50. a : DES RENOUVELLEMENTS DU LIVRE POUR ENFANTS
QU'EST-CE-QU'UN LIVRE ?
QUE PEUT-ON ATTENDRE D'UN LIVRE AUJOURD'HUI ?
Dans notre société de sur-information, ces deux questions méritent, aujourd'hui, d'être posées. Mais, pour ma part, je me garderai bien de pouvoir prétendre y répondre, d'une façon générale, pour chacun de nous. Et encore moins de me risquer à proposer des solutions aux questions posées, puisque je pense que chacun de nous avons, devons avoir, en fonction de convictions intimes, "notre" notion personnelle de ce qu'est, doit être, peut être, ou encore pourrait être un livre.
Sur le plan général, on peut néanmoins avancer que les réponses seraient approximativement similaires qu'il s'agisse d'un livre pour adulte que d'un livre pour la jeunesse. Encore bien qu'il faille considérer que cette notion de livre, selon nos appréciations personnelles, puisse évoluer en fonction de nos âges et de notre état d'esprit dans le temps, (le mot évoluer n'étant pas pris forcément dans le sens d'amélioration) et en fonction des contextes historico-politico-sociaux des civilisations dans lesquelles ce livre est produit.
Il y a quelques années, au moment où le Liban était sous l'emprise d'une guerre civile dans laquelle s'affrontaient et se déchiraient des citoyens libanais de confessions rivales, j'ai eu l'occasion d'être invité à une soutenance de thèse peu banale devant Monsieur Brémond, auteur de plusieurs livres de références sur les contes, et de Monsieur Benckheir, spécialiste et traducteur des "Contes des mille et une nuit".
L'étudiante était libanaise et son sujet se focalisait précisément sur ce dont, son père étant médecin, dans le cadre familial, elle avait été et était encore un des témoins irréfutables : "la place des enfants dans cette guerre civile, les livres que des auteurs nationalistes engagés écrivaient pour les enrôler, le contenu explicite des messages véhiculés par ces auteurs et par ces livres...
En somme, pour traiter son sujet, l'étudiante devait commencer par aborder la question, hélas, assez banalement générale dans l'ensemble des pays africains et au Moyen Orient, des "enfants soldats", avant de s'attacher ensuite, comme un "reporter" à analyser comment, au Liban, en pays de foi religieuse, de majorité chrétienne et musulmane, des enfants étaient éduqués, manipulés et utilisés pour tuer. Quelques livres typiques étaient mis à notre disposition dans l'assistance pour nous donner une idée générale spécifique de tous les autres qui avaient été conçus, écrits, publiés et distribués, avec succès et adhésion des adultes, dans le but d'inciter et d'impliquer les enfants dans une guerre jugée comme indispensable, donc juste.
Ce que j'entendis ce jour-là me rappela les livres dans lesquels, à partir de 1935, j'avais moi-même appris à lire. C'était de vieux manuels scolaires qui avaient été édités dans la période de l'entre deux guerre. Ils étaient le reflet de ce que nos parents et grands parents avaient enduré et valorisaient à outrance le sentiment national, la haine de l'Allemand et la nécessité de laver, dans le sang, l'honneur français.
On peut donc très facilement supposer, à partir de cet exemple extrême, que la notion même du livre pour enfants ait constamment évolué au cours du temps et qu'elle doit évoluer pour que le livre puisse conserver toutes ses valeurs. Cela, même si les changements survenus dans les contextes dans lesquels le livre s'inscrit et dont il dépend ne sont pas toujours évidents. A chaque période historique, pour chaque modification sociétale, ne serait-ce qu'en fonction du décalage des générations, les livres pour enfants se doivent, pour rester efficaces, d'être par la forme et par le fonds en adéquation avec l'évolution de nos moeurs.
Certaines expressions populaires entendues dans les milieux de prescription du livre, ceux de l'école et des enseignants ou dans la sphère culturelle des bibliothèques, sont parfois de bons critères pour nous permettre d'avoir une idée approximative de ce que l'opinion majoritaire attend d'un livre.
