34. UN PARI : FAIRE DE BOUCLE D'OR UN ANTI-CONTE
Qui ne connaît ce conte classique que l'on raconte à tous les enfants, dès leur plus jeune âge et sous de multiples manières, sans en voir toujours la portée symbolique?...
Toutes les nombreuses versions que je connaissais se flattaient d'être sobres, limpides, strictes, elliptiques même, pour prétendre obéir à une des règles classiques du conte : celle de dévoiler, en peu de mots, le fil de l'histoire et laisser une place prépondérante aux connotations du lecteur ou de l'auditeur et à ses parts d'imagination re-créatrices.
Une règle d'or, paraît-il, que celle-ci, induisant un processus de séduction efficace et facile qui faisait merveille en maintes occasions et qui, en l'occurrence, pour ce "conte d'intrigue" à étapes, petites séquences bien corsées, avait toujours de quoi, largement, aiguiser et satisfaire à la fois, la curiosité des enfants.
Le savant dosage de chacune des scènettes, leur relance de raccord et l'emboitage pour les lier entre elles, tient l'intérêt de l'auditeur ou du lecteur, suspendu à ce qui est en train de se tramer et à ce qui s'amorce, qu'il prévoit par avance et qui ne peut manquer de se produire...mais tout tient en fait, pourtant, au trop peu ou au pas assez suggéré, au juste ce qu'il faut, bien dosé et bien mesuré, qu'on lui livre...
Tenu en éveil par le suspense, on incite l'enfant, en le séduisant, selon des astuces et des procédés parfois outranciers et abusifs, à adhérer à ce qu'on lui dit. Et on le tient en haleine pour attiser son attention et mieux l'inciter à aller au devant du conte et deviner ce qu'on lui cache.
Il m'est arrivé, alors que j'assistais à une de ces séances de « contage », dans une bibliothèque publique, d'être exaspéré par la grossièreté des moyens employés par une conteuse de renom, pour captiver les enfants et retenir leur attention. Elle se dépensait beaucoup. Mais au détriment de la simplicité du conte. En usant et abusant de sa forte personnalité et de son pouvoir de convaincre. Elle était persuadée d'y aller de son charme alors qu'elle ne faisait que marteler des évidences en privant les enfants d'aller spontanément vers la découverte progressive de la trajectoire du conte.
Un charme qu'elle était convaincue d'avoir mais que je luis déniais. Un charme qui, justement, bien qu'il soit revendiqué en général par toutes les bibliothécaires converties à ces méthodes d'animation faciles, me parut suspect et contrefait puisque je voyais plutôt en lui, un procédé de séduction grossière, assimilable à une emprise abusive exercée sur la naïveté des enfants.
Le fait est fréquent. Mais somme toute banal. Il en est de ces méthodes prosaïques, forts éloignées de toute pédagogie, comme de toutes choses : moins on a de talent et plus on grossit le trait pour démontrer qu'on en a! Certainement pour être mieux assurée de pouvoir exercer un pouvoir! Pour s'arroger le privilège non pas d'éveiller de jeunes consciences mais pour mieux capter et endoctriner un auditoire!...
Que faire contre ces éventuels usages abusifs du conte et comment, justement, reprendre la réécriture de ce conte particulier, qu'était Boucle d'or et les trois ours, pour en donner une version structurée de telle manière qu'elle pourrait décourager toutes les conteuses patentées de s'en servir de mauvaise façon, en exagérant les procédés mécaniques de sa trajectoire interne?...
Voilà une des multiples questions que je me posais en sortant de cette navrante et grotesque cérémonie?...
Mais l'ensemble de ces questions portait plutôt sur la séduction en général. Celle qu'on est presque toujours enclin à adopter pour attirer l'attention des enfants sur des sujets qui, a priori, ne les intéressent pas forcément. Moins la finalité, un pédagogue est toujours, tant soit peu, en puissance, un joueur de flûte de Hamlin! C'est un intercesseur et un passeur...Son rôle est d'ouvrir l'esprit, de proposer des voies...Induire est déjà un commencement de conditionnement...
Fallait-il interdire les contes à cause des éléments de séduction qu'ils recèlent?...
Ne valait-il pas mieux réserver ces contes, particuliers, presque uniquement basés sur un processus de séduction, à la lecture directe par les enfants plutôt que de les conter?...
