51. RECHERCHE UNIVERSITAIRE EN L.J. : VERITE DES TEXTES


          Pour tous les chercheurs, quelle que puisse être la discipline choisie et, pour celle qui nous concerne plus particulièrement, celle des "Textes et documents" que l'on peut assimiler à la littérature, la déontologie universitaire traditionnelle fait obligation à ceux qui s'y penchent de se limiter, par principe, à la matérialité avérée de la chose enregistrée, écrite, publiée.
       A contrario de ce qu'il cherche à éviter, ce postulat a ses limites et ses dangers puisqu'il tente d'imposer presque, conséquemment, que seuls les documents transcrits d'enregistrements de colloques ou de paroles publiques, actes de ces colloques ou textes divers publiés pourront être considérés et entérinés comme fiables, porteurs de vérités et dignes d'authenticité.
         Ce qui laisserait supposer qu'à s'en tenir rigoureusement à ce genre de postulat conformiste, toute pensée qui n'aurait pas eu le mérite d'être recueillie par un éditeur serait à considérer comme sans valeur puisque non entérinée par la sacralisation d'une publication. Postulat inflexible cependant qui a toujours conforté en fait l'arrogance des "détenteurs du pouvoir de faire-savoir " parmi lesquels si les éditeurs patentés et leurs attachées de commerce (presque exclusivement des femmes) dénommée abusivement attachées de presse, se rangeaient au premier chef, on pouvait trouver aussi toute une armada d'autres personnes, sorte de camériers et "camérières" d'antichambres,  de portiers et portières d'hôtels particuliers ou d'huissiers et "huissières" assermentés, plus ou moins accrédités mais
convenablement rétribués pour leur "mercenariat", soutenus par "les Pouvoirs en place" soucieux de leur propagande, tous bons serviteurs et "servitrices" – les féminins de certains emplois ne figurent pas encore dans nos dictionnaires – en charge de donner accès, non plus  comme autrefois à la cour du monarque mais aux couloirs de la réputation et de la notoriété (toute relative qu'elle soit) ou mieux encore de la renommée infra ou supra temporelle et de l'immortalité.
    Parmi ces chercheurs d'icônes et ces faiseurs de gloire, les journalistes ont leur place puisque
il entre, déontologiquement, dans leurs fonctions, celle de s'informer pour informer, d'apprécier, d'évaluer de statuer puis de révéler des jugements de valeurs que personne, et surtout pas le commun des mortels, ne pourrait faire sans eux...
     Arrivant après coup, je veux dire une fois que les livres ou les oeuvres sont déjà tirés du four et ont bénéficié d'une existence, on peut dire pourtant, même s'ils sont les derniers à intervenir, que les journalistes
(presse écrite, radio, télévision), ont presque autant de pouvoir et d'influence que ceux déployés par les éditeurs et par les producteurs, puisque ils sont professionnellement investis, selon les principes de leur charge, déontologiquement encore, en plus du rôle d'informer le public, de celui d'exercer, au titre de juge critique, ce contre pouvoir indispensable à toute démocratie de la connaissance. 
    Tout en reconnaissant à ces personnes le mérite des difficultés effectives qu'elles ne manquent pas de rencontrer au cours de leurs fonctions et quêtes diverses et secrètes pour s'informer avant d'informer l'opinion, compte tenu des efforts qu'elles font pour distinguer
le provisoire et l'aléatoire du durable et de l'incontestable, le vrai du faux, la superficialité de l'essentialité, le frelaté et le banal, de l'immuable et de l'authentique… en vue de pouvoir distinguer, parmi tout ce qui se dit, s'entend et se produit en ce bas monde, finalement ce qui s'avère être de qualité et digne d'être recueilli et conservé, on ne peut s'empêcher de constater qu'elles peuvent aussi , c'est humain! être animées par ailleurs d'intentions plus ou moins peu claires, de motivations peu louables, de calculs et d'ambitions personnels qui risquent d'entacher leurs interprétations, leurs verdicts puis leurs décisions, de ces couleurs partiales qui font la liberté et le goût de chacun et que l'on désigne habituellement et  couramment par le parti pris.
        Le moins qu'on puisse dire étant que, selon les résultats de mes expériences en ce petit milieu de la littérature pour la jeunesse, alors que vous êtes suspendus à savoir comment vos efforts ont étés perçus et que vous attendez sinon des louanges au moins des critiques, des avis et aussi des encouragements, ces personnes ont bien souvent tendance à se comporter comme des cardinaux empesés dans leurs habits sacerdotaux et comme si elles vous apportaient les saints sacrements. Quoi qu'il en soit, investies de leurs rôles, elles adoptent en fonction de ce qu'elles ont décidés de vos mérites, l'inexorable attitude des sanctificatrices porteuses de verdicts de punition ou de rédemption. Tiare au front et d'habits de lumières revêtues, elles vous tendent l'hostie qui honore, bénit et sanctifie aussi bien que celle qui, sans état d'âme, accompagne votre extrême onction et vous envoie ad patres?...
    A l'Église on sait qu'un minimum de spectacle est toujours nécessaire pour frapper les esprits...
    Expérience vécue et constats tirés : bien rares ont été, parmi toutes ces personnes de la presse que j'ai rencontrées, celles qui se s
ont comportées franchement et loyalement tant que je n'étais qu'un petit éditeur sans appartenance à un grand groupe d'héritage patenté.
    Je lisais dans leurs yeux mon ingénuité. Elles me faisaient comprendre que je n'étais et ne pouvais être qu'un de ceux, un de plus, comptant parmi ces petits velléitaires naïfs qui se dorent la pilule et croient que les carrières de l'édition sont ouvertes à celui qui les brigue et à qui le veut...
    Il ne me fallut pas beaucoup de temps pour prendre conscience et être convaincu que tous ces mercenaires, ouvreurs et ouvreuses de portes, avaient bien souvent tendance, même lorsqu'elles avaient le courage de ne pas se laisser tenter par les compromissions auxquelles,
comme chacun le sait, elles sont exposées puisque tout se monnaye et tout s'est toujours monnayé dans ce monde (même les bons articles de presse, même les réputations, même les notoriétés et même les renommées infra et supra temporelles ), à être imbues de leurs rôles de faire savoir et de leurs pouvoirs de sacralisation. 

