54 d. GLOIRE ET CHUTE DE LA MAISON FRANCO-AMÉRICAINE

    (Suite et fin de la série d'e-mails que j'ai échangés avec  les préposés de la BNF chargés de l'Exposition intitulée : "De Babar à Hary Potter")

......Vous trouverez d'abord ci-dessous la notice que nous comptons publier et qui vous permettra de juger par vous-même de la façon dont....

         «   ....Né en 1931, instituteur, comédien, François Ruy-Vidal rencontre l'éditeur américain Harlin Quist et ils s'associent pour créer la SARL " Editions Harlin Quist " en 1967. Trente-trois livres sont publiés en six ans, dont le copyright est, selon les cas, américain, français ou partagé. Le livre de Marguerite Duras est détenu par la SARL française. Duras livre le récit d'une journée d'un enfant à l'école, véritable attaque de l'éducation. Elle réutilisera le texte pour son film Les enfants (1985) et son roman La pluie d?été (1990).Le texte se présente entrecoupé des illustrations souvent pleine page de Pierre* Bonhomme, dans des tons très éclatants, presque fluorescents. Le dessin est clairement influencé par les mouvements graphiques américains, dans le cas de l'image reproduite l'auteur s'est inspiré d'une image de Seymour Chwast du Push Pin Studio sur la guerre du Vietnam, dénonçant la propagande.

    Suite à des dissensions internes, la société dépose le bilan en 1973, et François Ruy-Vidal entre chez Grasset pour créer un département Jeunesse. En 1976, le contrat terminé, il va créer un département jeunesse chez Jean-Pierre Delarge, qu'il quitte en 1978 pour entrer aux éditions de l'Amitié, d'où il part en 1981.

    Entre-temps, Françoise Dolto a lancé le débat sur ces nouveaux albums, dans lesquels elle voit foule de « désirs terrifiants, désirs informulés, plaisirs informulés, plaisirs inachevés, obsessions sexuelles refoulées ».

    Soutenu par Marc Soriano dans ce débat, François Ruy-Vidal affirme sa théorie : « Il n'y a pas de littérature pour enfants, il y a la littérature, il n'y a pas de graphisme pour enfants, il y a le graphisme qui est un langage international d'images ». (O.P.)

       Voici la réponse que je fis à Jacqueline Michelet et à Nathalie Bréaud :
    «Réflexion faite, après avoir fait le tour de votre site tripartite, j'ai le regret de répondre non pour l'utilisation d'une illustration de Bernard – et non pas Pierre – Bonhomme, tirée de "Ah! Ernesto!" et, si vous le voulez, en plus des raisons précisées dans ce message, vous pourrez trouver de plus amples justifications dans l'article 54 de mon blog où je m'efforce de réparer les diverses ellipses et manipulations de présentation, résultant de l'impersonnalisation des données biographiques et des bibliographies, décidée et voulue par les directions des trois organismes du collectif "B.N.F-Joie par les livres et Institut Charles Perrault".

       Durant le peu de temps qui me reste à vivre, bien déterminé à ne rien pardonner à ceux et celles qui, ouvertement ou en sous cape, m'ont empêché de défendre mes productions, je ne veux plus rien avoir à faire avec les héritières de
la Joie par les Livres

et rien avoir à faire non plus avec l'Institut Charles Perrault tant que "Mlle Van der quelque chose" en assumera la direction *.       

     *Dernière nouvelle : Mlle Van der quelque chose n'est plus, selon ce qu'on m'en dit, directrice de l'institut Charles Perrault.

        Avec elle, j'en suis resté, voyez-vous, à deux griefs, le premier à un titre arnaque, celui d'un colloque qu'elle a organisé avec une certaine Dame Routisseau, à Eaubonne, où il était question de «sadisme dans les livres pour enfants» et où elle me prêtait l'idée d'avoir «la haine des enfants» ; le second, à une certaine conception claironnée, la sienne, des plus restrictives concernant l'illustration dite "pour enfants"bien entendu qui, selon elle, ne pourrait être pour être comprise que "descriptive".   

