52 d. HISTOIRE DE LA PUTAIN A CENT SOUS DE BAUDELAIRE!

(Suite de ma lettre à Thierry Magnier : article 52 c)

     Françoise Dolto voulait nous convaincre et, dans cet ordre de volonté, elle s'était persuadée que nous prendrions, elle qui avait écrit  "Les évangiles au risque de la psychanalyse", ses professions de foi, ses jugements et ses imprécations, comme de pures paroles d'évangile.

      Telles voudraient être aussi, bien qu'elles soient à mille lieues d'avoir la virulence de celles de Dolto et alors qu'elles ne lui arrivent pas, il faut bien le reconnaître, à la cheville, les sentences que formulent, en 2007, Marion Faure et Mariette Darrigrand.     
      Pour tout dire
il me paraît même surprenant, en une première conclusion, qu'il puisse se trouver encore, en 2007, des responsables d'édition, sincères et de bonne foi comme ceux qui promulguent cette pétition, c'est à dire toi, mon cher Thierry et tes collaborateurs (trices), capables de s'étonner que dans notre société – qu'elle soit plus ou moins en mutation vers on ne sait quelles améliorations ou dégénérescences qui, par la force des choses, seront un jour ou l'autre considérées comme civilisatrices! – les mêmes causes puissent ne pas induire les mêmes effets, ou du moins que les mêmes effets puissent ne pas découler des mêmes raisons.
     En effet, pour ma part, la stratégie de Marion Faure et de Mariette Darrigrand, s'apparente à la tactique adoptée, en 1972, par Françoise Dolto, femme de pouvoir avide de pouvoir et ne laisse aucun doute sur les cibles qu'elles visent aussi bien ostensiblement que de manière indirecte et sous jacente. Leur méthode est claire, infiniment claire : il s'agit, par n'importe quel moyen, de fustiger des adversaires improvisés, affublés de torts au besoin inventés,
afin d'arriver à se propulser sur le devant de la scène. Elles n'ont aucun mal à en trouver. Autour de la presse, nombreux sont ces éditeurs, avec leurs auteurs et leurs illustrateurs et leurs stocks de livres publiés parfois difficilement qui peinent à les voir exposés en librairie et à trouver des acheteurs. Comment ne pas imaginer qu'ils soient  souvent prêts, quand ils ne peuvent pas s'offrir des encarts publicitaires, à supplier pour qu'on parle de leurs livres. Marion et Mariette n'ont qu'à se baisser, ça leur est facile. Comme il leur est facile aussi, ensuite, devant le nombre et la diversité des livres produits et dans la confusion des avis, se servant du prestige d'un journal comme le Monde, de se draper d'une toge et de s'inventer des compétences en se proposant d'être les nouvelles extra lucides des nouvelles générations, les dignes héritières des deux Françoise, Dolto et Giroud, (femme de pouvoir par excellence : "La comédie du pouvoir" "Le quatrième pouvoir"...) ou bien, au pis aller, les Edwige Antier de l'avenir.
     Sans surprise, je n'y vois qu'ambitions de carriéristes s'auto-proclamant spécialistes du sujet – "les ados et les dangers qui les guettent" –, pour ensuite édicter des lois qui, même si elles sont inappropriées et inefficaces, frapperont les esprits de tous ceux et de toutes celles qui ont la charge et le souci réels de l'éducation des enfants. 

      Je veux laisser entendre par là que si en littérature, ce qui est bon pour Marion semble aussi être bon pour Mariette, on ne peut en aucun cas en conclure et prédire qu'il sera aussi également bon pour "Marie des villes" et pour "Marie des champs" et, à plus forte raison encore, pour les petits nantis de l'Est parisien "Armaury de Neuilly" ou "Axel de Chardon Lagache" et pour les défavorisés des banlieues nord "Brahim de Saint Denis" ou "Aïcha d'Aulnaies".

     La littérature, art d'expression est aussi discipline. Ne la voir que comme une pratique disciplinaire à inculquer des données civilisatrices, sous entendu d'endoctrinement, comme le font Marion et Mariette dans le droit fil de ce qu'avait fait Dolto, c'est non seulement la méconnaitre mais surtout la falsifier et falsifier ses attendus. Il faut donc commencer d'abord par redire cela et, pour être juste, redéfinir précisément la littérature pour ce qu'elle est, à savoir le produit d'une expression artistique et culturelle, résultant d'une volonté de matérialiser et de signifier des sensibilités et des affinités intimes dans un désir de communication et à destination, par tropisme pour citer Nathalie Sarraute, d'autres affinités et sensibilités intimes de mêmes nature ou d'autres parentés.
     Ce qui suppose naturellement que ces dernières, constituant le lectorat potentiel, aient la capacité et le désir, qu'elles soient susceptibles d'avoir envie ou besoin, par pulsion de vie, par désir de connaissance, par simple curiosité, par obligation d'éducation... de vouloir les lire. 

         Entre l'auteur émetteur et le lecteur récepteur c'est bien de l'inter-échange électif de ces faisceaux et réseaux d'imbrications de sensibilités et d'affinités intimes, avec toutes les diversités de combinaisons possibles et en fonction des connotations contextuelles qui peuvent venir complexifier les rapports délicats des inter communications, que naît ou non la lisibilité d'un livre, sa réception, et en conclusion de l'adhésion ou du rejet par le lecteur des contenus véhiculés par le média littérature.

