54 g. LA FIN DES FINS, POUR MOI, DES ANNÉES QUIST

        C'est avec lâcheté qu'il invoquait cet argument car là était mon bât et il le savait puisqu'il était un des rares parmi ceux que je connaissais à avoir été mis dans la confidence. Mon double nom ne représentait pour moi, à ce moment-là que vengeance et  honte. D'où mes réticences à m'en servir. Il ne m'avait jamais rapporté dans le passé qu'humiliations, découragements, désespérances. Nom pourtant dont je ne pouvais me défaire, que j'avais supporté et gardé parce que le premier était tout même celui sous lequel mon père m'avait reconnu, associé à celui, usurpé par la force des choses, de ma mère.

       Mon roman familial était tellement rocambolesque que chaque fois qu'on m'interrogeait sur mes antécédents, ma famille, mes racines familiales, je prenais mes jambes à mon cou pour ne pas avoir à mentir ou, dans les meilleurs cas, en feignant la désinvolture, à tenter de le simplifier pour le banaliser. Si bien que la plupart de ceux qui me connurent avant 1972, même s'il leur arrivait d'insister, ne comprirent jamais et ne connurent jamais les raisons de mes réticences à valoriser mon nom. En 1966, au moment de l'enregistrement de la Sarl, Maître Bardon-Lewy, après m’avoir mis en garde, s’était exclamé presque avec colère devant mon refus d’utiliser mes deux patronymes et s’était même vexée du silence inexplicable que j’opposais à ses interrogations…Et six ans après, lorsque la Sarl fut menacée de faillite et qu’il s’est agi de défendre mon honorabilité, Jules-Marc Baudel aura la même réaction, jurant même qu’il cesserait d’être mon conseil si je ne lui expliquais pas pourquoi je n’avais pas, et pourquoi je continuais à ne pas vouloir, comme il est d’usage en matière d’édition, me servir de mon nom

      Je lui fis remarquer alors que je m’en étais servi, mais à contre cœur, pour la première fois en première de couverture, pour les “Quatre manipules”et dans le seul but d’éviter que mon associé ne revende à l’étranger ces livres que j’avais conçus et menés à bien de bout en bout, en prétendant, comme il le faisait habituellement, qu’il en était propriétaire. C’est à Jean Claverie que j’avais demandé de réaliser, à partir d’un graphisme utilisant l’anglaise de “Un livre d’Harlin Quist” un logo associant nous deux patronymes : “Quist/Ruy-Vidal”.

Quoi qu'il en soit, cet article-ci ne suivant pas exactement la chronologie des faits, c'est en fin du premier trimestre 72, que j'eus, pour la première fois depuis que notre entreprise franco-américaine existait, en fonction du travail accompli :   un catalogue de plus de vingt cinq livres mis sur le marché français et en fonction des résultats d'estime et de ventes obtenus par la Sarl, le sentiment que nous devions, que nous pouvions, faire une pause pour faire le point. J’étais persuadé que cette pause n’entamerait pas le crédit et le potentiel de notre affaire mais au contraire qu’elle serait cette halte qui nous permettrait de reprendre des forces. Qu’elle serait salutaire pour chacun de nous après toutes ces courses incessantes et épuisantes que nous menions : d'un continent à l'autre de l'Atlantique ; de Bruges à Milan ou à Lausanne pour imprimer ; de festivals en foires, de colloques en débats pour présenter et défendre nos livres… Je pensais que ce temps mort dans nos deux vies pourrait nous permettre, après toutes ces années de vaches maigres et d'efforts fournis, de souffler un peu, de prendre du recul afin de mieux asseoir les positions acquises et d'être en mesure de mieux exploiter ensuite, particulièrement sur le plan européen puisque nous en avions l’opportunité, ce succès d'estime que nous avions obtenu.

En appui de cela, le projet que nous avions en cours, auquel Harlin Quist s’intéressait peu par orgueil blessé et en raison des soucis qui l’accablaient, nous permettait de penser, si nous le menions à bien, que nous n'avions pas perdu notre temps. Il s'agissait d'une série de quatre livres de jeux et d'activités intitulés "les Manipules", que j'avais conçus respectivement avec Bernard Bonhomme pour le numéro 1, Yvette Pitaud pour le 2, Patrick Couratin et Tina Mercié pour le 3, et France de Ranchin et Jean Seisser pour le numéro 4, avaient été achetés, sur maquette, par le plus gros éditeurs de jeux et de jouets européens : l'allemand Otto Maïer Ravensburg.

