54 f. FIN POUR MOI DES ANNÉES QUIST

En plusieurs occasions par la suite, je l'entendrais, parfois même devant d'autres personnes, reprendre le même argument péjoratif pour qualifier mes initiatives. Si bien qu'une fois la colère passée, je me mis alors, pour riposter et détendre l'atmosphère, à lui renvoyer le terme en souriant, lorsque je n'étais pas de son avis. Il faut dire que Monsieur Quist ne jurait à cette époque que par John Bradford, directeur artistique célèbre et prisé, qui avait en charge les budgets publicitaires les plus importants parmi ceux de New York, celui de Cartier entre autres. Et qu'il m'accusa alors de vouloir le priver de celui qui le déchargeait d'une grande partie de ses soucis puisque, au fond, à bien y regarder, c'était le directeur artistique qui, à partir d'un passe-partout général de la collection, n'avait plus qu'à faire une mise en boite très précise de chaque livre programmé, en calibrant et découpant le texte, en le positionnant en fonction du nombre de pages de la maquette, pour enfin, en commandant, selon cette maquette forcément très limitative, les illustrations aux illustrateurs, il ne s'agissait plus, pour ces derniers arrivants, que de boucher les vides ménagés de place en place.

Or, pour moi, toutes embrumées qu'étaient encore mes modestes idées sur l'illustration en général,(particulièrement celles concernant ses différents types et styles), elles cheminaient dans mon esprit et ne cesseraient de s'affiner et de se préciser au fur et à mesure des contacts que j'aurais avec des gens qui partageaient mes préoccupations ou mieux encore chaque fois que je les verrais, à l'occasion d'un nouveau livre, prendre forme  sous la main des illustrateurs collaborateurs qui acceptaient d'écouter et de tenir compte de mes suggestions. Ce qui n'était pas toujours le cas puisque la plupart des illustrateurs résistaient souvent, réflexe d'autodéfense, à entrer dans les vues du concepteur initiateur du livre, moi en l'occurrence, pour rester, face au texte de l'auteur, seuls maîtres de leurs inspirations. L'orgueil ou l'amour propre, la vanité aussi, étaient souvent à l'origine de ce genre de résistance. J'en pris l'habitude et fus assez intraitable avec certains d'entre ces illustrateurs qui tentaient de me regarder de haut ou de mettre en doute mes directives pédagogiques lorsque, au titre de concepteur, détenant sur tel et tel projet une certaine idée des orientations à ne pas prendre, ils avançaient des propositions qui allaient à l'inverse de ce que je préconisais.

De leur part, ne pas entendre le point de vue de l'autre pour mieux imposer le leur fut bien souvent mon lot. Mais pour ce qui en était des illustrations en général, je sus très vite que celles que j'entendais  défendre et promouvoir ne pouvaient pas et ne devaient pas être limitées à ce seul rôle utilitaire de bouche-trous ou même à de simples accompagnements visuels de valorisation du texte. Sans vouloir les flatter, tous les illustrateurs se sentaient valorisés et se rangeaient à mon avis lorsque je leur disais que leurs illustrations, même si elles étaient réalisées en marge du support qui les avait inspirées : le texte, la personnalité de son auteur et son oeuvre, devaient être considérées au final comme une création autonome.

De toutes façons, j'étais convaincu qu'elles devaient pouvoir rester intelligibles et intéressantes indépendamment du texte qui les avait inspirées et qu'elles devaient constituer une œuvre à part entière.

Et comme Harlin Quist feignait de ne pas comprendre ce que je suggérais, pour le convaincre, sans l'en avertir, je me mis à réaliser, en amateur, sans aucune préoccupation d'ordre "professionnel", à partir des "feuilles pliées et assemblées" de son édition de "Gertrude's child", que j'avais découpées à ma convenance puis recollées et repositionnées selon une nouvelle présentation, agrandie, élargie surtout, dans les proportions d'un format dit "à l'italienne", une maquette qui me semblait assez conforme au livre que je souhaitais publier pour la France. D'ailleurs, pour corser le projet, j'avais même commencé la traduction du texte de Richard Hughes et mis en place cette traduction de premier jet, selon une mise en page qui, pour tenir compte des happenings et des rebondissements, jalonnant les multiples petites séquences de l'histoire de "l'enfant de Gertrude", s'était imposée à moi.

