54 e. DÉBUT DE LA FIN POUR MOI DES ANNÉES QUIST


                  

      

    Huit des dix couvertures des premiers livres d'Harlin Quist


......Représentant de commerce, moi?...

Monsieur Quist, me voyez-vous, réellement, susceptible de vous servir la soupe pour vous aider à réussir de vous enrichir?...

C'est peu de dire et d'avouer que, ne ménageant pas l'hôte et le confrère de passage qu'il avait représenté jusque-là, je ne me privai pas de lui rire au nez. Puis de lui faire comprendre que sa collection de livres, avec ce parti pris d'édition à l'ancienne, ce style "old ladies", cette mise en boîte stricte et uniforme, dans ce format scolaire, en deux couleurs, avec ce principe de couverture où titres et image d'accroche étaient encartés dans des cartouches ... même s'ils avaient pour argument de vente de ne coûter que moins de un dollar par livre, n'avaient absolument rien à voir avec les livres que je souhaitais offrir à mon fils et encore moins avec ceux que j'imaginais qu'on pourrait concevoir et fabriquer si on considérait vraiment les enfants comme des personnes à part entière et non pas comme des oies à gaver, parquées dans un enclos ghetto à qui on fournissait une nourriture ciblée qui ressemblait pour moi à de la bouillie.

Quoi qu'il en soit, désappointé par mon rejet, je crois qu'Harlin Quist comprit alors qu'il avait été mal orienté. Mais, accepta-t-il même de reconnaître qu'il s'était trompé, ou qu'il s'était mal pris, que je n'étais pas un homme facile qu'il pourrait manœuvrer ?... Ou bien est-ce cela justement qui l'excita et l'incita à poursuivre et à me relancer?...

Encore que je doive répéter que, ni ce jour-là, ni par la suite, pendant tous les autres jours des presque sept années que notre collaboration dura, il n'avouera quoi que ce soit sur la légitimité de nos différences, sur nos divergences et sur l'honnêteté  morale qu'il pouvait y avoir à les reconnaître.

 Selon sa conception de l'estime de soi, en quelque matière que ce soit, ses convictions étaient et devaient être toujours les mieux fondées, les plus sensées et les plus incontestables. Et il a toujours agi, sans pouvoir s'en défendre, comme s'il devait obéir à ce réflexe d'estime de lui-même et, pour ce qui me concernait, comme si je n'avais pas eu moi-même des convictions, des options, des goûts...et même une vie avant de le rencontrer et de le connaître.

Acérées comme elles étaient, je savais qu'Harlin Quist n'oublierait pas nos conversations. Pour le connaître et pour savoir ce qu'il avait derrière la tête, avec un brin de cynisme, je le tarabustais. Mais il maîtrisait mal le français et je m'imposais de ne pas parler anglais. Je fus donc surpris par contre quand je reçus ses lettres. A l'opposée des paroles hésitantes qu'il prononçait lors de son séjour à Paris en s'efforçant de parler notre langue, ses lettres au contraire, très précises, m'incitèrent à réviser mon jugement et à penser que cet homme pouvait peut-être, vraiment,  alors que j'avais tendance à ne pas le prendre au sérieux pour diverses raisons intuitives et surtout parce qu'il était américain et que j'avais un préjugé conte l'impérialisme américain, tenir à ce que nous nous associons et travaillions ensemble et qu'il était donc possible qu'il puisse changer, évoluer et s'améliorer avec le temps.

Vieux réflexe pédagogique, je gardais toujours en moi cet espoir que tout enfant peut, avec de la volonté, corriger ses tendances naturelles et progresser. C'est donc avec l'indulgence de la naïveté et ce secret espoir, "angélique" il faut bien le dire lorsqu'il s'agissait de Citizen Q., que tout être, peut s'amender et devenir meilleur, que je finis par penser qu'en tout état de cause, en fonction des objectifs que nous nous étions fixés, séparément, tous les deux, et de ceux que nous ne manquerions pas de nous donner ensemble, en fonction aussi de l'importance de notre association et de ses objectifs, toutes ces considérations méritaient peut-être, tout de même, que nous ayions  le courage de prendre , chacun de notre côté, quelques risques personnels et, ensemble, à tous les deux, encore plus de responsabilités.  