 

    

Le bénéfice de cette transaction pouvait nous accorder quelques répits. Le temps pour nous d'élargir nos champs d’investigations et notre catalogue, de nous refaire des avances bancaires et de nous préparer, en meilleure santé, à prendre un nouveau départ pour affronter les difficultés. J'étais convaincu que nous pouvions et que nous devions aussi réussir, à partir de tirages moins confidentiels, sans pour cela “travailler pour les masses populaires” – ce à quoi je refusais. – à élargir aussi notre lectorat, à imposer cette qualité de livres à une plus grande échelle, afin qu'ils ne restent pas confinés dans ce cercle étroit des happy fews, même si ce lectorat acquis n’était pas à dédaigner puisqu’il regroupait surtout des intellectuels, privilégiés ou non, qui avaient contribué à établir notre réputation de qualité.

   J’avais, pour ma part, du mal à entendre de Raoul Dubois ou de Germaine Finifter, que je ne publiais que pour les fils de médecins, d’avocats et de notables.

  Essayant de sortir de cette impasse, visant, en bon instituteur nostalgique, ce public des enfants dans le cadre de leur scolarisation et espérant que les enseignants sauraient comprendre et épauler ma démarche, je m’étais fixé, dans le courant de l'année 71, sans attendre l'assentiment de Mr Quist, un programme de productions   pour les cinq années à venir qui allait dans ce sens. Dans ces prévisions figuraient :

 

1."la Collection 3 Pommes", basée sur un éventail d'écritures et d'illustrations de types et de styles divers  avec un premier livre commandé à Danièle Bour : "Au fil des jours s'en vont les jours", un autre à Mila Boutan : "Histoire du nuage qui était l'ami d'une petite fille".

2. M'étant insurgé, à plusieurs reprises contre les décisions ministérielles qui avaient bannis des circuits culturels et particulièrement des établissements scolaires, les contes de notre répertoire de tradition orale, sous prétexte qu'ils étaient trop cruels et foncièrement amoraux, donc traumatisants pour les enfants, j'avais pris l'initiative de remettre à l'honneur un de ces contes – sans savoir alors que Claude Lapointe choisirait "Le Petit Poucet"– , pour le  moderniser et le re-actualiser comme cela avait toujours été fait auparavant.

3. Et, projet des plus risqués mais que, sans se consulter puisqu'ils étaient en concurrence sur ce sujet, m'avaient encouragé de prendre André Bay et Henri Parisot, traducteurs tous deux d'un "Alice au pays des merveilles", j'avais prévu de publier une nouvelle édition de ce livre de Lewis caroll. Détail amusant, et à la fois honneur insigne : Henri Parisot ira même, quand j'eus choisi sa traduction, jusqu'à me proposer que les illustrations soient faites par son ami Max Ernst qu'il avait consulté au préalable et qui lui avait donné son accord. Proposition qu'avec regret je devais décliner   puisque, contre l'avis de Citizen Q., c'est à Nicole Claveloux que j'avais demandé de faire des recherches pour cette nouvelle version d'"Alice"et qu'elle s'était déjà mise à l'ouvrage.

4. j'avais enfin obtenu un manuscrit de Françoise Mallet-Jorris : "Les feuilles mortes d'un bel été" et surtout, alors que je l'attendais depuis 1964, date où, encore aux CEMEA, je l'avais contacté en même temps que les quelques écrivains de théâtre qui me semblaient susceptibles d'écrire pour les enfants (Eugène Ionesco, Marguerite Duras et Samuel Becket...) j'avais réussi à convaincre Jean-Claude Brisville de me confier un texte et il avait accepté d'écrire, d'après nos conversations désabusées sur les injustices de l'amour et du sort, une petite fugue sentimentale sur les désappointements et les tristesses de ces êtres qui, attirés fatalement par leurs contraires et ne pouvant résister à leur attrait, choisissent mal l'objet de leur amour et soufrent ensuite parce qu'ils aiment plus qu'ils ne sont aimés. C'est Irène Brisville qui en trouva le titre "Un hiver dans la vie de Gros Ours"et il ne nous manquait que de belles images pour faire un beau livre.

Harlin Quist, conseillé par Patrick Couratin, tous deux solidaires pour ne pas apprécier du tout, ni le principe diversifié de ma "Collection Trois pommes" ni les styles naïfs de Danièle Bour et de Mila Boutan, s'acharnaient à déprécier et à démolir ces projets pour lesquels je m'étais engagé et alors qu'ils étaient déjà bien avancés. Citizen Q avouait même les exécrer et recommençait à me dire que ces livres, – comme "Le Galion" de Guillermo Mordillo l'avait fait l'année d'avant –, allaient salir son nom, rabaisser son "standing" et le prestige attaché à ce qui était devenu, grâce à son "insight" et à sa créativité, – même s'il ne le disait pas, il devait penser que c'était grâce à son génie –, un "label international de qualité".

