RUYVIDAL : CONCEPTEUR-EDITEUR52 c. D'UNE SEULE VOIX MAIS SANS INDULGENCE52 c (SUITE DE MA LETTRE A THIERRY MAGNIER
A L'OCCASION DE L'ARTICLE DU MONDE "UN AGE VRAIMENT PAS TENDRE" DE MARION FAURE) On était en droit de penser : « A qui la faute, ou bien le mérite, de tous ces chambardements dans nos conceptions?...Qui oserait jamais revendiquer la responsabilité des conséquences qui s'ensuivaient dans l'expression de nos affects et de nos pulsions, dans celles de nos comportements sociaux et jusque dans nos rapports de tous les jours avec nos semblables?... Quelle part prirent les femmes dans cet avènement d'une autre manière de vivre?...Que pensait Dolto de ces courants de déferlement et de ses évolutions forcées, inéluctables, de notre civilisation?... Dire qu'elle ne les approuvait pas est ce que je pensais à l'époque où j'ai pris conscience qu'elle existait. Je pense même qu'elle les désapprouvait totalement mais que l'opportunisme que commandait son plan de carrière lui interdisait de manifester en public ses désapprobations. La loi Neuwirth déculpabilisant la contraception date de décembre 1967 (période des cadeaux de fin d'année souvent jugée propice, comme celle des vacance d'été, pour annoncer au peuple les grands coups désagréables) et suivait des mouvements précurseurs nés en France mais aussi d'ailleurs et de diverses autres tendances émanant d'un peu partout dans les principaux pays émancipateurs de notre civilisation nord occidentale. Même si l'intégrisme moral réactionnaire, souvent d'appartenance religieuse, résistait à ces avancées, l'opinion majoritaire était déjà prête à admettre, plus ou moins sereinement, vaille que vaille, que, émancipation féminine obligeant, derrière la loi Neuwirth (1967) autorisant la contraception, la voie était ouverte à l'arrivée sur le marché, presque en libre service, de la pilule contraceptive et, comme de bien naturel de la banalisation des pratiques diverses de l'Ivg, préfigurant enfin ce qu'accorderait bientôt la loi Weil : la liberté de l'avortement... Détail croustillant en rapport avec ce sujet : la photo de Françoise Dolto, qui illustre l'article de 1972, la montre feuilletant "Les Télémorphoses d'Alala", un des livres que j'avais publiés en 1970, écrit par Guy Monréal, frère de mon ami d'enfance, que j'avais sollicité alors qu'il était, justement, un des journalistes de l'Express, au service des arts et de la culture. Tandis que le livre avait le format carré d'un disque microsillon, les savoureuses illustrations de Nicole Claveloux, lui donnaient, l'intrigue se déroulant dans une irréalité de conte d'anticipation, les rythmes endiablés d'un pop-opéra déjanté. Rien en somme qui, à première vue, ait pu plaire à Mémé Dolto alors pourtant que le livre était, lorsqu'on n'était pas raciste, très bien accueilli puisqu'il était tout à fait dans le goût de la comédie musicale au succès international du moment "Hair" et de l'esprit hippie de l'époque. Pour le qualifier et, probablement aussi, les pressentant, pour aller au devant des résistances que le livre ne manquerait pas de susciter, Janine Despinette, se servit d'une formule idéale en écrivant que c'était « Un conte pour les enfants de l'an 2000». La conception du livre s'ancrait effectivement dans les élans et dans l'ambiance des seventhies, ceux du "Yellow Submarine" et des chansons des Beatles, ceux des jupes et des tenues indiennes et des pattes d'eph', ceux du "flower power" et des revendications pour les droits civils, des Noirs aux États Unis en particulier, mais pas seulement, puisqu'ils concernaient aussi les diverses minorités, communautés et ethnies que les autorités de notre société civilisée reléguait en faisant semblant de ne pas savoir qu'elles existaient. Tous ces élans d'une jeunesse généreuse étaient emblématisés, courant de mode assurément, par un style d'illustrations bien caractéristique dont Heinz Edelman était un des chefs