Cette maquette, totalement différente de celle qu'avait réalisée John Bradford, donnait au lecteur plus de champ et de temps de latence, de silence et de profondeur, plus d'espace de réflexion entre les différents volets, souvent très denses puisque passionnels, que nous donnaient à vivre Gertrude, la petite poupée de bois, indocile et entêtée, qui ne voulait plus appartenir à Annie, la petite fille de qui elle dépendait puisque celle-ci la négligeait et, même sans aucune raison, la maltraitait. Replacés et présentés de cette manière dans ce format plus aéré, j'eus l'impression que ces volets qui reliaient l'histoire mouvementée, minée de drames nés de la jalousie, de la rancœur et du désir de vengeance dont souffraient les deux petites protagonistes, tout en s'interpénétrant, comme l'avait souhaité Richard Hughes pour composer la trajectoire romanesque du conte, ménageraient, à un jeune lecteur, plus de temps de respiration et d'assimilation pour mieux supporter   les séquences dramatiques pénibles dans lesquelles il s'investirait en suivant le processus machinal de la lecture.


 

Ainsi, à partir des illustrations en noir et blanc de Rick Schreiter et du texte de Richard Hughes, publiés dans l'édition originale, maladroitement, je dois le dire,  puisque je n'avais aucune compétence particulière pour cela, je confectionnai "ma" version idéale du livre. A quelque chose près, tel que je souhaitais en somme qu'il soit lorsque je le publierais en édition française. Puis, une fois ce travail d'amateur fini, – un peu naïvement je l'avoue mais déterminé tout de même à m'exposer à lui déplaire – pour tester le résultat et pour avoir l'avis de mon associé, je lui montrai le résultat de mes contre propositions.

Le moins que je puisse dire est que ce jour-là, gravé depuis dans mon esprit, Citizen Q. prit bien mal cette initiative. Sans aucune retenue, il me montra de quelle envergure pouvait être sa mauvaise foi et sa violence. Cette modeste ébauche de livre qui, en somme, aurait pu être considérée comme une autre manière de concevoir, à partir des mêmes matériaux, une des variantes possibles du livre de Richard Hughes, le plongea dans un excès de colère tel que je quittai le bureau où nous nous trouvions aussitôt et regagnai ma chambre pour m'apprêter à quitter New York dans la soirée…Mais, comme cela lui arrivait souvent, Harlin Quist regrettait souvent ses accès paroxystiques et, prétextant alors être en proie à des tensions trop fortes, il ira jusqu'à même me demander des excuses. Après coup j'appris que Penny Cline, la secrétaire, était intervenue pour plaider ma cause et s'étonner de la gravité qu'avait pris cette affaire de si peu d'importance ...Mais le mal était fait et l'incident pour moi restait inoubliable.

 Pour mon plus grand regret et pour des raisons que j'invoquerai plus loin, ce projet d'édition en français de "Gertrude's child" n'aura finalement pour moi jamais de suite. Je suppose cependant, qu'en son for intérieur tout de même, mais toujours sans jamais l'admettre ouvertement, cette maquette rapidement bricolée, permit à Citizen Q. de prendre conscience que d'autres livres que ceux qu'il avait publiés auraient pu être fabriqués à partir des mêmes textes et des mêmes illustrations.

Ce qui adviendra ensuite me donnera d'ailleurs raison puisque, finalement, Harlin Quist, se rangeant à mes idées d'enlargissement des formats, finira par accepter de changer son fusil d'épaule et consentira de publier les livres qu'Eleonor Schmidt, Étienne Delessert, et Rick Schreiter avaient préparés sans attendre son avis :   "The Tree","Endlesse Party", et "The delicious plums of King Oscar the bad".



 


  Et pour moi alors, que l'on me considère comme un professionnel ou pas n'avait plus d'importance puisque j'avais le sentiment que la bataille était gagnée !