L'étonnant en tout cela, le temps ayant fait son oeuvre, étant que je puisse déceler, aujourd'hui, à lire ces commentaires anonymes publiés sur ce site tripartite chapeauté par la BNF, une espèce de pacte tacite, comme une sorte de connivence, une coïncidence à tout le moins, entre ce que cet organisme à trois têtes prétend et avance, précautionneusement, en présentant nos deux biographies juxtaposées, – la mienne tronquée et soustraite de ce que je considère comme la partie la plus importante de ma vie –, et l'insistance avec laquelle Harlin Quist lui même, pour des motifs divers qui lui convenaient, s'arrangeait toujours, comme si elle n'était pas intéressante, pour escamoter ce qu'avait été ma vie avant que je le rencontre. Le faisait-il inconsciemment?... Quoi qu'il en soit cela revenait au même. En me diminuant de ce premier tiers de ma vie, en m'en amputant en quelque sorte, en me rajeunissant, il niait mon expérience et pouvait alors user de mon ignorance pour se flatter de sa supériorité. Son but certain était que je sois plus réceptif, plus attentif et plus docile face à ses projets ou bien, progressivement, tandis qu'il souhaitait de plus en plus passer pour un homme d'affaire avisé, que je me prête à ses sournoises manipulations.

Quoi qu'il en soit tout de même, après octobre 64 et plusieurs mois d'une relation soutenue par nos échanges de lettres, survivait, pour chacun de nous deux, mais assez négligemment de ma part puisque, à part ma sœur installée à Los Angelès et ses six enfants qui ne cessaient de m'encourager à les rejoindre et à m'expatrier, toute ma famille restée en France était profondément hostile à l'idée que je prenne le risque d'une nouvelle perturbation même si elle n'était que d'ordre professionnel. Nous sortions à peine, très mal, les plaies à vif, d'un bouleversement qui semblait ne pas pouvoir trouver d'apaisement avant longtemps, et je ne me sentais pas le droit d'imposer à mon épouse et à mon fils une contrariété de cette taille...

Notre projet d'association représentait donc pour moi un véritable exercice de corde raide. Je n'y allais pas de gaité de coeur. J'étais plus qu'hésitant et maintenais la possibilité en suspens, la considérant comme une éventuelle occasion parmi d'autres...En vérité je pensais réellement que je ne poursuivrais pas.

Mes hésitations se fondaient aussi, bien sûr, sur ce que j'avais pressenti de la personnalité de mon futur partenaire car, derrière le concret des propositions et des tractations que nous avions menées, par principe, en y croyant à demi, en s'efforçant d'y croire, pour moi, se dressait toujours comme un obstacle infranchissable le constat de nos différences et de nos divergences, celles derrière lesquelles continuaient de couver les tensions inexprimées mais latentes qui s'étaient profilées au cours de nos premiers rapports…Est-ce que nous donnerions suite ?... Pour quels objectifs?... Et dans quelles conditions ?...

  En mars 1965, je crus enfin avoir convaincu Harlin Quist que nous étions, bien inutilement, en train de perdre du temps si nous devions réellement faire un bout de chemin ensemble. Mais je le mettais en garde en lui rappelant qu'en fonction de ce que j'étais et de ce que j'avais vécu au cours de ce premier tiers de ma vie, j'étais plutôt un esprit peu malléable et opiniâtrement indépendant et, donc, mal disposé à m'adapter à des situations que je n'aurais pas choisies. Je lui répétai alors qu'il ne pourrait jamais obtenir de moi que je sois à ses ordres et surtout que je puisse contribuer à quoi que ce soit que je n'aurais pas approuvé et auquel je n'aurais pas délibérément souscrit...

A quelque temps de là, je pus supposer que mes critiques acerbes sur l'impérialisme américain l'avaient probablement aidé à mesurer le degré de mon «indépendance d'esprit, ma force de caractère et de mon honnêteté» puisque c'est ainsi que, parait-il, il me dépeignait, lorsqu'il parlait de moi à ces rares collègues et amis new-yorkais : Elky et Len Shatzkin et Ruth et Abraham Cavin. Mais je reste persuadé, pour ma part, que, n'ayant pas d'autres choix pour établir son "comptoir" à Paris et pressé de s'y installer, il avait habilement et stratégiquement feint d'envisager le partenariat que je lui proposais en faisant semblant de renoncer à ce qu'il avait en tête en arrivant à Paris : trouver un représentant de commerce qui l'aiderait à divulguer ses livres et son nom.

Harlin Quist avait un plan bien arrêté dans la tête qui consistait à ne m'offrir, en guise d'association, que cette relation de dépendance et d'assujettissement qui servirait son égocentrisme.Mais, comme s'il n'était pas très honnête, il n'était pas sot, j'ai toujours supposé que, son orgueil masquant le tout, sans qu'il ne l'avoue jamais, Monsieur Quist avait pris le soin de bien enregistrer, l'intérêt des options d'édition que je lui avais proposées et entre autres qu'il valait mieux que nous cherchions à obtenir, en littérature pour enfants, ce que je m'étais efforcé d'obtenir vainement aux CEMEA en matière de théâtre pour jeune public : à savoir une collaboration de création avec des auteurs et des illustrateurs contemporains non spécialisés pour la jeunesse.

