55. b 1998 : LES ACCUSATIONS D'ÉTIENNE DELESSERT

 
 
       C'était dix ans après 1988 date de mon entrée, à l'invite de Jean-Marie et Janine Despinette, comme membre d'honneur dans l'Association culturelle qu'ils venaient de fonder : le Centre International d'Etudes en Littérature de Jeunesse (CIELJ).

        J'avais alors 57 ans et considérais leur offre comme une rosette de fin de vie professionnelle. Pour moi, c'était même de la survie puisque le logo, composé à ma demande par Alain Gauthier, pour illustrer mon passage dans ce que j'avais appelé "La Littérature en couleurs", ce cœur d'anémone rouge dans un livre de marbre, datait de quatre ans.

Après cette exposition consécration, il était temps pour moi d'entendre les cris d'alerte de ma famille, de cesser de donner de mon énergie à une cause qui ne me le rendait en rien et de rétablir la balance comptable de notre budget bien largement compromise.

Forcé et contraint, j'admis pour la première fois que les livres vendus ne me rapporteraient jamais assez pour effacer mon ardoise et éponger les dettes dans lesquelles m'avaient entraîné leur publication.

De tous les éditeurs avec qui j'avais collaboré, seul Grasset continuait de me verser chaque année ce petit chèque qui m'assurait que les livres se vendaient encore. Par contre, pour la soixantaine d'autres parus aux Éditions Universitaires/Delarge et aux Éditions Hatier/ l'Amitié, soldés en bloc par l'un et l'autre de ces éditeurs, le premier par suite des indélicatesses commises par Jean-Pierre Delarge et par la vente des Éditions Universitaires, le second comme suite au procès que j'avais mené et gagné contre Hatier/ l'Amitié, en raison de la censure pratiquée sur le livre de Michel Tournier, "La famille Adam"par l'Archevêque Vilnet, parent du juriste de cette maison, il ne me reviendrait jamais, comme aux auteurs et illustrateurs d'ailleurs qui m'avaient épaulé et suivi, aucun retour.

Était venu le temps, avait sonné l'heure, de rendre mon tablier, de me retirer de l'édition et de me ranger des voitures selon l'expression consacrée. Marc Soriano n'étant plus là, sa succession n'étant pas assurée, le groupe à sept têtes que nous avions constitué pour que la production en Littérature de Jeunesse, la réflexion critique et la prescription s'associent et entrecroisent leurs réflexions pour se  consolider et, par contagion intelligente et suivie, puisse avoir un effet général durable et stimulant sur les renouvellements de la Littérature de Jeunesse, était parti en fumées. Une fois cette intelligence collective évaporée, je ne croyais plus, depuis l'avènement du socialisme en 81 et l'attitude plus que délinquante des apparatchiks "paupéristes" du livre mis en place par Jack Lang, et malgré l'imposition du prix fixe, et même à cause de lui, que quelque chose de nouveau puisse être mis en œuvre pour sortir le livre de jeunesse de la tendance industrielle et populiste qu'il allait fatalement être amené à prendre pour répondre au consumering ambiant.

 

Mon constat du moment, depuis le début de l'année 82 et courant 82-83, face aux décisions prises par le gouvernement Mauroy pour réintégrer la politique économiste libérale, me portait donc à considérer que j'avais suffisamment donné et payé pour cette cause-là, celle de "la  littérature illustrée" et qu'il était vain et même ridicule, presque masochiste, de continuer à donner de mon temps, de mes forces et de mon énergie en me laissant aller, une nouvelle fois, à accepter de m'engager pour créer, comme on me le proposait chez Nathan, un énième nouveau département jeunesse dans une autre énième maison d'édition traditionnelle française …

Si les choses avaient changé à partir de 82 c'était bien en pire. J'avais pris conscience qu'en refusant de prendre en compte ce que nous avions fait, dans ce groupe à sept têtes sur l'initiative de Marc Soriano , chacun dans nos propres registres, les Institutions de la Fonction Publique, dont l'idéologie mouvante est le plus souvent empreinte de l'idéologie passagère du gouvernement en place, nous renvoyaient dos à dos, en nous faisant sentir que nous étions des libres-penseurs, que nous avions agi en francs-tireurs et qu'il était, somme toute, normal que nous soyions marginalisés pour ne pas dire pénalisés. 