Beaucoup d'entre elles, se servant du livre – des bibliothécaires infatuées par exemple, j'en ai connu un nombre impressionnant– ou de l'œuvre – des critiques d'arts en cheville avec certaines galerie plutôt que d'autres – et s'en emparant comme d'un prétexte qui ne leur a coûté aucun effort, faisant vaniteusement fi des obstacles que les créateurs et les producteurs ont dû surmonter pour que ce livre ou cette oeuvre acquière son existence, se permettent de les évaluer avec condescendance et de les juger du bout des lèvres, en poussant parfois l'arrogance jusqu'à estimer que leurs commentaires sur ces œuvres valent bien mieux que les œuvres elles-mêmes.

Pour dispenser ses analyses, je l'ai maintes fois vérifié, tout critique, tout commentateur, surtout lorsqu'il est rémunéré, que ce soit à la pige ou au salaire mensuel, a tendance à se considérer comme un  gynécologue au-dessus des parents géniteurs et comme un accoucheur orgueilleux qui, sans se salir les mains, donne acte et vie, parfois mort, à des embryons qui risqueraient, il le sait bien, sans son intervention, en n'étant pas soumis à la connaissance et au choix du public, de ne pas pouvoir survivre.

Dans le Paris intellectuel que je n'ai jamais fréquenté de gaîté de coeur mais toujours par la force des choses et par obligation professionnelle, ce Paris germanopratin qui se limite souvent à un petit arpent bien délimité de deux ou trois arrondissements de la rive gauche de la Seine, je l'ai constaté et peux en témoigner, foisonnent en permanence, pour pas moins de dix spécimens au mètre carré, de ces faiseurs et faiseuses de notoriétés, chercheurs de têtes,  appelés parfois "coachs" pour paraître plus amicaux et plus désintéressés.