de file. Avec un tel pédigrée, quoi de plus naturel donc que la petite protagoniste du livre, Alala, demi-noire, puisque née d'un prince noir et d'une jeune femme blanche, paraisse pour ce qu'elle était : le prototype représentatif de ces divers courants de contre culture. Et, pour ne pas arranger les choses mais pour rester dans l'esprit du temps, Guy Monréal avait cru bon de doter son héroïne d'un tempérament de véritable petite peste, rebelle et irrévérencieux, puisque Alala n'avait rien trouvé de mieux, au grand désespoir de ses parents, de ne pas perdre son temps, même sous prétexte de se divertir, scotchée devant le petit écran de la télévision à béer la bouche en rond. La parabole était significative. Alala, contre exemple par excellence, mais exemple tout de même, en refusant de se laisser séduire par la magie de l'outil télévisuel, divertissement préférentiel des enfants, montrait du doigt le danger des manipulations et des conditionnements de masses. Petit trublion d'exception, prototype potentiellement contaminant de tous les enfants qui pourraient avoir envie de refuser comme elle de devenir des zombies "télédépendants", Alala, on le voit, ne pouvait avoir, pour Françoise Dolto, que trop d'atouts négatifs dans sa manche pour représenter le genre "petite fille modèle" bonne à fréquenter... En plus de cela, fatalité des engrenages dans lesquels Alala s'investissait pour ne pas mourir apathique, l'enchaînement des péripéties la poussait à plonger, à plonger littéralement, dans l'écran de télévision et, en l'investissant, à perturber les émissions. De plongeons en plongeons, la fin, on le comprend, ne pouvait qu'aller dans le sens d'un de ces happy end en tout point digne d'un film de science fiction mais propre cependant à hérisser les cheveux d'une mère couveuse comme l'était Françoise Dolto. Effectivement, Alala, devenue adulte, expérience acquise, après moult péripéties des plus enrichissantes puisque la famille inter-mondialiste vit dans une maison de plastique transportable et installable à souhait dans tous les pays du monde, assumant et accomplissant, conformément à son équation caractérielle, son destin en révolte se fera une raison et fondera une famille. Conventionnel donc et bien dans l'esprit des contes classiques qui finissent toujours par un mariage, Alala convolera avec un prince mandchou et mettra au monde une kyrielle d'enfants de toutes les couleurs. Mais lucide, moderne et indépendante tout de même, dans un dernier sursaut de vitalité, de réflexion et de sagesse, Alala, refusant d'être victime astreinte à sa fonction bio-physiologique de mère porteuse prend la décision de réguler ses procréations puisque la dernière double page la montre, entourée de sa progéniture, une tasse dans une main, arborant, ostensiblement, dans l'autre main, la pilule magique symbolisant la liberté des femmes. ![]() L'intégrisme religieux, à 80% catholique dans notre pays, déplora les licences qu'accordait cette loi Neuwirth. On la taxa de «favoriser la dissolution des mœurs, voire, chez les esprits faibles, la prostitution» et, à l'Assemblée, certains pèlerins constricteurs y virent : «une abominable exploitation de tout ce qu'il y a d'animal et de porcin dans l'âme humaine», tandis que d'autres, considérant qu'elle remettait en cause le socle même de la civilisation y virent une impulsion laxiste de dépravation et un véritable «encouragement donné à la civilisation aphrodisiaque». Une chose est sûre en tout cas : le 5 avril 1971, Françoise Dolto ne daigna pas signer "le manifeste des 343 salopes" et je suis certain qu'elle préféra sans le dire vraiment en rester, après avoir génialement agi et âprement combattu pour que l'enfant et le bébé soient considérés comme des personnes, au slogan des intégristes anti-avortements selon lequel le fœtus était aussi une personne. Pour ce qui concernait la famille, cellule protectrice de l'enfant, ses options