Vous avez certainement entendu comme je l'ai entendu maintes fois, des prescripteurs de livres pour enfants, s'exclamer unanimement en levant presque les bras au ciel : « …pourvu qu'ils lisent !… » en attribuant à l'acte de lire, simplement parce qu'il serait pratiqué mécaniquement, des vertus thérapeutiques propres à déboucher l'intelligence d'un âne bâté…
Pour ces inconditionnels, tout et n'importe quoi constituait un pied à l'étrier et le cheminement sur la voie vers le salut. Comme si le seul fait de connaître le mécanisme et le b, a : ba du décryptage de la lecture, – inducteur de sens, il est vrai –, était, en soi, à la fois un sésame et un remède, une garantie pour la diversité et la richesse du patrimoine culturel qu'il se constituerait!
Comme si la pratique de la lecture, quelle que soit la qualité de cette lecture, était, en elle-même, une panacée souveraine pour assurer l'avenir du lecteur!
Généralement d'ailleurs ce « Pourvu qu'il lise!» est généralement suivi d'un corollaire aussi simpliste, un tant soit peu démagogique : « la lecture doit être et rester, avant tout, un plaisir ! »
Tout en reconnaissant que ces deux formules ont certainement dû avoir, en d'autres temps, leurs raisons d'exister, ma position s'inscrit vigoureusement en faux contre elles. Au meilleur sens du terme, considérant que l'écriture est un acte, je prétends que la lecture doit être suffisamment et activement stimulante pour pouvoir opérer sur l'esprit du lecteur, une action susceptible de modifier éventuellement ses façons habituelles d'être et, dans le meilleur des cas, un encouragement à se prendre en charge et à agir.
En conséquences, il m'a toujours semblé plus souhaitable de préconiser, aussi, pour les enfants, des types de lectures moins faciles que celles qui étaient simplement un plaisir. Ce qui impliquait dans mon esprit, à l'attention des prescripteurs institutionnels que sont les bibliothécaires en particulier, la nécessité de devoir considérer plus sérieusement, et sous plusieurs formes et qualités différentes, qu'ils ne le faisaient, des types de lectures plutôt qu'un seule trop souvent démagogiquement valorisée.
Une fois le mécanisme de base acquis, c'est au dictionnaire entier que le jeune lecteur aura à s'affronter puis au grimoire tortueux des idées et des pensées humaines. Simple au début, le processus de la lecture devient rapidement, pour celui qui veut s'en donner la peine, une aptitude subtile et une discipline qui réclame d'être entretenue et de se perfectionner régulièrement. N'oublions pas qu'elle fait partie d'une manière indispensable de notre désir de savoir et de comprendre et qu'elle peut, en conséquences, alimenter et stimuler notre pulsion de vie.
Ce n'est pas parce que le mécanisme est acquis et que l'on peut déchiffrer des fadaises amusantes, que la cause de la lecture est gagnée pour autant. Ne pas tromper les enfants en leur faisant croire que le seul mécanisme les sauvera. Sans la volonté de lire, ce mécanisme n'est rien puisqu'il se compose de rouages fortement imbriqués qui se rouillent s'ils ne sont pas remis en marche et entretenus régulièrement. Un système d'engrenages qui ne peut que décliner et s'atrophier s'il n'est pas sollicité, huilé, relancé, par un esprit humain qui l'utilise en veillant sur son bon fonctionnement.
La lecture est un moulin qui broie du texte.
Un moulin qui ne broie que ce qu'on lui donne à moudre sans pouvoir choisir le grain qu'on lui fournit mais dont, cependant, la qualité de farine qu'il donnera dépendra de ce dont il aura été alimenter. A nous de l'alimenter intelligemment pour qu'il puisse, en retour, nous bien nourrir en protégeant notre équilibre!...
Sans cette surenchère permanente d'avoir à explorer des horizons changeants pour découvrir et s'acclimater à des univers de densités, de qualités et de complexités chaque fois plus diversifiées, plus spécifiquement affinées ; sans ce challenge constant impulsé par le désir de découvrir les réalités du monde ; sans cette curiosité des autres et sans volonté de dépassement de soi-même... pourquoi même apprendre à lire puisque apprendre à vivre suffirait largement?