Partir en guerre contre ces conteurs et ces conteuses, séducteurs à la petite semaine, qui font recettes, (de grosses recettes même), puisque certains en vivent, professionnellement, très confortablement, tant la demande des bibliothécaires est forte ?...
Prétexter que ces “animations par le conte”, clés en main, se font, abusivement, au détriment des contes lus et encore plus effrontément au détriment de la littérature?...
S'en prendre, à la vogue de ces animations qui s'est tellement imposée aujourd'hui dans toutes les bibliothèques pour la jeunesse que toute autres formes d'animations semblent impossibles à envisager?...
Seront-ce ces animations orales, mâchées par des adultes, devant des enfants en état d'assistanat, qui permettront aux enfants de revenir aux livres et de revigorer leurs ardeurs de lire?...
Fallait-il s'insurger de la surabondance des contes en édition?...De la recommandation à outrance faite par les psys pour considérer tous ces contes, quels que soient ces contes, comme des thérapeutiques souveraines susceptibles de consolider les identités mentales des enfants?... Il faudrait être fou pour songer à partir en guerre contre ces pratiques maintenant passées dans les moeurs et entérinées par tout le Corps entier des prescripteurs (trices) : parents, bibliothécaires et enseignants y compris!...
Alors donc?...Que faire?... Et comment faire?...
A supposer qu'on s'entête pour sortir de l'impasse, comment?... – telle était la question que je me posais – pouvoir échapper à cette habitude, profondément ancrée dans toutes les bibliothèques et parfois dans les écoles, d'utiliser, uniquement et systématiquement, sous prétexte d'intéresser les enfants aux livres, à la chose écrite et à la littérature, ce seul processus de séduction par le conte oral au détriment de tous les autres?...
Par souci pédagogique, il m'est arrivé de déconseiller à des jeunes parents de mon entourage de "livrer" leurs enfants, lorsqu'ils allaient en bibliothèque, à ces conteurs et conteuses certes de bonne volonté mais qui utilisaient tout de même, prosaïquement et par ignorance, des procédés autoritaires et abusifs.
Lorsqu'il s'agit particulièrement de contes littéraires, par l'abus oral qui en est fait, dans une autre langue que celui de l'écriture originale et au détriment de la littérature, le conte, instrumentalisé par ces conteurs, n'est plus qu'un vulgaire procédé de racolage, galvaudé et banalisé : le plus souvent un véritable attrape nigaud! Le conte oral, déformé à partir d'un conte de littérature, devient un piètre ersatz, pipi de chat démagogique bien éloigné de l'enchantement que peut procurer, par la lecture, un processus d'induction et de séduction offert – mais non imposé! – par le séducteur ( le texte, le sujet, la manière de dire...) et consenti, délibérément, donc choisi par le lecteur en désir et en état d'être intéressé et, éventuellement, mais pas forcément, séduit?...
Pour en revenir à Boucle d'or et les trois ours, il s'agissait, selon la problématique dans laquelle je m'étais engagée, de trouver une autre manière de raconter une même histoire, sous plusieurs formes et sur plusieurs tons... Il s'agissait de savoir comment pouvoir re-proposer, sous une autre forme plus dynamiquement stimulante, la même histoire, en échappant à ce processus généralisé et banalisé de séduction facile et en échappant, du même coup, à ce qui me semblait être devenu, sous une apparence de fausse légèreté, une simple mais pataude machinerie de conditionnement?...
C'est pour répondre à ces questions, qu'en 1976, je demandai à une experte et talentueuse conteuse d'histoires, Henriette Bichonnier, de bien vouloir reprendre ce conte classique et de s'affranchir de la rhétorique qu'imposait la structure habituelle qu'il avait prise en survivant de génération en génération, pour atteindre sa forme traditionnelle, pour en faire une version animée, dans laquelle, les protagonistes, la petite Boucle d'or, sa mère, aussi bien que les trois Ours, particulièrement, auraient enfin, en plus de la possibilité d'agir, le droit, comme au théâtre, de se parler et de parler entre eux.
Pour Henriette Bichonnier, l'objectif évident était de s'affranchir, et d'affranchir en même temps le jeune lecteur, du strict engrenage linéaire narratif du conte. Tout en proposant, cependant, la même trajectoire et les mêmes séquences que dans le conte traditionnel! Mais en opérant selon un mode d'écriture différent en vue d'une version semi dialoguée qui inciterait les enfants à changer de point de vue, pour pouvoir se mettre, tour à tour, à la place de chacun des différents personnages, sans avoir la nécessité et l'obligation de se soumettre exclusivement au schéma, littérairement et linéairement narratif, fortement inducteur, du conte.