 Mais je dois avouer que je n'étais pas heureux d'avoir à accepter, en cette étape de nos relations, la triste confirmation que cet associé, retors, introverti, timoré, ce "Wasp", comme il se flattait lui-même d'avoir toujours été, pouvait cacher autant de hargne et d'amertume, de mal être, sous son rire tonitruant et son apparence trompeuse d'homme ouvert. En effet, quoi que j'aie pu présumer avant cela, en aucune manière, j'aurais su prévoir que cette maquette déclencherait par la suite autant de déflagrations de rage, de véhémence, d'indignation, de méchanceté et surtout de rancune distillée qui jaillirait encore longtemps après, à la moindre remarque ou peccadille. Les torts que je me fis, simplement en suggérant une autre manière de concevoir un livre, et ceux qu'en conséquence je fis à l'édition française du  livre en question,"Gertrude's child", furent irréparables.

C 'est en tout cas, à partir de cette maquette, considérée, certainement par moi et probablement par lui, comme la preuve évidente qu'on pouvait faire sinon mieux, du moins autrement, en diminuant le rôle du directeur artistique et en établissant d'autres rapports, plus respectueux de leur sensibilité et de leur invention créatrice, avec les illustrateurs, que la dissension s'installa entre nous, puis enfla et dégénéra pour devenir en quelque sorte chronique puis finalement exploser littéralement en décembre 72, au moment de la parution de l'anathème contre moi de Françoise Dolto.

Cette dissension sournoise, bête tapie à l'affût, obsédante parfois, ne cessa d'être présente à chacun de nos échanges d'avis sur tel ou tel livre à faire ou pas, ou en cours et à chacune des étapes de sa fabrication, quel que puisse d'ailleurs en être le géniteur. Elle était là, lors de nos moindres confrontations, toujours prête à bondir à la moindre occasion dès que je me permettais de proposer spontanément, en quelque domaine que ce soit, sans que mon associé en ait été au préalable averti, une quelconque initiative. Ma spontanéité le désarçonnait chaque fois. Préoccupé de passer pour le chef, obnubilé par son orgueil, Harlin Quist était obsédé par l'idée que j'allais le trahir, particulièrement lorsque mes avis ne correspondaient pas aux siens et, surtout, lorsque, me laissant aller à mon naturel, je les exprimais devant nos collaborateurs alors qu'il était présent. Il recevait cela comme un crime de lèse majesté et, sans que je comprenne pourquoi puisque    mon intention n'était pas de le vexer, il se sentait toujours diminué, remis en question et déstabilisé. 

Pour ce qui fut de l'avenir de "Gertrude's child" en France, la suite de nos rapports étant plutôt chaotique, le livre ne fut jamais édité comme je l'aurais souhaité et comme Rick Schreiter avait accepté au besoin d'en assumer les quelques modifications de raccord puisque la Société anglo-américaine en détenant les droits, je ne pouvais prendre aucune initiative personnelle sur ce titre pour la France. Chaque fois qu'il m'arrivait de relancer la possibilité d'éditer ce texte de Richard Hughes que j'appréciais particulièrement, Harlin Quist, m'opposait une fin de non recevoir. Il s'arrangera toujours, sous des prétextes multiples, alors qu'il savait pertinemment que j'avais terminé la traduction du texte de Richard Hughes, pour m'en refuser les droits français. Et lorsque le livre paraîtra en France, illustré comme "Gertrude et la sirène" (dont j'étais le traducteur) par Nicole Claveloux, il sera signé par quelqu'un d'autre.


                                       

Quoi que dramatique et décourageant, rien pourtant encore, à ce moment-là, ne me semblait irrémédiable puisque Nicole Claveloux avait terminé les illustrations du "Voyage extravagant" et celles de "La Forêt des lilas" et que ces deux livres représentaient pour moi, sur le plan de l'imagination et du graphisme, de l'émotion et de l'intelligence, une réalité qui dépassait largement, quoi qu'en puisse penser mon associé, toutes mes attentes.


                             

Ils constituaient pour moi une approche concrète, presque idéale, de ces livres que j'avais cherchés et souhaité acheter en librairie mais que je n'avais que très rarement trouvés sur le marché ("L'Opéra de la Lune" de Jacques Prévert illustré par Jacqueline Duhème et le livre de Marcel Aimé : ""Oscar et Éric" illustré de collages de Jacques Carelman).

