52 b. “ D'UNE SEULE VOIX ” contre “UN ÂGE VRAIMENT PAS TENDRE”
Le 19/12/2007, ma réponse:
Aux rédacteurs de la pétition et, plus particulièrement, à Thierry Magnier, directeur du département jeunesse
d'Actes Sud Junior.
Mon cher Thierry,
Voici quelques remarques que je ne peux m'empêcher de t'adresser en te demandant, en raison de l'amitié qui nous lie, même si elle ne te paraissait pas excusable, de comprendre ma franchise.
La première de ces remarques étant évidemment que j'aurais bien voulu pouvoir souscrire, par principe, les yeux fermés presque, à ta, à votre, pétition contre l'article de Marion Faure dans son ensemble et surtout contre les affirmations de Mariette Darrigrand.
Sauf que je dois t'avouer, tout en te réaffirmant que je crois en ta sincérité, en tes convictions et en ton flair d'éditeur pour détecter les auteurs et les sujets qui peuvent, qui doivent, concerner les jeunes de notre temps, que je n'ai pu m'empêcher de sursauter et de frémir d'étonnement en découvrant, en clôture de l'argumentation très convaincante que tu, que vous avez déployée, à Actes Sud, pour réfuter celle très subtilement alambiquée de l'article du Monde, la, votre, conclusion.
Comme je vais tenter de te l'expliquer, mon refus, lui, n'est pas que de principe et nécessite des rappels d'histoire et de remise en perspective dans le temps qui s'est écoulé. Pour te rassurer cependant, laisse moi te dire avant tout que ce refus de signer votre pétition, se greffe en gros sur une seule des dernières phrases de la fin de votre texte que je juge inutile, faussement diplomatique et même plutôt contradictoire avec le reste de votre argumentation puisque, à l'évidence, en vous réclamant finalement de Françoise Dolto, tous les reproches justifiés que vous adressez aux deux responsables de l'article du Monde tombent à plat, tant il me paraît certain que ces deux responsables sont des ferventes inconditionnelles de Françoise Dolto et des adeptes groupies des thèses réactionnaires que cette dernière énonça, en 1972, en s'en prenant aux auteurs, illustrateurs, éditeurs qui se servaient "des arts d'expression à l'intention, mais au détriment, des enfants et de la jeunesse".
Hormis cette référence que je trouve maladroite, inutile, mal fondée et, pour moi, inadmissible, tout le reste de votre plaidoyer me paraît très convaincant et d'une certaine manière me rajeunit puisque j'eus, à peu de choses près, dans des circonstances analogues,voici plus de trente ans, ces mêmes réactions d'indignation que vous exprimez dans votre demande de droit de réponse.
Je me défile donc. Mais sachant que tu me connais et apprécie ma franchise, je crois pouvoir penser que tu sauras mettre ce sursaut de refus au compte de mon ancienne expérience de terrain et d'une défiance pour tout ce qui ressemble, en matière de presse, plus à une manipulation médiatique qu'à une véritable critique de fonds, authentique, objective et constructive. Vieil éléphant je suis devenu, dépassé souvent par l'actualité, conscient que cette mienne expérience est, et paraît vraiment, même à mes propres yeux, je m'en rends compte chaque jour et n'ai nul besoin que toi ou tes cosignataires aient à me le rappeler, une expérience d'un autre âge.
C'est pourquoi aussi, instinct de vieil éléphant, je reste persuadé, pour dire le fait sans ambages, qu'il y a beaucoup d'inconscience de votre part à vous sentir obligé d'invoquer Françoise Dolto à la rescousse, de lui tirer votre chapeau et de l'honorer en la citant. Comme si vous étiez persuadés que Dolto pouvait approuver votre indignation, alors que cette même Dolto est déjà fort bien, très sournoisement mais très subtilement, utilisée par les duettistes "Marion et Mariette" pour démolir ta collection "D'une seule voix" à Actes Sud et celle de Justine de Lagausie, "Macadam",chez Milan, en fustigeant et décourageant d'une manière odieuse vos auteures responsables des livres décriés.