allaient à n'en pas douter vers celle que l'église, depuis le Moyen Age avait imposée et normalisée, celle qui, pour ne pas être entamée, comprenait l'interdiction du divorce. Inutile de lui faire un dessin. Yves Navarre n'en était à cette époque qu'à ses débuts d'écrivain scandaleux et son roman "Évolène"qui venait d'être publié après le sulfureux "Lady Black" était un roman sage narrant l'éducation sentimentale et l'œdipe douloureux d'un enfant amoureux de sa mère et jaloux de son père. Il compris très bien comment Dolto insidieusement opérait et vers quels objectifs normalisateurs, sa cure tendait... Je me souviens très bien, de son amertume lorsqu'il me raconta comment s'était passée une des dernières séances de confrontation chez Dolto, rue St Jacques, et lui avoir rappelé, pour l'encourager, ce que Simone de Beauvoir pensait de la psychanalyse. Les doutes qu'elle avait émis sur ces mots qui soignaient nos maux et le peu de foi qu'elle avait en ces traitements curatifs par rappel des souvenirs refoulés. De mémoire je lui citai ce que j'avais retenu moi même après avoir lu "Les Mandarins" et "L'invitée", à savoir qu'on ne pouvait pas appeler guérison le fait de rayer de sa vie et de sa mémoire un souvenir, fut-ce-t-il traumatisant, puisque c'était, en quelque sorte, se priver, se couper d'une partie de soi-même...« Il me semble même, lui dis-je, qu'elle employait le mot "amputation" pour parler de cette relégation de nos blessures secrètes dans les arcanes de l'oubli...» Et puis, de séance en séance, l'issue de la cure de son filleul se profilant, Yves Navarre fut convoqué enfin pour le verdict. Connaissant le caractère entier et impulsif d'Yves Navarre, on pouvait prévoir que cette dernière confrontation serait, comme il me le rapporta par la suite, des plus imprévisibles mais des plus orageuses puisque Dolto, avait progressivement changé de ton, au fur et à mesure qu'ils se connaissaient mieux. En effet, tandis que jusque là, sur l'étalement du traitement, Dolto avait plutôt avancé avec tact en passant à la loupe tous les éléments de la famille de son jeune patient et adopté une attitude amène faite de condescendance et presque d'une certaine mansuétude compassionnelle pour les inciter à se livrer, la crise presque dénouée, elle abattait ses cartes et ne les ménageait plus. Ainsi, maintenant que sa conviction était forgée et tandis qu'elle devenait plus véhémente et plus catégorique, il était temps, semblait-elle penser, d'imposer à tous les membres familiaux inquiets de son diagnostic que la seule manière de soigner cet enfant désorienté, était de lui donner des bases psychiques solides pour fortifier son identité personnelle. Forte de ses convictions et de sa compétence, elle estimait donc ne plus avoir de raisons de s'embarrasser d'aucuns ménagements et c'est avec brutalité qu'elle martelait ses ordonnances : il fallait que chacun des membres de cette famille comprenne bien que son jeune patient ne devait plus vivre dans un environnement d'ambiguïtés d'inconséquence et de laxisme. Pour qu'il aille mieux et qu'il retrouve son équilibre psychique il fallait qu'on l'entoure de personnalités sûres et affirmées... En un mot elle disait à cette famille ce qu'elle écrivit dans l'article de l'Express et qui devait être son dada : qu'il fallait « qu'un homme soit un homme et qu'un arbre soit un arbre!». Au ton hargneux et péremptoire qu'elle prit contre moi pour écrire sa charge dans l'Express, on imagine très bien le ton que put prendre Dolto contre Yves Navarre, une fois qu'elle eut été convaincue qu'il était, d'entre tous les membres de la famille, à cause de son homosexualité, le seul et principal élément perturbateur de l'équilibre de l'enfant. En conséquence de quoi, sanction finale : Françoise Dolto exigea, pour le bien de son patient, qu'Yves Navarre devrait désormais s'obliger à ne plus revoir son filleul. Aujourd'hui, avec le recul