Mes livres à faire étaient utopiques. Véritables "chiens bleus" dont je n'avais que de vagues et fumeux concepts, sortes d'images sans visages et en quête d'une forme, qui ne pouvaient prendre corps que si des artistes leur prêtaient leur langage, leur sensibilité et leurs affects. De là ma définition du concept : "une image sans visage".

J'ai souvent regretté pour Harlin Quist que cette haine tenace, ce refus de se remettre en question, l'obligation maladive de paraître toujours intègre et irréprochable, alors qu'il n'était ni intègre ni irréprochable... et tant d'autres contradictions de sa personnalité, indéchiffrables pour moi, aient tenu tant de place en lui tout au long de sa vie. J'avais souvent l'impression qu'il commettait un crime contre lui-même en se privant de bien des joies, de tous ces bonheurs simples et parmi ceux-là celui du simple bonheur d'exister.

Monsieur Quist ne pardonnait rien et certainement pas les offenses qu'on lui faisait ou qu'il croyait qu'on lui faisait lorsqu'on avait l'honnêteté de ne pas être de son avis. Très particulières, égocentriques mêmes, il avait son sens et sa conception bien à lui de l'intégrité! Il ne pardonnera donc pas non plus à Rick Schreiter, ni à Étienne Delessert. Et le récit épique de leurs querelles et de leurs reproches réciproques fit souvent le tour et la risée de tous les "professionnels" de New York.

En tout cas, c'est à partir de cette maquette, d'une petite maquette mal aboutie, que nos voies ont divergé et que nous avons pu ensuite produire, avec les auteurs et les illustrateurs qui nous faisaient confiance, les livres qui correspondaient, un tant soit peu, à ce que, séparément, nous souhaitions. 

Cependant, malgré cet épisode et espérant encore qu'il n'aurait pas de suite grave irrémédiable, je poursuivais à Paris la constitution de la Sarl française. Le Crédit Lyonnais m'avait avancé 13 mille francs en prenant une hypothèque sur mon petit appartement du 54 rue de Montreuil et   chargée de procéder, avec l'avocat américain conseiller de Harlin Quist, à l'enregistrement de cette société, pourrait témoigner, si elle vit encore, des nombreux pièges que me tendit, par le biais de son avocat, Harlin Quist et, bien entendu, des solutions qu'elle imagina pour assurer préventivement mon autonomie au sein de cette future Sarl.

        Ainsi, progressivement, déjouant les ornières et chausse-trappes, la patience étant sa règle d'or, Maître Bardon-Levy, me répétera souvent, alors que j'avais le sentiment de perdre mon temps : « Dans ces sortes de choses, il faut savoir éviter l'empressement ! Surtout lorsqu'on a décidé comme vous de donner à la société le nom de son associé.» Ces atermoiements qu'elle m'imposait mais dont je la remercierais ensuite retardaient d'autant l'enregistrement de la Sarl et la publication des livres en cours. Ils m'immobilisèrent jusqu'à la fin de l'année 66 et ce n'est qu'en 1967, une fois la Sarl homologuée au Tribunal du commerce, que je pus enfin fonctionner officiellement alors que, depuis septembre 65, les projets de livres que j'avais en tête avaient été mis en chantier avec des auteurs et des illustrateurs français : "La baleine de Nantucket" de Nicolas Genka illustrée par Rolland Moreu, Les "Six contes" (qui ne seraient finalement que quatre) que préparait Eugène Ionesco et surtout, pour les plus avancés, les deux livres qu'était en train d'illustrer à ma demande Nicole Claveloux : "Le voyage extravagant" et "La forêt des lilas".

Mais les trois premiers livres français de la Sarl seraient tout de même des livres made in U.S.A. puisque j'avais accepté de prendre en compte "Le géant égoîste" dans ce double format que j'avais obtenu de John Bradford et de Citizen Q. dont les illustrations d'Herbert Danska me convenaient puisqu'elles étaient sans concession avec le style faux dessin d'enfants ou avec celui des mièvreries habituelles de la tradition "enfantine" et les deux livres que j'avais en quelque sorte patronnés : "Sans fin la Fête" et "Les délicieuses prunes du méchant roi Oscar".

