RUYVIDAL : CONCEPTEUR-EDITEUR3. TOUT MAL EN SES EXCES SUSCITE... A mon arrivée à Paris, face aux murs de la ville et aux couloirs du métro couverts d'affiches, exposés en tous lieux et circonstances comme nous l'étions à l'assaut continu et irrépressible d'un conditionnement des esprits, j'éprouvai un moment de panique. Devant ces milliers d'images de mauvais goût initiées par un "consumering" abusif qui m'étaient dispensées, confronté à cet incessant déploiement de panoramiques qui happaient mon regard, mes premières réactions furent d'indignation et de franche révolte. Puis, dans un second temps, par principe d'auto-défense, il fut de prendre sur moi, de me défendre et de rechercher une solution pour échapper à la prégnance de ces laideurs et vulgarités banalisées, de me préserver de la contamination de ces perceptions forcées et quasi inévitables. Mais impossible de fermer les yeux ! Et impossible de ne pas voir même lorsqu'on se défendait de regarder ! D'autant plus que la plupart de ces affiches étaient justement conçues pour vous sauter aux yeux ! « Passe encore pour les adultes !... Me disais-je alors, ils sont suffisamment armés intellectuellement ! Ils pouvaient penser à autre chose et échapper à ce sortilège stupide et abêtissant ! » Mais qu'en était-il de mon fils (9 ans à l'époque) et des conséquences qu'occasionnait, sur son inexpérience, ce matraquage incontrôlable ?... Que faire?... Comment réagir?... Quelle alternative choisir ?... En avions-nous une ?... Le mal semblait inexorable. On me traita de Don Quichotte. Mais déplorer cet état des choses, ne rien tenter et me résigner, n'était pas de mon tempérament! C'est pour ne pas baisser les bras que je me mis à chercher alors, avec d'autres personnes concernées par l'éducation des enfants qui partageaient mes points de vue, un moyen de parer au mal et de trouver des solutions et des remèdes. Personnellement, c'est finalement une phrase d'un poète allemand qui me mit sur la voie : Hölderlin. Avec désabusement et philosophie, il avait écrit bien longtemps avant cela et sans se référer à la publicité ou à la propagande, d'une façon générale : "Tout mal en ses excès suscite son antidote!" Adhérant à son idée, imaginant qu'elle pouvait trouver une application salutaire contre cet excès d'images de tous ordres auquel nous étions confrontés, je tâtonnais, essayant de comprendre en quoi et comment nos appréhensions fortuites et involontaires des images pouvaient trouver, dans leur mal, un élément de protection. La résolution ne me vint pas instantanément. Tandis que mon esprit cheminait, tout ce que j'avais déjà enregistré sur la lecture des images me revenait. J'en faisais le tour en espérant trouver en bout de chaîne la révélation. En fait, cette lecture des images me préoccupait depuis que je m'étais trouvé pour la première fois dans une classe élémentaire première année, face à des enfants que je devais inciter à parler, au cours d'un exercice de discipline d'élocution-langage. Mon matériel se résumait à un petit tableau cartonné de soixante-dix cm sur cinquante, dit de langage, édité par les Éditions Bourrelier, dont l'illustration représentait chaque fois une scène de la vie courante : La moisson, Au marché, L'hiver... Mon rôle consistait, par des questions, à inciter les élèves à s'exprimer pour reconnaître les personnages, découvrir les situations dans lesquels ces personnages étaient impliqués et les actions qu'ils accomplissaient ou allaient accomplir… Quelques années plus tard, débatteur du Cine-club de la ville dans laquelle j'exerçais, m'informant pour informer nos adhérents, j'avais pris connaissance des théories de l'IDHEC (Institut des Hautes Etudes Cinématographiques : organisme antécédent de Ma recherche sur la lecture des images était donc personnelle et pragmatique. Elle n'avait à cette époque aucune visée théorique ou exploitatrice. Personne, sinon moi et notre contexte, environné de plus en plus souvent d'images, ne m'obligeait à vouloir comprendre comment nous percevions les images et si chacun de nous les percevais de la même manière. Nous vivions alors et vivons toujours dans cette "Civilisation des images". Les images se faisaient de plus en plus envahissantes, affectant en nous, malgré nous, sans que notre conscience intellectuelle soit sollicitée, nos affects... Après toutes les hésitations qui embarrassaient mes pensées, après avoir peser le pour et le contre, il me sembla finalement que...en dernier recours... la formule d'Hölderlin était peut-être, en matière pédagogique, une solution de protection possible. La solution ne pouvait nous venir que des images. Pour lutter contre ces images sauvages non souhaitées nous n'avions pas d'autres solutions que de nous servir d'autres images. Indirectement, c'était avec des images, et par des images que Hölderlin me conseillait de chercher une solution de défense contre les maux que les images nous causaient. Aujourd'hui en me référant au passé, je crois donc pouvoir avancer que c'est pour réagir ( agir contre ) et trouver des antidotes à cet agressif environnement d'images non choisies, à la prégnance qu'elles nous imposaient, qu'ont pu apparaître, dans quelques trop rares maisons d'édition françaises spécialisées pour la jeunesse, des mouvements et des courants de renouvèlements de l'illustration. C'est dans cette perspective, à partir de cette ouverture, que naquirent, dès le début des années soixante, des courants graphiques plus larges et plus structurés, favorisant la recherche, la conception et la publication possible, à l'intention des enfants, d'images de types nouveaux. Ces images d'autres diverses qualités que celle d'une seule qualité qu'on donnait habituellement aux enfants ne furent pas comprises généralement par les fervents traditionalistes pratiquants d'images sages et édifiantes. Elles étaient plus audacieuses, moins classiquement expurgées des réalités, nourries de références culturelles et d'humour et, d'une certaine manière, paraissaient irrévérencieuses puisqu'elles n'étaient plus conformes à celles qui se fabriquaient par automatisation routinière à partir des stéréotypes civilisateurs. Pour tout dire elles choquaient les âmes bien pensantes. Mais, par ailleurs, elles présentaient l'avantage de refléter l'esprit du temps et de pouvoir, tant soit peu, avec l'aide de l'adulte prescripteur, d'être analysables, donc de rééquilibrer dans l'esprit des enfants, les dommages causés par cette débauche sauvage et intarissable d'images bêtifiantes et conditionnantes. Sur le plan du livre illustré, c'est à partir des expériences de renouvèlements de l'illustration amorcées par les précurseurs que furent Laurent Tisné et Robert Delpire, que Jean Fabre de "l'Ecole des Loisirs" et moi-même, en association avec Harlin Quist, pûmes orienter notre production vers une catégorie d'album où la part de l'illustration avait autant d'importance que celle du texte. Article ajouté le 2006-02-28 , consulté 212 fois CommentairesLiensRetour aux articles |