54 b. LES PLEUTRES ET LA RÉCUP' SANS RISQUES

 

Cette image de moi-même me fut collée à la peau par "La joie par les livres" et par la plus grande partie du staff de l'édition traditionaliste française qui, pour discréditer les livres que j'avais publiés, ne voulait voir en moi qu'un arriviste sans vergogne, ou bien, pire encore pour moi, un «dandy» – épithète que m'attribua le critique communiste Raoul Dubois avant qu'il ne connaisse mon parcours – venu "se" servir de la cause des livres pour enfants selon des calculs de réussite et à des fins d'ambition personnelles mais sans avoir ni les compétences requises ni les capacités justifiées.

C'est cette série d'ellipses habilement ménagées qui permet commodément aux linottes anonymes qui ont pondu collectivement ces inepties, d'induire, mais ceci toujours sans en avoir l'air, pour mieux pouvoir prétendre être objectives et en faisant mine de ne pas y toucher, de me frustrer d'un tiers de ma vie : celui qui s'étend de 1931 date de ma naissance à 1966, date de mon entrée officielle en édition.

Un tiers de mon parcours, ce n'est pas rien! Et pas des moindres non plus puisque, pour qui que ce soit, ces premiers trente ans restent toujours déterminants, éminemment et fondamentalement propitiatoires pour tout ce que chacun de nous, en fonction de l'expérience acquise au cours de cette première partie vécue, fera ensuite du reste de sa vie. Sans savoir si ces premiers trente ans serait d'ailleurs le tiers ou la moitié, ou les deux tiers de ma durée de vie, je n'échappai pas à cette règle et, en m'aidant de ce que j'avais appris, je m'efforçai comme je pus, en rassemblant mes forces et mes faibles moyens, d'organiser ma nouvelle vie à Paris, pour lui donner du sens, selon mes convictions, mes aspirations et ma volonté d'agir.

 Un tiers de ma vie?... Tiers, hélas, qui avait été, par la force des évènements, plutôt sinistre et propre à déprimer toute une jeunesse et bien des gens de différentes générations logés à la même enseigne. Dans ce lot commun d'ignominies, le mien avait sa petite particularité puisque il avait commencé par une petite enfance radieuse de 1931 à 1939, suivie tout aussitôt par une enfance désastreuse, celle vécue pendant la guerre (1939/1944). La suite découla en droite ligne de ces treize premières années mais comme s'il était indispensable de réparer, de colmater les brèches ouvertes et, malgré tout, d'espérer que la vie méritait d'être vécue. Ma jeunesse fut des plus anxieuses, frôlant l'anorexie, tourmentée, désespérée… mais studieuse et compensée par une idéale formation professionnelle pédagogique (1945 à 1951). A 21 ans, elle trouva sa résolution dans un mariage et une heureuse paternité, immédiatement bouleversée par un service militaire, prolongé bien au-delà de la légalité pendant la guerre d'Algérie, trois ans durant de 1954/1957… Le retour à la vie civile ressemblait à celui du roi Renaud «portant ses tripes dans ses mains» mais avec, cette fois, plus que jamais, le désir de m'en sortir en entrant, au risque d'avoir à les forcer, dans les rangs de la vie sociale. Mon désir d'agir et d'intervenir se composait d'une impérieuse nécessité de faire partie de mes semblables et de contribuer socialement à l'amélioration de nos vies. Raisons qui m'incitèrent à m'investir, comme on se perd, de 1957 à 1962, dans cinq années d'activités culturelles, utopiques et parfois désespérées, mais acharnées, au service de convictions politiques précises et d'actions socio-éducatives bien arrêtées.

En fait, c'est à compter des années 60 exactement que l'idée de contribuer réellement à la création, plutôt que d'en être seulement le récepteur, s'est implantée dans mon esprit et je le dois d'une certaine manière à quelques êtres proches de mon entourage de cette époque, même s'ils n'étaient pas tous exceptionnels. Parmi ceux-ci comptaient, pour commencer d'abord par les plus navrants, la plupart de mes collègues d'enseignement, ceux qui, "sans ambition" sociale ,me décevaient parce qu'ils acceptaient, passivement comme argent comptant, n'importe quelle proposition inscrite dans les "Instructions ministérielles" et, d'autre part, à l'opposée, ces quelques êtres choisis et aimés, exceptionnels et rayonnants, autour desquels ma vie prenait du sens et se renouvelait chaque jour pour se réinventer. Parmi ces derniers, rares je dois le reconnaître, comptaient trois êtres inoubliables : mon épouse et le fils que nous avions eu bien sûr, celui pour qui je m'évertuais, d'être un bon père et de rechercher pour lui les meilleurs moyens de l'instruire et, enfin, cadeau de la vie, un être arrivé inopinément dans ma vie affective et venant d'une autre planète : mon ami Claude Chebel.  Archétype de l'homme de culture, détaché et laconique, il était pourtant farouchement convaincu de ses passions. J'avais l'impression qu'il marchait sur des nuages, nimbé comme un archange, alors qu'il était plutôt résolument déterminé, fougue de la jeunesse et de ses espérances, à cause de ses origines aussi puisqu'il se définissait comme un métèque, de changer le monde.