Leurs attributions : découvrir des talents, faire monter leur cote, en faire des célébrités, obtenir des retombées, les replacer en main d'autres exploiteurs, augmenter leur valeur marchande... Ils fonctionnent en fait comme des lombrics, gobant quantité de terre pour ne trier et ne retenir que les proies qui leur permettront de se nourrir. Ils accueillent au préalable tout le monde mais, leurs services n'étant pas désintéressés, ils ne retiennent que ceux qui leur rapportent, ceux qui font du fric, ceux qui ont valeur de troc et surtout ceux qui sont suffisamment malléables, souples et ductiles pour se laisser manoeuvrer.

Selon leur slogan, la gloire étant au bout : il faut savoir se vendre ou se laisser faire pour être vendable! 

Même si on ne sait pas toujours comment et par qui ces mercenaires de pouvoir sont payés, j'ai toujours vérifié qu'ils étaient vénaux, qu'on pouvait les acheter, que certains de mes confrères ne se privaient pas de le faire et que leurs services n'étaient jamais gratuits ou même désintéressés.

En 1973, après mon ralliement à Grasset, lorsque j'eus la conviction que ces ouvriers et ouvrières spécialistes des entrées dans le monde étaient des tripatouilleurs de pub, des larbins d'égotismes en mal d'existence, des manipulateurs-bonimenteurs au service de tous les présumés génies méconnus et autres assoiffés de glorioles mondaines…j'eus en même temps la désagréable surprise de découvrir que j'étais devenu  aussi un objet de leurs attentions, qu'ils commençaient enfin à accorder du crédit au projet que je servais et qu'il me trouvait presque quelques grâces...

Bien entendu, je ne fus pas dupe. Je mis tous ces honneurs sur le compte de mon adhésion au groupe hachette et m'arrangeai chaque fois pour leur faire comprendre que je savais à quels mobiles ils obéissaient et qu'ils devaient, comme je l'avais fait, savoir faire la part des choses.   

Mais je dois le dire au risque d'insister, je ne pus retenir, à ce moment-là, ma déception, mon aversion et mon mépris pour ce genre de servile "mercenariat"qui me semblait, qui me semble toujours, aller au détriment de la valeur des idées et de toutes ces propositions que pouvaient formuler nos porteurs de flambeaux, nos précurseurs anticipateurs d'avenir en faveur des avancées de notre société.

L'idée que je me faisais du journaliste intègre, recruteur de valeurs sûres, de ses capacités d'intelligence critique au service de ses sensibilités, de ses polarisations, de ses spécialisations, de ses goûts, de sa culture et de ses connaissances, mis au service d'une juste cause objective et désintéressée en prit un sacré coup.

Par un mouvement naturel de dégoût et de défense, au lieu de faire le dos rond, de me taire et de me servir, pour mon avantage, de leurs propositions d'introductions dans le monde, je me mis, malgré moi, à me cabrer, à les détester et à m'insurger contre leurs stratégies serviles.

D'une façon pessimiste, j'en étais arrivé à conclure qu'en matière de Littérature pour la Jeunesse il n'y avait pas de vrais journalistes dans la Grande presse et, en conséquence, qu'il n'y aurait donc pas de contre pouvoir pour m'aider à faire admettre mes propositions de renouvellements puisqu'elles ces propositions  s'étaient construites à partir et pour réfuter le conformisme dans lequel se vautraient les maisons d'édition traditionnelle françaises.

Moi qui, depuis mon enfance, était obsédé par la menace des conditionnements de masse et mobilisé  intérieurement contre les pouvoirs occultes et les constantes tentatives de retour aux barbaries vers quoi nous portaient nos penchants d'inhumanité, compris mieux que jamais à ce moment-là qu'ils avaient repris le dessus et étaient alors stimulés par les lois débridées des concurrences du consumering mondialisé. Face à ces risques de retour aux aberrations de conscience des masses, je ne voyais que peu de moyens de les contrecarrer, sinon justement, mais comme une véritable planche de salut, tous ces contre-pouvoirs conquis de haute lutte au cours de l'histoire comme des droits inaliénables pour garantir notre démocratie.