     Ceci étant dit, en attendant l'établissement de ma nécrologie, je reste persuadé que, pour faire autorité et par vanité, vous n'allez pas manquer de continuer à dire n'importe quoi plutôt que de faire, en journaliste ou en chercheur consciencieux, l'effort d'une enquête véritable, en recueillant les différents témoignages de ceux qui ont réellement vécu et participé à la réalisation des livres que j'ai publiés, puis en les soumettant, juxtaposés, aux lecteurs, de façon à permettre à chacun de dégager sa propre interprétation.
      A titre d'indication, je vous recommande en plus des auteurs et des illustrateurs qui ont été mes collaborateurs, certaines personnes amies qui me connaissent bien, qui ont patiemment recensés les articles que j'ai écrits, les professions de foi et autres dits en cours de débats et colloques auxquels j'ai participé  : Michèle Piquard, Janine Despinette, Catherine Chaîne, Janine Kotwicka, Viviane Ezratty, Bernadette Gromer, Guy Jimenes. 
      Mais au fond, je ne crois pas que la vérité des faits vous intéresse puisque vous avez toujours préféré être de parti pris. En somme il vaudrait mieux, pour mon cas, que vous persévériez en occultant et en censurant de toutes les rétrospectives que vous organiserez, que ce soit
pour des raisons de fond ou pour la hardiesse des illustrations, la plus grande partie des livres que j'ai publiés.       
     A titre indicatif, j'ai remarqué qu'Alain Gauthier par exemple ne se retrouve pas parmi "les créateurs" recensés sur votre site tripartite commun. Ne serait-ce pas parce que Mme Françoise Ballanger trouve que ce n'est pas un "illustrateur pour enfants"?..

«En tout cas, je sais, de source sûre, qu'elle le censure comme elle censure Alain Letort sans vergogne et sans que personne au C.N.L.E. n'ose élever la voix.

    Le texte que vous me soumettez sur Duras est tout simplement banal pour ne pas dire nul. Citer Duras elle-même serait beaucoup plus intéressant qu'un commentaire lourdingue et simplificateur : «Ernesto ne veut pas aller à l'école parce qu'il ne veut pas apprendre ce qu'il ne sait pas» Cette phrase ambigüe, profonde et comique à la fois, en dit bien plus que tout ce que votre commentariste -- si ce n'est vous même Jacqueline Michelet --  propose.
 
  Quand à la partie qui me concerne, vous pouvez carrément la supprimer car elle n'apportera rien de plus à ceux qui me connaissent et absolument rien à ceux qui ne connaissent pas les livres que j'ai publiés.
 
  Merci cependant à Nathalie Bréaud, la jeune iconographe (je suppose qu'elle est jeune pour avoir particulièrement choisi cette illustration) d'avoir choisie une illustration d'un de mes livres les plus controversés...Ce choix me permet d'espérer que, dans vingt ans d'ici, les carcans et les goulets qui jugulent les organismes institutionnels de soutien au livre auront sauté. Mon urne funéraire en crépitera d'extase.
  
A vous, Jacqueline Michelet, en souhaitant que vous me compreniez.» F.R-V

           *************************************

       Enfin, voici mon dernier message, écrit après avoir remarqué la petite, infime, timide signature (0.P) indiquée en fin de la rubrique concernant mon itinéraire professionnel :

        20/07/2008.  A  Jacqueline Michelet,
     «Ah! j'ai oublié de vous dire qu'averti par mon flair, je savais très bien que ce petit O.P. était le grand Obséquieux Paléographe, ringard de droite, qui fut, dans le catalogue accompagnant l'exposition "Les contes de fées", capable de préférer continuer à encenser la moralité douteuse de Perrault lorsqu'il réécrit et "encourtise" les contes émancipateurs de la tradition orale (comme il le fit dans  "Le petit Poucet") au point de trouver inadmissible ma version 1974 du même conte parue chez Grasset, forcément situationniste et honnêtement personnalisée, pour préférer encenser encore, derrière le talent évident de Claude Lapointe, le déterminisme réactionnaire de "sa "moralité.
     Pour ce paléographe attardé, (qui ne répondit pas à la lettre que je lui adressai alors qu'elle était faite pour ouvrir un débat qui me semblait nécessaire), je ne pouvais manifestement pas, en 1974, prendre autant de liberté que Perrault en avait pris, en son temps de monarchie absolutiste, pour remettre ce conte dans "sa" tradition populaire libératrice originale.
    Voulant s'instaurer objecteur objectif dépersonnalisé, Monsieur O.P. fort de son pouvoir -- c'est certainement votre supérieur, puisque n'osant pas demander lui-même, il vous envoie au charbon --, me pesuade que ce dépassionnalisé, n'en est certainement pas à sa première entourloupe ni à sa dernière malversation!..