Sans l'avouer encore, parce qu'en fonction de son orgueil et de son estime de lui-même, il aurait eu probablement le sentiment d'avoir perdu sur tous les points les plus consistants de notre rencontre et de nos confrontations, Harlin Quist, dans le courant du deuxième trimestre 65, sembla se ranger enfin à mes idées et propositions qui, entre temps, à son contact et en fonction de ses résistances, étaient devenus des projets précis. Projets qu'il avait bien compris que, de toutes façons, quelles que soient ces décisions et ses parts d'investissements, j'étais déterminé à poursuivre et à mener à bien, avec ou sans lui.

 Aussi, je ne fus pas mécontent de constater que dès le début avril 1965, il en était revenu, du moins en apparence, à de meilleures résolutions. Puis, dès la fin du même mois, à ma grande surprise, je pus enregistrer que toutes ses sollicitations et considérations, bien plus respectueuses envers moi qu'auparavant, semblaient se greffer vraiment autant sur nos différences que sur nos quelques équivalences et non plus uniquement sur ses seules décisions arbitraires.

Harlin Quist était enfin gagné à trois de mes idées pour modifier les conceptions de ses collections : 1. D'agrandir et d'élargir ses formats. 2. De ne pas, ou peu, utiliser le répertoire des classiques de la littérature pour enfants. 3. De solliciter des écrivains non spécialisés en littérature pour enfants pour bâtir un catalogue original de livres qui seraient illustrés par des artistes contemporains, non spécialisés eux-mêmes en illustration "enfantine".

On peut comprendre que, ces propositions, parce qu'elles étaient bien différentes de celles qu'il avait utilisées pour éditer ses dix premiers livres et opposées à celles qu'il avait en tête lors de nos premières discussions, devaient bouleverser sa manière non pas seulement de concevoir les livres mais aussi de les fabriquer. Ses critères même de sélection de manuscrits et de types ou styles d'illustrations  étaient à remettre en cause…Personnellement, puisque je pensais que toutes les dispositions à prendre devaient s'établir, pour chaque livre, à partir de bases plus conformes à ce que les concepteurs créateurs – dont je faisais partie– étaient intimement et de ce qu'ils pourraient apporter en fonction de leur personnalité, de leur sensibilité et de leur talent, j'étais persuadé qu'elles nous mèneraient à produire des livres de caractère plus défini et plus originalement personnalisés.

Mais, à ce moment-là, usant du fait qu'il avait l'avantage d'avoir déjà publié, qu'il s'était paré du nom flatteur d'éditeur... et malgré ce qu'il avait appris de moi, de mon caractère et de ma volonté déterminée de poursuivre "mon" cheminement, avec ou sans lui, Harlin Quist crut encore qu'il lui serait facile, de m'en imposer. Malgré tous mes efforts pour le persuader qu'il perdait son temps, sa fatuité l'incitait à se comporter vraiment comme un maquignon qui, fraîchement débarqué dans la capitale et la bourse bien garnie, s'était acheté un poulain à la foire…

       Devant ces alternatives qu'il m'offrait, je ne trouvais pour moi que poulain, larbin ou ustensile!

En contradiction de quoi, toutefois, m'envoyant alors un billet d'avion, ouvert à mon gré, Harlin Quist m'enjoignit, me pria presque, de le rejoindre au plus tôt pour que nous commencions à prévoir   "notre" programme de parutions « for the next fall». Ce qui m'amena à penser que nous pouvions alors commencer à envisager de passer à un contrat d'association et à cerner précisément, dans un premier temps, le programme des actions à mener pour obtenir séparément, pour chacun des deux pays, des manuscrits et pour choisir les artistes illustrateurs avec qui nous travaillerions. Rien n'empêchait bien entendu, par ailleurs, que des livres qui auraient été conçus aux États-Unis avec des auteurs et des illustrateurs du cru, ou inversement à partir de France, puissent convenir parfaitement aux trois marchés que Mr Quist avait ciblés : l'américain, l'anglais et le français. Mais il n'était pas question alors que je devienne éditeur et je me mis à m'enquerrir, parmi les éditeurs français, de celui qui pouvait être susceptible de publier ces livres que nous fabriquerions. EN 1966,  menant ma quête, je vis donc, maquettes de quelques projets en main, un responsable adjoint de Maurice Fleurant chez Hachette, un autre chez Gallimard et enfin Georges Léser aux Presses de la Cité. Leur verdict était consternant : «Ces livres étaient trop raffinés pour le marché français! Ils ne pouvaient concerner qu'un petit public restreint d'intellectuels, fils d'artistes ou de médecins...Les Français avaient mauvais goût!...» et autres balivernes du même style.