Parlant de "mes" livres, ceux qui avaient été produits à partir de mes affinités, de mes contacts, de mes concepts et de ceux avec qui j'avais l'habitude et le plaisir de travailler, Citizen Q. n'hésitait pas à clamer, particulièrement devant une cour d'illustrateurs lèche-botte, plutôt machos et intéressés par l'idée que monsieur Quist allait leur ouvrir une porte sur le marché américain : «They would lowered my standing»

Je laissais dire puisque j'avais la conviction que ces livres étaient bons – quarante ans après ils se vendent encore chez Grasset – et avais déjà l'intuition que nous vivions ensemble nos derniers moments de collaboration. J'en étais convaincu, ces livres que, par dépit ou par orgueil, il ne voulait pas considérer, seraient publiés. Ma détermination ne lui laissait aucun doute : ils seraient publiés avec ou sans lui.

Mais pour être juste, je dois dire que dans ce lot de livres que je préparais et que Citizen Q. évoquait avec dédain, il faisait une seule exception : ce texte très sentimental que Jean-Claude Brisville m'avait confié et dont je lui avais parlé, cette histoire d'ours mal léché, sorte de Raspoutine pataud qui ne pouvait réussir à se faire aimer et dans lequel, lui qui était assez magnétisé par les êtres qui ne lui ressemblaient pas, devait se projeter. Heureuse coïncidence en faveur du livre, qui sera démentie vigoureusement par la suite, Jean-Claude Brisville, écrivain solitaire et peu mondain, avait accepté, cette année-là, de rejoindre sa femme Irène Kalshnikowa, agent littéraire, au festival de Nice de mai 1971 et, de son côté, Harlin Quist, qui jugeait habituellement ce festival absolument nul, avait consenti à se libérer pour y assister. A nous quatre, au cours d'un dîner sur le vieux port, nous eûmes alors l'occasion de reconsidérer ce texte de "Un hiver dans la vie de Gros Ours" que nos aimions et ce fut à chacun de nous, d'évoquer ces moments de l'enfance où, les coeurs ayant leurs raisons, nous nous laissons séduire par des êtres qui ne nous ont même pas remarqué et subjuguer par des sentiments qui ne peuvent être partagés, avec le lot de dépits et de déceptions qui s'en suivent.   

Devant l'emballement d'Harlin Quist pour ce texte, croyant nécessaire d'adoucir mes positions, d'avoir à lâcher du lest, espérant, en passant l'éponge sur nos dissensions, donner du mou à notre corde trop tendue et faciliter nos rapports... en tout cas, dans un mouvement de franche générosité, je crus bon d'accepter qu'Harlin Quist puisse assumer, comme il l'avait demandé, la conception du livre qui pouvait être tiré du texte de Jean-Claude Brisville. Ce fut mon tort et j'aurais dû m'en douter puisque, le terrain étant miné, toutes les occasions que nous avions de nous rapprocher devenaient, au contraire de ce que j'espérais, sujets de discorde, de friction et d'affrontement. Parmi toutes ces ultimes erreurs que je commis, sur la fin de notre relation, en tentant d'arrondir les angles, cet accord donné trop facilement fut la goutte d'eau qui devait rendre les choses irréparables.

Je savais alors, étant donné qu'il ne m'avait jamais présenté à aucun de "ses" illustrateurs américains, – à l'exception de Victoria Chess, l'illustratrice de "Marceline le monstre", au cours d'un dîner mémorable –, que je prenais un gros risque en me désistant de l'élaboration de ce livre et en le lui confiant puisque je m'exposais à ne pas intervenir et à ce que Harlin Quist choisisse un illustrateur qui ne me plairait pas, que je ne connaissais pas et avec qui je ne pourrais avoir aucun contact pendant tout le temps que prendrait la réalisation des illustrations. Ma grande crainte était que par le style, cet illustrateur choisi ne corresponde pas à ce que, Jean-Claude et surtout Irène Brisville qui était russe, et moi-même, en les écoutant évoquer le décor dans lequel ils imaginaient voir évoluer Gros Ours, avions convenu que les illustrations devaient refléter : l'atmosphère d'un conte fatal, une campagne perdue dans une immense Russie idyllique, un hiver rigoureux, des arbres dans un ciel blanc, un sol feutré recouvert d'un tapis de neige, tirées par des chevaux, les roulottes d'un humble et pauvre cirque itinérant allant de place en place, un petit garçon sans nom et un Gros Ours affamé capable de danser pour qu'on lui permette de survivre...   

