54. h. CHACUN SA ROUTE,CHACUN SON CHEMIN.


 

54. h. CHACUN SA ROUTE, CHACUN SON CHEMIN.

  Comme prévu, la justice se mit en branle : on commença par saisir le compte bancaire de la Sarl sous une menace de liquidation (mise en faillite) pure et simple. Conseillé alors par mon avocat du moment Jules-Marc Baudel, on procéda, sous la conduite d'un syndic, aux inventaires : celui de l'argent en banque (presque 6 millions anciens), celui des stocks détenus par notre distributeur Diffédit, celui des livres qui restaient entreposés dans mon garage à Boissy-St-Léger, celui enfin des sommes qui restaient à payer aux divers et derniers corps du métier du livre qui m'avaient fournis en papier, photogravure, reliure...

 Les conclusions qui établirent au net l'état des choses n'avaient rien d'inquiétant pour moi. tenue régulièrement, ma comptabilité me mettait à l'abri des soupçons. Je n'avais pas changé de train de vie, ni commis d'excès. Je roulais en 4L Renault et m'en satisfaisais...

Cela étant dit, comme me le fit comprendre Maître Pinon, le syndic commis à cet office, le sort de la Sarl française "Un livre d'Harlin Quist", ne se résumait qu'à deux solutions seulement, donc pour moi à deux choix possibles : soit je laissais cette Sarl tomber en faillite et n'étais pas inquiété pour la suite puisque rien de frauduleux ne pouvait m'être reproché ; soit, relevant le gant, je la maintenais en vie et demandais, toujours au titre de gérant majoritaire, qu'elle obtienne, en sollicitant le Tribunal de commerce, et après son approbation, une mise en redressement judiciaire sous la tutelle et le contrôle d'un syndic de gestion.

Cette deuxième solution, si je la choisissais, serait assortie d'un concordat d'apurement des sommes dues et à devoir à condition toutefois que je m'engage personnellement à faire face à cet apurement, avec ou sans l'approbation de mon principal et unique associé Harlin Quist.

Ce qui pouvait laisser supposer que, quoi qu'il en soit, la partie commencée avec mon associé était loin d'être terminée et que nous aurions vraisemblablement encore à en découdre.

 A supposer que j'opte pour l'obtention de la mise en redressement judiciaire, Harlin Quist aurait certainement à décider s'il comptait me suivre sur cette voie ou pas. Ce qui l'impliquait, soit à en partager les frais de remboursements ou, au contraire, à refuser de partager la responsabilité des engagements que j'aurais obligatoirement à prendre.

Quand j'y repense aujourd'hui, je constate que les dettes que la Sarl avait contractées pour fonctionner et produire les trente livres publiés en ces quelques quatre années d'existence étaient bien minimes en regard de la valeur du stock de livres qui restait chez Diffédit et dans mon garage à Boissy St Léger.

Encore qu'il faille ajouter aux dettes inscrites qui correspondaient au total des factures en cours restées impayées, les frais récents relevant de la situation nouvellement créée : coûts de gestion du syndic, honoraires de l'avocat qui me soutenait et frais de justice divers.  

 En fait, le seul point noir de ma situation venait de mon associé américain qui n'avait jamais honoré ce à quoi l'obligeait les contrats établis entre la Sarl française dont il était associé minoritaire et la Société anglo-américaine dont il détenait tous les droits, à propos des livres initiés en France et achetés et exploités par cette société bicéphale aussi bien en Angleterre qu' aux États Unis.

A toutes mes demandes de règlement, Harlin Quist opposait toujours le même argument, qui n'avait aucune valeur juridique : toute sa comptabilité était, disait-il, en pointant son index vers sa tempe, dans sa tête, il n'avait de compte à rendre à personne et il ne devait rien à la SARL française. 