Plutôt que de rester simplement un plaisir, cette "joie" – dont "La joie par les livres" nous a rebattu les oreilles, avec tant de monolithisme, depuis tant d'années –, la lecture doit être une passion qui répond à nos pulsions de vivre, celles de savoir, d'apprendre, de connaître, d'expérimenter et de comprendre.
Les bonnes habitudes se prenant tôt, c'est avec les enfants, dès leur premier contact avec les livres, que cet effort de volonté, – en espérant qu'il devienne passion –, doit être patiemment encouragé, rappelé et régulièrement entretenu. Cette volonté est de même sorte que celle que nécessite un parcours d'obstacles. Que les grains qu'on fournit à son moulin soient de natures et de qualités diverses ! Pour que l'enfant qui fait tourner ses ailes ou sa roue à aubes, soit astreint à accéder, progressivement mais immanquablement, par la pratique de différentes sortes et types de lectures à différents sortes et types d'écritures.
QU'EST-CE QU'UN LIVRE POUR
Depuis Jean de
En somme, ce que les instances éthiques qui nous dirigent souhaitent est que ces livres pour la jeunesse soient des objets faisant partie d'une large thérapie de comportement psychologique et civique, des sortes de vaccins de prévention, des antidotes, qui permettront aux enfants, en prenant tout à la fois du plaisir, de pouvoir affronter les aléas de la vie, de se découvrir, de se mesurer, de juguler leurs divers instincts et pulsions honteuses et devenir finalement des individus normaux et des citoyens obéissants…
Il fut un temps ou, économie obligeant, toutes les catégories de livres que l'on proposait aux enfants se répartissaient en deux groupes bien distincts : d'une part, les manuels scolaires et, d'autre part, les autres livres, ceux que l'on pouvait trouver en librairie mais qui n'avaient pas leur "droit d'entrée" dans l'institution scolaire et que j'ai, pour ma part, toujours appelés : " livres de loisirs".
Les positions des deux plus importantes instances prescriptrices (bibliothécaires et enseignants) ont longtemps et bien stupidement divergé pour sembler arriver actuellement, par la force des choses et à la suite de décisions prises par les deux Ministères dont dépend le livre : celui de
Néanmoins, les différences qui caractérisaient ces deux catégories de livres,"manuels scolaires" et "livres de loisirs", étaient telles qu'ils étaient, sur le plan des actions à mener, source d'un profond et stupide divorce entre les bibliothécaires et les enseignants. Les premiers – premières seraient le mot plus juste compte tenu du pourcentage de femmes dans la profession – avec raison, invoquaient, le caractère forcément plus dogmatiquement pédagogiques des "manuels scolaires" pour prendre prétexte, injustement, et accuser les enseignants qui souhaitaient faire entrer les "livres de loisirs" dans les écoles de vouloir tout simplement : « scolariser le livre ».
Lorsqu'on écoutait ces sirènes, s'avouant généralement chrétiennes de gauches, gagnées à l'école privée mais ne la mentionnant jamais, le salut ne pouvait venir, en majeure partie, que de cette école catholique, seule considérée, puisqu'elle intégrait dans ses enseignements la formation religieuse, comme susceptible de fournir une bonne pédagogie d'éducation digne de ce nom. A l'opposée, continuant de pratiquer amalgames et généralisations malveillantes, ces sirènes qui prétendaient avoir tout compris continuaient de mouliner leurs dénigrements : en toutes matières, y compris l'enseignement de la lecture ou l'incitation à aimer lire, les enseignants de l'école publique étaient inaptes : ils ne pouvaient que "pédagogiser".
Pour mieux les enfoncer on ne citait que des apprentissages du "mécanisme de lecture" mal enseignés ou bien des "méthodes de lecture"(la syllabique en particulier) périmées... que tous ces fonctionnaires laïques, auraient, selon toujours les avis arrêtés de ces bibliothécaires, employés pour empêcher les enfants dont ils avaient la charge d'aimer lire.
Dans ces discrédits constants, il n'était jamais invoqué, ni jamais mentionné à la décharge de ces enseignants, pour tant soit peu expliquer leurs difficultés, ni la précarité des niveaux sociaux des enfants fréquentant les écoles publiques ni, en fonction des maigres budgets alloués, le peu de diversité des qualités de lecture qui leur étaient dispensées.