Comme j'aurais pu le prévoir si je n'avais pas été surtout préoccupé d'arranger les choses, Harlin Quist, qui n'estimait n'avoir  aucune raison de se remettre en cause, une fois l'affaire en poche, toujours sans m'en informer, confiera l'exécution des illustrations d'"Un hiver dans la vie de Gros Ours" à Bernard d'Andréa, mari de Lorraine Fox, l'illustratrice de "Somebody came" et celui-ci, en parfait professionnel, deux mois plus tard, lui remettait son travail parfaitement et très proprement exécuté sur une quinzaine de lourds cartons de 50 cm sur 40 cm et épais de cinq millimètres.

Mais, il n'en restait pas moins que, devant le résultat, le travail d'exécution étant irréprochable, je ne retrouvai rien de ce que le conte m'avait inspiré. Je me tus cependant préférant remettre mon avis à l'appréciation de celui de Jean-Claude et Irène Brisville. Leur conclusion fut radicale : ces illustrations de Bernard d'Andréa était en totale discordance avec ce que nous considérions comme les caractéristiques essentielles du conte, puisque nous avions gardé en tête, intuitivement, des notes assez comparables en atmosphère à celles qui faisaient le charme des films de Chaplin : une ambiance nostalgique, une   trame sentimentale naïve, des couleurs doucement contrastées pour effleurer et sublimer les crimes potentiels suggérés par nos plus vils instinct et une résignation tendre face aux inéluctables cruautés et absurdités auxquelles la vie nous expose.

La proposition de Bernard d'Andréa était totalement, radicalement irrecevable et le puriste qu'était Jean-Claude Brisville (une de ses premières pièces retraçait les moments les plus cruels de la vie du révolutionnaire "Saint Just"), indifférent à toute considération de compromis, se montra inflexible. Il opposa carrément son veto. Même pour une édition séparée qui aurait pu être publiée outre Atlantique, il n'acceptait pas qu'on utilise son texte et son nom...

J'avais cru bien faire et m'en mordais les doigts !

Une fois ce travail rejeté, de manière aussi radicale, aussi sèchement, aussi brutalement, Harlin Quist aurait eu du mal à faire semblant de ne pas comprendre que cet échec se saurait dans le milieu professionnel parisien et que ses goûts, ses appréciations, son sens même de ce que pouvaient être des illustrations accompagnant un manuscrit, et jusqu'à sa direction de conception, seraient par là même, publiquement, fortement remis en question. Quand je lui demandai de reprendre les illustrations pour les rendre à Bernard d'Andréa, Quist me répondra «No ! Here they are, here they would stay for your reward. Keep them for your remorse! »

Et, effectivement, comme s'il m'avait jeté un sort, je suis toujours détenteur de ces illustrations, elles font partie de ces archives que j'ai cru bon de ne pas déverser dans une benne lorsque je fus contraint de céder l'entrepôt que j'avais loué pour les stoker et elles pèsent toujours aussi lourdement sur la conscience que j'ai, mais sans remords, de ces désagréables moments de notre rupture.

Pour moi, bien qu'un peu tard, juste retour des choses, l'incident était une aubaine que je n'avais pas cherchée. Il remettait les pendules à l'heure et contraignait Citizen Q. à se remettre en question – chose qu'il détestait – et à lui faire admettre, qu'en France, dans ce pays où il avait tant de fois répété qu'il n'y avait aucun illustrateur de talent, nous avions tout de même, assez de flair et de bon sens pour reconnaître et pour dire que certains illustrateurs américains, même si c'était de vrais professionnels, n'étaient pas assez doués, ni sensibles ou perspicaces pour capter l'esprit d'un texte aussi subtilement raffiné que celui de "Un hiver dans la vie de Gros Ours".

 Je pense, le connaissant bien, que Citizen Q., reçut cet échec comme un affront inadmissible et insurmontable fait à son prétendu professionnalisme. L'affront lui était d'autant plus cuisant que, sans l'avoir prémédité, Jean-Claude Brisville, témoignait pour moi contre lui. Or, il le savait, Jean-Claude Brisville était devenu, entre temps, depuis la première fois où je l'avais contacté en 1964, une sorte d'éminence sur l'échiquier des lettres françaises, à la fois directeur du Livre de poche et directeur du comité des projets de réalisation à la Télévision française. Pour se laver de ce soufflet, car il fallait bien qu'il trouve des raisons de se justifier, Harlin Quist ne trouva qu'une seule issue : se retourner contre moi et me charger de la responsabilité de l'échec. Il m'en accusait d'autant plus vigoureusement qu'il se voyait démenti sur les deux terrains où, en Yankee impérialiste, il avait aspiré étendre son hégémonie : à New York, d'une part, où il était démenti sur ses choix d'illustrateurs et sur la qualité du travail qu'il obtenait d'eux sans les publier – ce qui ne voulait pas dire que les illustrateurs américains étaient sans talents –, et, d'autre part, démenti à Paris où ces "petits" illustrateurs français, dont il avait eu tant de mal à reconnaître les talents, s'étaient vus unanimement salués d'abord puis confirmés ensuite dans la plus grande partie de l'Europe. 