      Mais échecs ou réussites, réceptions-adhésions ou rejets-répulsions, inséminations contaminantes ou inséminations immunisantes... n'ont jamais été, ne sont jamais entièrement, comme voudraient le décider naïvement Marion et Mariette, prévisibles et donc déterminables, puisque chaque lecteur appréhende la littérature en fonction de ses capacités, de son vécu, de ses aptitudes, de ses affinités, de sa sensibilité, souvent d'ailleurs plus au hasard de ses lectures qu'en fonction d'une quête précisément ordonnée et parfaitement, exhaustivement, orchestrée.   

     Cela est d'autant plus vrai que, quel que soit le degré d'attention apportée par un adulte en charge d'éducation pour aider un enfant, quels que soient les soins déployés à veiller au bon choix de ce qui pourrait le mieux nourrir et affermir sa santé psychique, son libre arbitre et son indépendance d'esprit, il faut bien finalement admettre que personne ne peut garantir que cet enfant saura, pourra, voudra, extirper, de ce que nous lui proposons "pour son bien", la si précieuse "subtantifique moelle".

       Entre en jeu, à ce moment-là, qu'on le veuille ou non, la part utopique, aléatoire, de tout enseignement qui nous oblige à admettre que chaque individu ne retiendra de ce que nous lui proposons et de ce à quoi il est confronté, que ce qui lui convient de retenir, de la manière que cela lui convient ; cela en fonction de sa nature même, en fonction de ce qu'il est, de son passé, (même si ce passé n'est pas bien lourd), en fonction de ses expériences, des contextes dans lesquels il a grandi, de sa sensibilité, de ses inclinations, de ses goûts, de ses dispositions, de son affectivité... mais surtout, surtout, en fonction de ses pulsions de vie, de ses appétits et désirs d'élévation morale et aussi de ses aspirations et de ses possibilités à spiritualiser les parts obscures de lui-même.

     Par comparaison et par défalcation des deux articles, celui du Monde de novembre 2007 et celui de décembre 1972, on devine très bien que pour Marion Faure et Mariette Darrigrand aujourd'hui (en prenant appui sur "les bons livres" qu'elles recommandent et puisqu'ils viennent en conclusion d'un article à charge contre des "livres noirs et dangereux"), comme il en était pour Françoise Dolto autrefois, et comme il en est et en sera à l'avenir pour tous les adeptes de cette dernière, la qualité essentielle et première d'un bon livre serait de n'être pas nocif.

      C'est sur point-là, exactement qu'on retrouve, 35 ans après, l'illustration des recommandations et des condamnations que Françoise Dolto, dans son anathème de décembre 1972, adressait directement à ma personne en évitant, soigneusement, de s'en prendre aux auteurs illustres et aux illustrateurs de talent des trente livres que j'avais publiés.

      Pour régner, pour jouer son rôle de leader d'opinion, pour être sacralisée, question de prestige, il fallait à Dolto non seulement la garantie d'occuper impérativement le terrain mais, en plus, de pouvoir s'en assurer l'exploitation. Elle le fit, sans l'ombre d'une hésitation, en l'ensemençant de soufre et en le minant, sachant bien que pour ce genre de besogne des légions d'élèves partageant les mêmes rêves normalisateurs se lèveraient. Elle vit juste puisque depuis 1972, il faut bien le reconnaître, les semences doltolichtiennes ont eu largement le temps et n'ont pas fait autre chose, sa fille Catherine veillant au grain, que de germer et de s'enraciner si bien qu'on peut constater aujourd'hui que les vestales adeptes de la relève, candidates au leadership d'opinion et prêtes à officier sont en place avec les mêmes critères et les mêmes ambitions. Bien sûr on peut toujours déduire que Marion et Mariette ne sont pas fines mouches, qu'elles n'ont pas inventé la poudre, que leur article est un coup d'épée dans l'eau mais on reste forcé tout de même de conclure : pas bêtes les guêpes!...

      Mon cher Thierry Magnier, dussè-je me répéter pour t'en convaincre, pour ces leaders d'opinion et pour tous les présumés(ées) aspirant à le devenir, pour stigmatiser et pour faire école, à leurs yeux nous ne passerons toujours que pour être de bons ou de mauvais prétextes. Leurs proférations ne nous visent que pour mieux atteindre, indirectement et plus largement, bien au-dessus de nous, tous les producteurs(trices) et tous les prescripteurs(trices) non seulement de France mais du monde entier.

     Ce «Surtout ne pas nuire !» de Françoise Dolto qui concluait son article de l'Express s'est enraciné dans les esprits et conforte surtout les tièdes et les petites fées du milieu de la production éditoriale et des institutions de prescription qui, avec des mines de chattemites, ne manquent pas néanmoins de tourner autour de cette ruche à miel qu'est la littérature pour la jeunesse, (ses postes, ses rituels, ses potentiels et ses diverses manifestations) pour faire leur beurre.

      En 1972, période de tumulte et de chambardements, ce précepte purement médical qu'était «Surtout ne pas nuire!» illustra immédiatement pour moi, le tour d'aberration et de falsification que l'on pouvait donner au respectable "principe de précaution" lorsqu'on le nourrissait d'un intégrisme idéologique venimeux. Qu'il soit bien pensant tout le monde peut en convenir sans pour autant excuser ses turpitudes. C'est certainement parce que j'étais impliqué et parce qu'on me sommait de changer d'options que je compris que cette grille de paramètres et de critères brandie par Dolto ne correspondait pas à celle qui m'avait permis de faire pédagogiquement, littérairement et graphiquement des choix. J'en déduisis que cet intégrisme puriste, qu'il soit d'ordre philosophique, moral, religieux ou laïque, visait plus, parce qu'il se polarisait sur la jeunesse et dans un souci de ménager sa fragilité et sa supposée candeur, au conditionnement et à l'endoctrinement des esprits plutôt qu'à des incitations et des stimulations à imagination en vue d'éveiller et de favoriser des prises de conscience.