Pour tout te dire, en découvrant que vous jugiez bon de la citer, j'ai eu un véritable haut le cœur. Vous me prouviez encore une fois que Dolto, tirée à hue et à dia par les uns et par les autres pour se conforter, en ralliant les contraires trouvait le moyen de triompher une nouvelle fois puisqu'elle réussissait, en fin de compte, d'un seul coup de patte, comble de la pérennité de sa maestria, des entourloupettes de sa dialectique acrobatique et surtout de sa volonté d'endoctrinement, par le relais complaisant de ses interprétateurs (trices) nostalgiques, à mettre finalement tous les plaideurs d'accord et ce qu'ils soient, ou non, de son avis et de son camp.
Il m'a semblé que son nom au bas de votre page signifiait, en conclusion, qu'en abondant aussi dans le sens suffisamment et largement induit par Marion Faure et Mariette Darrigrand tout au long de leur article, vous tombiez allègrement dans le panneau qu'elles vous tendaient : celui préconisé par les Dolto mère et fille et par leur éditeur Gallimard qui ne doit pas être mécontent d'avoir récupéré et d'exploiter aujourd'hui leur fonds de commerce.
Ma position et mes convictions, résultats de ce que Dolto m'a fait endurer pendant plus de dix ans, me prescrivent de ne jamais, je dis bien jamais, citer et de ne jamais invoquer, en matière de littérature cela s'entend, les mannes de Dolto pour justifier des efforts et des initiatives qu'éditeurs, directeurs de collections et auteurs-illustrateurs ont assumé, assument, et ont à assumer, en matière de devoir de recherches, avec les risques à prendre que ce métier exige et comporte, pour honorer, perpétuer et renouveler le genre littérature et pour encourager les écrivains à s'y consacrer.
Je dis bien littérature et pas littérature thérapeutique adaptée et encore moins écrits d'endoctrinement moral, même si cette littérature devait, et doit toujours, par la force des choses et par contingence des situations, être particulièrement offerte ou présentée pour qu'elle puisse être mise à portée et à la disposition des plus jeunes. Ceci en te rappelant bien entendu mes apophtegmes de guerre des années 70 : "Il n'y a pas de littérature pour enfants, il y a la littérature…" et " La littérature militante est limitante!"
Citer Dolto et l'associer, en matière de littérature de jeunesse, à ce qui pourrait être novation, densité, authenticité, sensibilité, émulation… me paraît relever d'une grossière supercherie et même de l'antinomie : une hérésie en quelque sorte, que Catherine Dolto, se servant de ses appuis et de sa position chez Gallimard, n'a aucune honte ni scrupule, mais aucun mérite non plus à entretenir, sinon que cette hérésie sert bien sa position et, à l'évidence, ses avantages et ses intérêts. En voici une, justement, qui, plus que personne d'autre, a toutes les raisons de s'arc-bouter, pour nous obliger à croire qu'en matière de Littérature pour la Jeunesse, ayant été mise sur la voie par sa mère, elle pourrait prétendre et revendiquer d'être, comme sa mère, impérialement le fut pour ce qui est de la psychanalyse et de la pédiatrie et comme elle le demeure encore de nos jours : son exécutante testamentaire légitime et héritière vénérable qui, par transmission génétique des mêmes pouvoirs et compétences, ceux d'un savoir-faire et d'un savoir-dire innés, aurait, mieux que n'importe qui d'autre, les capacités de représenter, en matière de productions pour la jeunesse, le phare rayonnant et l'éclaireuse de pointe de nos années 2000.
Je te dis cela, mon cher Thierry car, pour ma part, dans cet article caricatural du Monde je ne vois rien de moins, à côté du discrédit et des torts qu'en premier plan il te porte et porte aux collections "D'une seule voix" et "Macadam" ainsi forcément qu'aux auteurs-es qui y contribuent, – torts et discrédits qui restent en totale conformité avec la manière et le ton des imprécations dogmatiques et des dialectiques établies par Dolto –, que ce qui, en arrière plan, bien que très habilement mais très sournoisement élaboré par Marion Faure et Mariette Darrigrand, n'est qu'un panégyrique en faveur de Dolto et des livres de sa fille. Qui pourrait se tromper : les duettistes responsables de l'article se renvoient la balle pour paraître objectives mais ne sont, en fait, elles-mêmes, que deux bonnes petites adeptes inconditionnelles de Mère Dolto-Maman bobo qui, pour ne pas trop paraître de parti pris, ont emprunté le prétexte d'un article sur "les livres pour adolescents" pour encenser leur patronne et lui rendre hommage en rappelant son livre "La cause des adolescents" et ceux que sa fille concocta sur le même sujet.