C'est par colportage de ces préjugés, entérinés avec une outrance idiote et claironnés sans nuances par des résonnatrices stupides et inconscientes qui se faisaient ainsi les porte voix d'une idéologie de caste et de classe, que tout un corps administratif était diffamé par un autre corps administratif confrère avec lequel il aurait eu, s'il avait réellement pensé au bien des enfants défavorisés, toutes les raisons de s'allier pour mener des actions communes.
Avant 1970, je n'ai jamais, sur le terrain, ou alors très rarement et uniquement dans des agglomérations fortement politisées à gauche, pu constater que des alliances d'action étaient menées entre ces deux corps fonctionnarisés spécifiquement désignés pourtant pour sortir d'une impasse qui remonte à plusieurs décennies en servant aux enfants, espoirs d'amélioration future de notre société, ce qu'ils méritaient et ce dont ils avaient besoin.
Et chaque fois qu'une ébauche de tentative était tentée – à Grenoble, à St Pierre des corps ou à Montauban par exemple... –, je peux préciser que la bonne volonté émanait toujours davantage du corps enseignants qui souhaitait, manifestement, et faisaient en sorte, que les enfants défavorisés puissent avoir envie de fréquenter la bibliothèque, plutôt que du corps des bibliothécaires toujours inexplicablement réticent.
Il m'est arrivé souvent de m'insurger contre de jeunes bibliothécaires, à peine sortie d'une formation moins qu'élémentaire en matière de psychologie de l'enfant et de pédagogie qui, en bons perroquets, n'éprouvaient aucun scrupule – puisqu'elles l'avaient appris dans la formation qu'elles avaient reçue –, à prétendre que c'était les enseignants qui « dégoûtaient les enfants de lire ».
Au début des années soixante, alors que j'étais encore instituteur rue Camou, puis rue Las Cases et enfin rue de Picpus, c'est à dire en plein Paris, devant la médiocrité des "livres de lecture" qui avaient leur "droit d'entrée"dans l'école, et devant le peu de choix de lectures que je pouvais offrir à mes élèves, je décidai d'enfreindre les lois ministérielles et de faire entrer des "livres de loisirs" dans ma classe en créant dans un placard de la classe : un "coin bibliothèque".
Ma volonté délibérée de ne pas respecter les instructions officielles sur ce point n'allait pas de soi. Elle me valut d'ailleurs quelques fort désagréables observations de mon directeur d'école qui, vis-à-vis de l'administration aussi bien que des parents, tenait à me signifier qu'il dégageait entièrement sa responsabilité de ma démarche. Mais, finalement, j'obtins gain de cause. Il céda devant mes convictions, fit semblant de fermer les yeux et j'eus, plus tard, lorsque je quittais l'établissement pour commencer à publier, le plaisir d'apprendre que j'avais tout de même réussi à l'inciter à reconsidérer la question.
Il me semblait alors indispensable que certains de ces "livres de loisirs" puissent, aussi, entrer dans l'institution scolaire, lieu où tous les enfants avaient accès, et qu'ils remplacent même, éventuellement, ou du moins qu'ils épaulent, pour ce qui concernait l'apprentissage et le perfectionnement du goût de la lecture, ces "manuels scolaires de lecture" dont le principe même était souvent contesté et parfois jugé périmé par plus d'un enseignant d'école publique.
Mais comme en ces matières de corporatisme, rien n'est simple, les bibliothécaires émirent alors un autre avis, – à croire que sur le plan institutionnel elles étaient embrigadées –, toujours aussi désobligeant et toujours aussi stupidement généralisé, pour accabler le corps enseignant : « Si on permettait aux enseignants d'utiliser ces "livres de loisirs" à l'école, les enseignants auraient tôt fait de les utiliser comme ils utilisaient les "manuels de lecture" et le livre se trouverait de nouveau « scolarisé et pédagogisé ».
Ce qui selon le cqfd revenait à prédire une nouvelle fois, irrévocablement cette fois, que les enfants étaient et seraient toujours « dégoûtés du plaisir de lire » par ceux-là même qui étaient chargés de leur en donner les moyens et l'envie.