dans le temps de cet épisode, alors que l'homophobie est répréhensible judiciairement, il me semble devoir insister plus que nécessaire pour rappeler que Françoise Dolto n'était pas seule, à cette époque-là, à considérer comme une tare et comme un fléau l'homosexualité et à vouloir continuer, en fonction des rhizomes séculaires de ces préjugés, de confondre et d'associer l'intégrité et l'identité psychique d'un individu, son honnêteté et sa loyauté, avec ses tendances, ses goûts et ses pratiques sexuelles dans l'intention de le dévaloriser, le dénigrer, pour ensuite le discréditer en tant que personne. Françoise Dolto faisait partie de ce lot de saintes Nitouches moralistes catholiques qui, revendiquant pourtant leur foi en la rédemption par la confession, souhaitaient que, dans notre société, l'homosexualité ne soit jamais décomplexée, ni tolérée, et encore moins admise et reconnue. C'est à la lumière de cette conviction répressive et de sa volonté d'incrimination qu'on peut mieux, du même coup, sans l'excuser pour autant bien entendu, comprendre aussi son ambition personnelle qui était de devenir, pour Dès qu'il s'agissait de sa valeur et de son rôle, Françoise Dolto ne doutant plus de rien et surtout pas de l'estime qu'elle se portait, croyait indispensable de se montrer inflexible et intolérante. Elle se voulait Vénus et Xénon et aussi Minerve bien entendu, voire même un brin Penthésilée pour pourfendre l'infidèle mécréant mâle qui lui pompait l'air et la place... Choisissant, avec un flair digne d'une hyène, toujours le beau rôle, je reste persuadé qu'elle n'aurait jamais imaginé qu'on puisse la taxer d'immodestie ou d'hérésie, ni à plus forte raison de se voir comme je la voyais, c'est-à-dire en Proserpine et, plus prosaïquement, en une véritable Mère Fouettarde. 40 ans après!...Pour Marion et Mariette, avec la notion de culte à rendre à leur idole, a contrario de ce qu'en disait Simone Signoret, on peut tirer de leur discours que : la nostalgie reste encore probablement ce et telle qu'elle était!...Le fait que Marion Faure et Mariette Darrigrand aient adoptée les mêmes thèses que Dolto, avec le même entêtement et de la même manière ostentatoire, pour dénoncer les vices d'une société qui serait plus «en mutation» aujourd'hui qu'elle ne le fut hier, (mais dans quel sens?) et qu'elle ne le sera demain – moi qui ai connu l'après 45 et l'après 68 – trouve qu'il y a bien de quoi sourire et même de quoi ricaner. Devant tant d'ingénuité et de prétention mêlées, oui, je pense qu'il ne reste qu'à ricaner avant, comme elles, de s'indigner vivement contre leurs analyses sans fondements. Le procédé qu'elles emploient est grossier et facile. S'alarmer contre les corrupteurs, crier, alerter, vitupérer et vilipender puis désigner des coupables...pour pouvoir ensuite s'annoncer comme seules premières capables d'avoir décelé le mal et donc seules susceptibles de pouvoir connaître et fournir les solutions remèdes appropriées...sont des tromperies largement utilisées sur tous les marchés et même par des vendeurs de salades. Dans cette filière que Dolto avait mise au point en 1972, Marion et Mariette aspirant à devenir leader d'opinion comme elle et comme sa fille Catherine, prennent bien la suite mais moins glorieusement, avec 35 ans de retard et sans son panache. Il faut être naïf, ou parents concernés donc anxieux de l'avenir de leurs enfants, pour ne pas voir derrière l'outrance de ces indignations, de ces alertes et de ces alarmes, une tactique de l'ultra droite, celle que Le Pen utilisa jusqu'à s'en faire un fromage et telle qu'elle fut reprise par les Sarkosystes avant les élections. Je n'y vois qu'une resucée bien orchestrée des prophéties catastrophiques de moines et nonnettes atteints de béatitude exacerbée ou d'inquisitionnite aiguë, destinée à contribuer à hausser d'un cran le climat d'angoisse et d'inquiétude légitime qui taraude autant les parents