Agiter le chiffon rouge pour attirer l'attention des grenouilles, dont celles de bénitier en particulier, faire pirouetter le drap ou la cape rouge du toréador pour épater le public et tromper taureaux et vachettes en obnubilant leur vision et en brouillant leur capacité à prendre conscience des réalités... ne sont qu'une manière de masquer la complaisance avec laquelle les fidèles groupies de Françoise Dolto entendent bien perpétuer ses thèses restrictives sur la littérature, et selon ces thèses, ses dogmes, ses dialectiques, sa rhétorique d'endoctrinement, sa stratégie impérialiste d'imposer ses conceptions... en vue de mieux préparer le public des lecteurs du Monde à sa béatification prochaine, à l'Unesco, telle qu'elle est prévue les 12, 13, et 14 décembre de l'année 2008.
Main levée, sourire de connivence par dessus ses lunettes, Dolto cachait son jeu. En réalité elle se voyait en déesse mythologique primordiale, Gaïa l'unique, divinité Terre-Mère féconde, organisatrice de Chaos, qui enfanta la première fois sans mâle puis copule ensuite et procrée avec son fils Ouranos, amant effréné et inconséquent, affligé de priapisme et ne voulant pas assumer ses procréations. Gaïa, vexée, offensée, menacée dans sa descendance et contrainte finalement, pour protéger sa progéniture et soustraire ses nombreux enfants à la folie meurtrière de cet inassouvissable mâle, de les cacher dans son ventre généreux puis, à bout de solution, de commander à un de ses fils de castrer le macho irresponsable.
Il y a de cela dans la paranoïa de Françoise Dolto : Terre-Mère et Sur-Mère, l'œil aux aguets et la faux à la main, prête à cisailler et à émasculer les prédateurs éventuels susceptibles de dévorer sa progéniture. De là à les inventer il n'y avait qu'un pas à faire et elle le fit !
Marion et Mariette sont du même moule. Il n'est donc pas étonnant, de retrouver en elles, le même "alarmisme" de pompières pyromanes, les mêmes avertissements catastrophiques au nom de la santé psychique des enfants ou de la jeunesse menacée de toutes les addictions imaginables pour, finalement, ne justifier, ne revendiquer, et ne faire appel, qu'en ce conformisme extrémiste auquel Françoise Dolto, s'était ralliée dès la fin des années 60, avec la force de son tempérament et de ses convictions, c'est-à-dire en réactionnaire catholique intégriste bon teint, et aussi, certainement, par raison politique inavouée.
En tant que spécialiste en pédiatrie psychanalytique et en fonction de ses ambitions, celles personnelles relatives à son statut de femme médecin dans un milieu plutôt masculin et machiste et celles qu'elle avait mise au service de "La cause des enfants", Françoise Dolto aspirait à faire partie des autorités morales du pays. C'est sur ce point-là qu'elle avait tendance, à cause de son tempérament et de son caractère, à cause de son arrivisme carriériste en partie justifié, à exagérer et à "ne plus se sentir" et, finalement, à en faire trop puisqu'elle avait le vent en poupe, pour assurer son pouvoir et être certaine qu'on la considèrerait bien comme membre à part entière de ces autorités morales, religieuses ou laïques, qui veillaient et géraient, souvent de haut et de manière autocrate, la santé publique de notre pays.
Et en tant que spécialiste d'une discipline nouvelle – la pédo-psychanalyse, grâce à elle il faut bien le reconnaître, l'était vraiment à cette époque – Dolto entendait bien, impérativement, que les autorités civiles, religieuses et laïques, avec leurs relais de comités de sages et d'experts et d'associations caritatives, qui fonctionnaient, et fonctionnent encore, comme des filtres sélectifs régulateurs de l'éthique sociale, lui fasse une place dans leurs rangs. Une fois dans ces rangs, imbue de son pouvoir de régulation et de conservation et animée de sa stratégie de réussite personnelle, quoi de plus naturel que Dolto investie en fasse encore plus que ce qui lui était demandé pour asseoir sa popularité nationale.