   Manifestement aussi, cette manière d'agir doit être une tradition chez certains fonctionnaires aux dents longues du livre de la B.N.F., comme Evelyne Cévin le fit en abusant de son droit de critique dans un des numéros de "La revue des livres pour enfants" avec la bénédiction-collusion de Françoise Ballanger à propos d'une version dialoguée de "Boucle d'or" que j'ai publié en 200I. Un clan de bibliothécaires a pris en charge, sans doute pour dépolitiser le livre pour enfants, de figer les contes traditionnels dans une version qui convient à leurs convictions personnelles -- et pour le cas de madame Fustier-Cévin aux intérêts des éditions de son mari...
    Mais, pour revenir à notre mouton, Ernesto -- lui qui, justement, ne voulait pas en devenir un -- et à ce commentaire qui va sans doute accompagner l'illustration de Bernard Bonhomme, je vous signale qu'il est toujours vivant et que la référence à Seymour Chwast était un clin d'oeil de révérence comme il s'en fait habituellement d'illustrateur à illustrateur. Cette révérence est pareille à celle que Delessert avait adressée à Maurice Sendak dans "le Conte numéro 1" d'Eugène Ionesco. Pour "Ah! Ernesto!", ce clin d'oeil venait fort à propos en fonction de ce que l'on sait de l'enfance en Indochine et de l'engagement de Marguerite Duras. L'avis que j'aurais pu avoir de cette allusion au moment de l'élaboration du livre ne présente aucun intérêt. Après avoir donné des directives préférentielles sur ce que je pensais que le livre pouvait devenir, les illustrateurs avec qui j'ai collaboré avaient toutes latitudes et il ne m'est jamais venu à l'esprit, quels que soient mes avis, de censurer qui que ce soit. Preuve en est pour Claude Lapointe dans le cas de la fin du "Petit Poucet" puisque j'estimais que deux moralités contradictoires valaient mieux que celle complètement rétrograde qu'il me proposait.
    Encore une chose d'importance que le petit Monsieur O.P. ne vous a pas dit : c'est Michèle Piquard, chercheur du CNRS, analyste rigoureuse, qui a toujours mené ses recherches sur les livres et sur ceux qui les concevaient, les écrivaient et les publiaient, en se basant sur les contextes socio-politiques et historiques dans lesquels ces livres avaient été produits, qui, la première, a remarqué, -- voilà déjà quelques années qu'elle m'en a fait part --, que cette illustration de Bernard Bonhomme s'inspirait d'une illustration engagée de Seymour Chwast.
     Ne me dites pas que notre honnête paléographe avait l'intention de révéler son emprunt et de citer le nom de Michèle Piquard, car je ne vous croirai pas. Avec mes dernières salutations.»

                                             François RUY-VIDAL

           ****************************

           (Enfin, reprise ici de l'article que m'avait inspiré la désinvolture des trois organismes BNF-JOIE PAR LES LIVRES-INSTITUT CHARLES PERRAULT de se brancher sur mon blog et de le relier à leur site):

C'est à ce moment-là, en octobre 1964, alors que je m'étais résigné à admettre que l'on ne soutiendrait pas, aux CEMEA, les propositions de renouvèlements que j'avais faites en matière de théâtre pour la jeunesse, mais après toutefois avoir obtenu une semi-réussite en faisant adopter que soit montée, adaptée par Louis C. Thomas lui-même, à partir d'un de ses romans paru dans la collection "Rouge et or"des éditions de la rue Garancière, "L'étrange Invitation", que j'eus l'occasion, dans le cadre des représentations de cette pièce et par l'intermédiaire de mon ami John Ashbery, (poète américain vivant en France, fondateur de l'École de New York, associé, particulièrement pour un numéro spécial de la revue Bizarre sur Raymond Roussel à Jean-Jacques Pauvert), et sur le conseil d'une agence américaine de Paris, dirigée par l'imposante Madame Bradley, de rencontrer Mr Quist.