D'autant plus qu'ils étaient revendiqués par tous comme indispensables, intangibles, nécessairement lucides et objectifs pour notre clairvoyance à tous et dont, de toute évidence, toute société moderne et bien organisée, ne pouvait se passer.

Parmi tous ces contre-pouvoirs, dans la grille de leurs inter actions, j'entrevoyais nettement, aux côtés de ceux plus particuliers des journalistes, celui des intellectuels et des chercheurs de toutes sortes et en particulier ceux des sciences humaines, ceux des politiques en charge des améliorations des structures de perfectionnements de nos démocraties, ceux de la kyrielle des psys veillant au progrès de notre prise de conscience sur notre devenir humain...et me retrouvais finalement, complètement abasourdi, comme un rond de flan, devant ce no man's land de l'intelligence critique en matière de production pour la jeunesse.

 Placé devant cet obscurantisme savamment entretenu et initié par, ou avec l'accord, des institutions dirigeantes (laïques et religieuses) qui s'obstinaient à refuser catégoriquement de considérer que la modernisation et la bonification des livres à offrir aux enfants, leur adaptation à notre époque,  ne pouvaient découler que d'une plus grande variété de sujets et de thématiques affirmés, personnalisés, passionnalisés, aussi bien qu'exprimés sous des formes plus largement  diversifiées que ce qu'elles étaient, pour induire plus de perspectives d'appréhension en qualités de lectures, je me retrouvais toujours en position d'échec et en totale impuissance de trouver un soutien d'appui.

On me renvoyait perpétuellement aux généralités et principes de précautions, au « surtout ne pas nuire!» de la doctoresse Dolto en refusant de considérer que tous les enfants n'étaient pas fragiles et que la plupart d'entre eux avaient même intérêt, par mesure de prévention, à être confrontés – même si certains  sujets et thématiques étaient susceptibles d'être des occasions à risques de déstabilisations psychiques – avec des données qui elles étaient le plus souvent, sans précaution et sans concession et parfois même d'une cruauté cinglante.

Ceci étant dit, pour en revenir à la valeur de la parole exprimée, écrite et publiée, considérée comme une donnée en béton, solidifiée et intangible, et pour la juxtaposer à la parole vivante toujours susceptible de se reprendre, de se nuancer, de se démentir, de s'approfondir ou de se contredire, on peut comprendre, ne serait-ce qu'en fonction des procès qu'ils s'évitent ainsi, que les universitaires préfèrent choisir de miser et de ne s'en tenir qu'à des données fiables, incontestables et prétendument irréfutables puisque coulées dans le bronze de l'écriture et de sa publication.

Mais au fond, rien n'est moins sûr et on peut toujours avoir la surprise de constater que certains auteurs changent d'idée comme de chemise cela en fonction parfois d'une nouvelle rencontre ou d'un nouvel amour quand ce n'est pas d'une saute d'humeur, d'un désir de se renouveler ou bien encore d'errements ou de fluctuations de pensée, voire d'un revirement catégorique pour attirer sur lui, encore une autre fois, l'attention des médias.

Croire que ce qui est mort ne bougera plus et qu'un auteur, une fois enterré, après que toutes ses oeuvres et sa correspondance aient été entièrement divulguées, n'aura pas l'outrecuidance de se relever d'entre les morts pour venir pinailler et clamer qu'on interprète mal ses pensées et ses écrits n'est qu'un acte de foi parmi d'autre... Le dernier testament n'est peut-être jamais l'ultime!

On a parfois fait dire aux auteurs le contraire de ce qu'ils avaient voulu exprimer et leurs héritiers n'ont pas toujours eu gain de cause dans les procès qu'ils ont intenté aux blasphémateurs.

Est-on d'ailleurs toujours sûr d'être le meilleur exégète de nos propres écrits?... Certains extra-lucides ne savent-ils pas mieux que nous, derrière nos épanchements ponctuels, nos romans d'introversions, nos journaux intimes et nos traces écrites sur le sable... nous percer à jour pour déceler et révéler les fondements de ce qui en nous, de nous, nous permit, plus ou moins bien, de nous exprimer?..