S'ajoutait à ce double affront le fait que, contraint d'accepter l'asile que la France lui offrait, la queue basse, Citizen Q. n'avait pas d'autre solution que de faire appel à ces "petits"illustrateurs français pour continuer à garder la tête hors de l'eau et à exercer son métier...

 Un malheur ne venant jamais seul, pour clore en bouquet cette volée de flèches et cette pluie de revers et de contrariétés, dans sa fuite probablement et dans sa hâte avant de quitter New York pour Paris où, de là, nous devions nous rendre à la foire de Bologne, Harlin Quist s'était cassé une jambe. Quand je l'avais récupéré à l'aéroport, il marchait péniblement avec des cannes et avait beaucoup de mal à se déplacer...

Tout en restant sur mes gardes et en le tenant à distance, ce qui m'était facilité pour l'occasion puisque, Harlin Quist ne pouvant grimper les trois étages de mon appartement de la rue de Montreuil que je mettais habituellement à sa disposition lorsqu'il était à Paris, Patrick Couratin avait proposé de l'héberger dans l'appartement du 16ème arrondissement qu'il habitait, au rez-de-chaussée. M'efforçant d'atténuer et de vaincre sa rancune, réduisant mes rôles d'hôte et d'associé au minimum, je fis ce que je pus pour essayer de le tirer de cette  mauvaise passe en forme de spirale maussade dans laquelle je le voyais enferré. Mais je dois dire que j'y allais sur la pointe des pieds et à pas comptés !

Un seul projet pouvait encore nous rapprocher puisque Patrick Couratin, qu'il voyait plus régulièrement que moi depuis qu'il habitait dans son appartement, avait accepté de prendre la responsabilité artistique d'une série de "Quatre livres de jeux et d'activités"que j'avais initiés et s'était même engagé, avec son amie Tina Mercié, à assumer la réalisation du troisième tome de cette série. 

En fait, cette série de Quatre Manipules aurait pu être l'ultime perche de sauvetage que nous pouvions prendre l'un et l'autre pour nous re-accorder ou, au pire, nous séparer à l'amiable. Mais, comme s'ils étaient maudits, comme si tout ce que nous entreprenions se retournait contre nous, ces quatre livres qui auraient pu nous permettre de reprendre haleine,  ne firent qu'aggraver nos désaccords. Ils devaient d'ailleurs être notre chant du cygne puisqu'ils seraient en somme les derniers livres que nous publierions ensemble.

Pour dire le vrai, Mr Quist ne commença à se préoccuper de ces "Quatre Manipules"que lorsque j'eus obtenu de l'éditeur allemand, Otto Maïer Ravensburg, l'assurance ferme qu'il les achèterait en version allemande et qu'il allait jusqu'à nous  proposer, en plus de se joindre à notre coédition anglo-franco-américaine, pour se garantir des qualités de fabrication des ouvrages, de mettre à notre disposition les presses sur lesquelles, à Rotterdam, il imprimait habituellement ses ouvrages. 

Aussitôt cette décision connue, flatté d'avoir à négocier  , même si c'était, puisque le copyright lui revenait, pour le compte de la Sarl française, directement avec Mme Dorothée Hesse-Maïer en personne, l'achat de ces livres-jeux, Mr Quist beau joueur, subitement concerné et subitement volubile, alors qu'il n'avait été pour rien dans la conception et dans l'élaboration de ces "Quatre Manipules" , s'imposa comme s'il en était le seul propriétaire responsable et comme s'il était donc l'intercesseur tout naturellement désigné. Avec un zèle inattendu, vibrionnant comme la "mouche du coche" il alla jusqu'à essayer de faire accroire que ces livres étaient la copie de sa série de trois livres d'activités qu'il avait quelques années auparavant édités : "The Always Book", "The Because Book" et "The City Book", qu'ils étaient nés de son idée, qu'il en était le grand coordonnateur, le gestionnaire, et même le planificateur et l'indispensable cheville ouvrière.


        

Lui permettant d'oublier qu'il était poursuivi par les huissiers à New York, il poussa le zèle jusqu à prétendre que ces livres n'auraient jamais vu le jour s'il n'était pas intervenu auprès des illustrateurs pour améliorer la qualité des contenus, accélérer leur gestation... et il affirma haut et fort à qui voulait l'entendre que, sans son entremise, jamais les négociations que j'avais amorcées avec Madame Hesse-Maïer n'auraient pu aboutir à des contrats.