                         

Viendrait ensuite   encore un livre, mais pour la dernière fois, de ce même format que "Le géant égoïste" : écrit par Edward Lear et illustré par Stanley Mack le talentueux illustrateur du New York Times, "L'histoire des quatre petits enfants qui firent le tour du monde".


                    

    Je n'essaierai pas de transcrire ici ce que furent les années fastes des éditions françaises des "Livres d'Harlin Quist" mais les résumerai en les qualifiant d'années de rage et de hargne contenues pendant lesquelles, tout de même, tant bien que mal, – sans soutien bancaire à Paris – et en surmontant de graves dissensions qui minaient nos rapports, propulsés par la charge d'énergie que nous devions certainement à nos âges (trente cinq ans) et à nos convictions respectives, solidement encouragés aussi  et soutenus toutefois, il faut le préciser, par la confiance et la reconnaissance des éditeurs(trices)européens (italiens, allemands, danois, suédois, hollandais…)qui prenaient quelques risques en achetant nos livres, nous pûmes mettre au point et publier dans nos pays et dans les leurs, en 6 langues différentes, une trentaine de livres. Des livres qui, même s'ils passèrent pour assez insignifiants aux États-Unis où la production était en général plus abondante et plus dynamique qu'en Europe, firent date sur les marchés du livre européen.

Pour ce qui est de la France, le succès fut mitigé et je peux dire en tout cas qu'il ne fut jamais, excepté pour "Le galion" et pour "Crazy Cow-boy", vraiment


               

unanime et vraiment populaire (au sens de reconnu et accepté par la majorité) pour l'ensemble des livres parus.

       Ces livres surprirent, séduisirent, déplurent ou agacèrent, horripilèrent même, surtout les confrères et consoeurs du métier, les éditeurs et éditrices, les parents et les prescripeurs privés et surtout, parce que plus concernées, les prescriptrices, privées, les fonctionnaires institutionnels du livre, les quelques critiques patentés en littérature de jeunesse, les diverses catégories de psychologues, dont les pédopsychiatres et les pédopsychanalystes, ainsi qu'occasionnellement et, au hasard des rencontres en librairie, le public français en général.

      On adhérait, on "était pour" le parti-pris évident de ces livres ou bien on "était contre", mais souvent, au fond, sans jamais éprouver le besoin de donner et de se donner des explications bien logiques. Sinon, probablement, que ces livres, du seul fait de leur existence, contestaient et forçaient à remettre en cause l'existence en librairie de toute une série de productions plutôt traditionnellement infantilisantes.

Avec le temps, je pris l'habitude de recevoir, venant de toutes parts, horions et coups bas et fus souvent décontenancé par la méchanceté dont on se servait, pour m'agresser, sans argumentation, ou au contraire déverser sur ma personne des reproches critiques qu'on aurait pu verser, en les argumentant, sur le compte des livres eux-mêmes, de leurs auteurs et de leurs illustrateurs. Alors qu'ils ne portaient pas mon nom, l'éditeur que j'étais devenu avait bon dos pour recevoir tous les reproches que l'on faisait aux livres publiés. Je compris qu'on demandait surtout à ce responsable d'édition, plutôt que d'être le sourcier précurseur qui permet de découvrir et de faire découvrir aux enfants les nouveaux horizons susceptibles d'être offerts par des créateurs, d'être au contraire, selon sa stricte idéologie personnelle, un décideur, un censeur et un juge rigoriste, un "canalisateur" du "bien penser"ou du "bien voir" selon la pensée majoritaire mais de toute manière comme un "limitateur"et un frein plutôt que comme un "ouvreur" de propositions d'épanouissement.

Un exemple grotesque illustrant ce genre de répulsion que certains livres pouvaient provoquer dans l'esprit d'un adulte prescripteur, ou en voie de le devenir, reste gravé dans ma mémoire puisque je n'ai jamais pu, pour ma part, alors que cet exemple est significativement révélateur, en trouver une bonne et entière explication. Il s'agit en l'occurrence de la réaction de rejet catégorique que Catherine David, romancière et essayiste connue, exerçant encore actuellement au "Nouvel Observateur" mais qui était à l'époque dont je parle (vers le début des années 70), nouvelle venue dans l'équipe de fond du Journal, me témoigna.