Geneviève Patte et "La joie par les Livres" de cette époque socialiste, aussi bien que Jean Gattegno, directeur du livre, – Celui qui, se prétendant le spécialiste en France de Lewis Caroll, avait décrété que la version que j'avais publiée d'"Alice au pays des Merveilles" illustrée par Nicole Claveloux, était la plus mauvaise version d'Alice qu'il connaissait –… me confirmèrent ce que m'avait déjà expliqué mon ami Philippe Gavardin, directeur du "Chant du Monde", réalisateur d'un disque sur ma réécriture du "Petit Poucet", fils d'un grand bourgeois de Neuilly, marié à Marie-Hélène, mannequin vedette de Givenchy, tous deux ouvertement communistes  … : «le lectorat de tes livres ne nous intéresse pas. Au parti, nous devons viser les classes les plus défavorisées et il est évident que pour ces classes-là, tes livres ne sont pas indispensables. Ils font partie du superflu et ce dont on peut se passer. Pour les ramener à nous nous devons aller dans leur sens. Il nous faut des produits qui les séduisent et les conditionnent à voter pour nous.»

Tandis qu'à son côté, mais sans se fréquenter, au parti socialiste, l'opportuniste et ineffable Henriette Zoughebi, oiseau de passage en Littérature pour la Jeunesse, devenue, après avoir évincé les membres de l'équipe fondatrice du Festival de Montreuil, la Directrice, me serinait que, puisque « je ne voulais pas travailler pour les masses»  – phrase tirée des contextes mais que je ne renie pas – qu'elle préférait se rallier au rôle et aux injonctions des Institutions de la République

qui étaient de faire arriver jusqu'à tous les "Petits Français moyens" des productions "populaires", sous-entendues les productions qui, à cause de leur simplicité, de leur naïveté, de leurs maladresses même, avaient toutes les chances de ne pas dérouter les enfants de ces classes défavorisées et de gagner, d'un trait, immédiatement, la faveur de leurs parents et du grand public.

J'exprimai mon désaccord. Elle m'en tint rigueur et me reprit une proposition qu'elle m'avait faite de prendre en charge la réalisation, en collaboration avec le fils d'Armand Gatti, d'une vidéo avec des enfants sur des poèmes choisis de Philippe Souppault. Mieux que cela, allant même, mais probablement sans s'en rendre compte, à l'encontre des idées socialistes qu'elle revendiquait, Henriette Zoughebi crut malin de choisir pour thème d'une journée du festival de cette année-là, "Le Petit Poucet". Et, pour mieux m'agacer, puisque j'avais décliné sa proposition de vidéo sur les poèmes de Souppault, elle ne trouva rien de moins intelligent que de ne pas m'inviter à participer à la manifestation et de faire de Claude Lapointe, dont on connaît sur ce plan les convictions réactionnaires et la désapprobation de ma réécriture "socialiste"de ce "Petit Poucet", la tête d'affiche et le héros de la manifestation.

A maintes reprises, je dois rappeler qu'on insista, dans ce camp de la gauche modérée qui était mon camp, pour me faire comprendre qu'en fonction du moment, – l'échec du premier gouvernement Maurois et les hésitations qui sur le plan économique s'en suivirent –, il fallait à tout prix, pour garder le pouvoir politique si chèrement acquis, ratisser large. Il s'agissait pour ne pas perdre les rênes, non seulement de conserver les voix acquises par l'élection de 81, mais de faire tache d'huile à partir des couches de populations les plus défavorisées.

Après les rigueurs et le quasi étranglement économique qu'avait entraîné la première mouture de gouvernance socialiste, François Mitterrand proclamant soudain qu'il n'était pas Staline, la doctrine socialiste s'était ralliée à l'économie de marché. Le Festival actuel de Montreuil en est la parfaite démonstration : une foire au tout venant pourvu qu'il paie. Jean-Claude Stéphani, l'initiateur de ce Festival, a dû se retourner dans sa tombe.