 En fait, je pense qu'il avait déjà en tête, depuis assez longtemps même, l'idée de me pousser hors de ce que j'avais construit et par conséquent de ma position de gérant majoritaire de la Sarl et peut-être même de la Sarl tout court. Or, pour cela il n'y avait pas trente six manières. La meilleure étant, à l'évidence, de me dénigrer et de m'accuser de multiples déficiences – les illustrateurs m'en accorderont le crédit : je n'ai jamais cherché à savoir ce dont il m'accusait quand j'avais le dos tourné – pour mieux me discréditer dans l'esprit de tous nos collaborateurs et ainsi espérer les récupérer pour les mettre dans son camp.

Fort heureusement ou malheureusement pour moi, je ne pouvais le suivre sur ce chemin oiseux puisque j'avais toujours haï les clans, les bandes et les comploteurs associés en quête de rivaux pour se faire mousser. Je n'avais jamais voulu faire partie d'une bande, n'avais pas l'esprit clan et en conséquence lui laissai toute la place pour terrain de jeu...De plus, comme je ne m'étais jamais senti en concurrence avec lui, je trouvais dérisoire, enfantin, ridicule même qu'Harlin Quist aille s'allier avec Jacques Rozier ou Alain Hervé, sans parler de Patrick Couratin, pour tenter de prouver qu'il était le meilleur et que j'étais nul... Bien soigneusement cependant, aux cours des dernières années, parce que j'avais été prévenu par ses plus proches amis, j'avais toujours essayé d'éviter les mille pièges qu'il me tendait pour ne pas me trouver, comme il le souhaitait, seul, face à lui, sur son terrain de jeu préféré, dans un affrontement forcé de faire valoir, d'émulation et de compétition.

Et puis, pour moi, à ce moment précis de notre parcours en commun, les jeux étaient déjà faits. Je n'avais aucune envie d'entrer dans son celui morbide qu'il me proposait et de me battre pour tenter d'obtenir l'adhésion reconnaissante de ces collaborateurs-ci, ceux qui auraient choisi de me rester fidèles, contre ces autres-là, qui l'auraient préféré...Cependant, n'étant ni sourd ni aveugle, j'entendais les ragots qu'on me rapportait et constatais avec tristesse qu'un certain clan d'illustrateurs machos, effectivement, qui travaillaient dans le journal "Lui" s'était formé et qu'ils me snobaient en m'accusant d'être un éditeur de "nanas". Feignant d'ignorer que ce clan et leurs ragots nuisaient à ma crédibilité et à ma notoriété, refusant d'entrer sur ce terrain vaseux où Harlin Quist s'ingéniait à vouloir m'entraîner, je préférai laisser dire et attendre, en espérant que les illustrateurs auxquels je tenais sauraient faire la part des choses et qu'ils se départageraient d'eux-mêmes, après avoir jugé des propositions que nous leur ferions séparément.

Dire que je ne fus pas déçu par le changement d'attitude de certains illustrateurs que j'avais recrutés, souvent d'ailleurs comme Henri Galeron contre l'avis négatif de Citizen Q., serait mentir. Mais de toute façon, face à ces désaffections, je n'aurais tout de même absolument rien tenté pour réclamer de la reconnaissance ou pour garder de bons rapports avec aucun de ceux qui s'étaient éloignés de moi après mon entrée chez Grasset. Ils avaient bien le droit, pensais-je alors, contre moi qui n'avais pas et ne voulais pas de camp, de choisir le camp de mon ancien associé. Je pris simplement la décision de ne plus travailler avec ceux qui, ouvertement, disaient, dans mon dos, que travailler avec Quist faisait «plus classe». 

Ne manquant ni de projets ni de collaborateurs, ni d'offre de collaborateurs postulants, j'estimai que c'était à chaque illustrateur de décider finalement, selon ses intérêts, ses inclinations et ses intimes convictions, de ce qu'il devait penser de chacun de nous. Mais, de préférence, en se basant   sur la certitude des projets que chacun de nous pourrions leur proposer plutôt que sur des affabulations et sur ce que colportaient les ragots. Pour la plupart d'entre ces illustrateurs en qui j'avais toujours confiance, je restais persuadé qu'ils ne seraient pas assez sots pour perdre leur temps à démêler le vrai du faux et qu'ils décideraient, comme je l'avais décidé moi-même, que seuls les livres que nous pourrions faire ensemble, finalement, devaient compter.   