C'est sur ce point du conservatisme que, sans être grand clerc, je peux penser que Dolto, comme tant d'autres conservateurs de tous poils, pour justifier codes sociaux et principes moraux auxquels ils ont prêté foi, s'imposent de considérer, en ennemi hostile et en perturbateur, quiconque viendrait s'improviser, sans avoir de sauf conduit, consciemment ou fortuitement, comme porteur de remises en question et de propositions de reconsidération des codes établis.
En matière culturelle (lettres, arts plastiques, radio, télévision, cinéma…) l'époque était à la reprise en main. Dans l'environnement du Général de Gaulle, influence ou pas de la rigueur morale de Tante Yvonne qu'Astérix horripilait, si André Malraux fit de la corde raide, les ténors étaient Michel Droit et Maurice Druon…et bien d'autres encore dont il serait facile de retrouver les harangues qui se voulaient porteurs, qui incarnaient et désiraient perpétuer cette célèbre "Voix de
A Tours, en cette même période, non loin des châteaux de nos royautés, le député Jean Royer, ancien instituteur, maire bâtisseur et rénovateur de la ville de 1959 à 1995, chantre de l'ordre moral et bien peu démocrate, pendant symétrique de Françoise Dolto, faisait partie de ces redresseurs répresseurs de torts. Il méritait bien son nom puisque menant sa guerre contre les mini-jupes et les préservatifs on l'appelait "le Père Capote". Dans sa folie de rigueur il alla jusqu'à, cela vaut la peine de s'en souvenir car l'acte est assez symbolique, saisir et à faire détruire un tableau de René Claude qui s'intitulait "L'amour est une fête".
Face à ce conservatisme immobiliste mortifère, en représentant d'une des nouvelles générations de l'après guerre, je ne faisais que revendiquer à ma manière, preuves à l'appui, la place que l'on devait faire aux artistes montants (écrivains et illustrateurs) dans ces propositions de renouvellement d'un genre : le théâtre et la littérature pour la jeunesse. En payant de mon temps et de mon argent et sans en attendre un retour, je ne plaidais, ce qui me semblait naturel, que pour que notre société prenne en compte les remises en question inévitables dont étaient porteurs, en matière de divertissements culturels et de livres pour la jeunesse, ces jeunes artistes représentatifs des générations montantes. Il ne m'échappait pas cependant que leurs propositions, à cause et grâce à leurs nouveautés, pouvaient risquer parfois, mais pas forcément et pas systématiquement, surprendre les enfants, les parents et les adultes prescripteurs(trices) en les incitant à reconsidérer les codifications établies.
Sans aborder ces questions de fond sur les règles mouvantes qui, au cours du temps, régissent les rapports entre adultes et enfants, l'article du monde, même si ce n'est pas délibérément, inconsciemment les suggèrent. Mais curieusement, même le point le plus censé de l'article, à savoir l'idée énoncée par Mariette Darrigrand selon laquelle «notre société européenne n'est plus progressiste...» et que « rien ne vient incarner un véritable appétit de vivre»...se prête à ambigüité puisque il ne fait que dénoncer d'une manière toute évasive, la foi de la sémiologue en un embrigadement militant. Car que sous entend Mariette Darrigrand en employant le terme« progressiste»?... Quel sens lui donne-t-elle?... Quel sens peut-on lui donner de nos jours au moment même où la droite, s'appropriant, mais en apparence seulement, les héros, les objectifs et les combats de la gauche, annexe sans scrupules et revendique même, en les travestissant, les termes les plus symboliques de la gauche démocratique et anticipatrice traditionnelle?...
Mais quoi de plus naturel en somme, pour Marion et Mariette, que de croire, en matière d'éducation et de "culturation", aux bienfaits et vertus des thèses et des codifications de conditionnement et d'endoctrinement idéologique puisque, si on en considère l'esprit général, dans cet article, le plus clairement du monde, elles ne font que de se réclamer et de recommander des livres d'endoctrinement!
Là est leur erreur. Et, en cela, se trouve aussi l'erreur d'un grand nombre de prescripteurs (trices), dont 80% de bibliothécaires au moins, qui suivent aveuglément ces options sécurisantes et rassurantes en croyant bien faire alors qu'elles sont restrictives de ce qu'un livre doit et peut être !...Là aussi était, à l'évidence, et à la source même pourrait-on dire puisque depuis ce temps elle a disséminé et fait école, l'erreur de Françoise Dolto qui avait, une idée très précise mais, c'est le moins qu'on puisse dire, des plus limitées de la littérature et, en conséquence,du livre pour la jeunesse.