    A l'évidence, pour moi, il m'apparaissait que si ce prudent précepte était, par malheur et par excès de "préventionnisme", observé à la lettre, il ne pourrait  que ligoter tout chercheur, tout expérimentateur, tout savant, tout artiste...en l'obligeant, en quelque matière que ce soit, à l'obéissance stérile et à l'immobilisme. Et, pour ce qui concerne l'édition, il me semblait que c'était la voie royale pour remettre au goût du jour et imposer le prêchi-prêcha des catéchismes et des bréviaires et nous ramener aux périodes les plus régressives de notre République démocratique, celles où l'on prônait le livre moral pour toute forme de salut.

  Comme plusieurs observateurs l'ont constaté bien avant moi, pour parvenir à ses fins les plus nobles en matière de psychanalyse et de pédiatrie, pour devenir l'éminence de "la Cause des enfants", Françoise Dolto n'hésita pas à utiliser, certes des compétences et une sensibilité incontestables que personne ne pourrait lui dénier ou lui reprocher, mais aussi les traits de son fichu caractère autoritaire et son besoin d'ascendant dirigiste sur les autres. Le tout adroitement associé à une main ferme, à des ressorts d'énergie et à une stratégie d'arriviste. En fanatique qu'elle était, elle voulait, persuadée de la justesse de sa cause, s'imposer et imposer. On pourrait facilement lui prêter d'avoir dit ce que je n'hésite pas à lui prêter : «Personne à part moi, en toute matière, n'est en mesure de savoir comme moi  ce qui est bon pour les enfants ni ce qui peut leur nuire ! » 

J'ai été très mal payé pour l'apprendre et j'ai eu largement le temps de mesurer comment de telles idées intégristes, trop extrêmement sécuritaristes et trop radicalement préventionnistes, étaient en fait des idées tout simplement réactionnaires contre l'air du temps, contre l'époque, contre ses conquêtes ou ses laxismes et ses permissivités, dont la perte de vitesse en la foi religieuse semblait être la principale cause ou la principale conséquence... Mais si elles n'avaient été que réactionnaires, passe encore, on aurait pu les comprendre!... Non, elles étaient aussi et surtout rétrogrades, conservatrices d'états de faits périmés donc régressives et stérilisantes.

Qui pourrait d'ailleurs penser, pédagogiquement s'entend, qu'en se voulant à tel point humainement et socialement correctrices, régulatrices et "normatrices", ces idées n'étaient pas, dogmatiquement, l'apanage de toutes les pédagogies répressives que les jeunes générations s'étaient efforcées de vomir dès après la fin de la guerre, à partir de 1945 ?...

Et qui de sensé et de tolérant dans ces milieux de création et de bouillonnement d'idées que sont ceux de l'édition, pourrait s'élever spontanément pour soutenir que tous ces préceptes de prudence, de défiance et de circonspection, posés en a priori et affirmés avec de telles mises en gardes autoritaires ne seraient pas lourdes de conséquences. Qui parmi les concepteurs et créateurs-producteurs de livres, qui parmi les auteurs et parmi les illustrateurs, pourraient jamais considérer toutes ces contraintes, inventées par des pseudo moralistes, au mépris de la plupart des grands principes pédagogiques d'émancipation des esprits, comme des incitations à concevoir, comme des stimulations et des encouragements à création et à production d'œuvres nouvelles?...

En fait, le premier effroi passé, je ne vis plus, pour ma part, en 1972, dans cette bulle de malédictions et de fiel dont j'étais le prétexte, qu'une lourde charge maniée maladroitement par une égocentrique en mal de cour, dont les moyens, pour assouvir ses besoins de régner, étaient d'user et d'abuser d'intimidations, d'intimations et autres formes d'incriminations.  Préventives et punitives, par exemplarité, ces formes de rétorsions voulaient aussi avoir valeur de jurisprudence. Au lieu d'être des conseils et des recommandations pour mieux concevoir et créer, elles s'imposaient au contraire avec le tranchant du couperet des sanctions verdicts. Elles étaient la toise à couper les têtes qui dépassaient, la règle de fer pour taper sur les doigts des bonnes volontés, la honte coercitive promise pour inhiber toutes velléités créatrices.

         Il y avait là de quoi inciter le créateur le mieux  intentionné, à se sentir visé, suspecté, soupçonné et condamné avant même que d'avoir commencé à penser à concevoir et d'avoir trempé sa plume dans l'encrier. De quoi décourager les vrais jeunes talents issus de générations nouvelles qui auraient pu spontanément souhaiter s'exprimer à l'intention des enfants et de la jeunesse!
     Pour moi, j'en ai les preuves,
les tentations castratrices de Françoise Dolto, qu'elle en ait été consciente ou pas, et sa volonté de blesser par intimidation, intimation et incrimination, ne font pas de doute. Le docteur Cahen, psychanalyste que Marie de Poncheville me permit de rencontrer peu après le remou causé par la publication de l'article me le confirma en n' y allant pas par quatre chemins. Pour commenter la prise de position de la doctoresse il usa d'une comparaison radicale : Dolto n'était pour lui qu'un immense utérus.