Comme c'était la première fois que j'entendais parler d'elle, je pus supposer qu'elle avait été recrutée depuis peu, en remplacement d'Anne-marie de Vilaine probablement, pour rendre compte des livres nouvellement parus et, une fois par an, en période de fin d'année et de cadeaux, éventuellement, aussi, des livres pour enfants. Ce à quoi la plupart des journalistes jeunes à qui on attribue d'office cette rubrique répugnent puisque, tout le monde le sait dans le métier, la critique des livres pour enfants a toujours été considérée comme équivalente et aussi valorisante que celle des chiens écrasés.

Notre rencontre, extrêmement brève puisqu'elle ne dura que cinq secondes, se situe à l'occasion d'un cocktail mondain organisé par le Nouvel Observateur. où j'avais été invité chaleureusement par les quelques amis que je comptais dans l'équipe du journal. Nous étions en plein milieu du festival de Nice, en fin d'après-midi, et l'heure était aux réjouissances. En signe d'hospitalité, les journalistes rattachés au journal avaient organisé, pour l'occasion, un service d'accueil pour recevoir à leur arrivée les invités. Cela pour favoriser les contacts, créer de la bonne humeur, faciliter les présentations, rapprocher les gens de milieux différents, ceux du livre avec ceux de la politique et de la presse, les mettre à l'aise, les inciter à se connaître et à se parler. L'ambiance de ces cocktails du Nouvel Obs. était toujours chaleureuse et je ne manquais jamais de m'y rendre avec plaisir lorsque l'on m'y invitait.

C'est Hector Bianchotti, aujourd'hui académicien, que je considérais à cette époque, probablement parce qu'il était argentin et qu'on me prêtait toujours des ascendances portugaises, comme un ami qui, à mon arrivée, vint vers moi tandis que j'apercevais  derrière lui parmi des gens que je connaissais et avec qui j'avais été en rapport : le beau-frère de Lorraine de Moutiers : Claude Perdriel , François Caviglioli, Jean-François Josselin, Gilles Perrault, Ruth Valentini...

Réciproquement, Hector Bianchotti, qui connaissait bien les livres que j'avais publiés, avait toujours été d'une extrême affabilité envers moi et j'attendais alors, avec beaucoup d'impatience, le texte que je lui avais demandé et qu'il avait promis de me donner.

A n'en pas douter, croyant bien faire ce soir-là, et  pensant réellement que nous avions intérêt à nous rencontrer, mais sans préméditation aucune, Hector Bianchotti me mena donc vers Catherine David pour nous présenter l'un à l'autre.  Hélas, pour lui et pour moi, il avait à peine commencé   d'amorcer les présentations et pas encore terminé de dire mon nom que, l'interrompant brutalement, Catherine David, lui coupant la parole, me crachait littéralement au visage sur un ton tranchant fort désagréable : « Oh! Je déteste vos livres!» et d'un mouvement d'indignation, presque de répulsion, me tournant le dos et se dégageant, elle me fit comprendre qu'elle ne voulait absolument rien savoir de moi ni surtout rien entendre. En somme, sa hargne lancée, elle me signifiait qu'elle ne m'accordait pas de droit de réponse.

 Prenant sur moi, ne voulant rien laisser paraître de mon émotion, pressant la main d'Hector Bianchotti, pour l'assurer de ma compréhension et l'excuser, je prétextai l'insignifiance de l'insulte…

L'incident, je le répète, n'avait duré que cinq secondes. Hector Bianchotti, le souffle coupé, ému et mal à l'aise, se reprochant son initiative, regrettant sa bourde, était aussi médusé que moi par la rudesse de l'attaque. J'étais quant à moi bouleversé, et restai figé sur place, incapable de réagir, préoccupé surtout de reprendre une contenance et mon souffle. Après coup, je pus penser que j'aurais dû tenter de rattraper la journaliste, pour lui demander des explications, lui reprocher son manque de savoir vivre, pour l'insulter au besoin et ne pas bêtement en rester là mais, en vérité, je avais pas la force de trouver mes mots. J'avais le sentiment d'avoir été outragé gratuitement mais par une personne profondément résolue, braquée même, qui ayant été blessée et offensée par je ne sais quel livre ou quelle partie de livre que j'avais publié, avait soigneusement préparé et prémédité ses effets.