Une chose était sûre : l'identification des enfants à Boucle d'or était inévitable et le fil de l'histoire dans laquelle elle se dépêtrait, ne pouvait se dispenser d'inciter les jeunes lecteurs à vivre avec elle, par elle, à travers elle, sans conteste, les péripéties dans lesquelles elle se plongeait en même temps qu'elle était plongée.
Mais, puisque cette identification des enfants à Boucle d'or était inévitable, mon voeu restait qu'elle puisse se faire non plus avec cette poupée de chiffon inconsciente qu'est habituellement Boucle d'or dans les représentations traditionnelles, mais avec une véritable personne, dotée de tempérament et de volonté, une personnalité en quelque sorte, insoumise et rétive, au caractère affirmé, qui n'était pas simplement menée par les occasions ou par les événements...une petite personne qui pourrait, à la fois, agir et se voir agir, s'exprimer ouvertement comme un adulte, au point de pouvoir avouer, et de s'avouer, sa curiosité, aussi bien que son désir de désobéir pour la satisfaire...
Voilà ce qu'il me semblait intéressant de proposer aux enfants du vingt et unième siècle ! Et ce, parce que je pensais que, en l'état actuel des choses et des arts d'expression, compte tenu du fait que la perception simultanée des images, aujourd'hui, prend, chaque jour et davantage, le pas sur notre ancienne manière de percevoir (celle littéraire : linéaire, et consécutive), ce parti pris de renouvèlement d'écriture du conte était plus en adéquation avec notre époque.
Parallèlement, je pensais aussi que, compte tenu des évolutions actuelles du statut de l'enfant dans notre civilisation nord occidentale, cette nouvelle version, présentée comme un kaléidoscope à multiples facettes, offertes à autant de perceptions simultanées, correspondrait davantage à ce que pouvaient souhaiter les enfants de notre Galaxie Marconi de découvrir, derrière les multiples péripéties qui arrivent à la petite Boucle d'or, le conte d'avertissement classique et immuable.
Désobéissante, rebelle et opiniâtre, cette Boucle d'or revisitée par Henriette Bichonnier, dessinée sans joliesse ni concession par Daniéle Bour, affirme avec résolution, plus qu'avec entêtement, une personnalité de petite femme qui, – pour employer un euphémisme –, s'émancipe. Elle n'est plus seulement l'instrument de l'histoire, la sujette subissant son sort, celle qui pourrait ensuite devenir, accessoirement, au gré de l'interprétation d'une conteuse, l'instrument de celui ou de celle qui la raconterait, puisque, ayant changé de statut, elle ne se laisserait plus faire.
Boucle d'or était enfin : "elle". C'est-à-dire : une "actante" et non plus cette marionnette soumise et victime d'avatars qui lui tombaient dessus comme autant de fatalités.
Elle était devenue ainsi une participante à part entière de l'aventure dans laquelle, délibérément et non par égarement, elle s'était, elle-même, fourrée.
Après la première édition de 1978, publiée aux Editions Universitaires/Delarge, la réédition de
Ce parti pris d'anti-conte avait de quoi hérisser les spécialistes du conte traditionnel, surtout celles qui se posent en vestales, intronisées par elles-mêmes, dans l'organisme de "
Madame Evelyne Cévin, femme de Paul Fustier des "Editions Circonflexe", se faisant juge et partie, trouva là, pour fustiger ma version anti-conformiste de Boucle d'or, l'occasion de monter aux créneaux. Elle rédigea et publia, au titre de "spécialiste du conte traditionnel, responsable d'une rubrique régulière sur le conte" dans "La revue des livres pour Enfants"et dans le numéro 214 – mensuel émanant de "La joie par les livres"/ Centre National du Livre pour Enfants – , une critique frauduleuse où, juxtaposant la version écrite par Henriette Bichonnier illustrée par Danièle Bour à celle, importée des Etats Unis, publiée par son mari aux "Editions Circonflexe", illustrée par Paul Galdone, elle se permettait, au détriment de toute déontologie, d'accorder à la version de son mari tous les éloges et tous les mérites et, à la mienne, toutes les lourdeurs et tous les défauts.