Quoi qu'il en soit, le droit de repentir existant, tant qu'un auteur est vivant, il me semble qu'il a un droit de regard rétrospectif sur ce qu'il a dit en public devant témoins, ou de ce qu'il a écrit ou qui fut écrit à partir de ses dires, à un moment précis de sa vie et en certaines circonstances précises et particulières.

Non pas que je pense que cet auteur, qui pourrait être moi-même, aurait une meilleure vision plus lucide et plus crédible sur son passé mais parce que ce regard porté dans son rétroviseur et ce ré-envisagement d'après les faits sur les faits, constitue de toute manière un commentaire aussi intéressant que tous ceux que peuvent émettre des chercheurs objectifs, fussent-ils  extra-lucides, et que ce commentaire entre et doit figurer parmi les autres témoignages comme une des parties des “données de fait” dans la nébuleuse plus ou moins exhaustive des avis qui auront été, ou pourront être, exprimés.

Parler et faire parler, tant qu'ils respirent, les vivants, me semble donc plus informateur, plus dynamisant et plus enrichissant que de se contenter de faire parler des stalactites ou bien des ossements ou encore des gisants et des momies, forcément muets et sourds désormais, qui ne peuvent plus se défendre et se justifier devant le scalpel de leurs dissecteurs des interprétations de leurs accusateurs ou, au contraire, qui ne peuvent plus se lever pour applaudir et remercier leurs laudateurs.