Pour ce qui était du livre, cette gauche fraîchement arrivée à l'exercice du pouvoir, anxieuse d'agir et de réussir, fonctionnait beaucoup plus en collectiviste aveugle qu'en éclaireur ouvreur de perspectives. On me répétait qu'il s'agissait de ne pas faire dans la dentelle, qu'il fallait réimpulser son économie, au risque même d'encourager la production massive et industrielle et le développement de cette "édition sans éditeur" dont parle André Schiffrin. Faire du chiffre, remplir les caisses, était pour moi la meilleure manière de faire taire les artistes et de se prêter à l'endormissement des esprits pour mieux réussir, en sous main, à ce que le système capitaliste reprenne en main la manipulation des consciences.

C'est contre ces théories consuméristes de conditionnement capitaliste que j'écrivis : "Les petits agneaux de Marie-Antoinette", "Le conformisme dès le berceau", "Le cul béni des fées" et enfin "la littérature intentionnelle".

On me reprocha d'avoir dit que «la littérature militante était limitante», on essaya de me convaincre que mes livres étaient réservés aux enfants privilégiés.... Même Jacques Lang, qui m'avait sollicité lorsqu'il était en difficultés à Chaillot, qui m'avait envoyé sa fille pour me soutenir au moment de l'affaire Dolto, qui m'avait convoqué, en avril 81, à un mois de l'élection de François Mitterrand, pour mettre au point avec Jérôme Lindon le "manifeste pour le livre" du parti socialiste, (prémices de la Loi Lang sur le prix fixe), me fit comprendre, une fois devenu Ministre, par laquais intermédiaires, reprenant le discours de Jacqueline Joubert, que mes livres étaient élitistes, qu'ils ne pouvaient pas être recommandés pour les "Petits Français Moyens" et qu'en conséquence ils ne pouvaient pas être   cautionnés par un gouvernement socialiste...

1996 : Harlin Quist, mon ancien associé, la gueule enfarinée, nostalgique de nos premières publications, qui n'avait jamais douté de rien, se manifesta à ce moment-là pour me demander de reformer notre tandem franco-américain.

Mais je refusai comme je refusai deux autres propositions moins glorieuses. C'était décidé, je ne remonterai plus sur scène pour redevenir le bateleur de la Littérature de Jeunesse.

Marre de la bêtise et de la médiocrité critiques des  bibliothécaires de "La joie par les livres", marre de cette fausse l'intelligentsia, mal des orientations prises inconsciemment mais avec cette fausse assurance martelée des gens qui veulent vous convaincre de leur objectivité… la situation était fausse et resterait fausse. A supposer que je m'entête à rester dans ce milieu, je ne pouvais qu'être amené à me falsifier pour durer…Ce que, délibérément, je ne voulais pas !

Le grand tort que j'eus, en ce début d'année 1998, avait été de penser qu'en décidant de me retirer du milieu pour faire place à d'autres (Charlotte Ruffaud, Christian Bruel…) ceux qui piaffaient et m'accusaient même ouvertement de me répéter, on ferait silence sur mon départ. J'oubliai que c'est à ce moment là, à l'instant où vous posez les armes et que vous êtes démuni, que les pleutres se lèvent et se vengent en vous tirant dans le dos.

C'est à ce moment-là que j'eus la surprise alors d'entendre et de découvrir pour la première fois, venant même de voix amies, des avis soigneusement tus avant cela sur les livres que j'avais publiés. On tenait à se démarquer pour se valoriser, à rejoindre le consensus majoritaire sans se soucier alors de savoir si par ce changement de camp on m'enfonçait un peu plus.

Manifestement, en tentant d'apporter quelque chose de nouveau en édition de livres pour la jeunesse, j'avais fait quelques frustrés et ces jeunes prétendus à ma succession croyaient plus intéressant et plus facile surtout, pour se positionner dans le milieu et pour assurer leur ascension, de procéder à ma décapitation.