Comme on peut en juger, même si la question, en évitant toute généralisation hâtive, est plutôt difficile à résoudre, ce n'était pas, indépendamment de ce que les éditeurs pouvaient produire, dans ce "landernau" miné par les corporatismes, que la confiance, le respect, ou la considération des initiatives et le partage des tâches, selon les attributions respectives de chacune de ces corporations, pouvaient s'instaurer !... Quelles que soient les bonnes volontés, les talents des uns et des autres et l'originalité des actions initiées séparément par les deux parties et quels que soient les efforts faits par ailleurs par les deux Ministères, le résultat n'était pas, c'est le moins qu'on puisse dire, réjouissant.
Même les constats d'illettrisme souvent dressés et perpétuellement remis en circulation, superficiellement, par une presse alarmiste, ne plaidaient pas pour un envisagement conjoint des situations et pour une concorde. De plus en plus d'enfants arrivaient, il est vrai, en sixième, alors même qu'ils avaient pourtant acquis le mécanisme de la lecture sans comprendre ce qu'ils lisaient. Pour ceux-là, ce serait peu d'ajouter qu'ils ne savaient pas, qu'ils ne soupçonnaient en rien, et qu'ils ne sauraient sans doute jamais en quoi pouvait consister ce fameux plaisir de lire !
L'AMBIGUITE DE
De tout temps, depuis que le livre pour la jeunesse existe, quels qu'aient pu être, en fonction des diverses époques, ses contenus et ses objectifs, il a été convenu, en général, que la notion de plaisir, fort heureusement, devait corroborer ou supplémenter le contenu culturel édifiant qu'il se devait, par principe, d'apporter.
Tout le monde admet aujourd'hui que le livre suppôt d'éducation, selon la formule consacrée par Perrault, par
Mais comme le disait Paracelse avec un bon sens qui échappait aux duègnes de "La joie par les livres" en matière de livres : «Rien n'est poison et tout est poison!» Il s'agit parfois d'une simple question de dose!...
Depuis les années soixante, on avait pu constater, et pour ma part déplorer, que cette notion de plaisir, enflait, était enflée par des personnes qui voulaient exagérément valoriser leur fonction d'intercession, au point que cette bien vague et imprécise notion de plaisir assimilable quelquefois à tous les laxismes, prenait, de plus en plus d'importance jusqu'à même outrepasser largement son rôle d'adjuvant à l'éducation, pour prévaloir, arbitrairement, sur toutes les autres qualités et vertus du livre.
On peut même affirmer qu'à comparer les livres pour la jeunesse de l'immédiate après-guerre à ceux qui ont cours sur le marché actuel, la tendance s'est totalement inversée : « D'abord et avant tout ce qui attire et réjouit l'oeil puis l'amusement qui optimise et incite à l'achat et ensuite, peut-être, mais pas nécessairement, la transmission des valeurs ! »
L'apparition de cette production plus laxiste répond-elle à des méthodes psycho-pédagogiques plus permissives ?... A une société plus axée vers le plaisir ?... A des parents moins soucieux de l'éducation de leurs enfants ?... Tout porte à penser, plutôt, que c'est l'acte de lire lui-même qui a été, par glissement imperceptible et par une sorte de mutation de sens, remis en cause par l'opinion majoritaire qui estimerait aujourd'hui que les enfants ne pourraient aimer lire qu'à condition de ne lire que des choses amusantes ou agréables, voire uniquement et unilatéralement distrayantes (au sens de distraire pour détourner de...)
Mon observation et ma réflexion m'entraînent même à dire que ce qui caractérise le mieux, l'édition pour la jeunesse, c'est qu'elle est soumise, autant et plus que l'édition pour adulte, à l'existence, sur le marché, de différents types de productions qui s'apparentent à des "faux-livres"puisque ce sont des livres qui, parce que trop uniquement distrayants, ne sont plus des livres. Ainsi, par surabondance et par banalisation de ces faux-livres, c'est la notion même de ce que peut être un livre qui s'en trouve être falsifiée!
