.

 En définitive, même quand ils pouvaient réussir à remporter l'adhésion des dirigeants de ces maisons traditionnelles, les livres issus de ces conceptions nouvelles, qui en étaient en quelque sorte les fruits, étaient toujours considérés comme de purs effets de mode, incongrus, aléatoires et transitoires, objets destinés à être effacés et remplacés par d'autres du même acabit, puisqu'ils flottaient dans un courant de permanence qui lui était une valeur sûre, dont ces dirigeants délimitaient mal les frondaisons et les horizons mais qu'ils jugeaient tout de même absolument incontestable.

         Partant de là, de cette hésitation profonde affichée par les décisionnaires eux-mêmes, dès la source pour ainsi dire des productions, et par leur déduction d'échec a priori des livres publiés, il me semblait difficile de penser que ces livres puissent réussir à convaincre et à modifier, par leurs seules forces créatrices, la mentalité des personnes qui, immédiatement au-dessous de ces décisionnaires, constituait, dans la suite de la chaîne du livre, l'appareil commercial chargé de les promouvoir auprès des libraires vers le public.

S'appuyant sur les statistiques de ventes, seules bases jugées fiables, selon eux, pour considérer de l'opportunité de l'existence d'un livre, et leur attribuant la valeur des critères de qualité, j'avais contre moi, et à la fois, les producteurs indécis, pressés de rentabiliser leur argent aussi bien que les commerciaux promoteurs des ouvrages dont, il faut bien le dire, la plus grosse partie des rémunérations étaient rétribuées en commissions, en proportions et en relations étroites avec les chiffres de ventes.

Après avoir été accusé, entre autres noms toujours désobligeants, de "danseuse" par Maurice Fleurant, Gérard Porrat, chef des commerciaux des Editions Grasset, formé à l'école des commerciaux de Hachette,  ira même, en me le rappelant, jusqu'à me reprocher de scier la branche sur laquelle les commerciaux en général s'abreuvaient et de menacer ainsi l'arbre entier, la maison mère éditrice qui était censée les nourrir. Je ruinais en somme, avec mes expériences sans avenir, la paye des salariés et des commissionnés de l'édition
         Devant ce double front de résistance, à courte vue culturelle, aux préoccupations éminemment mercantiles,
à l'entêtement obtusément irraisonnable puisque irrationnel, mon découragement était tel que je n'avais souvent même plus envie de ferrailler et de me battre. On voulait à tout prix me faire admettre que les créateurs devaient se borner à être exclusivement en quête des goûts du public, attentifs et respectueux de ses aspirations et à leurs ordres. Selon une théorie bien établie qui se piquait même de tolérance morale, les fervents de cette édition de service me rabâchaient d'agir en pédagogue alors que, contrairement à ce que je pensais, l'édition consistait à servir et à satisfaire les goûts et les aspirations de l'opinion majoritaire, sans jamais tenter de lui imposer les miens, ni de donner des leçons, ni d'essayer de forcer ses convictions et d'inverser le processus...

En ce point de la chaîne du livre, comme on pourra le constater, à énumérer avec effroi tous les facteurs contrariants qui tentaient de faire taire mes propres convictions et celles des auteurs et illustrateurs que je connaissais, il me restait souvent peu d'énergie pour faire face aux arguments que développaient, avec autant d'opiniâtreté sinon plus, les interlocuteurs qui constituaient les derniers maillons de réticence de la chaîne du livre : les parents, les bibliothécaires, les enseignants, les membres d'associations de soutien à la lecture...  Et il était encore bien plus hasardeux d'imaginer que ces livres nouveaux puissent se forger, par leurs seules forces créatrices, en brisant toutes les réticences, un chemin d'ouverture dans l'esprit même des appareils culturels d'état que sont les institutions de prescription du livre, toujours plutôt placées sous des tutelles religieuses et morales constrictives et plus portées, par précaution sécuritariste, au conservatisme qu'à l'innovation.