Je fus surpris de découvrir autant de hargne de la part de ceux qui gardaient une dent contre ce que j'avais pu apporter de nouveau et pensai que je ne méritais ni tant de flagornerie dans un premier temps ni tant de mépris dans un second temps.

C'est à ce moment-là que Mme Janine Despinette, Princesse Rouletabille, fondatrice du CIELJ, celle que je considérais comme mon amie, épouse de Jean-Marie Despinette, ancien membre comme moi des Mouvements de Jeunesse et d'Éducation Populaire, crut bon de tendre le crachoir de son petit journal d'information "Octogonal-Ricochet" pour donner la parole à Étienne Delessert, le Gaston Lagaffe de l'illustration.

 

DÉCLARATION D'ÉTIENNE DELESSERT (27/04/1998)

PUBLIÉE PAR JANINE DESPINETTE

DANS  LE JOURNAL DU CIELJ :

"OCTOGONAL RICOCHET" N° 14  

 

 

       «Cela m'a amusé de pouvoir lire la "lettre ouverte" de François RUY-VIDAL (In le CRILJ et l'Octogonal N°13).Si elle retrace les batailles juridiques qui ont opposés nos deux lascars et dont je ne veux pas analyser le détail, j'aimerais toutefois relever quelques inexactitudes très voulues.

         Jusqu'à la rupture finale, les deux éditeurs étaient parfaitement au courant de toutes les malversations –photograveurs,imprimeurs et surtout auteurs non payés, et alors fort démunis…

         Dans sa réponse à Quist, RUY-VIDAL a oublié les tourments très réels de ceux qui, les premiers, créèrent ces livres célèbres. Pour lui, il n'en reste qu'une bataille d'éditeurs et des escarmouches d'avocats.

         Puisque Harlin Quist ouvre à nouveau ses ailes sur cette bonne France et s'en va gober de nouveaux auteurs et illustrateurs, secondés par ceux qui furent ses acolytes d'alors, j'aimerais remercier François : pour la première fois, dans les pages de l'Octogonal, est apparue la vraie histoire des "Contes N° 1, 2, 3,et 4" d'Eugène Ionesco.

         Une ou deux remarques : Ce n'est qu'une page de "Sans fin la fête" qui avait attiré l'ire d'une critique du Library Journal (celle de la puce qui saute dans l'œil du soleil…) et non l'ouvrage dans son entier, qui a traversé le monde, sans avoir besoin d'être réécrit par l'éditeur, fort mal et sans mon autorisation. Et contrairement à la légende, nous attendions un vrai long texte de Ionesco, qui puisse être l'équivalent d'un "Alice au pays des merveilles".

         (P.S. En fait on était déçus. Il m'a fallu près de trois mois pour me figurer comment faire un livre de ces très courtes histoires.)

Enfin, j'ai encore dans un dossier(les contrats signés en bonne et due forme pour les "Contes N°3 et 4". J'ai simplement attendu d'être payé, bien modestement pour les deux ouvrages parus, et leurs nombreuses coéditions. Il est dommage que cette série ait été victime des malversations vicieuses de deux coqs aux éperons d'acier, dont les jeux faisaient la joie de la même cour qui, aujourd'hui, aide Harlin Quist à relancer son opération.

         Alors merci, un petit merci François, d'avoir enfin raconté notre échange sur le trottoir de la 42ème rue à New York. On finira bien par s'entrevoir, par l'entremise des Despinette, quelque part dans un monde assez vaste pour échapper à la veulerie et à la maffia.

                                      Etienne Delessert le 27 avril 1998


                     *******************************************************

               Ce que Delessert cache délibérément en pratiquant cet amalgame est que nous avions eu une discussion ensemble à Bologne au cours de laquelle il m'avait demandé de lui donner des comptes de vente et de lui payer les droits d'auteurs qui lui revenaient en France sur les trois livres que je vendais de lui : "Sans Fin la Fête", " Conte Numéro 1" et "Conte Numéro 2" et que ma réponse avait été sans ambiguïté : Aucun contrat ne nous liait ensemble pour ces livres. La Sarl Les Livres d'Harlin Quist en mon nom avait acheté à Harlin Quist Incorporated New York les droits de vente d'une édition française de "Sans fin la fête" (texte et illustration) et les droits d'illustration seulement de "Conte numéro 1" et de "Conte numéro 2" – étant donné qu'elle était titulaire des droits français – et n'avait, en conséquence, aucun compte à rendre à Etienne Delessert mais à l'éditeur américain qui détenait ces droits.