Cette falsification serait-elle le fruit du hasard? Personnellement, je n'en crois rien. Il suffit pour le comprendre de se demander à qui cette falsification profite. Économiquement, seuls les grands groupes d'édition ont intérêt à entretenir cette confusion. Il en va de leur avenir. A court terme aussi bien qu'à long terme, leurs investissements sont en jeu. Avant de se soucier d'élever la conscience du lecteur, d'inciter sa sagacité, de développer ses goûts artistiques, d'affûter ses jugements…les préoccupations de ces organismes, à vocation plus financières que civiques ou culturelles, sont de rentabiliser leurs investissements. Et pour ce faire, de favoriser l'achat motivé par le plaisir et le désir de faire plaisir, un achat compulsif auquel le grand public cède en se disant que les enfants auront bien le temps de prendre, plus tard, les choses au sérieux...
Le rituel des justificatifs invoqués par les marchands de faux livres : « Surprendre le public, oui mais point trop!... Surtout ne pas déranger ses habitudes indolentes de lecture!... Les gens ont assez de soucis comme ça!...Il ne faut pas leur en ajouter et leur casser la tête en leur ouvrant les yeux sur leur sort!...
Cent fois, j'ai entendu ces raisons. Elles sont consignées dans tous les argumentaires que font les commerciaux de toutes les maisons d'édition pour justifier, par des conseils de rentabilité débiles, leur philosophie du livre pour enfants.
Cette justification par la distraction et par le plaisir a pris tant d'importance dans les productions des livres pour les plus jeunes enfants qu'elle est, à mon sens, une des raisons majeures qui ont contribué à donner à l'ensemble de ces publications une sorte de faux label qui, mine de rien, falsifie la tradition toute entière du genre livres pour enfants, pour la rendre aseptisée, pasteurisée et frisant l'infantilisme.
Au nom du plaisir de lire, et de la facilité de lire, c'est toute la littérature pour la jeunesse elle-même qui, progressivement, se trouve dénaturée, dévaluée et infantilisée. A un point tel qu'il m'est arrivé d'entendre une bibliothécaire me dire en haussant les épaules : «Bof!...Mais à quoi peut servir la littérature dans notre monde?...»
Sans s'en rendre compte, cette bibliothécaire linotte témoignait de la collusion qui existe, – elle est pour moi flagrante –, entre les instances de productions éditoriales et les institutions de réception de cette production.
LIVRE EXPURGÉ, LIVRE MORAL, LIVRE POLITISÉ…
Qu'on le veuille ou non, l'éditeur bénéficie a priori d'une étiquette d'estime due certainement, en partie en tout cas, au pouvoir qu'on lui prête : celui de publier de l'écrit, c'est-à-dire, par opposition " aux paroles qui s'envolent" à nous permettre d'accéder à "ce qui reste". Il donne vie à "ce qui compte" et à "ce qui dure". Encore que cette notion de pérennité de la chose écrite, s'avère, aujourd'hui, de moins en moins crédible lorsque l'on considère la pléthore de livres mis sur le marché, livres qui ne seront jamais lus et, par ailleurs, l'engouement que le public voue à la télévision. En librairie les écrits ne restent plus et à la télévision les paroles défilent, s'incrustent le temps d'une soirée mais s'envolent pour faire place à celles du lendemain.
Finalement, c'est à la bibliothèque qu' on pourrait espérer... Mais même là!... Depuis que le conte a fait son trou!...
Enfin!...Pour un temps encore, l'éditeur, incarne encore le pouvoir du livre. Un livre encore à peu près conforme à celui dont il a hérité, celui qui ouvre sur ces connaissances qui nous sont indispensables pour nous édifier, ces connaissances qui nous inquiètent ou qui nous libèrent...Un livre qui donne vie ou mort à nos idées ; celui qui peut les forger ou les faire changer et qui, en nous les changeant, en les élargissant, peut contribuer à nous faire avancer.
Je suis un homme du livre et pense fermement que le livre a encore, doit avoir, ces fonctions là dans notre société. Je pense donc qu'il est juste que nos autorités dirigeantes s'en inquiètent et qu'elles continuent de lui attribuer cet insigne rôle de provocateur de réflexion, de modificateur de mentalité et, encore mieux de plus salutaire : d'éveilleur de conscience.
