36. e : SAVOIR LIRE ENTRE LES LIGNES (FIN)

CINQUIEME PARTIE 36. e : SAVOIR LIRE ENTRE LES LIGNES (FIN)
      (Suite et fin de l'article 48. b)
A PROPOS DU
CONTE DE GUY JIMENES :

"NÔAR LE CORBEAU"
POUR PLUS DE RENSEIGNEMENTS
SUR L'AUTEUR ET SUR LE LIVRE, CONSULTER LE SITE
:

www.guyjimenes.net

..... Du temps de l'inquisition, les illuminés qui pourfendaient le mal, qui s'étaient spécialisés dans sa quête, qui finissaient par ne voir que lui et le voir partout, n'avaient pas d'autres prétentions et d'ambitions que celles que manifestent, en sous main, ce front réactionnaire borné. Tout ce qui n'avait pas l'heur d'être admis par eux, devait être honni puisque considéré comme nocif.

 Pour en revenir au "Secret du Domaine" et à son historique contrarié par des intervenants incompétents, ce conte de Pascal Guignard qu'il avait terminé d'écrire à ma demande et que je n'avais pas pu publier aux Editions Universitaires, par suite du rejet de Jean-Pierre Delarge, mais que j'avais réussi tout de même, deux ans plus tard, à faire publier, in extremis, aux Editions Hatier-L'Amitié, le sort ne fut pas plus encourageant que celui des auteurs précédemment cités et de leurs livres publiés : Ionesco, «c'était idiot » et Richard Hughes, c'était « un encouragement à l'homosexualité » (dixit Françoise Dolto) ; Marguerite Duras, c'était « Gaucho-maoïste » (dixit Jean-François Josselin du Nouvel Observateur et par tous les libraires qui refusèrent de vendre le livre sous la pression de ligues de parents d'élèves), Bradbury, c'était « incitation au parricide » (dixit Marie-Claude Monchaux dans "Ecrits pour nuire")… En effet, quelques mois à peine après la publication du "Secret du Domaine", les commerciaux d'Hatier-L'Amitié décidant aussi que le texte de Pascal Quignard était «incompréhensible», Bernard Foulon et Catherine Scob, les deux directeurs d'Hatier-l'Amitié, d'un commun accord, décidèrent de sa mise en solde et soldèrent tous les exemplaires du livre.

Et, pour qu'on soit bien assuré que j'avais compris la leçon, sur le ton d'une parole lumineuse d'ultime révélation, dont la clarté éblouissante ne pouvait être mise en doute et, à la fois, prononcée comme une inique sentence d'exécution, c'est Catherine Scob, la cheftaine scoute, l'égérie pure et simple de l'édition traditionaliste catholique, dont le papier à entête portait un St Michel terrassant le dragon, celle qui était venue me demander, comme une grâce, de l'aider dans la maison que ses parents avaient créée et qui était menacée de se laisser avaler par Hatier, qui se chargea de me porter, spontanément, comme une grande personne autonome et sûre de son fait, un autre de ces coups de grâce destiné à m'abattre. En grande soeur charitable et condescendante, avec l'intonation de celle qui tirait de l'expérience et du savoir faire de ses parents, sa propre déduction de sagesse, je l'entendis me conseiller : « C'est évident, si vous voulez que vos livres se vendent, il faut d'abord qu'ils soient compris par ceux qui les vendent».

Fort heureusement pourtant, ne serait-ce que pour la morale de l'histoire, cette mise en solde indigne qui me terrassa cela va sans dire et porta, par la même occasion, un sale coup au jeune auteur qu'était Pascal Quignard, arriva quelques jours à peine avant que, par une ironie malicieuse du sort, comme une revanche et un blâme d'incompétence attribué aux deux directeurs de Hatier-L'Amitié, ne soit annoncé dans toute la presse, pour contrebalancer l'imposture, que le Grand prix des libraires était accordé au talent de Pascal Quignard et à "Carus", son premier roman pour adulte.

Inutile de dire que j'étais partagé entre la jubilation que me causait la nouvelle de ce prix et la tristesse des torts qu'on avait portés au livre lui-même "Le Secret du domaine", à l'incompétence qu'une partie de la profession attacherait à mon nom pour l'avoir publier...etc. Encore une fois, j'étais manifestement désavoué par l'édition traditionaliste qui, soit par incompétence, soit parce qu'elle avait décidé, en faisant la sourde oreille, de ne donner aucune chance à mes propositions, se servait du manque d'éclectisme et de formation de son appareil commercial pour entériner ses basses œuvres.