que les enseignants lorsqu'il s'agit des adolescents et des mutations de notre civilisation. De toute façon, cette fausse analyse bâclée ne peut remplacer la véritable analyse qui reste à faire, celle qui, après enquête approfondie, pluri-disciplinairement, pourrait être menée en tenant compte de ce qu'est réellement la littérature, lorsqu'elle est littérature d'écrivains et pas ersatz d'écrivants ; de la manière dont elle fonctionne à partir du processus indispensable de subjectivation de l'auteur (avec ses affects, sa sensibilité, son intelligence et sa passionnalisation) jusqu'à son aboutissement à la réception, au moment de l'acte de lecture, du même indispensable processus intime de transubjectivation opéré cette fois par le lecteur ; des diverses formes d'absorption sous lesquelles la littérature nous est offerte et comment, de quelles manières, tout être humain la consomme pour peu qu'il y soit confronté – même les plus jeunes et même les plus faibles – par osmose endosmose, par empathie ou par répulsion, par identification ou refus d'identification, par adhésion ou par dénégation et rejet, par effroi ou par plaisir de la découverte des autres, de la réalité et de soi-même... Analyse qu'à mon avis, Mariette Darrigrand, la sémiologue, n'étant ni anthropologue ni sociologue, ne s'efforça certainement pas de mener, ne pouvait même peut-être pas mener, ou ne jugea pas nécessaire de mener... déductions que je me sens en droit, au vu des arguments qu'elle cite mais, cela dit, sans la connaître, ignorant tout de sa sensibilité, de ses goûts et de ses connaissances en matière de littérature et de culture générale, de formuler en y ajoutant plus que des réserves sur ses compétences et en m'autorisant même à aller jusqu'à oser mettre en doute et contester, en cette matière qu'est la littérature, par simple principe salutaire, la justesse de ses conclusions. Je veux dire par là qu'il n'est pas forcé que Mariette Darrigrand, toute sémiologue qu'elle soit, ait la capacité de jugement et la compétence nécessaires pour savoir et pour pouvoir mener, en matière de psychopédagogie et de littérature, une analyse probante et convaincante pour déterminer le choix que peut, ou doit faire un éditeur à partir des propositions que les auteurs lui apportent spontanément ou après qu'il les ait, comme cela arrive souvent, encouragés et sollicités. Il resterait à préciser bien entendu, pour cet éditeur déterminé, de quelle sorte de choix il s'agit et selon quelles options et convictions civilisatrices (philosophiques, morales, politiques...) – en fonction de ses intuitions et de ses inspirations, face aux institutions de réception et de prescription et face à l'opinion publique majoritaire, en supposant qu'il soit aussi, bien entendu, à l'écoute, comme sa fonction le lui commande, des propositions que les écrivains, en fonction eux-mêmes des contextes dans lesquels ils vivent et en fonction de leurs options, en fonction de leurs convictions et de leur spécificité personnelles, pourraient soumettre spontanément, ou à son invite, à son approbation. Les restrictions qui me viennent à l'esprit sur le bien fondé des thèses sécuritaristes développées dans l'article me paraissent d'autant plus nécessaires que sous ces convictions d'indignation brandies à bras levés par l'article du Monde, on perçoit facilement que, par opportunisme un brin démagogique, en tirant des sonnettes d'alarme, Marion et Mariette, ne font que lancer un appel à adhésion et à soutien de leurs thèses dans le seul but de s'allier et de rallier à leur camp, la pensée sécuritaire majoritaire des lecteurs-parents affiliés du Monde et leurs sympathisants. Elles ciblent l'élite, ce certain public qui a un pouvoir d'influence mais qui, obsédé par la peur des contaminations, voudrait pouvoir choisir l'établissement scolaire huppé que fréquenteront leurs enfants. Pensée normale et naturelle que cette anxiété des