    Réactionnaire et catholique bon teint, nostalgique fervente des valeurs d'un autre temps, prête à tous les éclats pour s'imposer aux yeux de ses compères psychanalystes hommes comme incontournable et les supplanter en pédo-psychiatrie et en neuro-pédiatrie, déterminée pour cela à régner sur les ondes...Dolto était bien celle qu'on pouvait baptiser, pour pasticher Salavador Dali, Avida-Gloria.

        Il faut bien avouer cependant, en fonction des objectifs de taille que Dolto s'était fixée, dont le machisme ambiant de ces années-là, reconnaissons-le, était le principal handicap et sa principale excuse, que ses choix s'avéraient plutôt minces. On comprend presque qu'elle n'ait pas trouvé d'autres solutions que l'excès et celle double alternative qu'elle adopta : d'épouvanter, d'une main, son public composé surtout de mères anxieuses et de bibliothécaires frileuses, pour mieux, de l'autre main, pouvoir les rassurer.

       En matière d'édition ce qu'elle essaya de me faire comprendre, en trois étapes très précises et sur dix ans d'intervalle, était que l'édition à l'intention des enfants devait être placée entre des mains sures et qu'elle était  fermement convaincue, après avoir examiné les livres que j'avais publiés et que je lui avais soumis mais sans en lire les textes, de pouvoir affirmer en résultat de sa voyance, que les miennes ne l'étaient pas.

     Au cours de ces dix années-là, par ses adeptes interposées, véritables soldates de l'ombre infiltrées dans la plupart des milieux se préoccupant de l'éducation ou des loisirs des enfants, ou par ses interventions directes sur le cours de mes publications, elle s'arrangea pour manifester sa présence et son zèle et pour me répéter que tous ceux qui travaillaient à cet emploi réservé devaient être des adultes honorables et respectables, attentifs et obéissants à son sacré précepte : « Surtout ne pas nuire!»…

      Mais qui oserait, délibérément, aller contre ce précepte?... Et qui oserait seulement l'avouer?... Comment d'ailleurs ne pas convenir de la justesse de principe de ce précepte?... Sans une hésitation, la raison et la sagesse le commandant, je ne vois pas comment je pourrais ne pas en convenir!...

     Sauf que, en y regardant de plus près, on s'aperçoit facilement une fois pesés tous les arguments et opposés les pour et les contre, que le ver est dans le fruit ou que la paille du système réside justement dans la limpidité de ce raisonnement simplifié qui, sous son apparence généralisable à tout individu, ne peut s'étendre à tous les enfants. C'est dans cette simplification des données que la grille d'appréciation et d'application du système de pensée de Dolto porte en lui sa contradiction. Ceci pour une bonne raison – entre toutes celles explicatives que j'ai pu proposer à le suite de cet article – que Dolto ignore ou feint d'ignorer en assénant ses principes rigoristes qu'elle va à l'opposée des philosophies d'éducation moderne (Celles de Freinet et Decroly pour la France, et celles de Maslow et Rogers pour les États Unis en particulier) qui commandent que pour toute expertise en matière de pédagogie l'on mise d'abord et l'on se réfère plutôt, avant et au lieu de se préoccuper des cas psychiques perturbés, des pathologies et de leurs handicaps et des échecs qui en découlent, aux individus sans problèmes, à ceux qui, en bonne santé physique et en équilibre psychique, sont capables de ne pas trop souffrir des conditions de vie qui leur sont faites dans nos sociétés civilisées nord-occidentales et dont les réussites personnelles sont des preuves de leurs facultés à assumer les divers coups bas portés par la vie. 

    Maslow et Rogers en tirent une conclusion que Dolto semblait ignorer : c'est à partir de ces cas optimistes et de leurs succès à vivre sans trop pâtir des  bleus causés par le seul fait de vivre et d'avoir à survivre, et non l'inverse comme choisit de le marteler  la doctoresse, pour apitoyer son auditoire qu'on doit établir les critères d'appréciations et les seuils des enseignements à soumettre à tous les enfants. En d'autres termes et à sa manière, Boris Cyrulnik ne nous dit pas autre chose lorsque invoquant la pulsion de vivre qui nous anime, il cite son principe de résilience, cette capacité de résistance qu'un individu sain est capable, lorsqu'il a été agressé, de mettre en œuvre pour surmonter un traumatisme.

    Mais une autre raison, beaucoup plus grave que la précédente puisqu'elle concerne la psychanalyse, spécificité de Françoise Dolto, me parait indispensable à mentionner pour ma défense. Par un tour brillant mais de passe-passe habile, Dolto interprète les illustrations des livres que je lui ai envoyés, en choisissant le sens et les interprétations les plus catastrophiques qui soient. Ce catastrophisme l'arrange et la sert et lui permet d'oublier ou de feindre d'ignorer que tous les dessins, même ceux qui auraient été les mieux contrôlés à la conception et à la réalisation, quel que soit leur auteur et quelle que soit sa maîtrise dans l'expression de ses inspirations, pourront se prêter, du fait qu'ils sont toujours objets, prétextes et occasions à interprétations libres, à autant de lectures différentes qu'il y aura d'individus à s'y trouver confrontés.

    En psychanalyste qu'elle est, mais à courte vue cette fois, Dolto semble vouloir nous faire croire par ailleurs que, dans certaines conditions, qu'elle ne prend pas le risque de préciser, des artistes pourraient s'exprimer, en toute ingénuité, sans que ce qu'ils sont profondément n'affleure et n'inspire leurs œuvres. Ainsi, insistant particulièrement sur ce que certains artistes peuvent dégager de nocifs pour les enfants au travers de leurs expressions et de ce qu'elles peuvent exprimer pour les tiers, elle passe sous silence tous les autres qui en général ne sont pas des artistes, et qui, malgré eux et malgré les codes auxquels on les a astreints ou malgré les codes auxquels ils se sont astreints eux-mêmes, malgré leur bonne volonté, leurs bonnes intentions et leur maîtrise, seront, de toute façon et quoi qu'ils fassent, à la lecture, objets et sujets à interprétations.