Figurait pourtant dans ces dettes dues par Harlin Quist à la Sarl française, le montant des reventes aux États-Unis et en Grande Bretagne des livres dont le copyright appartenait à la Sarl française, auquel s'ajoutait toutes les sommes provenant de la revente des mêmes livres appartenant à la Sarl française à nos éditeurs européens acquéreurs, sommes qu'Harlin Quist s'était permis, sans me le dire, d'aller empocher directement à l'étranger, en arguant chaque fois que ces livres lui appartenaient puisqu'ils portaient son nom.

       En fonction de quoi, il était donc évident pour moi que rien ne se passerait à l'amiable et que je pouvais prévoir toute une série d'obstructions que mon associé américain, qui n'en était pas avare, allait inventer pour me mettre des bâtons dans les roues et m'empêcher que notre séparation se passe sereinement.

       Le connaissant, connaissant les difficultés qu'il avait à surmonter à New York où il était assailli par les "attorneys" qui lui couraient après, je pouvais dores et déjà imaginer qu'il allait mettre toute sa malignité et tous ses efforts pour faire capoter le plan mis au point conjointement par mon avocat et le syndic chargé de la résolution de notre affaire.

     Liquidation et faillite?...Mise en règlement judiciaire et concordat?... Il fallait opter pour l'une ou l'autre solution. N'oublions pas que, détenant 49% des parts de la Sarl française, Harlin Quist avait manifestement son mot à dire et que je ne pouvais l'en priver.

Je pensais devoir en tenir compte et insistai donc pour que Jules-Marc Baudel, mon avocat, tout en défendant mes intérêts, respecte nos clauses et ma volonté de ne pas le léser.

       Je pus supposer alors qu'Harlin Quist devait penser, comme je l'avais laissé entendre au début de nos premiers entretiens à mon avocat, que je laisserai "notre" Sarl déposer son bilan, donc à se déclarer en faillite, ce qui signifiait en clair : dans l'obligation de cesser toute activité et d'être contrainte de prendre le risque de perdre définitivement les droits des livres publiés qu'elle détenait.

Un fait était sûr cependant, de toute évidence, notre association franco-américaine avait sombré. Ni Harlin Quist, ni moi, n'avions envie de poursuivre, sous aucune quelconque autre forme, cette collaboration qui sur le plan amical, à cause peut-être même du succès remporté par les livres publiés, s'était si mal terminée.

Par l'intermédiaire de nos avocats, Harlin Quist me fit comprendre alors, qu'effectivement  son souhait le plus vif, radical même, était que notre Sarl dépose le bilan pour qu'il n'y en ait plus aucune trace. Prenant ses désirs pour la réalité, je suppose qu'il s'imaginait qu'une fois disparue notre Sarl, je serais éliminé de l'aire de jeu éditorial parisien et qu'il pourrait alors tout simplement prendre ma place et, du même coup, investi par le renom que j'avais contribué à apporter à "ses"livres, recommencer tranquillement, à déguster les marrons que j'avais tiré du feu. 

Pour lui, tout était limpide : tout était à lui puisque tout était estampillé "Un livre d'Harlin Quist". Dans son esprit frustre d'américain sûr de sa force et de sa supériorité, la mégalomanie l'encourageant à prendre ses désirs pour des réalités, il n'en doutait pas : une fois notre Sarl française disparue, je serais effacé de la carte, exclu de l'édition française et il serait désormais  seul maître à bord.

A l'examen de ma comptabilité, Maître Pinon, le syndic désigné par le Tribunal de commerce, ne trouva rien à redire et reconnut ma bonne foi. Une fois ses investigations et son inspection de contrôle terminés, il me donna la marche à suivre pour que tout se déroule selon les règles juridiques certes mais aussi à sa convenance : j'établissais chaque mois, comme j'en avais coutume, les factures des livres vendus d'après les décomptes que me donnaient François Béra, le directeur de Diffédit tandis qu'au lieu d'être versées, comme par le passé, au compte bancaire de la Sarl, les sommes qui provenaient des ventes étaient directement reversées au compte du syndic.

Finalement, le concordat qui fut octroyé à la Sarl française, fut établi à partir des sommes que les créditeurs qui se "produisirent"auprès du Tribunal de Commerce déclarèrent en fournissant leurs factures, le tout équivalant à un montant total d'à peu près 12 millions anciens.