Claude Chebel était animé d'un désir ardent, impératif, d'"intervenir" et de jouer son rôle dans ce vaste champ terrestre de la culture. Nous avions plusieurs raisons de nous entendre mais un seul aurait suffi, le plus important à nos yeux, tous deux avions choisi comme territoire d'investigation celui de la littérature et du théâtre.

J'ai plusieurs fois raconté cette anecdote de ma vie où, au cours d'une répétition de "La cantatrice chauve" d'Eugène Ionesco, menée par Claude Chebel dans le cadre d'un festival d'été, mon fils, sept ans, attentif au spectacle et "n'en perdant pas une", réagissait et riait comme un bossu, attentif à  l'incongruité des situations, à la drôlerie des personnages, à leurs confrontations et à leurs altercations et jusqu'à la moindre des répliques que ceux-ci échangeaient.

 Il en était de même pour mon fils que pour mes élèves des classes primaires, j'avais alors du mal à trouver des livres satisfaisants à leur offrir. Étais-je trop difficile ?...Ne savais-je pas tirer des livres que l'on trouvait sur le marché le parti que mes collègues en tiraient?... Quoi qu'il en soit, ceux qui existaient sur le marché et que les instituteurs, hormis les manuels, n'avaient pas le droit de faire entrer en classe, ne me plaisaient pas. Ils ne me convenaient pas. Je les trouvais moralisateurs, sans ouvertures, statiques par trop de soucis d'exemplarités, sclérosés, reflets d'un prêchi-prêcha conventionnel et pour tout dire complètement insignifiants. Et pour ce qui était en particulier des illustrations, je les trouvais le plus souvent ignobles, infantiles ou carrément débiles.

Mais, textes et illustrations allant de paire, impuissant, je les rejetais avec agacement, sans imaginer alors, pour le moins du monde que mon insatisfaction me mènerait un jour à envisager de pouvoir proposer d'autres conceptions, basées sur d'autres options, de livres pour les enfants. C'est Claude Chebel qui véritablement me permit, à ce moment-là, en 1959 exactement, par les échanges que nous eûmes sur le théâtre et sur l'état de la culture qui existait dans notre pays en général à cette époque, de prendre conscience que je n'étais finalement, même s'il m'arrivait d'interpréter des rôles en montant sur scène, qu'un baladin un gobeur et un transmetteur de l'action culturelle, attendant passivement comme un oisillon dans son nid, qu'on le nourrisse et qu'on l'abreuve de culture pour pouvoir ensuite en régurgiter quelques miettes à plus inculte que soi.

Sans m'accuser de passivité puisqu'il se plaçait lui-même dans cette catégorie de troubadour militant, il me faisait, discrètement, amicalement, avec beaucoup de tact, remarquer tout de même que si nous pouvions revendiquer d'être des intervenants, tout indirects et subsidiaires de l'action culturelle que nous étions, nous n'étions rien de plus que des serviteurs pourvoyeurs de culture, et qu'en aucune manière nous ne pouvions nous ranger dans la catégorie de ceux qui la bâtissaient  et la réinventaient. Si nous pouvions nous flatter d'être des indicateurs, des éclaireurs, des initiateurs, des éveilleurs, des orientateurs… et, plus particulièrement au théâtre, des acteurs, nous n'étions pourtant pas des actants, ni des inventeurs, ni des créateurs de culture.

Nos conversations passionnées remontaient le temps et trouvaient leurs confirmations en évoquant les étapes charnières qui, à travers les siècles, devançant ou suivant les modifications des mœurs de la société française, balisaient dans le temps les changements d'éclairages adoptés par nos intellectuels.

Claude Chebel sortait du Lycée Henri IV. Parisien de naissance, faisant partie du Groupe de Théâtre Antique de la Sorbonne (GTA), bien que plus jeune que moi (10 ans au moins) il avait, en bien des points, de grandes avances sur le petit provincial que j'étais. Chacun de nous apportait cependant, avec les souvenirs qu'il en avait gardé, ce qu'il avait choisi de retenir parmi les bouleversements de l'histoire de notre civilisation. Tout y passait et notre jeunesse se complaisait à évoquer tous ces penseurs, philosophes, écrivains, peintres, toujours plus ou moins en porte à faux et en rupture de ban avec la société de leur temps, anarchistes ou nostalgiques rétrogrades parfois, qui, avec des images poétiques fortes, avaient cru bon de reprendre les croisades menées autrefois pour le rayonnement de la culture, Thespis sur son char à spectacles.            

A la faveur de nos évocations, au fur et à mesure qu'elles nous venaient à l'esprit pour argumenter et pas toujours chronologiquement comme je tente de le faire aujourd'hui,  nous citions la querelle des Anciens et des Modernes, les écrivains philosophes porte-flambeaux du siècle des lumières précurseurs de la Révolution de 1789. Puis 1830 et la liberté de la presse, suivi de 1864 et la mise à l'index de la plupart des grands romanciers français du 19ème siècle... Les révoltes artistiques en peinture de la fin de ce même siècle… Pour en arriver   au début du vingtième, et rappeler les manifestes, celui de Marinetti et des artistes et écrivains russes, celui les Dadaïstes, puis enfin des surréalistes... pour conclure par le sinistre épisode, en avril 1945, du voyage des intellectuels collaborationnistes à Singmaringen et finir évidemment, puisque c'était cette influence-là que nous avions subie le plus directement, celle de nos auteurs de l'immédiate avant et après-guerre : Nathalie Sarraute, Jean-Paul Sartre et Albert Camus.