   Force nous est de pointer notre doigt sur ce que tout individu, malgré lui, dans les soubassements de ce qu'il exprime, entre les lignes de ses écrits, derrière les symboliques et les allégories de ses dessins, peut induire, dégager, suggérer de sa personnalité, sans le savoir et le vouloir souvent. Force nous est de rappeler que dès qu'il se montre, à l'encontre parfois de sa bienveillance et de ses bonnes intentions même, du seul fait qu'il se montre et, à plus forte raison, lorsqu'il fait intentionnellement œuvre d'expression, que cette expression soit de forme plus ou moins artistique, en vue d'une communication, tout individu donne prétexte à interprétations sans pouvoir jamais choisir les interprétations qui lui conviennent.

       Selon Dolto, ces adultes artistes qui choisissent de s'exprimer à l'intention de la jeunesse, seraient des loups ignorants qui ne sauraient pas qu'ils sont des loups tournant autour des bergeries. Pour obtenir leur autorisation d'entrer dans le parc aux agneaux, il leur faudrait, selon elle, montrer patte blanche, être coiffés cravatés et chapeautés et être parrainés ou marainés avant de pouvoir prétendre à faire partie des cellules créatrices, au sein d'écuries spécialisées, officines qui existaient et qui existent encore, où la littérature enfantine, avant d'être conçue, produite et divulguée, devait obtenir, émanant des conseils de sages, des autorisations labellisée de non-nocivité. 

       Non-nocivité en d'autres mots voulait dire pour moi : conformité. Mais conformité à quoi, à quels codes, à quelle religion, à quelle pédagogie, à quelle éthique?...

       Pas étonnant donc que Françoise Dolto ait pu considérer tous ceux qui, comme moi, venaient de nulle part, dont on ne connaissait pas la famille ni les antécédents, comme affublés de toutes les ambitions  préjudiciables aux enfants. Pas étonnant donc qu'en m'examinant avec ses yeux de pythie comme ce fils de personne que j'étais mais sans jamais me voir vraiment, elle m'ait considéré comme un paria ou autre sorte de romanichel douteux suspect de non-conformité alors que je n'avais fait que tenter, dans ce milieu fermé qu'était à l'époque l'édition pour enfants, de mobiliser mon énergie pour proposer des livres nouveaux, plus en adéquation avec la civilisation des images de notre temps et forcément différents de ceux qui sortaient des officines conformistes traditionnelles.   

     Selon elle, ces électrons libres, "appelés" à l'édition mais non choisis par elle, non patentés, non héritiers, non désignés par les gestionnaires éthiques accrédités de notre société éditoriale parisienne, ne pouvaient, motivé par un désir de prédateur et de corrupteur que souhaiter servir leur égo en se défoulant, en se libérant de leurs complexes, de leurs obsessions et de leurs fantasmes, en se "satisfaisant" impunément, (au sens scatologique du terme) pour  déverser ensuite, par perversité, leurs excréments sur plus faibles qu'eux, au détriment de la constitution de leur capacité de jugement et de leur libre arbitre.

        Mon cher Thierry, ma démonstration te paraîtra certainement un peu longue et je suis prêt à en convenir. Je la déplie à ma manière, en espérant que tu comprendras mieux maintenant pourquoi je ne puis adhérer à votre pétition. Je suis en vérité, encore blessé par les coups que Françoise Dolto s'est acharnée à me porter par trois fois et de trois manières différentes de 1972 à 1982.  Mes projets, le crédit que j'avais ou que j'aurais pu avoir dans le métier et les livres qu'elle a censurés en ont beaucoup et anormalement soufferts. Mais, malgré cet acharnement et malgré surtout les conséquences de cet acharnement sur ma carrière et sur la carrière des livres publiés, je peux toujours dire qu'elle n'aura jamais pu réussir à ébranler mes convictions. 
     Elle a contribué, délibérément, à semer dans l'esprit des institutionnels du livre, que j'étais un marginal dangereux et un cas douteux. Les années ayant passées, je suis presque certain maintenant que le tour est joué et que personne jamais, dans les milieux de l'édition, dans ceux de la littérature et encore moins dans les milieux psychanalytiques ou de la pédiatrie ne consacrera du temps pour savoir si, en matière de littérature, Françoise Dolto ne s'est pas trompée et si ses jugements et ses thèses n'étaient pas exagérés.
     Pourtant, en dehors de tout esprit partisan, pour  tous ceux qui voudraient bien examiner les documents  et les pièces à convictions de cette époque-là, les contradictions qu'ils recèlent, les extrapolations hâtives et calomnieuses qu'elle a osé faire, dans cet article de l'Express, en se servant de mes productions et des données présumées de ma personne, ne manquent pas. Qui d'ailleurs, et à quoi bon, pourrait remettre en question ces exagérations pour m'exonérer?...Qui oserait prétendre qu'elles ne prouvent finalement que son désir de s'imposer, aussi, dans ce domaine de l'édition pour la jeunesse, comme une éminence incontournable?...
    Le plus curieux et le plus comique de cette histoire, très facile à imaginer cependant, consiste à replacer les héritières de cet article de 1972 , la jeune aspirante Caroline Eliacheff,  fille de Françoise Giroud et la jeune Catherine Dolto, toutes deux déjà présentes dans les coulisses du pouvoir, tirant sur les basques et le bout de jupe de leur mère, en leur réclamant : «Et moi, et moi, maman?...Quand est-ce que tu me placeras sur la sellette pour que je puisse me montrer?...».