adultes parents et prescripteurs de tous bords, atavisme craintif de la survie de l'espèce probablement, en tout cas difficilement blâmable et encore plus difficilement apaisable puisqu'elle s'ajoute, ne l'oublions pas, aux craintes que font peser en même temps les charges de responsabilité civile qui reposent sur leurs épaules!... Pensée indécise, soucieuse, hésitante, circonspecte... prête à écouter un peu tous les conseils à la fois sans être pour cela plus rassurée et plus confortée et qu'il est pourtant toujours plus facile d'imaginer en permanence préoccupée, donc en expectative permanente de besoins de sécurisations et, en conséquence, beaucoup plus apte à entendre les cris d'orfraie que les conseils toniques apaisants. Placée entre plusieurs feux menaçants, quoi de plus naturel que cette circonspection caractérisée, rechigne à adhérer à ce qui n'a pas fait ses preuves et qu'elle soit encline à patauger dans l'indécision, passant de défiances en méfiances, de scrupules en incertitudes, plutôt que d'opter pour un interventionnisme novateur mais déroutant et pour des explorations et autres spéculations aventureuses...toujours évaluées , en fonction de leur scepticisme, comme risquées donc dangereuses (Cela à contrario, notons le tout de même, de la valorisation faite, sur le plan corporel, physique et sportif, pour toutes les expéditions considérées comme de dépassement de soi), donc déconseillées parce que non recommandées. En conclusion de quoi, comment ne pas comprendre que ce magma d'indécisions et de défiances puisse décourager ces institutions de prescription, aussi bien que celles de productions, en les incitant pour finir à se rabattre, mais par dépit et par manque de courage, sur l'immobilisme consensuel des ronds de cuir, cette mare stagnante du conservatisme et du conventionnalisme de l'opinion majoritaire. Les bons livres, selon Marion Faure, sont ceux qu'elle cite en fin d'article et en catimini. Ceux dont on peut aisément, par les "pitchs" qui en sont donnés, cerner clairement tous les paramètres, parfaitement tangibles et palpables, évidemment et éminemment positifs et sans arrière plans de perspective, aussi précisément délimités qu'ils sont sans surprise pour personne puisque en adéquation parfaite avec les bonnes intentions développées par les auteurs, depuis l'élaboration saine des situations, les moindres suggestions et propositions, jusqu'à la mise sur pied des protagonistes exemplaires... Je ne veux pas dire par là que ces livres cités sont de mauvais livres ! Ils sont peut-être même utiles à certains!…Là n'est pas la question car, avant toute autre chose, il s'agit de savoir si ce sont des livres d'écrivains ou pas et, s'ils ne sont pas, comme il me paraît, des livres d'écrivains, alors, disons-le clairement, voilà qui est grave car ils sont nuisibles à la littérature, à la notion même de littérature et donc nuisibles à ce qu'est la lecture qui n'a jamais été définie comme un processus d'approbation morale et d'endoctrinement mais comme une discipline d'exploration de soi, des autres et du monde. En décembre 1972, (Même période propice), dans ce violent article publié dans l'Express contre les 30 livres que j'avais publiés, Françoise Dolto, selon les pratiques de sa spécialité médicale consistant à chercher à expliquer l'envers des choses, le côté visible de la médaille par son avers, les mobiles masqués et les actes manqués, se laissa emportée – euphémisme conciliant! – par les dangers qu'elle pouvait imaginer aussi bien dans mes intentions profondes, secrètes et non étalées de jeune éditeur que dans celles plus tangibles et forcément plus avouées et plus lisibles des auteurs et des illustrateurs. Au mépris de toute considération pour ce qui était, pour ce qui demeure, la littérature, elle tira de ses explorations des thèses bétonnées, lourdes de conséquences puisqu'elles ont fait et font toujours école, qui ne voyait