Or, je n'avais jamais eu la moindre idée, ni pu imaginer, à l'origine de ma volonté de publier des livres, dans la première étape de ma carrière, que je rencontrerais autant de freins si contraignants et si mal justifiés. Je n'avais jamais fonctionné avec pareilles œillères en tête. Pour me référer encore à ce même "On" que j'assimilais à tout cet environnement familial et social qui m'avait influencé depuis ma plus tendre enfance, je pouvais dire qu'On m'avait toujours plutôt enseigné, avant de penser ou d'agir, à me débarrasser d'abord des oeillères que je pouvais avoir ou de celles qu'on avait pu avoir mis sur mes yeux. Cela avait été une règle de vie bien avant de devenir une conception de travail : il avait toujours été hors de question que je paramètre mes convictions sur quelques hypothétiques spéculations échafaudées par "on ne sait qui", sur des attendus confirmés par le "qu'en dira-t-on",ou même sur des avis qui avaient le vent en poupe. Question de nature et de caractère paysans que je ne pouvais renier, j'avais plutôt tendance à me méfier de "ce qui se faisait" et de "ce qui avait cours", et à "chipoter un max", même s'ils avaient déjà été adoptés par l'opinion publique, avant d'adhérer à, et de confirmer, des attendus qui, pour une raison ou une autre, ne recevaient pas ma pleine approbation.

En l'occurrence, il me serait jamais venu à l'idée de me plier à des expertises statistiques, mêmes si elles étaient ou si elles allaient dans le sens de ce qui était "dit" populaire, pour programmer des livres et imaginer ainsi en faire des best-sellers. Sans m'en flatter pour autant, mes convictions pédagogiques, aussi bien que littéraires et esthétiques, me portaient plutôt vers des projets qui allaient à l'encontre et à l'opposée des recettes de fabrication mais avec pour préoccupation prépondérante celle d'élever le niveau des attentes de l'opinion majoritaire.

Or, j'en étais arrivé, en 1983, par être pleinement convaincu, que cette catégorie de livres ne pourrait jamais arriver aux enfants tant que les instances de prescriptions ne feraient pas l'effort de se hausser, au-delà du conformisme sécurisant de "la littérature enfantine", pour accepter de la remettre, sans suspicion systématique et sans hostilité de principe, à sa place, dans le double courant de la littérature pure et de l'illustration, c'est-à-dire dans un double processus d'expressions littéraires et graphiques subjectivées, personnalisées et passionnalisées, en perpétuel re-considération, par la force des choses, dans le cours des temps

 Mon erreur avait été de penser naïvement, pendant toutes ces années d'implantation que, livre après livre, les conceptions nouvelles que je servais, s'imposeraient d'elles-mêmes, par l'exemple et, pour ainsi dire, par la preuve. Or, j'étais bien obligé de constater que les bastions de résistances n'avaient pas cédé, ne cédaient pas et ne cèderaient pas.

En fait, je prenais conscience que les reproches qui m'étaient faits par ces conservateurs anti-novateurs, défenseurs et protecteurs de "la littérature enfantine", – notion chère à Isabelle Jan (fille de Jean Cassou et nièce du philosophe Vladimir Jankélévitch, fils de Samuel, écrivain russe, premier traducteur de Sigmund Freud en France), notion revendiquée également par Geneviève Patte et par ses supportrices de "La Joie Par les Livres" –, sans que ces  reproches d'ailleurs ne me soient jamais formulés franchement ni loyalement, ne portaient pas tant sur les contenus ou sur les formes que j'avais privilégiés en mettant au point ces conceptions nouvelles, encore que ceux-ci ne m'avaient jamais été épargnés, mais sur l'acte de lire lui-même.

Manifestement, ces livres que j'avais publiés, écrits par des auteurs et illustrés par des artistes, contrariaient ouvertement le lot des productions adaptées, bien délimitées en fonds et en formes, en contenus et en manières, expurgées, pasteurisées et homologuées précisément et restrictivement comme "enfantines", qui étaient produites, diffusées et prescrites en double connivence, avec assentiments tacites réciproques, par les instances éditoriales productrices et par les instances de prescriptions.

