15. AH ! ERNESTO ! de MARGUERITE DURAS
C'est peu avant mai 1968 que je réussis enfin à obtenir de Marguerite Duras une promesse ferme de me confier un texte pour les enfants. En lui soumettant ma demande, me présentant à elle comme un ancien instituteur, j'avais fait appel à son passé en Indochine puisque je savais que ses parents avaient été de simples enseignants puis des directeurs d'écoles.
Fort de ce que je savais d'elle pour l'avoir lue avec bonheur, il me semblait qu'elle ne pouvait pas ne pas se sentir concernée par une réflexion sur la Littérature pour la Jeunesse et par ce qu'on pouvait imaginer offrir, en matière de lecture pour les enfants, de moderne, de différent et surtout d'émancipateur.
Toutefois, une fois admis dans son univers, avant de commencer à écrire, Marguerite Duras souhaitait, "pour ne pas me décevoir" que son texte soit conforme à l'esprit des livres que je publiais : "Qu'attendez-vous de moi exactement ?... me dit-elle dès nos premières rencontres".
Tout à son mérite, avec beaucoup d'humilité mais fermement, Marguerite Duras voulut savoir qui j'étais et quelles étaient les raisons qui me poussaient à publier des livres pour la jeunesse. Elle n'avait été qu'à demi-rassurée lorsque je lui avais dit que j'avais été instituteur. C'était maintenant ma personne qu'elle cernait, qui j'étais, d'où je venais, de quel bord j'étais!...
Mais en même temps, elle se demandait aussi comment elle pourrait à la fois parler aux enfants de cette époque-là et parler aussi, se référant à son passé colonial et à son fils Jean Mascolo, d'une manière générale et symbolique, de ce qui ne changeait jamais sur le plan social et politique sur la terre entière : la survalorisation de la richesse et de l'argent d'une part, la pauvreté et la misère de l'autre ; l'exploitation de l'homme par l'homme ; la bêtise ; l'avidité des gens de pouvoir ; les guerres ; la cruauté du monde...
Selon ce qu'elle me dit, son but avoué était de remettre en question, avec humour, ces incohérences dont nous avions souffert et dont nous souffrions et qui continuaient de se reproduire et de se reconduire, malgré tous nos efforts, à travers les siècles.
Alors, au cours de nos premières conversations, interrogativement, à brûle pourpoint le plus souvent, Marguerite Duras trouva maintes occasions, tout en se posant aussi la question à elle-même, de me dire : "Et vous croyez que c'est en publiant des livres d'enfants que vous pourrez changer le monde?...".
Qu'aurais-je pu lui répondre sans me vanter?...
Je prêchais une convaincue. N'était-ce pas par les enfants, par le regard qu'ils portent sur nous, par leurs espoirs et par leurs reconsidérations de nos comportements et de nos manières de mener nos vies, que le monde peut être effectivement reconsidéré et, autant que faire se peut : réinventé ?...
N'est-ce pas pour nos enfants et avec eux que nous pouvons tenter d'améliorer toutes nos conditions humaines de vivre?...
A cette époque, nos fils, le sien, Jean Mascolo, comme le mien, Pierre-François, participaient au mouvement d'insurrection et de contestation générale des étudiants. Leurs cibles s'étaient fixées sur le pouvoir en place, le principe d'autorité, notre mentalité et notre société bourgeoises... Ils avaient perdu espoir en notre système d'éducation et doutaient même de l'avenir de cette société bourgeoise libérale "avancée" dans laquelle nous leur proposions, en pis aller, de faire le premier pas pour entrer dans l'engrenage...
En rébélion, ils clamaient dans la rue, derrière des barricades improvisées, dans les odeurs âcres des fumigènes lancés par les policiers, ne reconnaissant même plus l'ordre au nom duquel on voulait les faire taire : " C.R.S.=S.S."
Leurs revendications étaient sociales : "Accepter l'ordre?...Aller à l'école?... Oui, mais pas pour n'importe quel résultat et pour n'importe quel avenir?..."
C'est de ce désordre, de ces remises en question fondamentales par la jeunesse et de notre inquiétude commune de mère et de père anxieux, qu'est née l'histoire du petit Ernesto.
Histoire exemplaire, parfaitement représentative de cet esprit 1968 puisque, effectivement, au grand désespoir de sa mère, de son père et de son instituteur, le protagoniste inventé par Marguerite Duras, Ernesto, petit garçon cabochard et bigleux : "ne veut pas aller à l'école parce qu'il ne veut pas apprendre ce qu'il ne sait pas"...
C'est Bernard Bonhomme qui eut l'avantage et le courage d'illustrer le texte de Marguerite Duras. Un texte difficile à illustrer puisque tout l'art de l'auteur avait été de suggérer derrière des situations simples et des personnages prosaïques, les grandes résonances profondes et paradoxales qui secouaient notre société industrielle bourgeoise encline à céder aux sirènes du merchandising et à faire du "consumering : un nouvel humanisme".
Le livre n'eut pas de succès, fut retourné sans mise en vente par certains libraires... m'attira quantité de réprobations et de réactions hostiles. Le livre était le reflet du petit livre rouge de Mao Tsé Toung. On me traita de gauchiste nihiliste...
Quarante ans après, le livre est encore et toujours considéré, par les éditeurs qui furent tenter, en fonction de la notoriété actuelle de Marguerite Duras, de le publier, comme subversif et donc impubliable.


Commentaires
brad le 26/03/2008 à 20:48:35Bonjour, j'ai eu l'occasion de feuilleter le livre à L'Alcazar,la bibliothèque de Marseille, et je suis tombé sous le charme.
Savez-vous si on peut encore se le procurer ?
Merci et bonne continuation.
célia le 26/10/2008 à 13:24:10
J'ai reçu enfant un exemplaire de "Eh! Ernesto!" et je l'ai choyé, comme certains autres livres auxquels je tiens beaucoup, conservés depuis presque trente ans, parfois certes un peu cornés. Je ne me doutais pas qu'il était si difficile de le trouver aujourd'hui. Je me réjouis de pouvoir le lire et relire à ma guise mais je déplore qu'il ne circule pas davantage en librairie. Le texte est merveilleux, et les illustrations aussi quoique inaccessibles dans leurs différents niveaux de lecture pour moi étant petite.
J'ai un enfant encore petit, mais je me projette avec régal vers le jour où je pourrais lui faire découvrir "Eh! Ernesto!" et sa merveilleuse subversivité.
Merci et bonne continuation
karl le 26/10/2008 à 13:31:30
Bon, alors d'abord c'est "Ah! Ernesto!", Aaaaaah! Ernesto... Et puis personne ne répond sur ce site? Où PEUT ON SE PROCURER LA VERSION ILLUSTRÉE PAR BONHOMME?
Tristesse...