surtout, derrières ces intentions cachées ou avouées des adultes s'exprimant et œuvrant pour les enfants et les adolescents, que des mobiles secrets, inconscients, presque forcément, par nature, insidieux, pernicieux et suspects. Dolto, 64 ans à l'époque de l'article, percevait les illustrations des livres soumis à sa perspicacité avec son expérience de sexagénaire et s'attardait lourdement en nous dévoilant ses interprétations sexuelles, plutôt que sensuelles et sensorielles, comme si tous les enfants, indifféremment, à partir de la même sensibilité à percevoir, et à partir des mêmes images, pourraient forcément tirer, alors qu'ils n'avaient pas le même vécu, les mêmes conclusions interprétatives. En ce point déjà, Dolto exagérait puisqu'elle prêtait à tout individu, quel que soit son âge, sa culture, sa sensibilité ou sa tendance, non seulement la possibilité d'interpréter aussi perspicacement qu'elle même les images mais en outre de les interpréter avec son œil de femme ménopausée, leader d'opinion gagnée au formatage normalisateur. Derrière son «Il faut qu'un homme soit un homme et qu'un arbre soit un arbre» Françoise Dolto affirmait sa foi positiviste en un enseignement rigoriste des enfants placés dans les conditions d'une réalité idéale protégée et donnée pour être rassurante comme immuable. Sauf évidemment que derrière cette affirmation des plus contestables, me prenant pour bouc émissaire des quelques cinquante personnes, non mentionnées nommément, qui m'avaient aidé à publier ces livres et bien que Françoise Dolto prenne le soins d'éviter de les incriminer, ils étaient, autant que moi, jugés coupables de s'être libérés de leurs fantasmes au détriment des enfants et des adolescents.
A l'évidence, l'article du Monde de cette fin novembre 2007, renouvelle la supercherie à partir du même mépris de ce qu'est la littérature. J'avoue pour ma part, sur le coup de cet article, 35 ans après, avoir été assez désagréablement stupéfait de me retrouver reporté en arrière dans le temps mais confronté encore une fois aux mêmes problèmes délicats récurrents, un de ces "marronniers" de la presse, toujours présentés aussi grossièrement et aussi sommairement sans être traités et certainement pour ne pas être traités, en une période aussi peu propice à l'examen objectif des faits. On abordait bien le sujet mais pour l'éluder et le bâcler et, sans le traiter, faire un éclat de diversion, allumer un feu de paille illusoire pour affoler l'opinion mais sans le souci de l'informer réellement. Inconscience ou volonté de minimiser le tort et les dommages que Dolto m'avait infligés, certaines personnes préférèrent penser que j'avais une grande part de responsabilité et qu'en sollicitant ses avis j'avais joué avec le feu et que je n'avais que ce que je méritais. Ce qui sous entendait évidemment que j'escomptais m'en faire de la publicité. D'autres plus désabusés qui refusaient d'y voir une atteinte méchamment dirigée contre ma personne et contre le type de livres que je publiais, optèrent pour l'idée que je servais de prétexte à un article d'épate qui resterait lettre morte, serait bien vite oublié et que rien de tout cela, en somme, n'était très grave... Il est vrai que dans le milieu de l'édition, hormis ceux qui comme Geneviève Patte, Isabelle Jan, François Faucher et Marie-Claude Monchaux, eurent la franchise de me dire qu'ils étaient en plein accord de vues avec Françoise Dolto, la plupart des gens informés et concernés par cet article eurent plutôt tendance à ne pas se sentir visés et, de ce fait, à le considérer comme une sorte d'avertissement général improvisé par une doctoresse qui faisait du zèle, une sommation et un rappel à l'ordre, une délimitation des balises à ne pas enfreindre, adressée aux éditeurs et aux divers directeurs de collections, concepteurs et créateurs impliqués dans la production de livres pour enfants. Sans avoir pensé, sur le coup, à une