      J'ai été dans le collimateur de Dolto pendant plus de dix ans et je peux encore témoigner et prouver qu'après son article anathème de L'Express de 1972, sa vindicte et son besoin insatiable de régner et de dicter ses lois pour défendre "La cause des enfants" et être reconnue comme la plénipotentiaire inégalable de cette cause, ne s'arrêtèrent pas à cet article.

      On peut comprendre alors que, par déterminisme de carrière et par vocation au sens liturgique du terme, Françoise Dolto s'estimant avoir été élue pour défendre ce bien des enfants qui lui était si cher alors qu'il était, en même temps, son fond de commerce, il lui fallait aussi s'imposer comme l'unique suportrice de cette cause et pour triompher, à n'importe quel prix, comme Don Quichotte, débusquer dans tous les domaines relatifs à son appétit, des moulins, des obstacles, des opposants, des contradicteurs, des démons, des pervertisseurs et des pédophiles intellectuels...

        C'est Madeleine Chapsal avec l'assentiment de Françoise Giroud, toutes deux femmes obnubilées par le pouvoir et toutes deux femmes rivalisant autour du même homme pour exercer ce pouvoir, qui étaient à cette époque en adoration devant, et en traitement, chez Lacan et, néanmoins, en tant que femmes promptes cependant à soutenir, contre l'ascendant puissant de cet homme de la nouvelle science, Françoise Dolto, leur consœur, l'égérie femme de l'École freudienne française, qui crurent bon d'inciter   Françoise Dolto à se focaliser sur mes initiatives éditoriales. 
        Je n'avais pas conscience, à cette époque là, de ce qu'était la presse en général et encore moins de cette cellule de l'Express en particulier, véritable panier de crabes ou de murènes, nid de gorgones en tous les cas qu'elle représentait. Giroud, Chapsal et Dolto étaient, sur le plan des mœurs parisiennes et des coups fourrés, beaucoup plus aguerries que moi. De véritables expertes à débrouiller le vrai du faux et, pour s'en servir, à faire passer le faux pour vrai.

Nées avant moi, ces trois femmes détenaient une expérience et des clés que je n'avais pas mais qui ne m'intéressaient pas et que je n'enviais pas. J'avais à ce moment-là une conception candide de ce qu'était la presse. Pour moi les journalistes étaient des gens probes dont la vocation était de déceler la vérité et de la servir aux lecteurs. Je n'aurais jamais imaginé d'avoir à payer pour qu'on consente à parler des livres que j'avais édités. Et par probité, il ne me serait jamais venu à l'idée d'offrir de l'argent à qui que ce soit pour que les livres que j'avais publiés soient valorisés. J'avais tort bien entendu mais je dressais une barrière étanche entre la critique, particulièrement la critique des productions culturelles, et la publicité. Je pensais stupidement que l'information culturelle était un dû et qu'elle devait être servie au lecteur par ce qu'on la lui devait sans qu'entrent en ligne de compte les pouvoirs de l'argent...

Au fond face à ces trois murènes, j'étais le blanc bec et le plouc rêvé qu'elles utiliseraient pour servir leurs causes entrelacées. Je n'étais pas préparé à voir ce genre de danger puisque j'avais grandi avec des enfants et des gens humbles et honnêtes qui n'étaient pas dévorés par des appétits de pouvoir et que j'avais choisi de servir d'autres valeurs, celles intellectuelles de l'intelligence et de la culture.

Dans ma bonne foi d'instituteur, préoccupé de mettre mon intelligence au service et au respect de l'éveil intellectuel et artistique des enfants, et confiant dans la bonne foi et le respect des enfants que les auteurs et les illustrateurs avaient mis en réalisant les livres que j'avais publiés, je ne pouvais supposer un instant que l'on puisse ne voir dans le résultat que velléités d'égocentrisme, étalage exhibitionniste et volontés délibérées de nuire.

L'article, qu'avec mon accord Madeleine Chapsal préparait, aurait certainement été, mis au point par elle, s'il avait pu aboutir, sans être laudatif, plus constructif, plus objectif et moins spectaculairement destructeur que celui qui fut publié… Mais au final c'est la jeune Janick Jossin, (future épouse de François de Closets) nouvelle arrivée dans le nid de gorgones, agissant probablement en connivence avec Françoise Giroud contre Madeleine Chapsal et en complicité avec Françoise Dolto, qui,  pour faire son coup d'éclat, un scoop dont elle avait besoin pour briller, prononça cette alerte au feu qui se voulait, comme cet article de Marion Faure aujourd'hui, fracassant, déterminant et irréversible.

        Sans l'ombre d'un doute je suis convaincu que Dolto comprit très bien l'intérêt qu'elle avait à se montrer radicale et extrémiste. Accéder à cette noble sphère de l'édition était pour elle, si les portes s'ouvraient sur son passage, la meilleure manière d'élargir, elle qui était   vouée généralement plutôt à des séminaires sérieux et à des actions plus intimes, plus discrètes et moins spectaculairement payantes, son aura de clinicienne psychanalyste pédiatre.