Ma situation, si je voulais persévérer devait donc prendre une autre tournure. Mais, de toute façon, un contrat me liant à mon associé américain s'imposait.

       N'étant pas expert en matière juridique, ce contrat me prit énormément de temps pour comprendre ce à quoi je devais m'engager et ce que je devais préserver. Je savais seulement qu'il n'était pas question que j'appose ma signature en bas de pages d'une série de clauses décidées par des avocats experts selon les principes et les données plus toujours plus ou moins approximatives qui gèrent habituellement ce genre de Société à responsabilité limitée. Pour ma part, sachant surtout ce que je ne voulais pas accepter, ls statuts de cette Sarl ne furent élaborés par Maître Bardon-Lewy, mon avocate, qu'après qu'Harlin Quist eut accepté mes conditions et mes options éditoriales. Conscient déjà de la différence de nos goûts et ayant quelques notions tout de même de celles qu'impliquaient les publics et les marchés de nos deux pays, il était hors de question que Mr Quist puisse se sentir le droit de m'imposer systématiquement – comme je l'avais subodoré – tous les livres qu'il produirait pour les enfants de son pays.

Mais, en définitive, après conseil pris autour de moi, j'en arrivai à l'idée que la seule manière d'assurer mes initiatives et de garantir mon autonomie et mon indépendance de conception, de création et de publication, consistait simplement à ce que je sois le gérant majoritaire de la Sarl française que nous allions fonder...

Néanmoins, le contrat prenant plus de temps que prévu  pour être établi, Harlin Quist à New York et moi-même à Paris, avancions dans l'établissement de nos projets respectifs et de nos projets communs ainsi que dans la recherche des meilleures conditions de les mener à bien, tandis que se dévoilaient en même temps, par intermitence, de ci de là mais de plus en plus clairement, en sous sol pourrais-je dire, ces dissensions sur nos goûts, nos critères, nos valeurs, nos espérances... et notre manière aussi de considérer ce que nous attendions en retour de tous nos efforts et de ces investissements. Ces dissensions étaient inévitables bien entendu et nous aurions eu tort, je pense, de nous arrêter dans notre élan, en les jugeant insurmontables.

Le bateau était donc lancé et, comme le disait philosophiquement Émile-Auguste Chartier, Alain de son nom de plume, il fallait, s'il voulait pouvoir tourner et éviter les esquifs et ne pas couler, que nous sachions maintenir le vaisseau en état de marche pour qu'il continue à avancer.

        En juillet 65, je me trouvai donc à New York, prêt à fonctionner et préoccupé de savoir comment nous pourrions mener à bien, chacun restant de part et d'autre de l'océan, aussi bien nos projets respectifs que les projets qui pourraient devenir communs aux deux pays et à l'Angleterre. L'heure étant à l'enthousiasme, nous mettions du cœur à l'ouvrage en nous projetant déjà vers les cinq dernières années des sixties à venir et plus particulièrement «for the next fall» les publications de la rentrée 65 et celles de l'année 1966. 

       Harlin Quist ayant accepté mon idée de publier des livres écrits par des auteurs contemporains non spécialisés en littérature pour enfants, il me semblait naturel que je sois concerné par les auteurs qu'il avait l'intention de contacter. J'essayai d'obtenir de lui leurs noms et le talonnais en lui donnant, pour l'encourager à me les dire, les noms des auteurs français que j'avais moi-même envie de solliciter, en plus bien entendu de ceux de théâtre dont je lui avais déjà parlé. Mais rien ne vibra en lui lorsque je citai  Nathalie Sarraute, Jean-Marie le Clézio, Françoise Mallet-Jorris, Alberto Moravia, Anne Philipe, Heinrich Böll, ou même Lawrence Durell et plus particulièrement Julien Cracq…Il était évident que, comme pour Eugène Ionesco et Marguerite Duras, il n'avait rien lu de ces auteurs et n'en avait peut-être même jamais entendu parler…

      Ses réticences, peu claires, non formulées, m'exaspéraient. Harlin Quist était méfiant. Comme il livrait peu de choses spontanément, je déduisis qu'il lui restait de l'enfance et de ses mauvais rapports avec son frère aîné quelques séquelles ineffaçables. Mais, comme j'insistai, il finit par m'avouer néanmoins que généralement, aux États-Unis, ce genre de prérogatives pour solliciter des manuscrits, passaient par le bon vouloir des agents littéraires et que ceux qu'ils connaissaient n'étaient pas favorables à ce genre de tractation directe avec les auteurs qui dépendaient de leur agence. Selon ces agents, un écrivain pour adultes répugnait généralement à condescendre, à s'abaisser, d'écrire pour se mettre à la portée des enfants et, allant dans ce sens, et dans l'intérêt présumé de leurs auteurs, les agents littéraires pensaient qu'il valait mieux ne pas les encourager à emprunter cette filière.