 

La pratique de Delessert empreinte de bonasserie et de rouerie sous lesquelles se glissait la calomnie, de fausse amitié bourrue infiltrée de venin, ne m'était pas inconnue et elle ne me surprit pas. Il allait son train. Sa stratégie allait dans le sens de ce que Delessert sera toujours : un envieux insatiable, avide de succès et d'éloges, au point d'être toujours frustré par la notoriété des autres, et prêt à les discréditer pour se faire valoir.

Pernicieux, il avait deux seules idées en tête : d'une part, se venger de son premier éditeur, Harlin Quist, en l'accusant de tous les torts et en masquant le chantage qu'il lui avait fait en prétendant que les "Quatre Contes" n'étaient pas à la hauteur de ce qu'il escomptait, tout en tentant, d'autre part, d'imposer pour se flatter, sur le plan de l'historique de ces "Quatre Contes", l'idée que Monsieur Eugène Ionesco ne les avait écrit que pour sa propre petite personne.

C'est ce que Delessert avait prétendu une première fois auprès de Gian Carlo Stavro, mon ami, imprimeur à Trieste, et, une seconde fois, à François Vié en 2000, qui le publiera  dans le catalogue de l'exposition de Zurich : "Variations autour du livre d'images 1950-2000"(Voir article

Ne m'attendant à rien de bon, jamais, de la part de Delessert depuis le chantage qu'il exerça sur Harlin Quist dès le succès obtenu après la publication du "Conte numéro 1", je ne fus pas surpris de ce qu'il prétendait puisque cela venait dans la suite de ses justifications.

Par contre, ce qui m'étonna extrêmement, fut la complaisance avec laquelle Mme Despinette s'était prêtée à la charge de Delessert en lui accordant plein crédit, sans se soucier du préjudice et du mal que, dans son habile et odieux amalgame  il me causait. A cette époque-là, Mme Despinette m'assurant de toute son amitié, je mis la publication de cet amalgame, sans qu'elle ait pris le soin de me prévenir pour que je puisse répartir, sur le fait d'une inconscience ou d'une maladresse. Mais à y regarder de plus près aujourd'hui, je me demande vraiment si elle n'était pas complice de Delessert et si elle ne partageait pas complètement son avis.

Quoi qu'il en soit, manifestement, sans se soucier du tort que cette publication me portait, Mme Despinette avait décidé que mon avis sur ce sujet était de moindre importance. 

Eut-elle conscience qu'en jouant au petit journaliste d'investigation en mal de scoop, elle se faisait la complice du blasphémateur ?... Je ne crois pas. Preuve en est les leçons d'éthique qu'elle crut bon de donner par la suite aux journalistes parisiens qui, selon elle rendaient compte de la Littérature de jeunesse au mépris de l'histoire

Encore aujourd'hui, je me demande comment Janine Despinette, avec l'approbation de Jean-Marie, son mari, purent s'octroyer le droit de publier de telles allégations sans éprouver le moindre scrupule et sans avoir l'idée de me demander ce que je pensais de ces propos.

Il eut été si simple, et tellement plus honnête, de présenter, comme le commandait la moindre déontologie journalistique,  dans un face à face Delessert/Ruy-Vidal, nos deux versions controversées des faits, chacune des deux parties s'obligeant à apporter les preuves de ce qu'elle avançait. Ce qui m'aurait permis de me disculper.

Je ne sais comment il s'y était pris mais je pensai vraiment que Delessert avait gagné la partie ; qu'il avait été assez convaincant pour que les Despinette entrent dans son jeu et décident alors que je ne méritais pas de me disculper.