   Tout le monde le sait, Dolto avait de la suite dans les idées. Pour ma part, je l'appris à mes dépens. A savoir qu'elle ne mettait pas, à me poursuivre, simplement de la suite dans ses idées mais qu'elle y allait avec de la vindicte et de l'acharnement.

        Car je dois rappeler que Françoise Dolto avait refusé l'offre préalable de Madeleine Chapsal de me rencontrer après avoir reçu et examiné les livres que je lui avais portés. Puis que non contente de ce premier refus de me connaître, elle posa comme condition de sa participation à la table ronde qu'organisèrent Monique Bermond et Roger Bocquié à "Post Scriptum" sous la présidence de Michel Polac dans la suite de cet article, qu'on ne lui imposerait pas ma présence.

      Je ne compris pas sa hargne mais l'acceptai. Je refusai même que mon avocat de l'époque intente un procès à l'Express alors qu'il me suggérait que je méritais des dommages et intérêts pour diffamation et assertions mensongères. En fonction de mon silence, je pensais qu'elle comprendrait et qu'elle s'en tiendrait là. Voilà mon erreur car je peux dire qu'elle déploya contre moi, dès que j'eus quitter Grasset et le groupe Hachette qu'elle devait craindre un acharnement maniaque de Templières "attachée à sa proie, à vouloir, mais toujours dans mon dos et sans que je sois présent, corriger mes livres et contrecarrer mes projets, dans le seul but, je le présume, de m'empêcher de nuire mais avec l'obsession cruelle de me pourfendre et de ruiner ma carrière.

      Je sais bien que le dire peut ressembler à du délire de persécution mais ne crains pas de m'y exposer. Les faits sont les faits et nul doute que la vérité apparaitrait si tout ceux et celles qui en ont été les instigateurs ou simplement les témoins voulaient commencer à parler. Ceux qui me connaissent assez savent que je suis plutôt d'un naturel optimiste et généralement assez oublieux des mauvais coups du sort. Je n'ai jamais, en tout cas, perdu de temps à rendre coups pour coups. Si je ne pardonne pas et n'oublie rien, je ne me vois pas en acharné obsédé par les rancunes. Et puis j'avais des livres en chantier et j'entendais bien continuer, comme un sourd et comme un aveugle, de les porter pour qu'ils soient publiés. Je n'avais pas l'impression d'être seul et les compliments que m'avaient adressé Claude Gallimard, les éditeurs étrangers qui achetaient nos livres, Simon Nora, Jean Boutan...m'encourageaient à poursuive.

        Douce illusion bien entendu ! Car en observant mieux, on pouvait s'apercevoir que l'appareil de l'édition traditionaliste française avait jubilé en lisant l'article de Dolto et qu'à leur suite l'appareil de réception et de prescription – les bibliothécaires en particulier puisque, à cette époque-là, les enseignants semblaient ne pas vouloir se sentir concernés par ces livres dits "de loisirs"– prenait fait et cause pour les thèses alarmistes de la doctoresse.

    Je compris alors que dans ces deux clans unis par des rapports de bon voisinage et de bonnes relations, la majorité d'entre ces éditeurs (trices) et de ces prescripteurs (trices), n'étaient pas particulièrement préoccupée par ce qu'était la littérature et que leur souci était de pouvoir publier et présenter aux enfants des livres amusants qui leurs étaient utiles mais qui ne faisaient pas de vague. Pour être plus acerbe, je dirais que parmi ces conformistes se glissaient beaucoup   d'opportunistes qui se souciaient fort peu du réel intérêt des enfants mais dont les préoccupations étaient de pouvoir continuer à produire des livres, d'augmenter leurs tirages et de "faire du chiffre". Ceux-là se retrouvaient, en bonne compagnie avec les institutionnels salariés de la prescription pour se féliciter de croire en de mêmes positives vertus : celles de recueillir d'une main et d'exploiter le fonds de commerce inépuisable des idées reçues de l'opinion majoritaire pour ensuite, de l'autre main, resservir les mêmes sornettes, à longueur d'années, simplement relookées et emmaillotées de frais.

       A mon grand étonnement, tous se félicitaient de leur immobilisme en prétendant qu'ils restaient ainsi fidèles à la tradition – quelle tradition?...– certains puristes se flattaient même d'avoir su éviter "les phénomènes de mode" et de ne pas avoir été tentés d'explorer des territoires inconnus... « Les enfants, vous comprenez, c'est sacré ! Il faut leur épargner le plus longtemps possible d'être déçus par les réalités !»  A les entendre dire «La tradition, rien que la tradition ! Il n'y a que ça de vrai !» en se récompensant je mesurais qu'ils ne fallait pas compter sur eux pour prendre le moindre risque pédagogique anticipateur et que c'était en quelque sorte là que se trouvait le nœud qui jugulait, pour ce qui était la littérature, ses potentiels de renouvellement. 

        Et tout cela alors que le monde continuait de tourner et tandis qu'ils en étaient encore à penser que c'était le soleil qui tournait autour de nous.

       A l'époque où Dolto affirma ses positions dans l'Express, quand j'eus à faire face à : «Ionesco c'est idiot !» « Richard Hughes c'est un encouragement à l'homosexualité»…et à ses accusations plus directes sur mes motivations d'édition, celle, entre autres, de vouloir pratiquer le génocide de la classe possédante tout en me servant des enfants de cette classe …  pour retrouver mon humour perdu et me redonner du cœur à l'ouvrage, j'avais jugé bon de reprendre à mon compte les conclusions d'une expérience traquenard montée et mise au point, en son temps, avec beaucoup de sagacité et d'ironie par Baudelaire. Oui Baudelaire, Charles de son prénom, le Charles des "fleurs du mal" : le poète et le critique d'art.