Mais croyez-vous pour autant que, face à ce démenti, Bernard Foulon et Catherine Scob aient pensé à émettre un repentir, à me témoigner un regret, à manifester une once d'amorce d'une ombre de témoignage en signe d'un moindre mea culpa ?... Non, bien entendu! Dans ce milieu-là, mesquin, de l'édition française patentée, cautionnée par les banques, qu'elle soit d'héritage et de branche familiale ou qu'elle soit d'opportunisme, on a tellement le désir de vouloir laisser croire qu'on est d'une autre classe qu'on commence par tout se permettre pour être bien sur d'impressionner le pèquenot, et qu'on en arrive ensuite, à force de mépris des autres, à ne plus vouloir et à ne plus savoir reconnaître ses torts.

Toutefois, le moins que je puisse dire, est qu'on préféra, dans l'entourage d'Hatier-l'Amitié, adopter le silence et qu'on ne se félicita pas, après cette nouvelle, de cette bévue. Les commerciaux si mal instruits et pourtant si bien façonnés par les pratiques de vente de livres strictement "cathos" de l'empire croulant des  éditions Hatier, baissaient la tête lorsqu'il m'arrivait de les croiser…etc.

Mais, quoi qu'il en soit, profil bas et de mauvaise foi, plutôt que de reconnaître mon flair, c'est à moi qu'on préféra s'en prendre, puisqu'on m'accusa d'avoir été la cause de la bévue et d'avoir initié une situation dans laquelle Bernard Foulon et Catherine Scob pris au piège, eux, de leur manque de flair, en piètres éditeurs, avaient perdu quelques plumes et s'étaient montrés finalement incapables de défendre et de soutenir un grand écrivain que je leur avais apporté, qu'ils avaient choisi de publier et qu'ils avaient soldé par ignorance et déni de ses qualités.

Cette mise en solde du "Secret du Domaine", conte initiatique moderne, écrit dans une langue superbe, était un révélateur de la ségrégation qui existait entre la littérature pour enfants et la littérature pour adulte. A quelques mois près de la censure de "La Famille Adam", livre de Michel Tournier, cette mise en solde du livre de Pascal Quignard me permettait de mesurer, jusqu'au vertige, la profondeur du fossé délibérément établi et savamment entretenu par une collusion manifeste de mentalités entre, d'une part, celles dans lesquelles se complaisaient les Instances éditoriales, en fonction d'options morales et psycho-littéraires que je jugeais périmées parce que trop hyper-protectrices et, d'autre part, celles frileuses et sans courage adoptées par les Instances de prescription, cabrées contre toute re-considération des deux média que je servais : la littérature et l'illustration.

En somme les deux appareils, de production et de réception, s'étaient tacitement et assez sournoisement ligués, en utilisant les moyens de diffusion et de recommandation dont ils disposaient, pour qu'aucune autre option différente de la fausse traditionnelle qu'ils préconisaient, puisse exister et surtout survivre.

Au nom du bien des enfants, le mot d'ordre implicite de ces deux appareils d'édition et de prescription, par l'intermédiaire de mercenaires salariés, était d'empêcher, en usant de tous les moyens sur lesquels ils avaient la mainmise, aux livres de vraie littérature, ceux singularisés et subjectivés, écrits par des écrivains, d'être publiés ou, s'ils avaient eu la chance d'être publiés, d'être diffusés.

La censure s'exerçait aussi a posteriori de la publication puisque, par la survalorisation et par le  surnombre des productions pasteurisées offertes sur le marché, les livres qui reflétaient la littérature d'expression se trouvaient relégués, par les goulets de la distribution commerciale, à ne pas figurer aux étalages des libraires, à être soldés ou même condamnés à être envoyés au pilon.

Le fait de ne pas être recommandés par la plupart des bibliothécaires, inconscientes du problème soulevé par ces livres ou qui s'étaient servilement rangées sous la coupe du conservatisme de "La joie par les Livres", ajouté au fait que ces livres-là ne pouvaient pas être promus et recommandés par un appareil critique, puisque celui-ci était défaillant ou inexistant, constituaient deux facteurs et deux systèmes de crible qui, selon deux angles différents, contribuaient à laisser le champ libre à la survivance d'une fausse idée de ce qu'était la littérature pour la jeunesse et à encourager les éditeurs traditionalistes à la pratique d'une exploitation éhontée de la plus banale des options d'édition, celle dite fallacieusement "populaire".

 Comme  au triste vieux temps des royautés absolutistes, du clergé détenteur des sciences et du savoir, ce temps des courtisans riches, à particules héritées ou acquises moyennant finances, instruits et lettrés, la ségrégation entre gens d'esprit et de lettres et bas peuple se perpétuait en prenant pour base le prétendu congénital de mauvais goût et de vulgarité qu'on attribuait systématiquement aux enfants des classes défavorisées ainsi qu'en corolaire leur incapacité à pouvoir apprécier les subtilités et les raffinements de la culture qu'on leur accordait du bout des doigts et les lèvres pincées.

                                     (juin 2007)



07/06/2007
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