Opposer à ces idées limitantes, qui, soyons honnêtes, existaient tout de même avant Dolto, une autre notion plus large et plus féconde de la littérature fut la raison de mon intrusion en édition. Question probable de génération, j'y venais avec d'autres options. D'abord, professionnellement, pour une grande part, avec des options pédagogiques bien entendu mais pas seulement puisque j'étais, par goût, un littéraire et un grand lecteur. Options pédagogiques que je n'ai jamais entendu, cela me semble important à signaler, revendiquer par les psys en général et qui m'incite à penser que ces psys, la tête enflée de leur importance en matière spirituelle, les considèrent toujours avec une condescendance de supériorité, comme dépassées au profit des seules sciences purement psychologiques, neurologiques et psychiatriques.
Passionné de philosophie d'éducation, je n'en étais pas moins, aussi, passionné par la littérature et lui dois ma formation humaine. Comment oublier ou renier ce que j'ai puisé, depuis mon adolescence, dans mes lectures, à la rencontre des auteurs qui ont illuminé et orienté ma jeunesse : Sarraute, Cracq, Camus, Guilloux, Stendhal, Zola ,Tchekhov, Faulkner, Dostoïevski, Pirandello...et surtout, déterminant ma décision d'entrer en édition, l'essai magnifique de Jean-Paul Sartre : "Qu'est-ce que la littérature", daté de 1948, alors que j'avais dix-sept ans, où il précisait, lui dont l'engagement politique pourtant était viscéral : «...c'est toujours l'apport involontaire de l'écrivain qui a le plus d'importance.»
Si, selon ce que me dirent plusieurs personnes qui connaissaient bien Dolto, nos options pédagogiques nous rapprochaient assez, ce dont je doute vraiment, mes options littéraires par contre, j'insiste à le rappeler, allaient à l'opposée des options de Françoise Dolto et demeurent encore et toujours à l'opposée de ce que je lis aujourd'hui dans cet article du Monde. La littérature ne s'inculque pas. On ne peut la forcer dans l'esprit de quiconque. On ne peut obliger les enfants à l'ingurgiter comme des tables de conjugaison ou de multiplications. Elle est discipline. Dont la pratique requiert une participation active de celui qui s'y investit alors que le bourrage de crâne et le conditionnement des esprits ne nécessitent et n'impliquent surtout, une fois franchi le déchiffrage du mécanisme de lecture, que passivité intellectuelle et abandon de volonté
Faudrait-il remonter à l'antiquité de nos civilisations, en appeler à Platon ou à Socrate, à Montaigne et à Rabelais pour convaincre de ce qu'est la littérature et de ce qu'elle peut être, nous trouverions toujours les mêmes paramètres. A quelque époque que ce soit de notre histoire humaine, la littérature a toujours été et restera dans le temps, le contraire exactement de ce que pourrait offrir, fut-il d'apparence littéraire, un processus de bourrage de crâne, un média inducteur de prêt à penser et d'idées toutes faites pour conditionner et endoctriner.
Pour moi, en conséquence, la littérature est, doit être, avant toute autre chose, – Mais je ne suis pas seul à penser cela et bon nombre d'écrivains de gauche et de droite partagent cet avis –, suscitement et offre de partage d'un panel de divers choix et options possibles, de valeurs ou de non-valeurs, de situations et de protagonistes de toutes sortes de qualités et de toutes sortes de mentalités, dont le but ne peut être que sensibilisation et éveil d'imagination, incitation à prise de conscience et de libre arbitre et, en fin de compte, le meilleur des "ouvroirs" des portes de cet ailleurs dont le "s" final nous rappelle au besoin la pluralité et la diversité des perspectives et des horizons.
Mais, à l'évidence, Françoise Dolto, Marion Faure et Mariette Darrigrand n'ont jamais entendu parler de l'Oulipo et n'en ont jamais été adeptes.