En l'acceptant, je me retrouvai seul puisque, ayant opté pour que la Sarl soit mise en faillite, mon associé m'avait nettement signifié qu'il n'entendait pas honorer les dettes qu'il avait contractées envers elle, par l'intermédiaire de sa Société anglo-américaine acheteuse et exploitante des livres dont le copyright était français. Et il se tint strictement à ce refus.

Pour que ce concordat soit complètement apuré, je me trouvais donc dans l'obligation de m'acquitter de quatre versements qui, en comptant les intérêts, s'élèveraient chacun à quelques 5 millions anciens, étalés sur les quatre années à venir.

Comment y ferais-je face ?...Mais je n'hésitai pas et persistai à penser que, les livres se vendant, je gagnerai mon pari. En fait, je rêvai...

Pour Harlin Quist, tout était plus facile. Il pouvait disposer pour se refaire, de la proposition que nous avait faite, d'une main pleine de pierres précieuses, Christian Boucherot, le chargé d'affaire de Monsieur Hostetler, notre dernier imprimeur à Lausanne. Son désir et sa proposition de prendre des parts et d'investir dans notre Sarl n'étaient pas tombés dans l'oreille d'un sourd. Harlin Quist avait flairé la bonne aubaine.

Quand j'avais émis des réticences, puisque cette proposition, en raison de suspicions très précises, me répugnait et que j'eus affirmé fermement que j'avais bien l'intention de ne jamais rien partager avec ce genre de personnage peu clair, Harlin Quist, me considérant comme un ingénu débile, en se tapant sur le ventre, avait éclaté de rire pour me ressortir alors, comme si c'était des pages de sa bible, la théorie d'Aristote Onassis, celle que beaucoup d'arrivistes New Yorkais aux petits pieds, une fois dans la capitale, émules de son Horatio Algiers ou de Macadam Cow Boy, revendiquaient : «la meilleure manière de s'enrichir c'est de travailler avec l'argent des autres».

D'ailleurs, pour Harlin Quist, claquant des doigts, « That it!», la chose était déjà faite puisqu'elle avait pris corps dans son esprit et je peux même supposer   que, dans cet ordre de supputation d'anticipation où il excellait, il avait sans doute déjà prévu, après m'avoir évincé, de créer avec Christian Boucherot et Patrick Couratin, pour remplacer la Sarl que nous avions en commun,  "Sa" nouvelle société d'édition française. Celle qu'il dénommerait bientôt "Encore un livre de Harlin Quist".

Il avait certainement aussi prévu, pour arrondir le tout et mieux redémarrer, de récupérer, pour le compte de sa nouvelle société et «pour une poignée de cacahouètes», tous les droits d'exploitations des livres que j'avais initiés en France, en particulier ceux qui s'étaient revendus à l'étranger et qui, quoi qu'il ait pu en dire dans le passé pour les dénigrer, semblaient tout à coup l'intéresser au plus au point "puisqu'ils portaient son nom".

Mais voilà, pour le contrarier, en peu de temps, les choses évoluèrent autrement et à l'encontre de ses intérêts immédiats. Après ma remise sur pied et mon revirement, Harlin Quist dut accepter de revoir ses plans. Il fut surpris lorsque Jules-Marc Baudel, annonça à son avocat et à Christian Boucherot – lequel, entre temps, était devenu son voisin de palier rue Duguay-Trouin –, qu'après ma période de prostration, ayant repris mon souffle, je venais de décider de réhabiliter la Sarl plutôt que de la laisser tomber en faillite, cela de manière à être en mesure de conserver les droits que j'avais acquis sur tous les livres publiés sous ma responsabilité.

Pour être plus précis, comme me l'avait autrefois vivement recommandé Maître Bardon-Lewy au moment de l'établissement et de l'enregistrement des statuts de la Sarl, tous les contrats que j'avais établis pour le compte de cette Sarl stipulaient que j'étais bien, au titre de gérant majoritaire, avec la Sarl, détenteur personnellement de 50% des droits qui pourraient lui revenir sur les livres ou sur toutes autres transactions que j'aurais pu initier et mener à bien.