Mieux que cela, je constatais que progressivement et a contrario, au fur et à mesure des diverses manifestations d'émancipation et de libération de nos mœurs, sous l'œil vigilant de ces instances qui, en amont et en aval de la production, présidaient à l'existence des livres et à leur arrivée entre les mains des enfants, leur regard se faisait de plus en plus soupçonneux, de plus en plus inquisiteur et de plus en plus autoritairement censeur réprobateur.

Au nom de "La Cause des enfants", ces instances morales et psycho-littéraires, avant tout sécuritaires, moins que plus compétentes sur le plan pédagogiques, s'étaient arrogées le droit, non plus seulement d'intervenir sur le plan des contenus littéraires et graphiques qui étaient proposés dans les livres, – ce qui, somme toute, semble assez naturellement justifiable en fonction des paliers de maturité psychologiques des enfants –  mais d'intervenir aussi, plus profondément, sur le plan du média littérature lui-même, sur sa nature intrinsèque, pour l'infantiliser, au point même, consciemment ou non, de le dé-naturer.  

 En fait, par ultra protectionnisme, ce média littérature qui, par essence, est un média d'expression, toujours singulièrement individualisée, prônant des valeurs d'affirmation de soi, d'émancipation et de liberté, avait été circonvenu et détourné pour servir, suivant les canons délibérés d'un "critèriogramme" strictement et délibérément rétréci et réducteur, à une instrumentalisation et à une "intentionnalisation" extrême, en vue d'amener les jeunes lecteurs, par l'enjôlement du plaisir de lire et par une séduction de soumission, à adopter une attitude d'observance et d'obéissance, considérée comme seule source d'édification morale des enfants.      

Mes options éditoriales et mes objectifs étant d'inciter les enfants à être confrontés à des œuvres plutôt qu'à des ersatz, à des personnalités plutôt qu'à des préceptes, en vue de leur permettre d'acquérir un œil critique et un libre arbitre, une conscience réflexive et une liberté d'esprit, c'était finalement, je m'en apercevais enfin, à la lecture elle-même, à ce qu'elle était potentiellement mais d'une manière considérée comme non immuable, et à ce qu'elle pouvait, dans une notion de pluralité, en fonction de son évolution dans le temps et en rapports aux progrès ou régressions imposés par les technologiques nouvelles, devenir, que je m'en étais pris.

Alors, si je comprenais mieux maintenant les raisons de l'hostilité qui m'avaient été manifestée je n'en démordais pas moins à penser que la conception habituelle, conventionnelle et traditionnelle de cette lecture de type monomorphe d'enjôlement que ces organismes conservateurs voulaient encore continuer de promouvoir en vue de procurer ce désuet plaisir de lire, en avançant, pour étayer et justifier leur théorie, une mésestimation des capacités d'appréhension des enfants, était maintenant périmée, qu'elle avait fait son temps, et que si elle pouvait encore servir à élaguer et débroussailler des terres et des esprits frustes et incultes, elle était néanmoins insuffisante, en France, chez nous, dans une nation civilisée, à l'orée du vingt et unième siècle.

Comprenant clairement cela, à ce moment-là, alors que jusqu'ici je m'étais surtout préoccupé de mettre en pratique, de manière plus intuitive que consciente, dans tous les livres que j'avais initiés, cette conception de lecture plurielle que je jugeais plus particulièrement adaptée à notre époque, il me sembla nécessaire de dire, haut et fort, ce que je venais de découvrir.      

Nous avions changé d'ère et à l'opposée des positions conservatrices qui voulaient s'en tenir à l'idée que la lecture était et devait rester le fruit d'un mécanisme, intrinsèquement génial, recelant en lui, par pratique répétitive habituelle, après avoir fait l'effort de l'avoir acquis et maîtrisé, les ressorts de susciter et de dispenser toutes sortes de profits et de vertus propres à épanouir un individu, qu'il était, à la fois, par la cause procuratrice et par les effets procurés, une source de plaisir infini…je m'aventurais à dire que lire était un acte dont le but n'était pas forcément, immuablement, un plaisir, puisqu'il devait mener à une prise de conscience sur soi et sur les réalités toujours plutôt cruelles du monde.