Ses amis de New York, dont Daniel Hynnec son partenaire associé en théâtre, avec qui Harlin Quist avait monté "Ivanov" de Tchekhov, et Joan Pike, son amie des classes universitaires, qui était aussi son amie de cœur, celle qui aurait pu devenir son épouse, me répétèrent souvent que Citizn Q. était un "paroxystique". Selon eux, cet excès d'humeur était la donnée principale de son caractère et ils s'étaient tous deux casser les dents sans réussir à la tempérer. En conséquence, «be aware», je devais m'attendre à constater qu'Harlin Quist ne savait rien faire sans hargne et sans haine, sans acharnement et sans violence. Son énergie lui venait d'un besoin de concurrence, d'une émulation maladive, d'une nécessité d'avoir à triompher et, pour les satisfaire, quitte à l'inventer de toute pièce, il lui fallait, en toute situation et même dans les cas les plus banals de la vie courante, un adversaire à mettre à terre, un homme ou une femme à abattre.

J'en eus la preuve lors de notre dernier voyage ensemble vers Rotterdam, lieu où allaient être imprimés les "Quatre Manipules". Patrick Couratin et Jean Seisser qui nous accompagnaient dans ma R5, pourraient tous deux témoigner de la véhémence et de la charge d'agressivité gratuite, bien proche de l'hystérie, dont Mr Quist fit montre, ce jour-là, à mon égard alors que nous nous efforcions, à la frontière belge de la France, perdus dans le petit matin, de trouver notre route pour rejoindre Rotterdam. 

Monsieur Quist, tenant pourtant en main la carte routière, nous avions du mal à repérer notre chemin dans le dédale des petites rues mal indiquées, vers la Hollande. Pressés par le temps puisque nous devions arriver sur les presses avant 10 heures du matin, le fait d'avoir l'impression de tourner en rond sans avancer, n'était pas pour apaiser nos esprits. Je me vis donc, puisque je conduisais, accusé d'être le responsable du retard que nous prenions. Et puis, ajoutait Harlin Quist, – lui qui n'avait jamais réussi à obtenir son permis de conduire – c'était clair que je ne savais pas conduire. Ni m'orienter pour trouver mon chemin. Ni rien faire de correct… D'ailleurs tout le monde le savait et tout Paris le disait : j'étais inculte, ignorant, stupide et bête : « Regarde-toi, François, tu es bête, tu es bête, tu es bête…» Il en aurait bavé et piétiné de rage !

Son tutoiement, à ce moment-là, alors que malgré tous mes efforts je n'avais jamais pu réussir à le tutoyer, était pour moi une triple ou quadruple insulte. Mais dans son outrance, à tant insister, il en devenait cocasse et franchement ridicule.

Nous arrivâmes à l'heure à Rotterdam puisque n'écoutant plus personne, sinon mon instinct de paysan, regardant la position du soleil qui se levait dans le ciel et situant les points cardinaux, me plaçant pour avoir le soleil levant sur ma droite, pointant vers le nord, en un clin d'oeil, sans plus chercher d'indications, mais muet de colère tout de même, je retrouvais une nationale, des panneaux d'indication et nous sortimes d'embarras.

Je sais cependant exactement que c'est à partir de la mise au point de ces "Quatre Manipules", à la fin du premier semestre 72, que Monsieur Quist se risqua à abattre nettement son jeu et à dévoiler, à quelques uns de nos collaborateurs, – certainement en tout cas à Patrick Couratin qui, après avoir largement prouvé ses capacités de directeur artistique, n'avait pas dû hésiter longtemps à se porter sur les rangs pour prendre ma succession de garant juridique français –, ses véritables intentions.

Je suppose alors, car j'étais déjà, moi-même, à ce moment-là, trop fortement engagé dans la préparation de la publication des derniers livres que j'avais mis au point pour m'en préoccuper, qu'Harlin Quist, sachant qu'il valait mieux pour lui, pendant quelques temps, être absent de New York, pouvait étaler enfin ce plan qu'il avait savamment ourdi de longue date et soigneusement masqué : celui de s'accaparer de la Sarl française, de se débarrasser de moi qui le gênais puisque j'en étais le gérant majoritaire juridiquement responsable, pour pouvoir enfin publier «des livres plus graphiques et plus esthétiques».