Donc, une fois ma décision confirmée au syndic de gestion puis annoncée à l'avocat de mon associé, j'eus le sentiment qu'Harlin Quist, dépité et hargneux et ses deux nouveaux associés impatients, seraient maintenant tenus et obligés, pour un bon moment, au respect de mes décisions et contraints, pour leur propre compte, de changer totalement de cap.

 Libéré de la pression qu'exerçaient les ambitions démesurées d'Harlin Quist, Maître Baudel, put alors avancer et peaufiner les détails du plan qu'il avait échafaudé pour me tirer d'affaire. Après m'avoir permis de reprendre confiance, alors que je n'avais même pas la certitude de pouvoir le payer, il m'assura qu'il m'épaulerait et qu'il m'assisterait jusqu'à me sortir du guêpier.

J'avais choisi Jules-Marc Baudel après une rencontre chez Marie de Poncheville, au cours d'une soirée amicale dans l'appartement de la Place des Vosges qu'il avait loué à cette dernière. C'était un fils de fermier-cultivateur aisé d'Abbeville. Un condisciple à Sciences-Po et un ami de Janick Jossin.

Père de trois enfants en âge de lire et d'apprendre à lire. Il avait appris mon existence, avant de me connaître, à la suite du  tapage qu'avait occasionné l'anathème parue dans l'Express de Françoise Dolto, aiguillonnée par cette jeune journaliste qui avait été justement sa condisciple : Janick Jossin…

C'était un homme de cœur, catholique pratiquant et un paysan rusé, intuitif, habile à lire sur les visages, "à qui on ne la faisait pas", mâtiné cependant de générosité, de bonhomie et de sagesse. Il n'aimait pas perdre et avançait ses pions avec une prudence de sioux.

Il me fut d'un profond secours et il me témoigna, comme personne d'autre dans ce milieu parisien où la versatilité est la règle dominante, un soutien amical et fraternel sans faille dont je lui garderai toujours une reconnaissance vive.

 Cependant, les affaires de justice suivant leur cours de leur "pas de sénateur", en dépit du zèle que Jules-Marc Baudel déployait pour me tirer d'embarras, je compris que la Sarl serait bloquée et immobilisée encore un bon bout de temps. Qu'elle pouvait le rester pendant plusieurs mois et que je serais alors, pendant tout le temps de cette immobilisation, sans aucunes entrées d'argent. 

En attendant de pouvoir remettre à flot la Sarl, que faire ?...Me recycler ?... Reprendre un poste d'enseignant ?... Louer mes services dans une maison d'édition ?...Ne pouvant m'engager à long terme puisque je devais rester libre de reprendre la Sarl lorsque le syndic m'en donnerait le signal, je pris un emploi occasionnel, peu reluisant, chez Manpower pour ne pas être à charge à mon épouse.

J'en étais tout de même réduit à l'expectative alors que j'avais dans mes tiroirs une dizaine de livres prêts à aller sous presse.

«Et puis, mon cher François, me déclara un jour, de sa manière rustaude, Jules-Marc Baudel, au début d'un entretien qu'il avait provoqué, il faut trouver un autre nom à cette Sarl française et surtout empêcher qu'Harlin Quist n'utilise le sien pour en créer une nouvelle.»

Je baissai la tête. Jules-Marc Baudel me connaissait assez maintenant pour savoir qu'il abordait un terrain qui me déplaisait. Nous avions eu plusieurs discussions déjà à propos de mes réticences à utiliser mon nom et, tout en se gardant de me forcer aux confidences, il souhaitait cependant que je comprenne qu'à m'entêter ainsi, je sapais son système de défense. Il attendait ma réaction. Il me regardait de son œil bleu malicieux et affectueux pour m'encourager à parler.

 «Quoi?... lui répondis-je. C'est à moi que vous demandez d'empêcher Quist d'utiliser son nom?...»