         Je pris les avis de Claude Chebel comme des conseils et je peux affirmer qu'ils furent inoubliables et déterminants. Chaque fois que nous nous retrouvâmes par la suite, tandis que nous avions choisi des voies différentes, nous eûmes le même souci et le même bonheur à nous rappeler qu'en choisissant, moi par le livre pour la jeunesse lui sur les ondes, ces voies d'action en faveur de la culture, nous nous étions efforcés de rester fidèles aux grandes lignes de ce que, l'un et l'autre et l'un par l'autre, nous avions découvert à la fin des années cinquante. Face au respect que nous avions pour ces anciens qui avaient illuminé nos vies, lui et moi n'avions en commun qu'un détachement d'humilité et une indifférence presque totale à pouvoir compter parmi les créateurs rénovateurs de la culture de notre temps. Ce qui impliquait forcément que nous ne recherchions pas dans nos actions à être reconnus et complimentés de quelque manière que ce soit ni par la majorité populaire ni par les pouvoir publics. Sa mort, choisie volontairement, en 2005, peut laisser présumer que Claude Chebel n'avait pas réussi sa vie. Je n'en crois rien. Il tirait sa révérence en fin de parcours, après avoir donné ce qu'il avait de mieux à offrir, et en nous faisant comprendre qu'il souhaitait ne pas être célébré.

     Pour ma part, en cette fin des années 50, comme le théâtre était, puisqu'il me permettait au titre de comédien, de m'extraire d'une gangue de timidité qui inhibait toutes mes possibilités d'agir en public, mon aire de prédilection, c'est donc vers l'action théâtrale que tout naturellement je fus d'abord enclin, avec mes espoirs et mes illusions, d'aller porter mes services. Et pourquoi pas, puisque j'étais instituteur et désireux d'agir socialement, vers un certain théâtre, ce théâtre qui, selon Jean Vilar, devait être «élitiste pour tous», ferment fédérateur et rassembleur du plus grand nombre et des masses populaires.

Une fois cette idée en tête, il ne me restait plus qu'à trouver le cheminement et les étapes. Ce que je fis en m'engageant au CEMEA, pour me former d'abord, personnellement, à l'action collective, et pour être capable ensuite d'envisager d'assumer la formation d'autres personnes. Je suivis ainsi plusieurs stages de formation à l'animation, ceux d'expression corporelle et de jeux dramatiques plus particulièrement jusqu'à devenir directeur adjoint de Rencontres Internationales de Jeunes (Grasse 1961)... qui finiront, après deux années de formation d'acteur au cours Dullin du T.N.P à Paris, par me permettre d'être recruté par Miguel Demuynk, cet ancien élève de Dullin lui-même (de la génération du mime Marceau et de Roger Vadim), que j'avais eu comme directeur de stage en Avignon en 1960, et qui était en poste, aux CEMEA justement, au service d'un Théâtre pour le Jeune public.

C'est donc à partir de 1963 que, devenu assistant de Miguel Demuynck à la direction du Théâtre de la Clairière et insatisfait d'un répertoire de pièces que je trouvais vieillot, je m'acheminai véritablement à souhaiter prendre des initiatives de créateur véritable. Initiatives bien proches de celles que je pus prendre par la suite dans l'édition puisque, sans aller toutefois jusqu'à espérer des publications, j'osai solliciter des auteurs de théâtre contemporains vivants : Eugène Ionesco, Marguerite Duras, Samuel Beckett, Jean-Claude Brisville, et d'autres qui avaient publié des livres non formatés pour adolescents : Louis C. Thomas, Paul Berna... pour les inciter à renouveler, dans le prolongement des classiques, le répertoire d'un théâtre moderne, non formaliste, non assujetti à des règles d'adaptation à un niveau infantile présumé des enfants et, surtout, en adéquation, sur le plan de la contemporanéité, avec l'univers de notre temps, avec sa société et avec ses artistes vivants.  

Dire que cette initiative fut considérée par les caciques des CEMEA, et notamment par Mathilde Leriche, fondatrice de L'Heure Joyeuse, comme pure aberration n'est pas fait pour exagérer mes mérites ni pour sur-évaluer le fossé (trente années au moins) qui séparait ma génération de celle qui présidait, dans les cadres institutionnels en place, aux orientations intellectuelles des productions pour la jeunesse de l'époque. A leur excuse et décharge, je dois rappeler que ces auteurs que je leur proposais, pour s'adjoindre à Charles Vildrac dont "Milot" avait fait la réputation du Théâtre de la Clairière, étaient plutôt considérés, à cette époque-là, généralement, comme faisant partie d'une mode, d'un engouement passager et d'une avant-garde très superficielle, qui serait sans lendemain et ne laisserait ni suite ni traces dans les esprits.