       Ainsi, comme en France où j'avais pu m'en rendre compte au cours de mes premières tentatives, la pensée majoritaire, le préjugé, la coutume... avaient également décrété aux Etats-Unis, qu'il valait mieux ne pas enfreindre, volontairement, ce profond fossé qui séparait les écrivains et la littérature pour adultes des écrivains et de la littérature "enfantine". De ces décrets mal justifiés mais qui ont la vie dure, de leurs aveugles applications par toute une série de corps de métiers affiliés au livre et à l'éducation des enfants, s'expliquait la création de ce petit champ clos, véritable ghetto, de la littérature "enfantine", où il semblait que plus personne ne puisse intervenir jamais pour dégeler une glaciation qui me semblait être préjudiciable autant aux enfants qu'à la littérature elle-même. Comment en effet pouvait-on imaginer que, nourris d'une fausse littérature jusqu'à l'adolescence, ces enfants, en grandissant, puissent subitement un jour en avoir le goût?...

       Mon avis était qu'ils risquaient de ne jamais en avoir notion et en conséquence de ne pas pouvoir y accéder.

       Le fait de citer les cas d'auteurs "exceptionnels", champions qui avaient réussi à s'affranchir de ces consignes ségrégationnistes pour écrire des oeuvres aussi bien considérées dans le petit domaine réservé que dans le grand pour adultes, en opérant une transgression qui n'avait rien à voir cependant avec la forme et la manière : Jack London, Robert L. Stevenson, Jonathan Swift…   confirmait cette règle sclérosée de séparation arbitraire des deux genres. Cette séparation me paraissait absolument indigne et méritait d'être dépassée.

Rêvant tout de même pour lui, je suggérai alors à Harlin Quist, sans me rendre compte de ma prétention, de contacter ces auteurs américains que j'avais lus et que je prisais : J.D. Salinger, John Steinbeck, Tennessee Williams, Truman capote ou encore Thornton Wilder et pourquoi pas William Faulkner ou ses héritiers puisqu'il n'était mort que quelques années à peine avant cela … ou mieux encore ceux dont Harlin Quist lui-même m'avait parlé : Saül Bellow qui était un ami d'Oscar Tarcov, ami lui-même de ses amis les Cavins... Ou bien pourquoi pas les héritiers de ce Nathanael West dont il aimait particulièrement "Miss Lonely Hearts"…Et, plus facilement encore, Arthur Miller, que nous rencontrions quelquefois, au minuscule restaurant asiatique "Le Blue Elephant", lorsqu'il nous arrivait de dîner ensemble, après le bureau, et où Miller lui-même prenait souvent ses repas avec sa femme, Inge Morath, la photographe autrichienne qu'il avait épousé après son divorce d'avec Marilyn Monroe, à une table voisine de la notre,

En toute bonne foi, j'avais cru bon de faire le tour des possibilités française et européennes, puis américaines, puisque je ne pouvais pas supposer qu'un bon livre, qu'il soit conçu à New York ou à Paris, perde, simplement en passant l'Océan, toutes ses qualités. Je terminai en répertoriant les auteurs anglais du théâtre : Christopher Fry, Harold Pinter ou un de ces auteurs qui avaient fait partie du groupe des "angry young men" dont nous avions plusieurs fois parlés : Kenneth Tynan, Doris Lessing ou John Osborne…Mais non, toutes mes suggestions semblaient tomber à l'eau. Monsieur Quist continuait de se montrer distant et inexplicablement sceptique. Me vint à l'esprit alors que, mais je me reprochai aussitôt cette mauvaise pensée, s'il aimait bien connaître et partager les idées des autres, les miennes en l'occurrence, il était plutôt avare des siennes. Sa méfiance naturelle, instinctive, se mettait en alerte dès qu'il s'agissait de parler de ses projets et s'affolait dès qu'il pouvait s'agir de les partager avec quelqu'un d'autre. On avait toujours l'impression de lui voler un peu de son air et de le priver de respiration.