Un silence s'installa entre nous. Ce n'était pas la première fois. Depuis notre rencontre, dès en somme qu'il eut accepté de me défendre, il avait bien perçu dans mes réticences et soupçonné qu'en refusant de lui dire pourquoi je n'avais pas utilisé mon nom au moment de l'enregistrement de la Sarl par Maître Bardon-Lewy, je masquais des secrets de famille et des éléments troubles et intimes de mon passé.

 A la manière même dont il s'y prenait, je sentais qu'il  éprouvait suffisamment d'amitié pour moi pour comprendre que ce refus même d'en parler était un aveu d'impuissance contre un mal et une souffrance qui jugulaient, malgré moi, toute parole.

Dire ce mal aurait été salutaire mais je ne le pouvais pas encore et pensais même d'ailleurs que je ne le pourrais jamais.

Mais comme Jules-Marc Baudel attendait ma réponse, que celle-ci devait déterminer son action et que je me taisais toujours, prenant le taureau par les cornes il m'accula à accepter sa décision : «C'est bien simple, si vous ne m'autorisez pas à empêcher Harlin Quist d'utiliser son nom, je rends mon tablier et cesse de vous défendre. Tout simplement parce que vous ne pourrez pas honorer ce que je vous ai obtenu du Tribunal de commerce, à savoir le règlement judiciaire et le paiement du concordat. Il faut choisir. En affaire on ne fait pas de sentiment !»

Néanmoins, le décevant encore, je m'entendis lui répondre d'une voix sourde : «Jamais !... Non, je ne ferai jamais ça! Je n'interdirai pas à Harlin Quist d'utiliser son nom !»  

«Bon Dieu, comprenez-moi François, ajouta-t-il alors plus calmement, ce n'est que de bonne guerre, en utilisant son nom pour créer sa nouvelle société, Harlin Quist va tirer parti des sept années d'exercice de la Sarl française qui portait son nom puisque, ses nouveaux livres portant le même nom, le public acheteur ne fera pas la différence mais ira, de préférence, vers ses nouveautés. En gros, pour être clair, Harlin Quist va profiter de la notoriété de l'ancienne Sarl mais pour la frustrer, en même temps, de ces potentiels de vente. Il commet un délit. Un délit homologué en juridiction d'affaires qui est passible de correctionnelle et j'ai besoin de m'en servir pour défendre vos intérêts. D'ailleurs, si vous refusez que je m'en serve, je vous le répète, je renonce à vous défendre.»

Je gardais ma tête baissée. Cette question d'utilisation de mon nom, autour de moi, comme celle d'un sceau apposé sur du bétail réapparaissait encore alors qu'elle m'avait suffisamment hanté, sans lâcher prise, depuis mon arrivée à Paris et mon entrée en action dans la vie professionnelle.

C'est ce que je faisais qui me paraissait le plus important! Ma notoriété m'importait peu. L'œuvre accomplie ou en cours d'accomplissement valaient mille fois plus que ma petite personne !  

Jusqu'à quand continuera-t-on de me tourmenter avec cette question secondaire?...

Fort heureusement pourtant, sans en avoir pleinement conscience encore, ce regard bleu, amical, jovial, désintéressé de Jules-Marc Baudel, qui se posait sur moi, pour me conseiller et me défendre, m'aidait à pouvoir enfin commencer à mettre mon nom à distance et à relativiser, à regarder ma situation en face dans le contexte juridictionnel et à faire la part des choses.

Et parmi toutes ces choses dont je devais faire la part, il y avait bien entendu celles côtoyées de près, en cours de route, auxquelles j'avais été confronté face à mon associé américain, si fier de son nom, lui, qu'il en était devenu progressivement, au fur et à mesure que le succès lui montait à la tête, bouffi d'arrogance, injuste et malhonnête.

Instinctivement, parce qu'elle confortait aussi mes angoisses intimes mais sans en avoir exactement pesé suffisamment les conséquences, j'avais alors opté par réaction de défense mais stupidement pour la position opposée à celle de mon illustre associé. A vrai dire, il ne s'agissait pas absolument de taire mon nom mais de ne pas le sur utiliser.