Le rire moqueur et les sarcasmes de Mathilde Leriche, quand elle apprit mes tentatives, furent, pour moi, la première indication sérieuse préfigurant les difficultés auxquelles je serai confronté par la suite, une fois les premiers livres publiés, lorsque m'arrivèrent, en réaction d'hostilité, les avis du clan borné des bibliothécaires de La Joie par les Livres.

Si je savais bien, en m'inscrivant dans la chaîne de ceux qui souhaitaient "servir la cause des enfants", que d'autres personnes, nées avant moi, avaient eu les mêmes ambitions  et m'en avaient donné le goût, je ne savais pas que certaines autres, les plus bornées, prétendaient tout savoir, à tout jamais, sur ce qui était bon et mauvais pour tous les enfants. Ce n'est que progressivement que je l'apprendrais, en m'étonnant de la férocité ou de la mauvaise foi du clan des réfractaires. Je compris aussi que, bien trop souvent, les avis émis par ces réfractaires étaient entachés de désir d'omnipotence et d'orgueil et que, bien plus que de servir la cause des enfants, c'était l'appétit et la volonté de puissance qui étaient le mobile essentiel de leurs réactions fielleuses. «Chez ces gens-là », comme pourrait le dire Jacques Brel, on ne servait pas la cause des enfants mais on s'en servait pour se valoriser et pour gagner du galon en montant dans les échelons de la hiérarchie. 

Ces données et réflexions rétabliront, j'ose l'espérer, dans l'esprit du lecteur, une partie des manques et des insuffisances qui émaillent ces commentaires mis sur le site tripartite institutionnel puisque je suis persuadé qu'ils peuvent, hélas, en fonction de l'habileté avec laquelle ils ont été sélectionnés, être confondus avec des oublis. Données et réflexions qui ne sont, de ma part, que répliques aux allusions insidieuses ou perfides avancées par ces biographes qui n'ont pas le courage de signer leur manque d'objectivité et de rigueur.

Et pour peu que le lecteur me suive encore, je peux alors m'attarder sur la manière employée par ces écrivassières sans noms et cerner, derrière la tonalité générale des affirmations énoncées, cette idéologie dont je parlais plus haut, celle à laquelle j'ai été confrontée et que j'ai très fréquemment rencontrée dans l'esprit des fonctionnaires en charge de "faire aimer la lecture et de soutenir le livre". Ceux qui ne jurent, ne tablent, ne commencent à raisonner qu'à partir de l'édition traditionnelle, l'édition de papa, et des données – la plupart du temps faites d'idées reçues – pouvant ne pas déplaire ou contrevenir à l'opinion du Syndicat National de l'Edition et aux différentes "Institutions de soutien à l'édition et au livre pour la jeunesse" dont ces fonctionnaires font partie.

Parler d'idéologie et taxer d'idéologie des gens qui prétendent ne pas en mettre en éducation des jeunes et qui se flattent de savoir comment en préserver les enfants est un risque que je prends aujourd'hui, mon chemin fait, de gaieté de cœur. Je le fais d'autant mieux que nul esprit de revanche ne dicte mes propos alors pourtant que je fus souvent, pour ne pas dire toujours, taxé de ne publier, selon ce qui se colportait dans le milieu de l'édition pour enfants, que des livres à messages (avec les sous entendus manipulateurs que ce terme induit presque automatiquement) et de servir "ma" conception de "la cause des enfants" selon une idéologie politique de gauche ou d'extrême gauche.

Mais, si on veut bien y regarder de plus près, la psychologie étant un boomerang et comme le disait si bien Dostoïevski : « une arme à double tranchant », on peut déduire, de ceux dont m'accusaient les réfractaires et de ce qu'ils me reprochaient, qu'on ne voit et ne juge les autres qu'avec des oeillères, à partir de ses propres critères et, le plus souvent, pour les conforter, mais rarement pour les remettre en question et "s'entrevoir" réellement soi-même plus objectivement à la faveur d'un autre éclairage.

Je veux dire par là que tous ceux qui se soucient et se préoccupent de la jeunesse prétendent toujours la servir, à les entendre, au nom d'objectifs précisément délimités qui excluent, font abstraction, de leurs convictions inconscientes et de leurs diverses croyances intimes, idéologiques à plus d'un titre, plus ou moins avouées.

Cette position allait à l'encontre de la mienne puisque je postulais au contraire pour une autre manière de servir la même cause. Oui, comment mieux servir cette jeunesse qu'en ne lui mentant pas, qu'en se montrant tel que l'on est?... Comment mieux l'aider qu'en fortifiant, ne serait-ce même que contre nos options affirmées, leurs propres options naissantes? Instruire cette jeunesse m'a toujours semblé, dans ma foi en la pédagogie, être le plus noble des devoirs publics. L'instruire, c'était pour moi, aussi et surtout, l'informer de la réalité, y compris la réalité politique et sociale, puisque ce serait elle qui, un jour, à son tour, devrait prendre les rênes de notre société. C'était pouvoir la protéger contre elle-même et des mauvaises influences qu'elle pourrait subir, l'aider à bien grandir, à se forger du caractère, à être en mesure de pouvoir se gouverner et capable de retransmettre les acquisitions humanistes gagnées par les générations antérieures... Tout cela relevait pour moi du simple devoir de chaque citoyen moderne démocratique et républicain adulte en charge d'enfants et, si on m'accusait de ne pas respecter cet idéal, il aurait fallu encore, en se servant de ce que fut ma vie, de ce que j'en ai fait, de ce que j'ai mis en œuvre et dit, publié et écrit, en trouver et en donner les preuves.