Avec le temps, maintenant que j'ai appris à décerner la perfidie de Madame Despinette, je dirais qu'elle souhaitait vraiment que Delessert gagne la partie et qu'elle avait choisi son camp.  

Le bruit nocif que cette publication pouvait attirer sur mon honneur ne lui importait pas.Tout était bon par contre, pour attirer l'attention des gens du milieu du livre pour enfants, sur son pouvoir de dire et sur son petit torchon "Octogonal".

Mme Despinette, fille d'un artiste, prenant parti pour un artiste à vocation internationale, trouvait là le moyen, de compenser, à peu de frais, le fait qu'elle n'avait pas pu elle-même devenir une artiste. Se ranger du côté des artistes, et même du côté – les duègnes de la Joie Par les livres boudant encore le talent de Delessert – des artistes d'avant-garde, était sa manière d'honorer son papa chéri.

Une vraie journaliste n'aurait jamais publié une telle charge sans avoir pris, au préalable, la peine   de vérifier ses sources et d'entendre d'abord les arguments à décharge de la partie adverse.

En fin de compte, les choses étant publiées, je n'avais plus qu'à faire mon deuil. Le coup avait été porté et le mal était fait. Delessert pouvait se délecter. Et les Despinette ne se rendaient même pas compte – ou feignaient de ne pas se rendre compte– qu'ils avaient été bernés et qu'ils s'étaient rendus complices.

Je fis front, leur écrivis, et allai les voir : il fallait qu'ils réparent!

En conséquences, ils s'exécutèrent. Voici donc ce que les Despinette, que je menaçai de procès, furent obligés de publier, dans leur même petit torchon, en "droit de réponse" aux insanités de Delessert :


 Extrait Du N° 13 D'"OCTOGONAL RICOCHET"

D'OCTOBRE I998.

Rectifications apportées, par Janine Despinette

sur ma demande et en droit de réponse

aux allégations formulées par Étienne Delessert

dans le N° 12 de L'"OCTOGONAL RICOCHET"

daté D'AVRIL 1998

 

        « DROIT DE RÉPONSE ! ET MISE AU POINT.

 

         L'éditeur américain Harlin Quist étant l'un des invités du salon du Livre de Jeunesse de Montreuil 1997, l'automne dernier, on a pu lire dans les pages livres de grands quotidiens de la presse française partenaires de ce salon, des articles lui étant consacrés qui nous conduisent à nous interroger sur l'évolution de la mémoire collective et la manière dont est perçue aujourd'hui encore, la littérature pour la jeunesse dans les milieux journalistiques.

         Un évènement médiatique avait été programmé qui n'a pas eu lieu parce que les donnes, en réalité, n'étaient pas les bonnes donnes : le retour des Livres d'Harlin Quist s'est fait sur les livres portant le sigle Encore un livre d'Harlin Quist publiés par lui-même entre 1973 et 1977 et connus surtout par un public américano-parisien. Or, il faut le reconnaître, le sigle Les livres d'Harlin Quist correspond dans l'esprit du grand public français plutôt qu'à ces livres là, aux livres conçus et publiés par François RUY-VIDAL, pendant la période où les deux hommes furent associés (1966/1972). L'impasse sur le nom de François RUY-VIDAL et des propos informatifs sur les œuvres, fort approximatifs dans ces articles démontrent qu'il est temps que des historiens s'intéressent à ce domaine

         Pour les professionnels du livre de jeunesse, le nom de François RUY-VIDAL depuis plus de 25 ans a été indissolublement associé à «témoignage pédagogique et artistique original exprimé à travers la conception et l'édition de quelques deux cents livres parus sous sa responsabilité en diverses sociétés éditrices» A commencer dans sa propre Société (créée avec Harlin Quist en 1966) dont il était l'associé majoritaire (et le gérant non salarié) mais qui pourtant ne porta que le seul nom de l'éditeur américain ! Ce qui n'a cessé de créer des confusions que seuls, actuellement, des historiens scrupuleux –voire l'intéressé lui-même – devront dissiper, pour qu'au-delà des récents incidents journalistiques ayant entraîné une demande de droit de réponse de sa part, les lecteurs s'y retrouvent.