Encore faut-il rappeler, pour en revenir à 1967-68, soit 40 ans en arrière, que notre contexte révulsif d'alors, avait certainement de quoi agacer bien des consciences ampoulées et propre à faire dresser, pour ces derniers et pour Françoise Dolto qui "voulait préserver tous les enfants du mal que les adultes pouvaient leur faire", leurs cheveux sur la tête. A cette époque là, comme moi qui avais trente sept ans alors qu'elle en avait soixante, (l'âge qu'aurait pu avoir ma mère), mais certainement avec plus d'appréhension et d'effroi que moi, elle fut bien forcée, puisqu'elle habitait rue St Jacques, presque au cœur de la capitale, d'entendre, sous ses fenêtres, toutes les revendications et contestations que les étudiants, les jeunes et les moins jeunes vociféraient contre toutes les formes d'autorité. Il s'agissait aussi, mais pas seulement, de libération des mœurs et d'une remise en question de la notion des pouvoirs de gestion de notre société civilisée et, sur le plan pratique de nos vies de tous les jours, de changer nos manières et nos comportements de vivre ensemble.
Détail à prendre en compte : Catherine Dolto, née en 1946, avait déjà 25 ans en 1972 au moment où parut l'article anathème de sa doctoresse de mère et Caroline Éliacheff, fille de Françoise Giroud, née en 47, en avait 26. Quinze ans à peine me séparaient de ces deux jeunes femmes puisque j'en avais moi-même 41. Inutile de dire que dans ce petit microcosme qu'est le Paris, strapontin de la réussite germanopratine, pour ces deux aspirantes, filles de notables, briguant le pouvoir et la notoriété professionnelle, ne pas rester des anonymes et même surpasser la gloire de leurs mères devenait l'enjeu principal et le symbole même de la réussite.
A coups de renvois d'ascenseurs, d'échanges de casse et de séné, tels qu'ils se passent généralement entre gens de même milieu social ou de mêmes ambitions, mues par les mêmes aspirations et expertes à entretenir de bonnes relations de troc, on peut rappeler que non seulement ces deux mères et ces deux filles se connaissaient et se fréquentaient mais qu'elles avaient partie liée et tout intérêt à se soutenir en se faisant la courte échelle. En 1972, toutes deux ayant achevé ou presque leurs études universitaires, Catherine et Caroline, bien épaulées au sein de leur famille et déjà bien engagées professionnellement vers des métiers de médecine neurologique (ceux de psycho-pédiatrie ou de pédo-psychiatrie), avaient l'avantage de pouvoir mener, ce qui était un véritable privilège en comparaison de toutes les jeunes mères friquées et troublées de la capitale qui faisaient la queue pour pouvoir accéder aux séminaires très sélectifs de Françoise Dolto, un suivi et des préparations pratiques au sein même et sous la coupe cette dernière.
Autre détail d'importance : à ce moment où la guerre des gangs féministes faisait rage, Françoise Dolto avait, ne l'oublions pas, pour concurrentes directes, au moins 80% des femmes intelligentes de notre pays qui, qu'elles soient professionnelles ou femmes au foyer, politiques, intellectuelles, croyantes, agnostiques ou athées, penchaient plutôt pour des thèses modernistes dont les porte paroles étaient Simone de Beauvoir, Marguerite Duras, Gisèle Halimi, pour ne citer qu'elles...et bien d'autres encore qui me pardonneront de ne pas les citer toutes.
On pourra prétendre, à juste titre même, que Dolto était aussi une féministe et même une féministe engagée. Je ne peux en jurer. Cette question, qui paraît à première vue hors sujet, a pourtant son importance car si Dolto était féministe, elle l'était, cela je l'ai vérifié, à sa manière, rusée, prudente et calculatrice, avec l'ambigüité des réactionnaires qui, briguant avant tout la popularité, avancent leurs pions à pas comptés. Elle était plutôt du type de ceux qui sont toujours du bon côté du manche, de ceux qui tiennent le haut du pavé et qui, entérinant les mouvements sociaux qu'ils ne peuvent empêcher, feignent d'y souscrire mais après coup, une fois les luttes passées, se rangeant ainsi à la loi du plus fort, celle du nombre, c'est-à-dire du côté de la volonté de l'opinion publique majoritaire.