Ne sortait plus de sa bouche, en cette période décisive de consolidation de sa Société, que l'expression économique de " cash flow". Il s'était fourré dans un engrenage qui l'étranglait et n'avait pas d'autre choix que celui de produire pour rembourser. S'endetter auprès des uns tandis qu'il remboursait, comme il pouvait, les autres.

Quoi qu'il en soit, tandis qu'Harlin Quist à New York devait impérativement respecter ses plannings de parutions et fournir des livres à son diffuseur pour escompter, en retour, les gains financiers qui lui permettraient d'honorer les prêts bancaires qu'il avait contractés, une fois revenu en France, je me mis à l'ouvrage, soulagé de n'avoir à penser qu'en français pour m'informer et résoudre des questions et des problèmes qui ne préoccupaient que les Français. Dans peu de temps cependant, je devrais à mon tour,   commencer à jongler avec les factures et les traites et connaître les mêmes affres que mon associé américain...

Retenant néanmoins mes idées, Harlin Quist se mit en quête de trouver, auprès des quelques agents qu'il connaissait, des manuscrits d'auteurs non spécialisés en littérature de jeunesse et il arrêta son choix, mais toujours sans m'en parler au préalable ni me les donner à lire, sur trois textes qu'il décida aussitôt de publier : "Two wise children" de Robert Graves, "Somebody came" de Marc van Doren et "Gertrude's child" de Richard Hughes auxquels viendra s'ajouter quelques temps plus tard, dans le même esprit : "Famous Sally" de Shirley Jackson.


Deux de ces livres étaient illustrés en couleurs : "Somebody came" par Lorraine Fox et "Famous Sally" par Chas B. Stackman tandis que les deux autres, par souci d'économie, étaient illustrés selon la technique du trait, en noir et blanc :"Two wise children" accompagné des illustrations très fines, au trait, de Ralph Pinto et "Gertrude's child" de celles très anglaises, très démonstratives et très efficaces, également au trait, de Rick Schreiter.

Harlin Quist avait de quoi être fier : il avait tenu ses paris vis-à-vis de son distributeur et pouvait donc espérer, dans l'immédiat, rembourser ses prêts. En outre, pour son image de marque, malgré l'utilisation de ce même format scolaire que je désapprouvais, le seul fait de supprimer le principe des cartouches et d'avoir recours à des auteurs célèbres outre atlantique comme Marc Van Doren, Robert Wise et Richard Hughes apportait, sur le plan littéraire, un renouvellement indispensable à sa première collection trop uniforme et trop facilement, assez conventionnellement à mon goût, classique.

Mais quel que soit mon avis et même si je trouvais que certaines illustrations paraissaient avoir été plutôt vite faites – impératif dû au peu de temps accordé probablement aux illustrateurs pour leur exécution – les livres publiés étaient techniquement bien imprimés et bien reliés et leur sortie fut d'ailleurs saluée par d'excellentes critiques.

En restrictions formulées, il ne restait en somme que celles que j'exprimai au nom d'un point de vue personnel partisan, celles que je lui avais d'ailleurs déjà faites plusieurs fois sans témoins. Réserves qui pouvaient n'avoir aucune raison d'être prises en compte aux États-Unis, si on considérait que ces livres étant publiés pour le marché américain, mon avis, en l'occurrence, n'était que formel puisque, plus en charge et plus préoccupé du seul marché français, on pouvait considérer qu'ils ne me concernaient en rien. Encore que, du fait qu'ils soient en quelque sorte le premier résultat issu de mes théories, et du fait qu'ils ne me satisfassent pas, ils me suggéraient et m'encourageaient à ne pas en rester en ce mi-chemin et d'aller plus loin, dans la même direction, que Mr Quist.
       Le drame commença alors à partir de ces quatre livres, un peu comme je l'avais pressenti, puisque pour des raisons pures et simples de rentabilité et d'amortissement des frais engagés pour leur fabrication  et pour une plus large exploitation des films obtenus des illustrations nécessaires à l'impression – Le prix de ces films constituant le plus gros de l'ardoise –, Monsieur Quist, ne pensant qu'à récupérer ses mises et aux intérêts de sa société anglo-américaine, sans tenir compte de mes avis, ne voyait qu'une solution qu'il tenta de m'imposer : écouler ces quatre livres sur le marché français, en les faisant traduire et imprimer en Europe. Ce qui revenait pour moi d'avoir à accepter, contre tout ce que j'avais invoqué préventivement, de publier en France, dans un format qui me déplaisait, avec des illustrations auxquelles je n'avais pas participé et dans une mise en page strictement, identiquement,
formatée pour les quatre ouvrages, des livres qui ne correspondaient en rien à ceux que j'imaginais. 