Puis m'était arrivé, avec le succès des livres publiés, louangés, contestés et blâmés publiquement, cause de tant d'ennuis, à devoir assumer mes devoirs d'éditeur devant la loi, responsable de mes publications et aussi de les promouvoir. Donc, forcé d'accepter que cette part de moi-même, mon nom, alors que j'avais toujours souhaité le laisser en arrière garde et qu'il ne puisse jamais intervenir dans ma vie sociale, se mette à exister et à me précéder ou à me suivre en comptant presque autant que ma volonté dans mes engagements et mes responsabilités.

Ce nom que je maudissais et que je traînais comme un boulet depuis l'enfance sans cependant avoir jamais pu, je dois le confesser, me décider à m'en défaire radicalement ou tout simplement à en prendre un autre d'emprunt…

Je ne voyais pas d'issue. Passe encore pour tout ce qui ne concernait que moi, ma famille et mes proches, de ce qui ne relevait en somme que de ma stricte intimité!... Mais pourquoi aurais-je dû, quand il s'agissait du monde extérieur, de cet univers étranger à mon milieu familial strictement personnel, donner mon nom obligatoirement ?...

Débat entre moi et moi, incompréhensible pour tout autre que moi, la question peut paraître stupide à bien des gens mais elle était lancinante pour moi : comment réussir à me convaincre, comment me résoudre, même après avoir admis que je n'aurais jamais d'autre nom que celui de mon père et de ma mère, à me servir, pour une oeuvre collective qui impliquait d'autres personnes que moi-même, de ce nom qui m'avait tant peiné et qui me paraissait si lourdement chargé de souvenirs douloureux ?...

Pourquoi obliger ces autres, même s'ils étaient mes amis et s'ils n'en savaient rien, ces auteurs, ces illustrateurs : mes collaborateurs, à devoir endosser alors qu'ils n'avaient aucune raison d'être concernés et d'en être éclaboussés, le poids des ombres que ces deux noms avaient toujours tragiquement exercé dans mon esprit ?...

       Et enfin j'avais en plus, à ce moment-là,pesant lourdement sur mes épaules au point d'entraver mes mouvements pour envisager l'avenir, ce lourd et richissime bagage : ces dix projets de livres que j'avais préparés seul, sans l'accord de mon associé et que je m'étais engagé à publier, c'est-à-dire dix manuscrits et les illustrations correspondantes que j'avais eu le bonheur de susciter et d'obtenir et que je ne pouvais pas ne pas publier…

 J'en étais là, en fin du premier trimestre 73, troublé encore par les répercussions qu'avait entraîné l'anathème de Françoise Dolto, à m'interroger encore et encore sur ce que j'allais devenir, sur quelle voie je devais prendre pour continuer, lorsque m'arriva un appel téléphonique qui, à la croisée des chemins, résolvait la plupart de mes dilemmes.

Effectivement, quelqu'un avait imaginé mes embarras et me tendait la perche. La proposition portée par Jean-Loup Chifflet, soutenue par Jean Boutan, le mari de Mila Boutan avec qui je préparais "Histoire du nuage qui était l'ami d'une petite fille", qui émanait de Simon Nora, directeur du Groupe Hachette – dans les perspectives de cette Nouvelle Société espérée et promise par Jacques Chaban-Delmas – arriva à ce moment propice où j'avais encore l'impression d'être cet enfant perdu qui tâtonnait en aveugle pour avancer dans la brume et pour ne pas perdre pied.

Comment et pourquoi hésiter?...Tous ces beaux livres que j'avais préparés et qui soudain devenaient publiables! Tant de projets à peine esquissés et qui ne demandaient qu'à prendre vie!... Je n'avais pas le droit de refuser. Ne serait-ce que pour la dizaine de livres qui étaient en cours et qui n'attendaient plus que de passer sous presse !