Ma soirée était gâchée. Le buffet, le champagne, le sourire de ceux dont j'avais la sympathie... ne m'incitaient même pas à commencer d'espérer me détendre pour partager le bonheur d'être ensemble et le moment de convivialité offert. Que me restait-il à faire sinon, m'efforcer de paraître aussi décontracté que possible, à faire l'homme du monde, à me forcer à sourire à ceux qui venaient vers moi alors que je venais d'être insulté par une petite suffragette échauffée qui ne pensait qu'à se faire remarquer…  

En vérité j'étais profondément atteint puisque je peux encore aujourd'hui retrouver la cicatrice mal fermée de cette insulte et me souvenir du choc que je reçus, ce soir-là, par une belle fin d'après midi de mai, tandis qu'autour de nous, pour quelques heures prises sur les déboires et la fatigue du festival, les yeux des convives brillaient tandis qu'ils buvaient et papotaient joyeusement sur une terrasse à ciel ouvert d'un des plus beaux hôtels de la Côte d'azur.

Je quittai les lieux presque aussitôt et tentai, dans la solitude et le retranchement, d'expliquer et de comprendre les raisons de cette "détestation". Je ressassais l'incident, je m'interrogeais. Pourquoi?...Oui, pourquoi ?... Mais je ne trouvais pas de réponse pour conclure mes investigations. Je ne connaissais pas Catherine David. Nous ne nous étions jamais rencontrés auparavant. De qui aurait-elle pu être la fille, la parente?...Quels rêves, de la petite fille qu'elle avait été, avais-je pu briser par inadvertance en publiant ces livres qu'elle détestait?...

Depuis ma rencontre avec Anne-Marie de Vilaine, et l'article qu'elle avait fait paraître dans le Nouvel Observateur pour saluer les premiers livres que j'avais publiés, j'avais toujours entretenu de bonnes relations avec l'équipe de ce journal…J'avais beau m'interroger, je ne comprenais pas. Cette attaque de Catherine David était si sommaire, si exceptionnellement préméditée, si méprisante, et à la fois si directe, si avouée et si exagérée que ce : « Je déteste vos livres» me laissait et me laisse encore, lorsque j'y repense, absolument désemparé. Marqué à vie je resterai, par ces cinq secondes imprévisibles et par la bêtise et l'extrémisme d'une personne intolérante!

L'incident fut si profondément destructeur que je n'eus plus jamais, à compter de ce jour, de mouvement spontané vers le Nouvel Observateur, – et encore moins vers un quelconque autre journal d'ailleurs. De cet instant m'est venu la résolution de ne plus vouloir jamais avoir aucun contact avec qui que ce soit qui pouvait s'apparenter, de près ou de loin, à sa rédaction. Mais plus grave encore, même la déontologie des journalistes en général me parut alors susceptible d'être soumise à caution. A jamais, une porte m'avait été fermée au nez, sans argumentation, par une idiote inconsciente certainement du mal qu'elle faisait, mais une porte que je ne tenterai plus jamais de franchir et encore moins de forcer, ou de réclamer pour qu'elle me soit rouverte.

Cet épisode, tout symboliquement négatif qu'il soit, ne faisait pourtant que témoigner cependant, positivement, de l'existence bien réelle des livres publiés et du rôle que j'avais joué. Encore qu'il fallait bien distinguer de ce rôle effectif celui, ouvert à toutes les interprétations, qu'on pouvait imaginer que j'avais joué. Ce qui finit par l'emporter fut le sentiment que j'eus au final, à savoir que, toute réflexion faite, qu'on aime ou pas ces livres, on les connaissait ou on voulait les connaître et on en parlait. S'ils ne laissaient pas indifférents c'est qu'ils avaient du caractère, qu'ils suscitaient de la réflexion, qu'ils donnaient à penser... Et quoi qu'on puisse en dire, alors que ces livres ne se vendaient pas à des dizaines de milliers d'exemplaires et que les chiffres de vente suffisaient à peine à amortir les coûts de fabrication, que nous ne nous étions pas enrichis en les publiant, que nous avions toujours autant de mal à les produire, un témoin objectif était tout de même forcé de constater qu'ils remportaient par contre, de la part des "professionnels" du livre, un succès d'estime dont les prix, récompenses et médailles qui leur étaient accordés étaient les preuves et les garants. Ce n'était pas un hasard si Monsieur Dupouey, Eudes de la Poterie, François Clément, Dominique Parent, tous membres influents du syndicat du livre et de "Arts et métiers du livre", et Jean-Marie et Janine Despinette fondateurs du journal "Loisirs Jeunes", conscients de ce qu'ils représentaient en qualité de fabrication et en avancée esthétique sur le reste de la production française en avaient été les parrains et les principaux défenseurs.