De la part de Quist, pour ce début de notre collaboration, il y avait dans cette tentative de m'imposer de prendre tels quels, les livres qu'il avait publiés à New York, en me forçant la main, un perfide besoin de me voir céder et, sous l'effet du chantage, de renoncer à ce qui me tenait le plus à cœur. 

Mais considérant que ce premier pas serait décisif pour la suite de nos rapports, je ne cédai pas et Citizen Q. en fut pour ses frais d'intimidation.

Là, fut alors l'amorce de notre premier conflit ouvert. Si Harlin Quist avait bien entendu et enregistré la plus grande partie des propositions que j'avais formulées et que je considérais, en cas de non respect ou de violation, comme des clauses d'annulation de notre contrat tacite, notamment pour ce qui était des formats et de la manière de concevoir et d'obtenir les illustrations, il avait cru bon d'agir comme par le passé, avec son seul directeur artistique pour conseiller, sans daigner me consulter, en me plaçant, une fois les livres publiés, devant le fait accompli et l'obligation de les prendre tels que tous deux les avait préparés et voulus.

Comme, ayant vu venir le coup, j'avais à maintes reprise prévenu Mr Quist, je décidai, au risque de tout faire capoter de prendre l'offensivene et, dans ce but, j'entrepris même d'affronter et de me colleter avec John Bradford en lui expliquant pourquoi j'étais hostile à leur format, à leur mise en boîte, à leur façon de procéder avec les illustrateurs...etc 

On m'accusa d'être entêté et de saper les intérêts de la Société anglo-américaine puisque, de toute évidence, – Harlin Quist en se tapant la tête de son majeur me disait : «Il faut que tu te mettr' bien ça dans ton têt'» – l'entreprise américaine était et devait rester la base et le pivot des trois pays concernés, et pour qu'elle survive et puisse contribuer à la création de la Sarl française, elle devait, impérativement, exporter le plus grand nombre de livres dont elle était propriétaire du copyright et dont elle avait assumé les frais de créations…  

Le chantage était énorme et oppressant, mais je n'y cédai pas. Je rétorquai que je n'avais pas été au préalable consulté sur la fabrication de ces quatre livres et que j'avais en cette matière, pour tout ce qui concernait les achats à faire ou à ne pas faire par la société qui n'était pas encore homologuée mais que je considérais déjà comme française et autonome, mon mot à dire. Tenir compte des goûts du public français et de mes avis me paraissait faire partie de la moindre des considérations. Prenant alors appui sur la liberté que s'était octroyé Harlin Quist en ne me tenant pas au courant de sa sélection et de l'achat des manuscrits, du choix des illustrateurs puis des formats de publication des quatre livres, je revendiquai la même liberté pour la Sarl française – toujours en cours d'enregistrement –, avec le devoir pour moi de contrecarrer et de refuser, si nécessaire, puisque j'en étais responsable, des planifications et des programmes de publication qui me paraissaient peu conformes ou mal adaptés au marché français.

Je ne voyais aucune raison pour que ne soit pas maintenu ce qui avait été précisément prévu dans nos accords verbaux et, entre autres, cette réciprocité entière, pour chacun de nous, de pouvoir choisir, dans nos pays respectifs, les livres que nous concevrions et éditerions ou que nous achèterions tout prêts en vue de les publier. Je rappelai simplement à Harlin Quist ce que je n'avais cessé de lui claironner, j'enfonçai le clou dans «son têt'» en répétant de plusieurs manières que je ne publierais pas les livres qu'ils feraient quand ils ne me plairaient pas, quand ils ne conviendraient pas au marché français ou que je ne les jugerais pas indispensables pour faire partie de la sélection des livres du catalogue de la Sarl française. 

 Et, comme j'estimais devoir le faire, sans volonté de déplaire toutefois, me prêtant à un exercice de critique constructive, j'apportais à mon associé et à John Bradfod, toutes mes remarques et commentaires, en espérant qu'ils seraient cette fois définitifs et qu'ils donneraient à nos rapports de collaboration la connivence qui leur manquait. Reprenant alors, point par point, tout ce que je n'approuvais pas, je fis le tour des détails : ce format scolaire qui accentuait la densité des textes et réduisait en même temps l'expression visuelle des illustrations ; la mise en page trop formelle, manquant d'air et de respiration, trop systématique et sans distinction de la spécificité et des particularismes des textes, même si, de l'extérieur et superficiellement, on pouvait la juger techniquement parfaite ; le peu d'initiative laissé aux illustrateurs…etc