Les livres anciennement publiés en France portant son nom, l'opération de remplacement et de récupération lui semblait très facile. Rien ne pouvait l'arrêter. Pas même les règles juridiques. A vrai dire, frénétiquement persuadé qu'on ne lui en voulait que parce qu'il avait du talent, comme le marginal dans l'âme qu'il était, il ne s'était jamais réellement soucié d'être en règle avec la loi. Que cette loi soit de type juridique ou administratif, sinon, lorsque, forcé par celles de son pays, acculé et aux abois pour les avoir méprisées ou enfreintes, il avait bien été obligé, pour ne pas y faire face, de se réfugier en France. Mais, pour l'heure, confondant ses désirs et la réalité, toujours aussi méprisant pour ce que nous étions, il était certainement persuadé qu'il aurait encore plus de facilité qu'à New York à se passer de nos lois pour récupérer ce qu'il considérait comme son bien.

Pour mettre son plan en œuvre, il ne lui manquait plus qu'un prétexte crédible, une incrimination, la moindre faute de ma part, qui lui donneraient alors, face à sa petite cour parisienne, en m'accusant d'incompétence, de malversation ou simplement en invoquant nos incompatibilités en goûts, en pédagogie, en littérature, en culture générale et en politique… l'occasion publique de trancher dans le vif. Et, ultime étape, il prit à Paris, un avocat pour mettre ses plans et spéculations à exécution.

Dire que je m'y attendais n'est pas un vain mot puisque je ne l'avais jamais totalement cru, ni ne m'étais jamais fait, dans le passé, d'illusions sur ses témoignages de reconnaissance ou même d'amitié. J'avais toujours été intimement convaincu que Monsieur Quist était uniquement venu en France pour voir briller son nom aux devantures des librairies ou à l'affiche de l'Olympia puis pour s'en retourner ensuite aux Etats-Unis prétendre qu'il avait conquis le monde. 

En vérité, curieusement, peut-être justement parce que mon double nom n'avait pas été spectaculairement engagé jusqu'ici, mon avenir m'apparut alors parfaitement dissociable de celui de la Sarl. Et puis j'avais déjà eu dans un passé encore très proche et toujours douloureux, l'occasion d'être obligé de changer d'objectif, d'appartement, de pays, de raisons de vivre. Je pouvais muer et changer de peau… Et, quoi qu'il puisse m'en coûter, mon avenir, aussi hasardeux, aussi problématique qu'il puisse me paraître, certainement parce que je n'avais rien à me reprocher dans cette histoire, ne m'inquiétait pas le moins du monde. J'avais quarante ans et j'étais en bonne santé. La colère contre mon père était bue. Le drame qu'avait connu ma mère n'était plus cause de honte. Et je pourrais enfin, bientôt, dans quelques mois, me servir de mon double nom sans avoir le sentiment de trahir le secret de mes parents ni me croire obligé d'expliquer pourquoi il m'avait tant fait souffrir.  

Finalement, aussi étrange que cela puisse paraître, c'est Françoise Dolto, qui en décembre de cette année-là, mit le feu aux poudres et fournit à Harlin Quist ce prétexte rêvé qu'il attendait. En publiant dans L'Express cet article anathème qui concentrait, sans citer nommément ni auteurs, ni illustrateurs, ni aucun autre collaborateur, ni bien évidemment Monsieur Quist lui-même, tous les torts, tous les vices et toutes les responsabilités sur ma personne, la grande prêtresse exonérait du même coup tout ceux qui, au titre de collaborateurs, auraient dû partager sa sentence et le premier d'entre eux  celui qui aurait dû "passer" pour l'éditeur puisque les livres portaient son nom : Monsieur Quist lui-même.

La charge de la pédopsychanalyste était telle, elle fit tellement d'esclandre et d'émules parmi les tenants de l'édition traditionnelle et surtout dans la hiérarchie des fonctionnaires des organismes institutionnels, qu'il fut alors facile, à Mr Quist, tout en m'accusant, et en prétendant en même temps, pour se disculper, qu'il était navré de ce qui m'arrivait, de saisir la pente facile qu'on lui offrait et de hurler avec les loups. 

Pour Harlin Quist, la preuve était faite, la psychanalyse même en convenait : j'étais incompétent et dangereux, coupable de tout et il fallait pour le bien public, mais accessoirement seulement, que je lui cède la place.

En réaction à ces deux coups portés, celui de la doctoresse et celui de mon associé, après deux mois néanmoins de prostration, sans avoir prévu de plan de défense ni de sauvetage, ma première résolution fut de partir, de fuir, "fuir dans un désert l'approche des humains", de quitter cette société parisienne et la Sarl comme un capitaine sans courage quitte son navire, simplement pour en finir avec les tracas et les soucis et laisser à la justice le soin de décider de la suite et de l'avenir de ce que j'avais mis presque sept ans à construire. (Suite en 54 h)



25/09/2008
0 Poster un commentaire

Inscrivez-vous au blog

Soyez prévenu par email des prochaines mises à jour

Rejoignez les 25 autres membres