Sauf que!...On se demande parfois si ces instances dirigeantes n'ont pas intérêt à ce que le livre n'exerce pas, n'exerce plus, ces fonctions là!...
Dans les périodes d'ordre moral le livre a souvent été catéchisme ou bréviaire, la courroie évidente, sous couvert de rigueur morale, de retransmission des idéologies de convictions omnipotentes. Il a véhiculé de l'intolérance, des limitations et des interdictions de l'expression des opinions, au profit des seules vérités répressives qu'il incarnait alors…
Hélas, pour qualifier un bon livre, il restera toujours, dans l'esprit de certaines personnes, parce qu'elles sont assujetties, par leur foi, à des respects et à des croyances en des idéologies qui les incitent à la soumission de dogmes et au respect inconditionnel du livre des livres, la bible, une notion idéalisée d'un livre pour enfants qui "serait bon sous tout rapport" et que personne ne pourrait contester.
C'est au nom de ces idéologies qui s'apparentent, plus ou moins clairement, de façon plus ou moins tolérante, aux trois grandes principales confessions monothéistes, ou même à des sectes de tendances diverses mais à pareilles volontés d'emprise sur les esprits, que le livre peut encore de nos jours, dans une société par ailleurs sauvagement paganisée par des sur-informations apparemment mal contrôlées, être considéré, par de tendres illuminés (ées) convaincus (cues), comme un instrument d'évangélisation et d'enrégimentement.
Pour ces religions ou pour ces sectes, dont les idéologies sont d'obligeances plus ou moins répressives, qui prônent le respect inconditionnel de dogmes et la contrainte morale comme seules valeurs d'identification de la personne, il est bien normal que, se souciant du bien de l'humanité, elles se sentent autorisées à miser, avant tout, sur un assujettissement, qu'il soit ou non conscient peu leur importe, des esprits.
Et il ne me semble pas étonnant, en conséquence, que ces esprits, une fois gagnés au principe du respect sans comprendre, ayant fait vœu de renoncer à toute raison critique pour se plier à une soumission qui frise l'obéissance inconditionnelle – parfois sous l'aspect sanctifiant de la foi religieuse –, puissent réclamer et revendiquer, pour l'humanisation de leurs enfants, des "livres bréviaires", vestiges solidifiés de ce que fut autrefois, délibérément,"le livre moral".
Pour ces personnes d'un autre âge ou d'un autre monde, la notion métaphysique de "bien"et de "bon" se confrontant encore à la notion antagoniste de "mal", synonyme de "œuvre du démon", elles trouvent raisonnable et juste de devoir transférer leurs notions religieuses et morales dans l'idée générale, le schème, du livre qu'elles ont gardé en tête et qu'elles veulent, par principe, conserver pour le retransmettre aux jeunes générations.
Parmi les prescriptrices de la littérature pour la jeunesse, j'ai eu l'occasion de rencontrer un grand nombre de ces irréductibles soldates de l'ombre, cathos de droite affectant d'être des chrétiennes de gauche, – rarement l'inverse – qui brandissaient l'oriflamme et préconisaient ce "livre distrayant" comme un nouveau catéchisme. Pour elles, puisqu'il était exempt de toutes ces questions qui fâchent (idéologie, sociologie, politique...) puisqu'il ne touchait pas à l'ordre des choses, qu'il ne remettait pas en question l'organisation du monde, ce livre distrayant leur semblait équivalant, en pouvoir éducatif mais par le manque et parce qu'il faisait le vide, au livre moral, prêchi-prêcha, d'autrefois.
A l'extrême opposée, je dois reconnaître que la position inverse, celle du "livre révolutionnaire"n'est pas plus salutaire – mais, d'une certaine manière, par juxtaposition, la notion même de ce livre se prête bien à la démonstration – puisqu'elle serait exagérément libérale, revendiquée par des contestataires, des anarchistes, des nihilistes, des émancipés, des irresponsables, voire des pornographes ou même des pédophiles intellectuels …
Entre ces positions extrémistes, un point de vue plus nuancé peut être avancé : on peut éditer moralement des livres sans publier pour cela du livre moral ! De la même manière qu'on peut éditer politiquement des livres sans éditer des livres politiques !...