 Question de survie pour ces livres en cours, ma réponse fut instinctive, positive et sereine.

Pourtant, au fond de moi,  c'est avec beaucoup de circonspection, de réticence même, puisqu'elle émanait du Grand groupe Hachette, la Pieuvre Hachette comme la désignait les journaux trotskistes de l'époque que j'y allais, ayant le sentiment, comme Lorenzaccio entrant à la cour des Borgia ou des Médicis que la corruption m'attendait et que je courais à ma perte. 

Dans cette décision d'accepter comme on se jette à l'eau, Mila Boutan compta pour une bonne part puisque étant elle-même espagnole, mon seul nom la faisant rêver, j'eus le sentiment qu'elle resterait à mes côtés et qu'elle me soutiendrait. C'était une belle âme et une belle personne.Nous nous entendions au delà des mots.

Toutefois après avoir accepté, je n'émis que deux réserves que Jules-Marc Baudel fit admettre aux différents émissaires du groupe Hachette. Deux réserves d'importance puisqu'elles étaient des contre propositions prudentes, afin de préserver cette liberté de concepteur qu'Harlin Quist avait toujours, tout en s'en servant copieusement, niée.

Mon souci était pour l'heure de ne pas me retrouver dans une usine à produire du livre industriel et je ne réclamais rien moins que de n'être responsable que de mes conceptions et de n'être mis à la disposition du Groupe que pour une période précise de deux anuités. A quoi j'ajoutais, mais cela comme une faveur, que mon intégration au Grand groupe Hachette, se fasse dans la maison Grasset, réputée pour la qualité de sa littérature et de ses romans.

Le divorce étant consommé entre Citizen Q. et moi, le tour était joué. Harlin Quist gardait son nom et pouvait repartir d'un bon pied avec tout le prestige que je lui avais conquis en France et, de mon côté, je repartais d'un aussi bon pied, dans une maison de mon choix, prestigieuse, où j'allais être accueilli et soutenu par les cinq romancières que j'aimais le plus : Edmonde Charles-Roux, Christine de Rivoire, Françoise Mallet-Jorris, Christiane Rochefort et Marie Cardinal.

Aussitôt installé rue des St Pères, en juin 73, aux Éditions Bernard Grasset, le vertige des choses à faire puisque je m'étais engagé à publier les premiers livres pour septembre, me rendit, sous le coup du travail, boulimique et profondément amnésique.

L'urgence de voir publier enfin ces dix livres qui soupiraient dans mes tiroirs et s'impatientaient en piaffant, me mobilisa à tel point que je ne me souviens presque pas de ce que je vécus alors. Pendant dix-huit mois au moins, je n'eus plus aucune notion du temps qui passait et ne savais même plus qui j'étais.

Enfin; les livres publiés, bien accueillis pour l'ensemble, une fois, les obstacles aplanis et toujours pourtant dans le feu de l'action, mon association américaine effacée, Harlin Quist étant devenu le cadet de mes soucis, je ne me préoccupais plus de ce qu'il pouvait devenir et publier, s'il était à Paris ou à New York, où en Suisse à gérer son compte à numéro...

 Pourtant sans que je me soucie de le revoir et sans l'avoir effectivement jamais revu pendant des années, il trouvait toujours une occasion et les moyens de me rappeler tout de même sa présence en ce monde, me harcelant de temps à autres. Pour lancer sa nouvelle structure d'édition par exemple, en sorte de bravade, il fit coller ou colla lui-même aux portes des éditions Grasset, rue des Saints pères, une affiche d'assez mauvais goût qui le représentait en faune entouré de petits angelots. Puis il écrivit des lettres à mes collaborateurs directs dans lesquelles il alignait toute une série de récriminations qui m'accusaient de tous les vices...Il souhaitait se venger, me prouver qu'il existait, me démontrer que ses livres étaient meilleurs que les miens...

Et je suppose même qu'il réussit, en utilisant des arguments massues, à détourner, de leur envie de continuer à travailler avec moi, un certain nombre d'illustrateurs(trices) que je lui avais en quelque sorte fournis.