    On peut supposer qu'il avait des raisons, comme moi sur Françoise Dolto, de vouloir prendre une revanche   contre les rigueurs d'Anastasie et contre toute forme de censure puisque comme on le sait, cette censure n'avait pas épargné ces si sublimes fleurs qu'il avait écrites et données à la postérité.

        Le fait est que son expérience, alors pourtant qu'elle avait été montée presque un siècle avant la censure de l'Express, me sembla encore, en 1972, significative de la pérennité de la bêtise des idées reçues. Effectivement, lorsque j'en eus connaissance,  je trouvai qu'elle était assez révélatrice de ces retours d'aveuglement que nous imposent puritanisme et pudibonderie, et révélatrice aussi de notre récurrente volonté à penser que c'est en faisant l'autruche et en incitant nos enfants à nous imiter, qu'on pourra leur éviter d'avoir à pâtir de ce que la vie nous réserve et dont nous devons, qui que nous soyons, que nous le voulions ou non, pâtir aussi.

     Pour en venir au fait je dirais que, même si cette anecdote, mise au point comme un canular par Charles Baudelaire, remonte à la fin du dix-neuvième siècle, même si elle ne concernait en rien les enfants ou les adolescents, encore moins la poésie et à plus forte raison la sémiologie, elle reste encore de nos jours révélatrice de nos incapacités ou de nos impossibilités à apprécier, à leur juste mesure, ce que sont réellement nos mœurs de civilisés, les raisons et les nécessités de leurs évolutions et encore moins, le plus souvent, de prévoir toutes les conséquences que ces évolutions répercuteront dans l'esprit des nos semblables (artistes ou non) pour les inciter à avoir l'idée de concevoir et de produire des œuvres.

     Même majoritaire, la fonction régulatrice de notre conscience collective n'est pas toujours au diapason et il faut admettre que nous n'arriverons jamais à avoir,   tous ensemble, à point nommé, le même degré de maturité. Dès lors, de nombreux écarts sont prévisibles qui ne sont pas toujours conciliables entre ceux qui oublient de considérer les causes et les effets de ces évolutions de notre civilisation et ceux qui s'acharnent à trop les considérer et de trop près en les accusant de tous nos maux, de ceux encore, nostalgiques du passé, qui s'obstinent à les refuser catégoriquement.

    Fin dix-neuvième siècle, le Musée du Louvre, un vernissage élégant, une ambiance de fête, des parfums et des toilettes et l'impression pour l'assistance de faire partie de la Haute Cour de ceux qui sont près du Bon Dieu et, incongruité et discordance, sur cet échiquier de nantis, dans ce temple du raffinement, un coquin de poète décidé à se servir d'une femme de mœurs légère, introduite, anonymement, pour démontrer que les goûts et l'opinion du beau monde, auxquels se rangeront finalement, un jour ou l'autre, tous les indécis et les bourgeois, n'ont rien de raisonnables et de justifiables.  

     Mais, si nous prenons le courage d'appeler les choses par leur nom, disons plus clairement que cette femme de mauvaise vie, choisie par Baudelaire, n'était si on la désigne par son nom courant, qu'une simple putain et que c'est bien, même si elle est exemplaire, si elle est édifiante et inoubliable, d'une histoire de putain qu'il s'agit. Une putain à qui Baudelaire avait donné cent sous, le prix d'une passe vraisemblablement, pour qu'elle consente à accepter de l'accompagner au Musée du Louvre, un grand soir de vernissage où le Tout Paris viendrait assister, et se montrer, à une exposition organisée pour rassembler les derniers chefs-d'œuvres  représentatifs de la peinture académique française.

       Après la rencontre et en raison de l'esclandre que cette intrusion déclencha, le"tout Paris"de l'époque, presque contraint de se remettre en cause, s'esclaffa et fit des gorges chaudes pour tenter de détourner le côté tragiquement révélateur de cette histoire de "Putain à cent sous". On ne tarissait pas de se remémorer et de re-raconter la scène, chacun ajoutant à sa manière un détail significatif et une interprétation plus pertinente. Et l'histoire enfla, nourrie d'autant de racontars greffés par les uns et les autres, tous aussi invraisemblables, pour devenir finalement une rumeur qui déclenchait de franches rigolades. En peu de mots puisque le spectacle l'avait plutôt estomaquée On rapportait des expressions d'effroi que la cocote, – authentique ingénue pour l'heure dans ce milieu inhabituel –, aurait exprimé à la vue des tableaux et de tant de corps lascivement dénudés. Des «Oh !...Oh !...» d'étranglement et des signes d'incrédulité devant tant de chairs offertes aux regards de tous : « Non !...Non !... C'est Dieu pas possible !...Une telle chose pareille!...». On alla jusqu'à prétendre qu'après avoir fini d'éructer, c'est même un signe de croix que la dame de petite vertu, "la putain à cent sous" de Baudelaire, aurait esquissé devant tant d'obscénités étalées sans voiles et à la vue de tous.

 


Article ajouté le 2008-01-14 , consulté 200 fois

Commentaires



Poster un commentaire





http://





Merci de recopier le nombre présent à gauche dans la case de texte ci-dessous ( Pourquoi ? )





Liens


Retour aux articles


Recommander ce blog | Contacter l'auteur | Reporter un abus | S'abonner au blog Flux RSS du blog | Espace de gestion

Créer un blog gratuit avec Blog4ever