        Monsieur Quist, venant aussi du théâtre, sortait de Carnegie Tech et nos premiers rapports furent plutôt ceux sympathiques de confrères partageant le même violon d'Ingres. Une seule chose cependant nous séparait, d'importance celle-ci, qui par la suite eut des rebondissements profonds : j'avais une formation et une vocation pédagogiques qu'il n'avait pas. Si au début de notre rencontre il affecta de s'en soucier peu, je pus comprendre assez vite qu'il les désapprouvait et qu'il les considérait même comme un endoctrinement dont il se moquera bien souvent par la suite pour dénigrer mes propositions.
       Un pédagogue, selon lui, ne pouvait être qu'un "bourreur" de crâne et la pédagogie une stratégie pour formater des individus. Monsieur Quist revendiquait haut et fort le statut de l'artiste, libre et indépendant. Dans son pays, pays de la liberté, on pouvait toujours réussir et devenir riche
si on en avait les capacités et la volonté.
           Avec un brin d'ironie, je crus bon de relever : «réussir et devenir riche?...Deux choses bien différentes, non?...» «The same for me!» me répondit-il alors avec un applomb qui le caractérisait bien.

Il chantait bien, avait une belle voix, en prenait soin et l'entretenait en suivant régulièrement des cours de chant. Sinatra, dont il connaissait tous ses succès, était son chanteur favori. Je fus surpris quand il m'avoua qu'il briguait, comme un  petit crooner du Minnesota aurait pu le faire, de rivaliser, mais sur un autre registre et avec un répertoire moins engagé, avec Bob Dylan (né à Hibbing, tout près de Virginia, où lui-même était né). Enfin il m'avoua aussi qu'il rêvait de pouvoir un jour, puisque c'était notre Carnegie Hall, «passer à l'Olympia, comme Sacha Distel»

A comédien, comédien et demi. A le regarder et à tirer le fil de tout ce que j'enregistrais de lui, il n'était pas difficile de deviner, derrière son masque d'homme civilisé, charmeur et faussement décontracté, son enthousiasme assez obséquieux pour Paris où il rêvait de s'implanter... qu'il ne pensait surtout qu'à voir arriver ce jour béni où, chez nous, à Paris, son nom brillerait au Hight Parade et étincèlerait à la fois aux devantures des librairies et sur les affiches des music-halls. "Réussir et devenir riche" était son idéal et il comptait sur moi pour que je lui serve de marche-pied.

Fait curieux qu'il semblait ne pas vouloir noter, nous nous étions rencontrés à Bobino, temple de la chanson aussi, mais d'une chanson d'une autre qualité que celle qui se pratiquait à l'Olympia. C'est à Bobino qu'il était venu voir "L'étrange invitation" que Miguel Demuyinck et moi-même venions de monter et qui y était présenté chaque mercredi et jours de vacances tandis que Georges Brassens passait en soirée, à guichets fermés.

Pour ceux qui ne sont pas de cette époque, il me semble nécessaire de rappeler que Bobino était alors, ne serait-ce que sur les plans technique et culturel, en opposition totale avec l'idée que se faisait Mr Quist de la chanson. Particularisme français?... Non pas, car il existait aussi aux États Unis et au Canada, des chanteurs à texte : parmi lesquels Bob Dylan et Léonard Cohen que j'appréciais et connaissais bien.

Pour l'heure, la situation en France semblait claire. Les chanteurs à voix qui passaient à l'Olympia semblaient n'avoir aucune chance de passer un jour à Bobino. L'inverse par contre était possible et même, par la suite, progressivement, s'avèrera banal et courant. Le musichall de la rue de la Gaïté représentait, pour tous les gens du métier, le phare de la chanson à texte, celle qualifiée d'intellectuelle et estampillée "rive gauche", autrement dit, tout simplement et le plus souvent : "de gauche". A Bobino se produisait Guy Beart, Georges Brassens, Jacques Brel, Catherine Sauvage, Juliette Gréco, Léo Ferré, Marcel Mouloudji, Jacques Douai, Monique Morelli, Cora Vaucaire, Pia Colombo...C'était dans ce music-hall-là qu'aspiraient de pouvoir, un soir, "se produire" tous ceux qui avaient ronger leurs freins et rouler leur bosse en faisant leur apprentissage sur les petites estrades des cabarets de Paris en escomptant recueillir, les quelques pièces de monnaies que les clients laisseraient tomber dans leur petit filet de pêche (appelé généralement "filet à phynance") tendu en fin de tour de chant pour recevoir en maigres oboles leur  rétribution. Mon amie Julie Saget, femme de Claude Chebel, que je retrouvai à l'affiche du cabaret "Le Cheval blanc",chanteuse de chansons savoureusement bien écrites, faisait partie, comme Anne Sylvestre, Ricet barrier, Boby Lapointe et Barbara avant eux, de ces troubadours baladins qui officiaient dans ces cabarets "rive gauche"avec pour tout accompagnement une guitare et le talent en bandoulière.