machination plus large que celle du "nid de murènes "de l'Express, j'ai pu cependant par la suite, en y réfléchissant mieux, imaginer deux alternatives selon lesquelles Dolto pouvait, soit faire partie de ce réseau conservateur répressif, composé d'autorités civiles morales, laïques et religieuses et, puisqu'elle avait déjà publié des livres, dans lequel entraient aussi ses éditeurs traditionnalistes – "Le cas Dominique" avait été publié au Seuil en 1971 et Dolto s'était liée d'amitié avec Mme Bardet mère, épouse de celui qui avec Paul Flamand avait fondé la Maison de la rue Jacob – soit, autre possibilité, une ferme détermination de Dolto d'aspirer à entrer, pour asseoir son pouvoir, dans ce réseau d'autorités et, dans ce but, démontrer par cet article radical, qu'elle pouvait servir ce réseau et le représenter puisqu'elle en avait l'étoffe. Frapper un grand coup, un coup fatal même, était une manière de rameuter l'opinion majoritaire et de sensibiliser surtout les légions de convaincus(ues) pour que soldats et soldates de l'ombre prennent le relai de l'action répressive et militent pour une bienséance civile respectable et un ordre moral restauré. Je pus vérifier pour ma part ce retour de flamme initié par ces "pères et mères la rigueur". Car, même si, grâce à l'intelligence compréhensive de quelques personnes et malgré cet article incendiaire, je pus encore produire chez Grasset puis chez Delarge et enfin aux Editions Hatier/l'Amitié, des livres aussi modernes que ceux que Dolto avait dénigrés, je fus bien obligé de reconnaître que l'appareil institutionnel de réception (bibliothécaires, associations de lecture et enseignants) qui avait déjà été plutôt réticent, en 1967, à accueillir mes productions, s'était maintenant, depuis les mises en garde de Françoise Dolto, complètement refermé, buté et muré dans une défiance systématique. Les livres que je publiais en souffrirent certainement mais avec eux aussi, ce qui était plus grave, le processus moderne d'édition qu'après Delpire et Tisné, nous avions, l'École des Loisirs, Harlin Quist et moi-même, convenu de favoriser puisqu'il nous semblait le plus adapté à cette civilisation de notre temps qui était celle des images. Peu de gens, finalement, virent que ce coup de semonce était propre à désorienter et à saper totalement le cap de modernité qui, en matière d'éducation et de divertissement des enfants, bien avant que je ne fasse mes premiers pas sur la scène parisienne, avait été initié par mes prédécesseurs précurseurs. Je pense d'ailleurs que ce coup fatal dépassa probablement les espérances de Dolto elle-même. Ou bien alors, – ce qui est probable et qui serait plus grave –, aveuglée par l'effet qu'il fit, dans son emportement, Dolto ne se rendit pas compte de la portée de ses incriminations et ne comprit pas qu'elle tuait ainsi, dans l'œuf, en les ostracisant, toutes les inspirations que, pédagogiquement et artistiquement, les éventuels précurseurs novateurs de ces productions pour la jeunesse pouvaient avoir en gestation et, par voie de conséquence, du même coup, les initiatives qu'ils auraient pu mettre en œuvre pour honorer leurs renouvellements. Les artistes et les chercheurs, les éclaireurs, les novateurs, tous ceux dont le rôle est d'ouvrir des chemins, de bâtir des ponts pour permettre à la majorité silencieuse d'avancer, avaient de quoi, les premiers, se sentir visés, s'estimer culpabilisés et pénalisés avant même que d'avoir tenté d'ébaucher,de concevoir, de formuler et, à plus forte raison, de mener à bien leurs projets. Entraient dans ce cas tous ceux qui, comme moi, avaient foi en l'art en général, en ses vertus créatrices et en ses influences bénéfiques sur notre humanité, et qui espéraient et se battaient contre le refus d'entendre et le statisme réprobateur entêté de l'Éducation Nationale laïque pour que l'école publique ouvre au plus vite ses portes aux enseignements artistiques…
|