Cependant, alors qu'en France, dès la fin de l'année 1968, la Sarl française "Les livres d'Harlin Quist" commençait d'espérer entr'apercevoir une embellie, qu'elle coulait des jours plutôt rassurants puisqu'il semblait que, malgré quelques résistances, mon option d'édition de livres de littérature illustrée, écrits et dessinés par des artistes non spécialisés en livre pour enfants, était entrée dans les mœurs... il n'en allait pas de même pour Harlin Quist à New York et pour sa peu florissante société anglo-américaine. Persuadé qu'il suffisait d'une bonne idée et d'un bon directeur artistique pour faire un livre intéressant, Citizen Quist avait produit, en plus des livres français que sa société bicéphale avait retenus et publiés – sans les payer jamais à la Sarl française –, quelques albums typiquement américains illustrés par des illustrateurs de son pays. De vrais albums cette fois, faits d'images simplement légendées, qui n'avaient plus rien à voir avec ceux plus étoffés, basés sur des textes littéraires, que je l'avais encouragé à publier mais qui ne remportèrent pas de succès d'estime et ne rapportèrent pas les rentrées financières escomptées. Pire encore, ils ne firent que rendre encore plus vindicatif qu'il n'avait jamais été le bouillant Citizen Q et qu'augmenter les dettes et les ennuis de sa société bicéphale alors qu'elle avait pourtant pignon sur rue, un peu pompeusement à mon goût, aussi bien à Londres qu'à New York.

Au début de l'année 1972, pour la deuxième fois, cette société anglo-américaine où je n'avais jamais voulu avoir de parts, était poursuivie et menacée de faillite et Mr Quist n'eut pas d'autres choix cette fois, pour échapper aux huissiers et pour continuer à produire, de se rabattre et de se réfugier à Paris où la situation comptable de la Sarl française, –juridiquement elle l'était – mais franco-américaine de fait, avait toujours été et était restée saine financièrement et donc en capacité et en état d'exploitation.

A contrario de ce qu'on pouvait penser, le fait que cette Sarl soit en bonne santé et qu'elle soit pour lui une troisième ou quatrième chance de se refaire, mettait justement Harlin Quist mal à l'aise et dans un état de contrariété proche de la rancoeur. Son ego en souffrait. Il avait tant d'orgueil et tant d'estime de lui-même et tant de fierté pour tout ce qu'il entreprenait, qu'il avait du mal à accepter que ce "non-professionnel"que j'étais resté pour lui, celui que j'avais toujours été dans son esprit, puisse avoir réussi à obtenir des manuscrits intéressants, illustrés par des illustrateurs de talents et, comble de tout, à équilibrer ses budgets au point d'être en mesure de pouvoir l'héberger, de lui offrir la possibilité de continuer à exister socialement et même de recommencer à publier. Alors, la hargne s'en mêlant, le désir profond d'être seul maître à bord l'emportant sur le reste, pour corroborer et affirmer ses désirs de s'approprier la Sarl française puisque c'était sa seule planche de salut, il ne vit pas d'autre solution que de cesser d'abord de me considérer comme son associé avant de commencer, pour que ses désirs se réalisent, à me traiter sans ménagements, particulièrement devant tous nos collaborateurs, ceux que je lui avais présentés à Paris. A ses yeux, je n'étais plus qu'un concurrent ambitieux, un usurpateur, voir quelqu'un qu'il aurait tirer de la souille ou du trottoir, un falsificateur qui utilisait son nom pour pouvoir s'en faire un.Voir en 54 f



18/09/2008
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