Je mis ces attaques et ces insultes sur le compte du dépit qu'il éprouvait d'avoir été quitté et surtout de savoir qu'il n'avait pas réussi à m'éliminer du circuit.

 Je ne revis qu'une seule fois Harlin Quist, en le croisant par hasard, dix sept ans après notre séparation, en juillet 1989, bicentenaire de la Prise de la Bastille, tandis qu'il descendait le Boulevard Henri IV en compagnie de deux vieilles dames, dont l'une en fauteuil roulant qui devait être sa mère et l'autre cette tante mécène qui l'avait toujours soutenu. Il m'épingla de son regard perçant, surpris probablement de constater que je vivais encore et je crois que j'eus un fin sourire en me souvenant qu'il avait tout de même réussi à satisfaire la promesse qu'il m'avait dit avoir faite autrefois à cette tante : celle de la mener à Paris, sur la place de la Liberté pour toucher les quelques pierres qui restaient de la prison de la Bastille.

Cela se fit sans un mot, à la double allure de deux personnes qui se croisent, comme si nous étions déjà sur deux rives infranchissables, dans une zone d'ombre où personne ne peut plus défaire ce que le destin a noué. L'irrémédiable avait pris le pas pour tordre le cou et étouffer les quelques élans intérieurs qui gisaient encore endoloris et meutris au fond de nous.

Avancer, ne pas se retourner, ne pas réfléchir, ne pas donner prise au moindre regret, juguler en soi l'attendrissement, continuer vers n'importe quoi d'autre plutôt que de revenir sur ce passé-là. C'est ce que je fis comme un somnambule en prenant mon métro au coin du Boulevard Bourdon.

Lorsque Harlin Quist me contactera en 1997 pour me demander d'oublier le passé et de le rejoindre pour une éventuelle nouvelle aventure, je mesurai encore son inconscience et sa fatuité, son immaturité et son petit brin de folie aveugle. Le ton de sa lettre et ce qu'il me disait me persuada qu'il n'avait pas mesuré le mal qu'il m'avait causé et causé à ma famille. Sa fébrilité et son impatience, peut-être due alors à la maladie qui l'emporterait, masquées par un ton de désinvolture feinte, confirmaient qu'il ne doutait pas de ma réponse puisqu'il lui paraissait normal et certain que je ne puisse refuser sa proposition. Quelle blague!

Décidément, pensais-je alors, Citizen Q. ne se départirait donc jamais de son égoïsme de célibataire endurci et de l'infaillibilité de ses "insights".

Il en était resté au même point où je l'avais laissé tandis que je me demandais : pour quelles raisons nouvelles lui tendrais-je de nouveau la main?...

Calmement, sur un ton désabusé, je le remis à sa place en lui faisant comprendre que grâce à lui j'avais appris au moins une chose : celle de ne jamais, deux fois de suite, me laisser berner par un individu.

Le trait fut ainsi tiré, froidement et sans regret.

Mais j'ose tout de même espérer et suppose que, lorsqu'il était seul dans le noir, jusqu'à ses derniers jours, Harlin Quist, descendant de son socle, revisitait les livres qu'ensemble ou séparément nous avions publiés. J'espère même qu'il s'intéressa toujours aux livres que je publiais, autant d'ailleurs que, de mon côté, je m'intéressais aux siens. Ne serait-ce que pour tenter de comprendre nos différences!

J'appris sa mort par hasard, elle me surprit puisque je le croyais doué d'une énergie bien au-delà du commun des mortels et propre à le faire vivre plus longtemps que moi, mais ne sus rien de ce que furent ses derniers jours ni des remarques qu'il put faire sur son parcours et encore moins de ce que finalement, il pensa de ce petit bout de chemin, courte aventure, que nous fîmes ensemble.

                                                    Octobre 2008

 

 

 

 

 



02/10/2008
0 Poster un commentaire

Inscrivez-vous au blog

Soyez prévenu par email des prochaines mises à jour

Rejoignez les 25 autres membres