  En donnant existence à ces livres que j'avais publiés, je n'avais fait en somme qu'opposer ma notion d'un autre type de lecture, envisagée comme polymorphe, adaptée à des écritures littéraires et graphiques diversifiées, – notion qu'on accusa de « cérébralité intellectuelle » –, à l'ancienne notion qu'on avait habituellement de la lecture, depuis le début du vingtième siècle, notion établie sur des mécanismes mentaux dont le décryptage devait devenir un processus inconscient de type réflexe.

Sans nier que le processus de toutes les lectures soit aussi, ou puisse devenir, un mécanisme réflexe, je plaidais au contraire, sans savoir d'ailleurs que je plaidais, pour que, face à la montée des technologies nouvelles d'information et de communication, pour qu'on prenne en compte cet acte de lire dans ses diverses évolutions en formes et en qualités, de manière à ce que l'on suive ses structurations possibles, tandis qu'il se diversifie et se complexifie pour, être en mesure de mieux aider les jeunes lecteurs à ne pas se laisser uniquement subjuguer par les subtilités forcément séduisantes, voire aliénantes, des nouveaux médias.

Dans mon esprit, naïvement, par protectionnisme d'adulte pédagogue, je pensais que les enfants ne pouvaient être que désorientés lorsqu'ils étaient confrontés à ces nouvelles catégories de tous types, en qualités diverses d'expressions audio et télévisuelles, d'autant plus qu'elles étaient véhiculées par des médias sophistiquées de communications électroniques et informatiques, alors qu'il m'est arrivé, je dois bien l'avouer, de constater le contraire. Par immersion totale, les enfants étant de plein pied avec ces  expressions de qualités et de subtilités diverses, ils ont toutes les raisons de mieux comprendre, par intuition et à cause de la primauté de leurs affects, ce que beaucoup d'adultes, restés prisonniers d'habitudes d'un autre temps, ne peuvent que difficilement saisir.

En tout cas, il me semblait que ce ne pouvait plus être seulement bardés et armés du seul processus de cette " lecture d'enjôlement et de plaisir" que les enfants devaient affronter ces nouvelles technologies mais avec d'autres acquisitions mentales moins seulement intuitives et impressionnistes mais plus performantes parce que mieux structurées, autant intellectuelles qu'affectives, celles en somme que peuvent donner, par des pratiques régulières, au cours d'achoppements suivis à différents types d'écritures relevant de la littérature pure et des différents types d'illustrations : des lectures de type "réflexives et de conscientisation".

J'avais eu, depuis 1965, du moins il me le semblait, toujours le même sentiment de me répéter en préconisant ces "lectures littéraires et graphiques"qui avaient fait ma réputation mais je n'avais encore jamais pris conscience que je réclamais inconsciemment à ce que l'on encourage les enfants à passer du principe d'une lecture de type machinale réflexe, à un processus de lecture double ou triple, celle engageant un regard sur soi en train de lire, sur le média lecture lui-même et sur la chose lue, pour accéder ainsi, par survol et distanciation, à une lecture de type réflexive et de conscientisation.

Je me souviens encore du sursaut d'indignation réprobatrice qui se soulevait en moi, malgré moi, lorsque il m'arrivait d'entendre Paulette Delfaud ne parler que de "la lecture plaisir"; ou quand j'entendais simplement citer "La Joie par les livres"; ou quand encore Mathilde Leriche mon ancienne consoeur des CEMÉA, combattante ardente et effrénée de la promotion de la lecture et du livre, me recommandait de ne pas oublier"L'Heure Joyeuse", cette  minuscule bibliothèque pour la jeunesse,  joyau indispensable au cœur de Paris…

Alors que je la considérais, sans m'être préoccupé de son âge, vraiment comme une consoeur, Mathilde Leriche avait l'âge de ma mère. Raison qui causa et entretint, entre elle et moi, un long et déplorable malentendu que je ne pus finalement éclaircir qu'àprès sa mort, en interrogeant Françoise Lévêque, l'actuelle conservatrice de L'Heure Joyeuse. Effectivement,  depuis mon arrivée aux CEMÉA de Paris, en 1963, où Mathilde Leriche  était depuis longtemps, une des figures pionnières les plus actives de l'organisme dans la spécialité livres pour enfants, son insistance à me donner des conseils m'agaçait au plus haut point. D'autant plus qu'elle se référait toujours à des "auteurs d'avant guerre"que j'avais lus mais que je considérais, en fonction de ma génération et des idées modernistes que j'avais en tête, comme respectables mais dépassés et vieillots.