Au vu de ce que j'avais pu constater en menant Mr Quist un soir à l'Écluse écouter Anne Sylvestre, ce genre de spectacle n'était pas pour lui et j'imaginai bien qu'il était hors de question que Monsieur Quist puisse un jour s'exposer à "faire la manche". Si bien que je renonçai à l'inviter entendre Monique Morelli dans le sous-sol de sa maison de la rue du Chevalier de la Barre où, grâce à Nicolas Genka j'avais mes entrées.

Je dis cela parce que c'est cet amour de la chanson qui me conduira à accepter, sur le conseil de Lorraine de Moustiers, de prendre la responsabilité, aux éditions musicales Alain Pierson, d'une collection de "songs books" valorisant les représentants les plus marquants de nos chanteurs et chanteuses de tous les temps, en mettant de plus à la disposition des apprentis musiciens les textes de leurs chansons accompagnés des partitions musicales.



Une chose était sûre cependant : si Bobino et l'Olympia avaient la même fonction de consécration des chanteurs en vogue et des jeunes chanteurs aspirant à la notoriété, cette fonction s'exerçait dans des registres totalement différents. Dans ce milieu des années 60, les deux clans pouvaient se respecter professionnellement mais ils se regardaient plutôt en chiens de faïence.Cela changera beaucoup par la suite.

Habileté d'Harlin Quist, il affecta de ne pas établir de différence entre ces deux types de chanson. En réalité il en était conscient puisqu'il s'étonnait que je puisse prendre du plaisir à écouter Brassens ou Ferré. Je pense qu'il ne voulait pas comprendre la nature de la différence qui existait entre elles, ce qui était une bonne manière de nier cette nature et en même temps de ne pas reconnaître les qualités de cette chanson qu'il ne défendait pas et qui ne l'intéressait pas. Pour moi cependant les choses étaient claires. Le fait d'avoir choisi Bobino pour présenter "L'étrange invitation" était une sorte d'engagement. Et si Harlin Quist avait voulu comprendre – ou avouer de comprendre –, ce choix, qui avait été fait bien avant que je le connaisse, aurait déjà pu le convaincre, comme un postulat de départ, que nous n'avions pas les mêmes goûts ni les mêmes aspirations en matière de culture, ni, forcément, les mêmes options et convictions sur la plupart des plans d'importance, même si, comme il me l'avait laissé entendre, nous venions à peu près du même monde, c'est-à-dire de deux milieux pour ainsi dire non privilégiés.  

En politique, comme je pus le déceler rapidement et comme j'eus longuement l'occasion de le vérifier pendant les sept années où nous nous fréquentâmes, je peux même préciser que nos convictions étaient totalement opposées. Les combats menés par les Noirs pour l'obtention de leurs droits, comme ceux qu'avaient mené les Algériens en Afrique du Nord ou ceux qui se menaient en ce moment-là au Vietnam contre les États Unis…ne le tourmentaient pas. Il fulminait lorsque je tentais de mettre sur le tapis pour mieux le connaître, toute la politique impérialiste américaine à travers le monde, l'intervention au Chili et dans divers autres pays d'Amérique latine, et lorsque je prenais parti pour les manifestants qui s'élevaient pour dénoncer les injustices multiples qui persistaient à l'intérieur même des Etats-Unis. Je ne pouvais pas ne pas sympathiser avec les marches organisées par les Noirs pour l'obtention de leurs droits civiques, ou même avec les déclarations des Black Panthers, être ému et indigné par l'assassinat de Marthin Luther King, je ne pouvais pas ignorer les "protest songs" de Bob Dylan et de Joan Baez…Et je me souviens très bien de ce qu'il me répliqua, en 68, lorsque sur le podium des Olympiques de Mexico, Tomme Lee leva son poing en signe de triomphe et de revanche contre la condition qui était faite aux Noirs dans son pays : «Because, he is a Bastard, that it ! He spit on us !"