         Les archives rassemblées pour la préparation du catalogue de l'exposition "La Littérature en couleurs" présentée en 1984 au Musée d'Art Moderne de la ville de Paris, nous permettent, à nous, d'aller ici au-delà de ce qui y était déjà. On trouvera donc ci-après un point historique et juridique qui s'impose pour nous.

 

         LA S.A.R.L "LES LIVRES D'HARLIN QUIST"

                   CHRONOLOGIE «JURIDIQE»

1966 : 

         Création par François RUY-VIDAL, d'une Sarl Les livres d'Harlin Quist  domiciliée dans son appartement, au 54, rue de Montreuil, Paris XIème et dont il est le gérant majoritaire. (51% des parts à FRV et 49% à HQ) Publication des premiers livres conçus par François RUY-VIDAL et Harlin QUIST entre New York et Paris mais dont le copyright était américain.

 

1966/1967 :

         Conscient d'une stratégie qu'il ne veut pas suivre de HQ, FRV décide de dissocier leurs initiatives de conception. Le voyage extravagant illustré à Paris par Nicole Claveloux obtient un premier prix du New York Times. FRV a écrit le texte et le copyright est français.

 

DE 1966 A 1972 :

         33 livres seront publiés par François RUY-VIDAL à Paris dans le cadre de la Sarl Les livres d'Harlin Quist et distribués par DIFFÉDIT (96 Bd du Montparnasse Paris XIVème), certains titres dépendaient d'un copyright américain( texte, illustration et conception) tandis que d'autres dépendaient de deux ou plusieurs copyright (détail ci-dessous)

         1. Livres dont le copyright (texte et illustration) est américain. Même quand il en était le concepteur, le nom de François RUY-VIDAL ne figurait qu'au titre d'Éditeur du livre, dans le cadre de la Sarl Quist France. Sans fin la fête et Marceline le monstre sont les meilleurs exemples de cette catégorie.

         La Sarl Quist France et François RUY-VIDAL lui-même détenaient les droits d'exploitation français de huit titres de cette catégorie.

 

         2. Livres dont une partie seulement du copyright appartient à François RUY-VIDAL et à la Sarl Quist France (l'autre partie appartenant à Quist New York). Dans cette catégorie se trouvent Conte N° 1 et Conte N° 2 puisque François RUY-VIDAL et la Sarl Quist France détiennent les droits du texte d'Eugène Ionesco tandis que Harlin Quist détient les droits du texte pour les versions non-françaises et les droits des illustrations d'Étienne Delessert (version album) pour tous pays. Dans cette catégorie se trouvent également Conte N°3 et Conte N° 4la Sarl Quist France, Harlin Quist détient les droits du texte en versions non-françaises (album) puisque bien qu'appartenant en propre pour le texte et les illustrations à François RUY-VIDAL et à

 

         3. Livres dont le copyright est français (Texte, illustration et conception) et dont François RUY-VIDAL et la Sarl Quist France détiennent les droits de revente sur le plan international y compris à Quist New York.

         Dans cette catégorie figurent Ah ! Ernesto ! de Marguerite Duras et Les télémorphoses d'Alala de Guy Monréal.

 

Décembre 1972 :

 1. La Sarl Quist France est menacée du dépôt de bilan par son photograveur à qui François RUY-VIDAL refuse, délibérément, de payer la photogravure d'u livre "Le Galion" de Guillermo Mordillo parce qu'il a livré, contre son gré, un jeu de duplicata des films du livre à Harlin QUIST (lequel a dit que le livre lui appartenait puisqu'il portait son nom )... Dans la foulée il va s'empresser de vendre personnellement sur le plan international les éditions multiples qui en seront tirées hors les intérêts de François RUY-VIDAL et de la Sarl Quist France.

         2. L'avocat que François RUY-VIDAL prend pour le défendre, obtient pour son client une mise en règlement judiciaire de la Sarl sous la surveillance d'un syndic.