Je devais lui paraître prétentieux tandis que de mon côté, j'avais plutôt le sentiment d'avoir été repéré et même carrément qu'elle m'avait dans le nez. Ce qui fit que ce n'est que bien plus tard que je compris qu'elle ne faisait qu'obéir, en fait, à son souci et à son désir de me voir adhérer, moi parce qu'elle avait dû pressentir ma volonté d'agir, au principe d'une indispensable retransmission culturelle qui pouvait – qui devait serait plus conforme à ce que je sais de l'esprit entêté et combatif de Mathilde Leriche – s'effectuer, de génération en génération, pour assurer la continuité de notre tradition littéraire française.

Le malentendu entre nous avait commencé parce que je pensais qu'elle avait, à dix ans près, mon âge, et que sa manière de vouloir me donner des leçons et de me traiter en élève me semblait insupportable. Elle était tellement préoccupée par la transmission de ses options qu'elle ne voulait pas entendre les miennes ou bien allait même jusqu'à les considérer comme si elles étaient totalement opposées aux siennes.

Quoi qu'il en fut, sans s'en rendre compte, mais toujours, j'en suis persuadé, en fonction de ce malentendu qui nous avait constamment lié et séparé au cours de nos carrières respectives, c'est tout de même Mathilde Leriche qui me donnera pourtant, un de ces coups mortels qui, parmi tous les coups de grâce qu'on m'asséna, m'obligera finalement, quelques années plus tard, à rendre les armes. C'était par une belle matinée d'été, alors que je la croisais dans la rue en bas de chez elle, moi sortant des Editions Universitaires mitoyennes de son domicile, rue Mayet, elle de son immeuble. Elle avait, je me souviens très bien, une belle capeline de paille et l'allure encore plus jeune que jamais. Elle me questionna sur mes activités et je lui répondis assez évasivement puisque je n'avais vraiment aucune raison de me flatter de mes rapports de mésentente avec Jean-Pierre Delarge ou encore moins des succès d'adhésion des livres publiés auprès du public...Comme d'autres que moi pourraient le confirmer, Mathilde Leriche avait la dent dure et, ce jour-là, pareille à elle-même, aussi strictement qu'elle s'était toujours montrée avec moi, elle ne m'épargna pas. Avec son plus beau sourire mais d'un ton légèrement persiffleur, elle me lança : «Tout cela ne vous serait pas arrivé, si vous aviez su faire des livres qui plaisaient aux enfants!»

J'avais alors et j'ai toujours eu, depuis ma petite enfance et depuis ces frustrations de n'avoir eu à lire, au cours de mes deux premières années scolaires que des banalités, le même sentiment d'agacement lorsque je n'entendais évoquer, en parlant de lecture, que ce seul plaisir comme solution à tous les problèmes et comme s'il était une clé magique. Plaisir susceptible de transcender toutes les médiocrités déchiffrées, plaisir qui préservait de toutes les avanies et guérissait même les indigences et les paresses les plus crasses. Dans ces moments-là, il me semblait toujours entendre la voix doucereuse et gouailleuse de Régine Deforges, celle qu'elle prenait lorsqu'elle abordait la littérature érotique, un des sujets qui lui avait occasionné tant de procès et de difficultés et qui finalement caractérisait le mieux sa profonde générosité. Une voix assurée et rieuse qui laissait percevoir que ce genre de plaisir, comme "le vice impuni" de Valéry Larbaud, pouvait être considéré comme source de toute révélation.