Certains parmi ces adultes bien intentionnés(ées) chargés des pouvoirs de guider la jeunesse font de ce souci d'éducation des enfants plus qu'une profession ou même une vocation : un sacerdoce. Telle fut le cas par exemple de Françoise Dolto qui, selon ce que nous en dit, Danièla Lumbroso, dans une copieuse biographie non-autorisée, entretenait, tandis que sa propre mère la trouvait monstrueuse, une relation des plus chastes et des plus candides avec un ange, son ange gardien. Cette même Dolto à la foi de charbonnier qui, naïve et imbue d'une prétention exorbitante, en femme de tête qu'elle fut, très tôt, dès l'enfance, était capable de croire à la fois qu'elle pouvait écrire à Dieu pour qu'il vole au secours, de cet oncle Pierre qui, durant la guerre de 14, avait été affecté au front, et être certaine, parce que c'était elle qui le lui demandait, que Dieu l'entendrait...

A la fois raisonnable et irraisonnable, aveugle et extralucide, c'est cette même personne qui eut toujours, de son propre aveu, le sentiment d'avoir cohabité toute sa vie avec des êtres invisibles, qui affirmera, toujours dès sa petite enfance, s'être sentie appelée, au sens mystique du terme, à devenir «médecin d'éducation» pour sauver les enfants.

Et, comble de la cohérence dans l'incohérence apparente, c'est elle encore, cette célèbre Françoise Dolto, qui, comme ceux d'ailleurs qui monteront, en 2001, à la BNF, l'importante exposition "Il était une fois les contes de fées" croyait aux fées et en leurs bienfaits aussi bien pour les enfants que pour tous.

                      

Pour Françoise Dolto, comme pour les organisateurs, on pourrait facilement dire qu'elle et qu'ils croyaient aux fées parce qu'ils et qu'elle croyaient en Dieu ou bien, en inversant le postulat : qu'ils et qu'elle croyaient en Dieu parce qu'ils et qu'elle croyaient aux fées ?...La vieille querelle faite par l'Église à cette idéologie paganiste avait trouvé dans le milieu du 19ème siècle son arrangement lorsqu'elle eût compris qu'elle avait intérêt à se servir de toutes les fictions pour gagner l'attention du plus grand nombre.

En tout cas, pour ce qui est de Françoise Dolto, si  on se réfère à cette coutume qu'on a souvent de dire que les voies du Seigneur sont habituellement insondables, on peut en déduire qu'elles ne le furent jamais pour cette grande prêtresse qui avait choisi, bien avant l'âge de raison, de consacrer sa vie à "la cause des enfants" et de défendre particulièrement les plus faibles, ceux qui seraient «atteints par des maux qui existent à l'intérieur d'eux-mêmes et qui ne sont pas des microbes» et plus généralement encore, aussi, pour tous ces autres enfants menacés qui auraient à souffrir des exactions de prédateurs adultes en tous genres.

Telle fut la démarche curieuse, réfléchie et pourtant insensée, que mena cette étrange personne, logique et douée de bon sens, qui pouvait se laisser fasciner par une représentation graphique et passer "des heures à regarder une image". Puis qui alla même,  à sa majorité, au moment d'entrer dans la vie active et de s'engager professionnellement, jusqu'à hésiter entre deux voies qui ne semblent pas apparemment similaires, puisqu'elle fut tentée, élément révélateur de sa complexité naturelle, de "s'essayer aux affiches publicitaires"…

Ma réflexion désabusée aujourd'hui –Titeuf et d'autres héros sacripants adoptés par les enfants étant passés par là – m'incite à me porter sur toutes ces idéologies qui naissent et sont soutenues par des nécessités de précaution,  à visées préventives. Elles sont salutaires et il ne m'est jamais venu à l'idée de les remettre en doute systématiquement, même si je me suis insurgé souvent lorsque j'ai eu l'occasion d'être confronté à des prescripteurs (trices) parfois bien trop anxieux de leurs rôles, obnubilés par des préoccupations plus que fébriles et plus ou moins bien fondées, parfois même exacerbées, face à tous ces maux qui rôdent autour des berceaux et des gynécées où, même si les fées s'y penchent assidûment, on sait qu'elles sont généralement accompagnées de comparses moins rassurantes : sorcières et mâles patibulaires, faunes libidineux, lutins et trolles peu recommandables, même s'ils savent adopter des mines de saints pères et jurer qu'ils sont indispensables au franchissement des obstacles initiatiques.

Parmi elles et eux figurent aussi les parents d'enfants sur-choyés, pères exclusifs et rigoristes et mères frustrées donc forcément abusives. Et il faut bien signaler et admettre que certains prescripteurs (trices), pour des raisons souvent inavouables, se font aussi, à force d'excès de zèle et de préventions, les dévots et des dévotes d'une notion mystique, eucharistique, de l'enfant : cet enfant-roi, agneau de Dieu, dont ils se sentent, par élection spontanée ou, comme Françoise Dolto, par décision de l'au-delà, les farouches uniques protecteurs défenseurs.