Par bonheur, ces avis étaient aussi ceux d'Étienne Delessert et d'Eleonor Schmidt (son épouse) qui préparaient seuls et selon leurs propres initiatives, sans avoir eu l'agrément d'Harlin Quist et le concours artistique de John Bradford : "Endlesse Party" et "The Tree".  Ils étaient aussi ceux de Rick Schreiter qui rétrospectivement partageait mon point de vue sur ses illustrations de "Gertrude's child"et regrettait d'avoir à s'acquitter, sur le même modèle et format, des illustrations de "Gertrude and the Mermaid" livre du même Richard Hughes qui constituait le deuxième volet de la saga de la petite poupée de bois maltraitée par la petite fille à qui elle appartenait.

                       

Se sentant en confiance, me demandant de ne pas en parler à Harlin Quist, Rick Schreiter me montra alors l'ébauche d'un conte qu'il avait en tête et qu'il entendait bien continuer de réaliser à sa manière et à son goût, dans un format élargi presque carré, au risque de s'exposer à ne pas être publié par Harlin Quist : "The delicious plums of King Oscar the bad"                                   Confirmé par les avis de ces trois personnes avec qui j'avais noué des relations de sympathie, j'avais pris conscience que chaque texte, devait donner lieu à un livre d'un format adéquat et personnalisé, pour ainsi dire exceptionnel, même s'il devait tout de même, par le format ou pour des questions d'esprit ou d'âge des enfants auxquels il allait s'adresser, faire partie d'une collection. Qui d'autre effectivement, pensais-je alors, aurait pu, mieux que l'illustrateur présumé, à la lecture du texte de l'auteur, concevoir, selon son inspiration, sa sensibilité et son ressenti, les illustrations qui lui venaient à l'esprit ?... Qui d'autre que lui aurait pu choisir, dans la limite des coûts de production et des impératifs de vente, le format et la présentation?...

Il ne s'agissait pas, bien entendu, de tout accorder d'avance à l'illustrateur mais, au minimum, on pouvait et on devait au moins tenir compte de ses avis avant de l'obliger à entrer dans un moule qui n'était pas de son initiative ! Surtout si on avait pris le soin, avant de lui confier la tâche, de bien choisir cet illustrateur en fonction de ses affinités, de ses accointances avec l'auteur et des résonances que le texte de cet auteur déclenchaient en lui ?...

Harlin Quist et John Bradford firent alors un effort supplémentaire dans mon sens puisque, à partir de trois des premiers petits livres édités, en agrandissant le format homothétiquement, ils arrivèrent à des livres cartonnés agrandis du double de ce qu'ils étaient dans la première édition de 1963.

           


        Mais pour ce qui était de la conception d'un livre, ma conclusion restait toujours, radicalement et sans équivoque, opposée à celle qu'ils utilisaient. De toute évidence, plutôt que d'obliger l'illustrateur à entrer dans une maquette préconçue par le directeur artistique alors que ce dernier ne pouvait pas prévoir, puisqu'elles n'existaient pas, ce que les illustrations pourraient être – son rôle se bornant simplement à les replacer esthétiquement dans les pages en coordination avec le texte –, il me semblait normal et naturel de laisser cet illustrateur libre d'inventer, libre de trouver lui-même ses sources d'inspiration, et libre surtout de concevoir ses illustrations à partir de ses affects et de ses émotions.

Quitte à trouver ensuite, une fois le processus de création lancé par l'illustrateur, en fonction du rythme d'écriture de l'auteur, la meilleure mise en place et la meilleure structuration de présentation des séquences du texte, mais après qu'elles aient été amplifiées ou contrepointées par les stimulations graphiques que ce texte avait déclenché en lui, page après page, dans la succession des pages.

Je ne voyais pour ma part, pas de meilleure manière pour mieux associer, compléter, souligner, complémenter, contrepointer...les précieuses données littéraires incontournables fournies par l'auteur, que de leur adjoindre, – si besoin était même en faisant appel, mais après coup seulement, aux conseils d'un directeur artistique –, celles, visuelles, colorées, chargées d'affects, passionnalisées, qu'elles avaient inspirées à l'illustrateur.

C'est à ce moment qu'Harlin Quist employa contre moi, pour la première fois, pour marquer ses distances et s'en prévaloir, le mot, qui ressemblait à une sanction et à une insulte, celui de "unprofessionnal". Il le lâcha sur un ton de dédain très méprisant : je n'étais pas, je ne serais jamais, ainsi en avait-il décidé, un professionnel du livre.

                        (A suivre en 54 f)

 

              




05/09/2008
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