En vérité, après notre rencontre courtoise lors de ce premier séjour en France d'octobre 64 et après l'avoir supporté presque chaque jour pendant la quinzaine de jours qu'il passa en France, tandis que nous nous cuisinions l'un et l'autre pour savoir en fait si nous pouvions faire affaire... alors qu'il souhaitait connaître ma famille et entrer chez moi…j'eus un mouvement de recul. Pas question que cet américain qui paraissait friqué voit dans quelles conditions exigües je vivais avec mon épouse et mon fils de dix ans, au 54 de la rue de Montreuil, dans ce petit appartement de trente trois mètres carrés, WC sur le palier à partager avec un ivrogne attardé et les deux sœurs qu'il tyrannisait tous les soirs. Les conditions lamentables dans lesquelles nous vivions, celle d'un exilé dans le petit Paris des laborieux, ma vie privée, les efforts pour survivre et pour croire en un avenir meilleur… n'avaient pas à entrer en ligne de compte dans ce genre de négociations professionnelles et surtout pas avec un américain qui semblait n'avoir aucun problème.

Une nausée, intuition peut-être prémonitoire, submergea tous les arguments que j'avais pu trouver jusque là pour être patient et courtois. Un dégoût et un écoeurement qui m'incitèrent à tirer un trait pour dire que je ne voulais plus rien entendre ni savoir de cet "amerloch" ni de ce qu'il avait à proposer. Et, me braquant brutalement, je décidai que le temps des enquêtes préliminaires et tentatives d'approche étaient terminées, que je n'avais rien à prouver, que je n'entendais plus me prêter à d'autres interrogatoires ou simagrées et qu'en somme je ne voulais plus rien savoir de et sur celui qui les menait.

Je pris donc mes distances et donnai des consignes à tous mes amis du Flore ( Nicolas Genka, Patrick Mac Avoy, Françoise D'Eaubonne, Denise Rolland, et John Ashbery bien entendu), pour prétendre que j'étais hors Paris et pour qu'ils m'aident, à éloigner de moi cet impérialiste d'opérette en l'orientant même sur d'autres personnes avec qui il aurait pu s'entendre. Mais, à ma grande surprise, tous les avis de ceux qui avaient suivi les protocoles puis les débats et les péripéties allaient contre moi. J'avais tort de me formaliser. L'amerloch en question tendait la main, en faisant des propositions concrètes et j'avais tort de les dédaigner. A moi, de les décliner si je ne voulais pas poursuivre mais en donnant mes raisons ou d'accepter de les considérer en posant des conditions.

Longtemps après, j'ai souvent repensé à cette intuition prémonitoire de recul que j'avais eue et me reprochai de ne l'avoir pas suivie. Effectivement, revenant sur ma décision d'éloignement, écoutant les avis désintéressés de mes amis et les quelques uns positifs que je m'étais faits, résolu aussi à rester courtois avec cet étranger qui semblait m'avoir accordé son attention, j'ai décidé de lâcher du lest en acceptant de conclure dignement et de revoir Harlin Quist avant qu'il ne quitte Paris.

Fataliste, je me disais aussi que demain était un autre jour et que le temps passant, une fois l'amerloch retourné dans son pays, dans le courant des mois suivants, peut-être des années qui viendraient, si l'oubli d'ici-là n'avait pas balayé et emporté le tout, l'avenir, celui que nous pouvions partager, trouverait bien le moyen de faire son chemin tout seul, à travers nous et, peut-être même, malgré nous.  

 Par recoupement, grâce à ce que m'en avait appris John Ashbery, je déduisis que derrière cette amitié soudaine qu'Harlin Quist me démontrait trop ostensiblement, avec son masque d'enthousiasme charmeur et son brio, se cachait autre chose de plus prosaïque et de plus trivial. En vérité, sans me le dire, en me prenant pour un nigaud, en me mentant même effrontément, Harlin Quist n'était venu chercher à Paris qu'un représentant de commerce pour écouler la dizaine de livres qu'il venait d'éditer chez Dellacorte, en paperback et en deux couleurs, dans un format scolaire que je haïssais.  


            


 



17/08/2008
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