Pastichant les paroles du Christ on pourrait s'exclamer à leur propos : «Mon Dieu, pardonnez leur, ils ne savent pas ce qu'ils font» puisque, se bouchant les yeux et les oreilles, ils deviennent les responsables d'une "angélisation" et d'une infantilisation qui, n'étant plus de mise dans notre société actuelle ont, à l'inverse de ce qu'ils pensent, des conséquences néfastes pour ceux et celles qu'ils prétendent protéger.

Depuis la seconde moitié du vingtième siècle, alors que le danger d'une guerre semble maintenant, pour longtemps, éloigné de nos perspectives d'avenir, la tendance de nos élites gouvernantes porte au développement inconditionnel et systématique, – d'une façon excessive et démagogique même –de ces bonnes idéologies de prévention et de précaution qui n'ont, en réalité, d'autre but que, mais de la main gauche, d'effrayer le plus grand nombre de gens pour donner encore plus de droits à leurs peurs, de manière à mieux pouvoir, de la main droite, se faire passer et admettre en secouriste "rassureur".

Sans nier les dangers auxquels les enfants et la jeunesse sont exposés, l'exagération de ces deux formes d'idéologie basées sur la crainte et sur l'insécurité n'ont surtout qu'un objectif politique, celui de gagner à leur cause les masses populaires. Elles n'en sont pas moins greffées toutes deux, comme d'autres encore qui s'apparentent à elles, sur une idéologie plus large de victimisation dont on se sert pour asseoir son pouvoir sur les gens. En réalité, si cette idéologie de victimisation est brandie à bon escient contre quelques prédateurs réels – il est vrai, il en existe – elle est abusivement prônée aussi contre des épouvantails inventés de toute pièce, par des pontes très habiles en stratégies de manipulation des esprits, dans le seul but d'assouvir, par intimidation, des appétits de puissance et de pouvoirs qu'ils entendent exercer sur l'ensemble des prescripteurs(trices) inquiets, à juste titre, des réels dangers qu'encourent les enfants dont, par contrat, ils sont responsables.

Ainsi, comble d'aberration, sans que personne ne s'en émeuve, par une adhésion presque unanime et par sa large extension dans les milieux institutionnels, cette idéologie de victimisation des enfants s'est propagée jusque dans l'esprit de la plupart de ceux qui forment notre majorité silencieuse, favorisée à mon avis et à n'en pas douter par les découvertes que l'on fit, pendant et après la guerre 39/45, sur le peu de considérations que les humains s'accordaient entre eux et sur les horreurs des crimes nazis. Depuis cette date, elle s'est  enracinée par des rhizomes tenaces, a proliféré au point de ne plus reconnaître, de ne plus récompenser, de ne plus entériner, de ne plus diffuser, de ne plus admettre, – pour le sujet qui nous concerne –,  que ce seul type de littérature qu'elle induit, qu'elle suscite et qu'elle propage : cette littérature, dite " enfantine", qui n'est rien de moins qu'une littérature idéologique de victimisation basée sur un postulat inconditionnel de fragilisation extrême de tous les enfants.

Bien avant que Françoise Dolto ne s'émeuve des dangers que "je" faisais courir aux enfants – sans  mentionner de quels enfants elle parlait – en les exposant à rencontrer des images chargées "d'affects adultes", je connaissais l'itinéraire du pédagogue juif polonais Janusz Korczak et j'avais lu ses livres dont particulièrement "Les enfants de la rue".

Dans les années 60, j'avais fait mien le combat que Janusz Korczak avait mené, dans la souffrance, pour que les enfants, tous les enfants du monde obtiennent d'une société adulte qui les méprisait "des droits actifs". Et en 1967, après mon voyage en Californie, où habite ma soeur et mes six neveux et nièces de l'âge de mon fils approximativement,  et ma rencontre, après lecture de son livre "Education and ecstazy" avec le psychopédagogue américain George B. Leonard, mes optiques pédagogiques avaient eu le temps de se confirmer par la pratique dans des classe élémentaires et de se préciser dans une évolution libre par la confrontation avec d'autres points de vue d'édition pour la jeunesse et les évolutions de notre société, particulièrement pour ce qui était de l'utilisation des images à des fins de propagande idéologique ou de promotion publicitaire. Instruit des théories dynamiques et modernistes du professeur Abraham Maslov, je considérais, comme il l'enseignait à la Brandeis University, qu'il valait mieux prendre appui, lorsqu'on établissait des statistiques d'évaluation des capacités et des performances des enfants, en vue de mieux adapter ensuite les enseignements, ou les méthodes, ou bien encore les productions qu'on leur destinait, au contraire de ce qui se faisait habituellement, c'est-à-dire de se baser et de prendre pour balises et pour référents les divers "cas" pathologiques les plus habituellement recensés, (ceux par exemple de déficiences traumatiques, psychotiques ou neurotiques, ou même de cas purement sociaux…) de se polariser plutôt sur les cas de ceux qui étaient en bonne santé physique, psychique et mentale et qui ne présentaient aucun syndrome de vulnérabilité autre que ceux dus à leur jeunesse.