Dans mon quant-à-moi cependant, mon opinion de puritain rigoriste préférait continuer de penser que, même si le plaisir était toujours, et resterait, un des éléments indispensables de notre soif de comprendre et de connaître, il n'était, en définitive, rien de plus qu'un superflu d'accompagnement plutôt que la raison majeure et primordiale qui faisait, de notre motivation de lecture, un acte conscient, résolu, de "vouloir lire", pour mieux voir et mieux nous engager dans la maîtrise de nos vies.

Il me semblait que la cause de tant de désaffection pour la lecture et la cause de tant d'illettrisme venaient, sous couvert de cette bienveillance compréhensive, de cette laxiste et insensible falsification de la notion monomorphe de lecture d'enjôlement. J'estimais que notre rôle de pédagogue et d'éducateur consistait, plutôt que d'appâter et d'enjôler les enfants puis de les bercer et de les entretenir avec des jeux de lectures insignifiants et des histoires à dormir debout, à changer de niveau, à sauter d'un cran, à risquer un pas pour les inciter à être confrontés à des décryptages nouveaux, plus en adéquation et en correspondance avec les nouvelles technologies. J'étais persuadé qu'il leur fallait accéder à l'acquisition, à l'expérimentation et à la maîtrise des nouveaux processus d'appréhension et de perceptions mis à leur disposition et susceptibles de capter toutes les données nouvelles d'expressions et de communications différemment formulées. Autant de processus diversifiés qui, d'ailleurs, bien que plus modernes et plus complexes, pouvaient s'inscrire dans le prolongement de cette "lecture plaisir d'enjôlement" pour la revigorer et lui ouvrir d'autres horizons, puisqu'ils n'étaient, somme toute, simplement que d'autres processus de lecture, des formes potentielles d'élargissement de nos facultés pourrait-on dire, nés de l'imagination et du génie humain et de son triomphe sur la perception de la nature à l'état brut.

 Catégoriquement, alors que je n'avais jamais fait montre, dans les classes élémentaires que j'ai assumées ou dans mon exercice de concepteur d'édition, d'autoritarisme, je m'insurgeais cette fois pour dire que, dans notre société actuelle, plus que jamais, les enfants devaient être fermement encouragés, par des pratiques mentales diversifiées, à acquérir leur self-contrôle et leur libre-arbitre. Poussant à l'extrême mon indignation, j'osais affirmer, contre ces bénisseurs de la lecture plaisir, que ce n'était pas en les laissant s'investir, sous prétexte de ménager leur besoin de plaisir, dans des livres conçus avant tout pour n'être que des "livres de plaisir", ou bien encore en leur permettant de rester "scotchés" des heures entières devant leurs écrans de télévision ou leurs jeux électroniques, subjugués ainsi, passivement, parce qu'immergés totalement dans n'importe quel passe-temps distractif… qu'on les aiderait à affermir leur identité, leur caractère et leur confiance en eux. 

Je n'avais pas oublié bien entendu l'autre rétorsion qu'on m'avait infligé, aussi grave que cette censure, navrante, décourageante et stupide, pratiquée par l'Archevêque Vilnet sur le livre de Michel Tournier, qui m'avait été imposée par les dirigeants de la maison Hatier/l'Amitié – Bernard Foulon et Catherine Scob en étaient les directeurs respectifs –, à l'occasion de la publication d'un autre livre, publié celui-là, avec leur accord et suivant des contrats en bonne et due forme : "Le secret du Domaine"de Pascal Guignard.

Refaire l'historique de ce livre est une sorte de contribution à l'histoire de la littérature de notre pays puisque finalement, après avoir obtenu le prix Goncourt, Pascal Quignard qu'on a toujours donné comme le Jean Paulhan de notre époque, finira, j'en suis certain, à l'Académie Française.

J'avais cru bon de solliciter ce jeune auteur, en 1975-76,  après avoir été ébloui par son premier livre "Le lecteur", et parce que j'avais su lire "entre les lignes" de son texte, qui faisait partie du genre "essai", qu'il en avait supprimé, pour n'en garder que le survol elliptique, toutes les anecdotes inspiratrices de sa réflexion. Il s'étonna alors de ma perspicacité et, amusé, répondit à ma demande en me donnant, sous forme d'un conte initiatique flamboyant, ce merveilleux "Secret du domaine".