         3. Souhaitant pouvoir retrouver une autonomie de gestion et de publication, François RUY-VIDAL s'engage devant le tribunal de commerce, toujours conseillé par son avocat, de s'acquitter des dettes de la Sarl Quist France selon le principe d'un concordat d'apurement, en versements échelonnés assez largement dans le temps.

 

 Mai 1973 :

 Pour faire face aux frais judiciaires engagés et aux exigences du concordat, François RUY-VIDAL  accepte la proposition qui lui est faite, de créer un Département jeunesse chez Grasset. Il y publiera une trentaine de livres en 2 ans et demi. Harlin QUIST, de son côté, estimant que les difficultés que François RUY-VIDAL a rencontrées et celles de la Sarl qui porte son nom ne le concernant pas, décide de publier, dans une autre structure d'édition, sous le titre "Encore un livre d'Harlin Quist" des livres qui n'ont plus rien à voir avec François RUY-VIDAL, ni avec la "Sarl Quist France" ( sauf deux livres, encore en vente chez DIFFEDIT, "Marcelline le monstre" et "le Géranium…").

L'avocat de François RUY-VIDAL, estimant que Harlin QUIST aggrave le préjudice de "la Sarl Quist France" en menaçant son engagement à épurer sa dette, exige qu'une plainte soit déposée contre lui.

Mais FRV refuse de déposer plainte contre Harlin QUIST car il considère finalement que la différence de leurs deux orientations éditoriales était salutaire et qu'il lui faut la marquer publiquement.

En contre partie, puisque la dette de "la Sarl Quist France" est devenue la dette de François RUY-VIDAL, gérant majoritaire, François RUY-VIDAL reprend les initiatives pour poursuivre ses activités seul, soit dans le cadre de cette "Sarl Quist France" en cours de réhabilitation, soit dans le cadre d'autres maisons d'édition.

 

Mai 1976:

         Devant le refus de Grasset de racheter les droits d'exploitation des livres qu'il avait publiés dans le cadre de "la Sarl Quist France" ( ce qui lui aurait permis de faire face à l'apurement des dettes, prévu par le concordat), François RUY-VIDAL quitte Grasset sur une proposition du P.D.G de DIFFEDIT et Directeur des Editions Universitaires pour cette autre structure.

Cette proposition l'engageait à créer un Département Jeunesse et à permettre la réexploitation des titres précédemment publiés par lui dans "la Sarl Quist France". De leur côté les Editions Universitaires assuraient l'apurement de la dette de "la Sarl Quist France" selon les modalités du concordat.

Ainsi furent réédités les trois premiers contes d'Eugène Ionesco, puis le "Conte n° 4", illustré par Nicole Claveloux. Sera réglée alors également la cession des droits de ces quatre contes d'Eugène Ionesco, en version de poche (Folio junior ) aux Editions Gallimard.

Les activités éditoriales de François RUY-VIDAL qui suivirent sont elles, connues, et ne posent plus problèmes. (On se reportera au catalogue de l'exposition de "La Littérature en couleurs", disponible au CIELJ).

La situation telle que décrite ci-dessus provoqua un certain nombre de difficultés de relation entre François RUY-VIDAL et les auteurs et illustrateurs qui avaient fait des livres pour "la Sarl Les Livres d'Harlin Quist". François RUY-VIDAL  étant tenu le plus souvent pour seul responsable des mécomptes éditoriaux, nés de cette situation.

Aujourd'hui 25 ans ont passé.

Nous rendrons à Harlin Quist ce qui lui est dû mais nous entendons que soit rendu à François Ruy-Vidal, à tous les auteurs et illustrateurs français qu'il a amenés à l'édition, tant dans sa propre maison que dans les sociétés éditoriales qui l'ont accueilli pendant une vingtaine d'années ensuite, ce qui leur est dû aussi.

Car là était l'événement ! Depuis les années 70 d'autres novations éditoriales se sont multipliées et dans notre travail de recherche critique, nous situons les étapes de ces novations en s'efforçant de n'en oublier aucune. Pour l'heure nous n'avons pas à en signaler d'encore inexistante.»

                            Janine DESPINETTE (Octobre 1998)



23/03/2009
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