Partant de cette "philosophie d'envisagement" tonique et positive des individus, si une idéologie précise se profilait dans le sillage, elle débouchait au moins – en tout cas pour ma conception de la pédagogie et des livres que je souhaitais publier pour la jeunesse – sur des encouragements à des explorations et à des recherches d'élargissement du champ littéraire et graphique à destination des enfants et pas l'inverse comme le prônait, au nom des principes de précaution trop radicalement observés et appliqués, le clan conformistes des bibliothécaires de La Joie par  les livres. 

         Trouver le lien qui lie les choses entre elles et percevoir le pourquoi des raisons qui les lient fut toujours la motivation essentielle de ma quête intérieure. Un besoin de comprendre pour ne pas mourir idiot. Le flair s'affinant à l'usage, je pressentis très bien, ces derniers temps, à partir du constat que j'avais fait de l'augmentation considérable des visiteurs de mon blog, que se préparait bien sous et au-delà de la récupération de mon travail par l'association tripartite "BNF-JOIE PAR LES LIVRES-INTITUT CHARLES PERRAULT", une action d'envergure était en train de se mettre en place qui ne tarderait pas à annoncer sa couleur. Ce qui se dévoila finalement la semaine d'après puisque, par un mail du 26 juin, j'apprenais que l'on s'affairait, à la BNF, dans la préparation d'une exposition qui ouvrirait ses portes à l'occasion de cette rentrée 2008, qu'elle serait illustrée par un catalogue retraçant les heurs et bonheurs de la littérature de jeunesse depuis les années trente, et que cette exposition et ce catalogue avaient été confiés à une équipe de la BNF sous la main de maître d'un certain Olivier Piffault avec qui j'avais eu à faire en 2001, à l'occasion de cette dernière exposition d'envergure (citée plus haut) sur les livres pour la jeunesse : "Il était une fois les Contes de fées".   
       Ce préambule à l'échange de messages qui suivirent et que vous pourrez lire dans la suite de cet article, expliquera aux lecteurs pourquoi j'estime nécessaire de m'appesantir, en revenant sur des agissements habiles, très cérémonieux mais sournois… et sur bien d'autres pratiques stratégiques, constatés depuis mon entrée dans le métier du livre et exercés, en toute impunité, par certains fonctionnaires culturels peu scrupuleux. Je le fais en espérant que cet éclairage rétrospectif permettra de faire apparaître le lien invisible des motivations existant entre ceux qui, d'une part, ont approuvé et soutenu les tentatives de renouvellement qui, en littérature pour la jeunesse et en matière d'illustration plus particulièrement, se sont efforcées de s'imposer depuis le début des années soixante, et ceux qui, d'autre part, les réfractaires à ces renouvellements, se sont acharnés à s'y opposer, à les nier, à les dénigrer et à les contrecarrer.

      Pour ce rappel des faits, l'année 1974 est restée, pour moi et pour tous les Français qui ont vécu cette époque, une sorte d'année charnière, un seuil entre deux étapes historiques de notre pays et, pour ce qui concerne les livres pour enfants, la confrontation ouverte entre deux dynamiques culturelles. Mais, pour me limiter à ne parler que de ce que je pus constater, 1974 est une date qui compta énormément dans ma carrière puisqu'elle eut des répercussions d'importance sur la manière dont, aussi bien au Ministère de l'Éducation qu'au Ministère de la Culture, les deux Ministères dont dépendent le livre et le soutien à la lecture, on décida, dix ans après qu'elles soient apparues, alors qu'elles étaient devenues, malgré les cris d'orfraie et les anathèmes, monnaie courante, de considérer plus sérieusement ces nouvelles qualités d'illustrations figurant dans les livres pour enfants et d'envisager les meilleures manières d'y faire face. Les soutenir ou feindre de les ignorer en comptant sur un retour progressif, dû à l'érosion du temps et au changement de mode, aux images routinières banalisées, approuvées tout de même par des cellules psycho-pédagogiques en place dans les structures éditoriales françaises et européennes, qui avaient fait les beaux jours et rempli les tiroirs caisses des promoteurs de cette option d'édition, au nom de ce qu'ils considéraient alors, sans jamais vouloir la remettre en cause, comme étant la seule tradition possible et inébranlable de la littérature "enfantine".
        1974, est la date de la mort de Georges Pompidou, ce Président qui, peu sûr de ses goûts en art et avouant même ne pas en avoir, préféra ouvrir en grand les portes de l'Élysée, et de la plupart des autres lieux dépendant du Ministère de la culture, à tous ceux qui, se prétendant artistes, voulaient s'exprimer. Ruse ou calcul, stimulation ou laisser aller, ce parti pris fut en tout cas un pari réussi. En faisant de "son" centre de la rue Beaubourg une sorte de moulin ouvert à tous les vents, où l'on pouvait effectivement côtoyer le pire et le meilleur, guidé par sa discrète mais efficace épouse, Georges Pompidou favorisait ainsi toutes les tendances et donnait un coup de fouet à un marché de l'art qui était moribond en France. Un marché dont, soit dit en passant, les États-Unis s'accapareront immédiatement après sa mort et qu'ils ont conservé depuis, le plus souvent à notre détriment. 