J'étais encore rue Mayet, directeur de collections aux Editions Universitaires, avant que Jean-Pierre Delarge n' y accole son nom, où je venais, à mon départ des Editions Grasset, de mettre sur pied un département jeunesse, quand le texte m'arriva pour mon plus grand bonheur. Il me parut être au-delà de tout ce que j'avais pu espérer et il était, il l'est encore, qu'on se contente de lire le texte au premier degré ou qu'on le scrute et perçoive ce qui se révélait "entre les lignes", dans les en deçà et dans les au-delà du texte, une pure manifestation de littérature. Tout était convaincant : l'inspiration, les thèmes, l'écriture, le rythme, le style…

Pour moi, comme il était facile de comprendre que, dans un proche avenir, Pascal Quignard compterait parmi nos meilleurs grands écrivains classiques internationaux, dans mon esprit, il ne pouvait  subsister l'ombre d'un doute sur la nécessité immédiate de sa publication. Aussi m'empressais-je aussitôt de soumettre, dans l'heure, le texte à Jean-Pierre Delarge, le Pdg des Éditions Universitaires, bien loin de me douter qu'il puisse, alors que ce texte était paré pour moi de tant d'évidentes qualités, opposer sa désapprobation et le rejeter.

Et pourtant, c'est ce qu'il advint. A cinq jours de là, Jean-Pierre Delarge m'avouera n'avoir pas pu aller plus loin qu'à la troisième page du manuscrit et décréta finalement qu'il était «totalement illisible ! »   

J'étais effondré. Avec Pascal Quignard, pour la énième fois, j'avais encore la confirmation de ce que j'avais constaté auparavant. Après Richard Hughes, Eugène Ionesco, Marguerite Duras, Jacqueline Held, Jean-Claude Brisville, Françoise Mallet-Jorris, Jacques Chessex, Jérôme Peignot…je vérifiais encore que dans ce champ rétréci, restrictivement délimité et farouchement gardé de la Littérature pour la Jeunesse, certains auteurs, écrivains sans conteste, avaient du mal à se faire plébisciter et à faire admettre leurs propositions de re-considérations des horizons d'attente de nos enfants. 

Car il faudra encore et toujours redire pour que cela finisse par se savoir – Beaucoup de ceux et celles qui n'ont jamais travaillé dans les milieux de l'édition n'ont aucune raison de pouvoir l'imaginer ! –, que lorsqu'il s'agit, particulièrement, de littérature pour la jeunesse, ces auteurs qui sont en avance sur leur temps ainsi que leurs livres, sont  toujours systématiquement barrés, suspectés, épluchés, disséqués, par des comités de lecture, – occultes le plus souvent pour garder des mains blanches et mieux opérer –, qui sont de véritables étouffoirs, étrangloirs, égorgeoirs d'idées et de formes nouvelles. Ces cellules obtuses, animées d'une idéologie intégriste assimilable à celle de l'Opus Dei et du "nationalisme-catholique" espagnol franquiste, sont de véritables camps d'expurgation. Elles constituent une sorte de front de résistance de morale radicale, s'opposant à toute nouveauté et surtout, en matière de production pour la jeunesse, à la singularité d'une expression artistique libre, non contrôlée et non soumise aux critères conformistes du genre "littérature enfantine".

Pour certains de ces auteurs qui osent proposer, honnêtement, en toute bonne foi, leur modeste participation à l'élargissement des attentes de nos enfants, ce n'est pas simplement à un purgatoire qu'on les renvoie, en les faisant patienter pour un autre temps où on  pourrait leur accorder peut-être la possibilité d'affronter "le grand public des parents de ces enfants pour qui ils ont écrit", mais à un réel et sempiternel enfer d'où ils ne pourront jamais plus remonter ni sortir.

Ce front de résistance, je l'ai souvent rencontré et peux en témoigner, est l'apanage d'une poignée de gens qui s'estiment d'une autre classe que vous et moi et se croient investis, par la naissance ou par la fonction,



15/05/2007
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