Bien que traité de pédophile intellectuel par Françoise Dolto, de vouloir politiser les enfants par Marie-Claude Monchaux, je maintiens que ce fut toujours, que c'est encore ce point de vue que je servis et défendis.
Pour reprendre et pasticher une expression célèbre, je suis tenté de clamer à mon tour « Idéologie! Dieu seul sait combien de martyrs on a fait en ton nom!»
J'avais posé en préambule que chacun de nous avait été ou était sujet, pas toujours selon ses choix, à au moins une idéologie et, dans les cas les plus fréquents, à plusieurs idéologies...Sujet subissant et porteur ou sujet initiateur agissant ?...
Pour l'occasion, le terme "sujet" lui-même me paraît ambigu. On peut être le sujet et la cause d'une ou de plusieurs idéologies, comme on peut tout aussi bien avoir subi l'effet et être assujetti à cette ou à ces idéologies...Pour les idéologies, il en est en quelque sorte, comme des maladies infectieuses!..
Nous pouvons aussi, par extension, ne pas être simplement "sujet assujetti,victime" d'idéologies mais également, à la fois, "porteur sain, actif et initiateur", tant il est vrai que comme pour ce qui en est des contaminations virales, les idéologies nous inséminent et nous adoptent autant que nous pouvons croire les adopter.
Quoi qu'il en soit et bien que nous nous en défendions, victimes d'elles nous sommes le plus souvent! Victimes plus ou moins consentantes, puisque ces idéologies que nous adoptons deviennent vite pour nous, communément, des socles de bases qui nous permettent de réguler et de justifier nos équilibres en induisant, conseillant, dictant, affirmant ou infirmant nos décisions et nos plus intimes raisons de nous engager et d'agir.
Cela pour dire que même expurgé de toutes notions politiques ou religieuses explicites, il me semble impensable que quelqu'un puisse encore, de nos jours, prétendre, en toute bonne foi, qu'un livre, – quel que soit ce livre dès qu'il n'est pas un faux livre –, soit totalement exempt de toute idéologie.
A condition, bien entendu, d'admettre cependant que toutes les idéologies ne sont pas contraignantes et répressives et que certaines d'entre elles sont même épanouissantes, émancipatrices, et parfois encore libératrices.
Une fois ces précisions formulées, la question du "vrai livre" se trouve reposée sur des bases plus consistantes. Nous sommes pour ainsi dire au coeur de la problématique puisque nous pouvons maintenant plus sûrement aborder en quelle mesure les enfants sont, ou peuvent devenir, les "sujets, assujettis, objets" des influences idéologiques des adultes producteurs, opérateurs et transmetteurs, conscients ou inconscients, de ces idéologies.
A l'historien du livre de chercher à comprendre, en amont de l'existence du livre, par quels moyens matériels et intellectuels de conception, travestissement et sublimation, les instances de production, vont intervenir pour diffuser leurs idéologies plus ou moins clairement exprimées et, en aval de cette existence, au stade de la réception du livre, comment les instances prescriptrices vont pouvoir respectivement se servir de ces idéologies et contribuer, consciemment ou inconsciemment, à ce qu'elles soient diffusées ou, au contraire, les refuser, les contrer au point quelquefois de censurer les livres qui en sont porteurs pour en protéger les enfants.
Il n'en reste pas moins, ne nous trompons pas, que toutes ces idéologies, plus ou moins implicites, plus ou moins contraignantes ou émancipatrices, consciemment ou inconsciemment induites à la production par les auteurs, les illustrateurs et les éditeurs, même si elles sont souterraines, sublimées et voilées, quelles que soient d'ailleurs leurs qualités et quelles que soient leurs justifications, prôneront toujours des valeurs ou contre- valeurs, des polarisations et des orientations d'adultes qui, à différents niveaux, seront toujours susceptibles d'influencer l'esprit des jeunes lecteurs, sans qu'on puisse, parce que répandues en terrain vierge et frustre, en état de candeur, par ignorance ou innocence, par manque de jugement critique, en mesurer exactement, dans quel sens et selon quelle amplitude ces idéologies ont opéré, vont opérer, ou pourront même opérer, un jour, après une plus ou moins longue incubation.


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