       Mais, plus tristement pour moi, presque fatalement dirais-je, 1974 est aussi la date de l'élection de Valéry Giscard D'Estaing à l'Élysée, en remplacement du Président défunt. Son accession au sommet des pouvoirs, le portrait de Louis XV sous le bras, représenta certainement, pour tous les nostalgiques de l'Ancien régime d'avant 1789, l'éventualité d'un retour à des principes favorisant les élites, les privilèges et les passe-droits. Ils voyaient en l'arrivée de l'accordéoniste en pull à encolure V, le signe d'une victoire éminente possible. Ils espéraient en quelque sorte voir s'installer en France une énième restauration qui mettrait définitivement à bas la démocratie républicaine et chasserait hors de France la flopée de métèques dont elle avait fait des citoyens à part entière.
       Chez Grasset, où je venais de publier "Le Petit Poucet", les critiques de presse et les échos qui s'en suivirent, de nature presque toujours politiques, passaient la mesure de tout ce que j'avais pu imaginer. Ils m'inquiétèrent d'autant plus que j'étais loin d'avoir pu espérer autant d'éclats, de bruits de couloir et de rebondissements.

                          

                                           

       La polémique battait son plein. Jean Chalon dans "le figaro littéraire" titrait que ce Petit Poucet-là avait été écrit pour les petits-enfants de François Mitterrand. Tandis que Pierre Juquin et Georges Marchais s'en servaient comme introduction de leurs mettings pour souligner que la misère ne devait plus être une fatalité. Philippe Gavardin en acheta les droits pour "Le Chant du monde", annexe du Parti Communiste, et pour en faire un disque et un diaporama très sophistiqué… et, consécration à cette époque, j'eus l'insigne avantage de passer "chez" Bernard Pivot – alors qu'il avait prétendu que parler de littérature pour enfants le discréditerait aux yeux de son public adulte – dans son émission très prisée : "Apostrophes".

       En somme, venant de toutes parts, que les articles soient élogieux ou désapprobateurs, ils s'ajoutaient à ce que Françoise Dolto avait déjà dit de moi deux ans auparavant pour grossir cette rumeur qui montait autour des livres que je publiais. Mon cas s'aggravait puisque la critique récurrente qui se dégageait de l'ensemble du dossier de presse portait sur le fait que, en me servant du conte classique "Le petit Poucet", jugé insoupçonnable aux yeux de tous puisqu'on n'en lisait jamais soigneusement les moralités, je l'avais dévoyé honteusement, au profit de mes convictions, dans le but de politiser les enfants.  

         Comme je n'étais plus seul en cause mais seulement responsable, au titre de directeur de collections, d'un petit département à l'intérieur d'une "maison" d'édition française prestigieuse, elle-même incluse dans le grand groupe hachette, tous ces remous affectaient d'abord et au plus haut point l'aréopage des éditions Grasset – Bernard Privat et Jean-Claude Fasquelle – et au-delà d'eux ensuite, la nouvelle direction du Groupe Hachette que Valéry Giscard d'Estaing venait d'imposer pour limoger la précédente : celle de Simon Nora. Ce dernier et Jean Boutan, mes protecteurs, une fois partis, c'est Monsieur Marchandise – Je n'invente rien –  qui avait pris les rênes du groupe et du chambardement avec une autre philosophie d'édition. Il ne s'agissait plus de chercher ces nouvelles têtes qui pourraient donner de nouvelles impulsions à l'édition mais de remplir les caisses, de faire du chiffre de remplir les caisses et de rentabiliser le groupe en fabriquant, à n'importe quel prix et sur n'importe quel sujet, des best-sellers…

        Et ce fut à partir de ce moment précis, alors que jusque là j'avais eu toute liberté pour choisir le programme des parutions de Grasset-Jeunesse, que Jean-Claude Fasquelle, qui m'avait toujours manifesté plutôt un soutien amical, se sentit, vraisemblablement à la demande et sur l'exigence de la direction du groupe, le droit et la compétence d'intervenir pour « me conseiller» sur le choix des livres à publier. Son conseil était des plus précis : une certaine Nicole Nobody, Duchesse de Bedford de son état souhaitait raconter, à l'anglaise bien entendu, une histoire de fantôme et il me pressa d'en faire un beau livre…Bien entendu, je n'en fis rien. Arrondissant mon dos, courtoisement mais fermement, sans fournir même un prétexte de politesse, je déclinai le conseil et ne mis "ni le nez ni la patte" dans ce projet saugrenu. J'envoyai plutôt Fasquelle, sa Duchesse et son histoire de fantôme sur les roses puisque j'étais déjà persuadé, mon contrat de deux ans arrivant bientôt sur sa fin, que je n'aurais aucune raison de souhaiter le prolonger. Illustré par Danièle Bour, le livre se fit sans moi. Hélas, publié dans une des collections que je dirigeais, dans un format identique aux livres que je publiais, dans le département que j'avais créé, tout le monde pensa que c'était moi qui l'avais initié et conçu… (à suivre en 54c)

 

 

 



31/07/2008
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