Pernicieusement, la juxtaposition des deux articles de fausse critique comparatiste d'Evelyne Cévin n'était pas proposée aux lecteurs comme une pratique de réflexion et d'analyse sur deux variantes d'une même histoire, ni comme deux points de vue structurels ni comme deux conceptions et deux manières, différentes et complémentaires, d'interpréter un même conte, mais uniquement dans le but malveillant de valoriser la version américaine publiée par son mari pour enfoncer ma version modernisée.
Mme Cévin-Fustier ne se contentait pas de se servir de cette juxtaposition pour dénigrer ouvertement ma version, – ce qui, en somme, pouvait relever de son libre droit de critique – mais pour l'utiliser effrontément comme faire valoir de celle publiée par son mari.
Est-ce la peine de dire, comme vous pouvez vous en douter, qu'elle trouvait celle de son mari parfaite?...
Pour tous les bibliothécaires et les lecteurs (trices) de La Revue des Livres pour Enfants, le parti pris, intéressé, de Madame Cévin-Fustier laissait sous-entendre clairement : "achetez la version de mon mari car celle d'Henriette Bichonnier et de Danièle Bour, publiée par Ruy-Vidal/Des Lires est nulle!"
Lisez ces deux critiques, reportez-vous aux deux livres, jugez par vous-mêmes de la structure des textes, de la qualité des illustrations ; comparez le style précis, naïvement raffiné proposé par Danièle Bour à celui ostentatoire, expressionniste et passablement démodé de Paul Galdone et découvrez, comme une cerise sur le gâteau, à la dernière page du Boucle d'or des “Éditions Circonflexe”, celle encensée par Mme Cévin-Fustier, cette imprudente mais combien révélatrice recommandation de Geneviève Patte “in person”, accolée pour être systématiquement appliquée à tous les autres livres qui pourraient entrer dans cette même collection : « Sans discours, AUX COULEURS DU TEMPS (le titre de la collection) est pour les enfants le meilleur éveil à l'art ».
A croire vraiment que ces dames de "
“La Joie par les livres”, souffre au moins, en matière d'illustrations, de cinquante années de retard.
Voilà qu'elle fut ma réaction et voilà qu'elle est, actuellement, ma conclusion!
Une conclusion qui me fait estimer, devoir déduire et clamer bien haut, que toute la profession des productions pour la jeunesse, ne devrait pas, ne doit pas, même et surtout, sur le plan institutionnel, abandonner à ces dames patronnesses, "suffisantes par ignorance et par insuffisance", une quelconque responsabilité en matière d'illustrations.
C'est là que se situe, aussi, c'est-à-dire au recensement des livres et à leur prescription, entre les mains des bibliothécaires, avec autant d'importance qu'à la distribution, le deuxième noeud d'étranglement des renouvèlements possibles des productions pour la jeunesse. (Le premier étant celui qui empêche, par le système de distribution exclusivement réservé entre les mains des grands groupes et de leurs librairies affiliées, les productions nouvelles d'arriver au public).
Abus de pouvoir, ignorance et incompétence, attributions usurpées...“au vu et au su” de tout le monde et au détriment des finances publiques et de l'intérêt des jeunes générations... voilà, en exemple clair et délibéré, ce que représentait, pour moi, la double critique, subventionnée par le Ministère de la culture et de l'Education Nationale, de madame Cévin-Fustier. Une critique perfidement distillée pour tromper les parents et leurs enfants en les orientant vers les ornières d'un passéisme des plus douteux.
En remontant aux sources et en puisant dans les catalogues de Paul Fustier, directeur des “Éditions Circonflexe” j'ai pu retrouver, pour confirmer mes avis et certifier la collusion que je soupçonnais entre les "duègnes" de "La Joie par les livres", dont Geneviève Patte et Évelyne Cévin sont deux des douairières, le nom de la troisième : Catherine Bonhomme, celle qui, en mars 1974, au colloque de la rue de Louvois, signant son inculture et sa bêtise, prétendait – comme la retranscription des actes de ce colloque peut en témoigner –, que : « les Quatre Contes d'Eugène Ionesco et Gertrude et la sirène de Richard Hughes, n'étaient pas de la littérature ».


Commentaires
manu le 17/04/2006 à 17:56:46Où est la suite? Les anti-contes, ça m'intéresse. J'en profite encore une fois pour vous dire mon admiration...Vous avez édité et soutenu des livres que j'aime depuis 20 ans maintenante et j'en découvre encore!