Je n'ai jamais entendu Dolto plaider, par exemple, pour "la cause des femmes". Le fait qu'elle ait été pour "La cause des enfants", puis aussi pour "La cause des adolescents" ce qui coule de source, et enfin, mais sans l'écrire, pour "La cause des mères", semblait lui suffire mais ce n'est paq la même chose. Ainsi, si on voulait pousser plus loin l'analyse, il serait opportun de se demander si elle était, par exemple, de l'avis de Simone de Beauvoir qui revendiquait publiquement que les femmes ne soient plus contraintes, par les codes non écrits de la société machiste, d'être les victimes forcées de leur physiologie ?...
La stratégie de réussite de Dolto, à la différence disons-le honnêtement de la pugnacité et du courage des engagements de Giroud, l'obligeait à rester bouche cousue sur certains sujets concernant nos mœurs et, par calcul, pour ratisser plus large, de se bien garder d'afficher ses options, de taire ses hostilités aussi bien que ses désapprobations et autres diverses convictions réactionnaires d'opposition. Françoise Dolto comme bon nombre de Français conservateurs de cette époque, souhaitait que sa voix rejoigne, s'identifie à celle incontestable, nationale par la force des choses puisque les médias privées n'existaient pas encore, cette "Voix de la France" dont Georges Pompidou se recommanda d'abord pour ensuite s'en désengager lorsqu'il devint Président en choisissant, sans bon goût artistique particulier a priori et sans imposer le sien, d'encourager les artistes contemporains.
Le hic était justement que l'esprit de contestation de Mai 68, s'étalant et se répercutant par la suite dans les années 70, ce besoin d'une ère nouvelle d'émancipation citoyenne s'élevait surtout contre ce que symbolisait cette "Voix de
Dans l'article de l'Express de décembre 1972, l'anathème de Françoise Dolto était bien dans le ton de cette voix sépulcrale se voulant pleine, noble, digne, sentencieuse et répressivement sermonneuse, qui, sous couvert de nationalisme patriotique et de santé publique, voulait nous imposer qu'elle était "la" voix qui tombait du haut des trônes ( le céleste spirituel et le temporel terrestre) comme manne sur la tête de nos humbles personnes et, prophétiquement, l'unique dispensatrice des paroles qui sauvent. Simple stratégie politique du pouvoir : la conception déiste-royaliste gaullienne imposait alors que cette voix, comme celle de Dieu tombant du haut des cieux, soit univoque, monophonique et monocorde, mais en fait l'outil et l'apanage d'une seule classe, celle qui savait, la classe dirigeante.
En prenant la forme d'un ras le bol contre cette main mise de la parole et du partage des décisions, d'un refus de continuer à se plier à des mœurs éculées, l'esprit de contestation et le désir d'émancipation jaillissaient de toutes parts, d'entre les pierres des édifices et surtout d'entre les pavés des rues parisiennes pour rappeler aux autorités politiques et religieuses gestionnaires attardées de notre civilisation, aux gardiens des balises d'une éthique dépassée, que la plage existait et que nous voulions respirer l'air du large. La volonté de sortir de l'enchantement apathique de secouer la gangue asservissante pour ne plus obéir sous hypnose d'endoctrinement orchestrait des aspirations, des élans d'enthousiasme, des soubresauts et des barricades, des bagarres et des bouleversements, sans cependant, pour cela, renoncer aux élans de fête d'un vouloir être plus à l'aise dans son corps et dans ses baskets en vue de vivre mieux et plus lucidement ce que nous avions à vivre. Il ne s'agissait plus simplement d'obéir mais de pouvoir choisir d'abord en quoi et pourquoi nous serions obéissants, c'est-à-dire en participant aux options et aux critères de sélection, avant de nous engager à contribuer à la gestion de "notre" organisation sociale.
Une page de nos mœurs et de notre civilisation se tournait et l'on pouvait enfin imaginer puisqu'on y croyait, dur comme fer, contre tous les résistants butés partisans nostalgiques de l'ancien régime d'idéologie autoritaire, qu'on pourrait voir changer désormais les rapports de maîtres à élèves, de parents à enfants, de patrons à employés, d'adultes à plus jeunes...Nous avions enfin acquis le droit d'espérer que ces rapports seraient des rapports de considération et de respect de personne à personne, que cette évolution obtenue était un progrès, c'est-à-dire une évolution et un progrès allant dans le sens d'une amélioration de notre civilisation.
Contre cet ouragan libérateur et puisqu'elle ne l'approuvait pas, que pouvait Françoise Dolto sinon se ronger les sangs, en maugréant, en fourbissant ses armes et son sursaut ; sinon compter les caravanes de jeunes excités qui passaient sous ses fenêtres et, les yeux au ciel, imaginer d'autres nouvelles menaces qui fragiliseraient la cause de "ses" enfants, de ses adolescents et de ses mères ?
Pour ma part, en 1968, je ne savais pas encore que Françoise Dolto, neuro-pédo-psychanalyste, existait mais je fréquentais déjà, par sympathie éditoriale ou en vue d'obtenir d'eux des propositions de pièces de théâtre ou de livres : Christian Bourgois, Dominique De Roux, Jean-Jacques Pauvert et John Ashberry, Nicolas Genka, Patrick Mac Avoy et Françoise d'Eaubonne, Ionesco, Duras, Arabal et Richard Hughes, Michel Tournier, Henri Parisot, Jean-Claude Brisville, Jacqueline et Claude Held et Pierre Gripari, Christiane Rochefort et Christine de Rivoire, Edmonde Charles-Roux, Françoise Mallet-Jorris et Marie Cardinal...
Je veux dire par là que si Françoise Dolto ait pu douter que Mai 68 soit allé dans le sens d'un progrès d'amélioration de notre civilisation, ce n'était pas mon cas. Ni d'ailleurs celui des auteurs et illustrateurs que j'avais contactés et, en général, des gens dont j'avais sollicité la collaboration !...Nous avions le sentiment que les causes des glaciations qui avaient pétrifié la période historique précédant l'année 68 avaient fondu et que notre démocratie s'en porterait mieux.
Rétrospectivement, c'est bien connu, nous savons qu'il se trouvera toujours quelqu'un pour regretter le bon ancien temps, c'est-à-dire ce temps passé qui, embelli par le souvenir, ressemble à un éden perdu, ce temps où l'on pouvait encore se fier à toutes ces valeurs éternelles qui définissaient notre identité humaine et nationale alors que, comparativement, ces mêmes valeurs nous paraissent aujourd'hui bafouées voire même condamnées à disparaître parce que " en perte de vitesse".
Toujours irrépressibles, courants torrentiels, ces évolutions de la course du temps arrivent la plupart du temps sans crier gare. "Hélas!" pour les uns ; "Tant mieux!" pour les autres! Après coup, ces changements sont presque toujours, bien longtemps après, même lorsqu'ils ont été entérinés par la doxa, souvent remis en causes. Le décalage entre les générations fait qu'ils sont sujets à caution, à rectifications et à révisions. Mais gardons-nous cependant de penser pour autant, même si les convictions de chacun, en fonction de ce décalage, nous le commandent et même si ces bouleversements nous paraissent inexorables, que chacun de nous puisse se croire obligé de porter ces évolutions de notre système social systématiquement au bénéfice d'une amélioration de la civilisation, dans le sens d'un progrès des valeurs humanistes et d'un meilleur savoir vivre entre citoyens démocrates.
Cela pour dire que dans la suite de Mai 68, déferla, en librairie, et jusque dans les écoles, un véritable tsunami de publications relatives à l'initiation sexuelle des jeunes et, pour l'occasion, souvent aussi au bénéfice ou, selon ce que l'on pense, au tort des moins jeunes. L'impersonnelle mais inflexible dirigiste doxa prescrivait presque aux parents, et bien entendu à toutes les grandes personnes, qu'il était bon, sain, indispensable, sous peine de mourir idiot, que les enfants, dès leur plus jeune âge, puissent, et doivent même, jouer à touche pipi. L'air du temps, esprit de libération et contestation en poupe, sollicitait les enfants, presque au berceau, pour leur apprendre à connaître leur corps, à être bien dans leur corps, pour savoir bientôt jouir de leur corps et au final bien copuler. On nous disait brutalement, en ne sachant pas trop bien, même encore aujourd'hui, quelles autorités et pour quelles raisons en avaient ainsi décidé : « Assez de tabous! Assez de cachoteries pudibondes et, en matière de sexe, assez d'ignorantisme meurtrier! Osons appeler un chat un chat!...Faisons l'amour, Bon Dieu et plus la guerre!...» (Suite en 52 c)


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