         J'ai souvent entendu revendiquer ces sages principes d'indispensable objectivité des chercheurs universitaires, par Marc Soriano, – il les soutenait même très âprement–, alors qu'il était pourtant, lui, partisan – chacune des personnes qui l'a connu peut en témoigner –, aussi, et en même temps, curieusement avide de recueillir, pour confirmer la véracité des proclamations avouées et publiées par les différents interlocuteurs éminents de la L.J. , les éventuelles explications, justifications et extrapolations qu'ils pouvaient, eux-mêmes déduire – aussi objectivement qu'il se pouvait –, de leurs productions. Marc Soriano savait parfaitement naviguer pour aller de ce qui était figé dans les glaces du temps à ce qui était en train de naître, d'évoluer pour plus tard se cristalliser.
      Je pense même qu'en bon géniteur et en bon pédagogue attentif à anticiper, il devait éprouver une certaine jouissance à favoriser et à catalyser cette cristallisation.
            Lire et relire son Guide de Littérature pour la jeunesse (réédité aux Éditions Delagrave) reste une bonne manière de constater la souplesse des constats qu'il tirait de cette double confrontation entre la matérialité et l'immuabilité prétendue des textes et par ailleurs, les parts vivantes, transitoires,
renouvelables, mouvantes, parfois interchangeables ou aléatoires, apportées par ceux et celles qui, à l'occasion d'un instant de parole, mémorable ou non, les avaient injustement ou maladroitement figées.
           C'est Marc Soriano qui m'initia et m'incita à chercher dans les dessous des textes, ceux des miens et des autres, pour remonter jusqu'à l'infra texte ; à tenir compte et à remettre en compte les contextes ; à ne pas me contenter des apophtegmes lancés pour épater ou pour provoquer la réflexion de la galerie parisienne ; à ne pas prendre pour argent comptant les propos de façade des uns et des autres ; à ne pas me satisfaire de la propagande des discours publicitaires consensuels de précaution... mais de m'efforcer d'extraire de tout ce fatras de mots, les enjeux et les contradictions de toutes ces finalités masquées ; à essayer d'obtenir
que soient tirés, par l'ensemble des spécialistes concernés,   de toutes ces subtilités de considération sur la L.J., des axes de réflexion propres à une meilleure définition de notre tradition française en Littérature de Jeunesse et à susciter, en matière de prescription, une véritable critique journalistique, affranchie des impératifs du marché, comparatiste, argumentée, participative et contributaire de la création contemporaine.
           En 1975, à l'Institut des Hautes Etudes, dans cette foulée initiée par Marc Soriano, mais en contradiction avec sa méthode, les enquêtes qui furent entreprises,
sous la direction de Pierre Bourdieu, par deux de ses élèves : Chamboredon et Fabiani, se contentèrent de s'en tenir aux mêmes strictes règles universitaires et, entre autres, celle de ne considérer que la véracité des écrits publiés.
           Ces enquêtes donnèrent lieu, par la suite, peu de temps après, à une publication dans la très honorée revue des Actes de la recherche. Sans dévoiler des attendus qui planaient déjà dans l'esprit de Pierre Bourdieu, les objectifs essentiels de ces enquêtes visaient manifestement à servir, puisqu'elles faisaient partie des données mises en cause à cette époque par l'anthropologue-sociologue, à étayer et confirmer ces attendus en infirmant ou confirmant ses préoccupations et conceptions selon lesquelles : la reproduction et la reconduction des inégalités sociales s'opéraient par les structures, les méthodes et les productions (littéraires et autres) de notre système national d'enseignement.             Chamboredon et Fabiani, scrupuleusement, n'avaient fait qu'ausculter les productions à destination de la jeunesse, pour en souligner les constantes et les invariants, les résurgences et les récurrences, les météores d'innovation... cela, en vue de pouvoir dresser un bilan statistique des éléments et des facteurs de conservation, de renouvèlement, ou d'émancipation caractéristique des productions de l'Edition française à la date butoir de l'année 75, à destination de la jeunesse.
            Pour ce qui était des "écrits" dont j'avais assumés, aux Editions Harlin Quist ou aux Editions Grasset, les responsabilités de publications, elles se résumaient à celles des livres parus, des commentaires justificatifs ou explicatifs que j'avais prononcés en public, enregistrés ou retranscrits, en réponse aux différentes attaques dont j'avais été l'objet, ("Colloque de Bordeaux" et "Colloque de la rue de Louvois" par exemple) et à celles d'annonces diverses, faites à l'occasion d'interviews ou de professions de foi  affirmées dans les divers catalogues promotionnels des d'éditeurs dont j'avais été le partenaire pour annoncer les parutions de livres.    
            Chamboredon et Fabiani ne m'interrogèrent jamais de vive voix. Ils restèrent fidèles à la règle universitaire et se firent une stricte 
obligation de ne jamais solliciter ma participation pour la moindre des justifications, explications ou commentaires pouvant argumenter leurs résultats d'enquête. 
            Ils m'avaient fait comprendre précisément en emportant les livres que je leur avais fournis, que mes commentaires, sur les résultats qu'ils pourraient dégager de l'examen de mes livres, ne les intéressaient pas et ne pouvaient être pris en compte.
           C'est ainsi qu'on peut alors envisager que quelles qu'aient pu être les quelques réflexions que je crus bon d'émettre, sur les conclusions qu'ils tiraient à la fin de leur enquête, et que je leur fis parvenir après la publication de leur "étude", ces réflexions étaient superflues, inutiles et "inconsidérables".
         Pour les Universitaires intègres qu'ils voulaient paraître, la neutralité de "l'intéressé enquêté" (moi, en l'occurrence) exigeait qu'il ne dise mot, donc qu'il consente et se taise au profit de deux enquêteurs qui,   faute d'être renseignés sur la manière dont les livres étaient conçus, sur les caractéristiques des personnes qui décidaient de l'acceptation des projets, des mises à réalisation, des conditions de fabrication et surtout des impératifs dictés par la distribution des ces productions,
choisissaient finalement, pour l'essentiel du sujet, de rester dans une ignorance qui faussait une bonne partie de leurs conclusions.
            Au final, on fit souvent état et à juste titre des résultats de Chamboredon et Fabiani mais personne ne se soucia jamais de ce que les responsables des productions examinées, directement impliqués et concernés, pouvaient ajouter pour mieux éclairer ces enquêtes. Comme les miennes, toutes ces réflexions furent étouffées et restèrent lettre morte alors qu'elles    auraient pu apporter,
à mon avis, des compléments indispensables pour permettre une interprétation, plus nuancée parce que circonstanciée, des statistiques.
          Comme pour tout commentaire de justice après la sanction du tribunal, leur silence me força à admettre que j'aurais perdu mon temps à essayer de les convaincre. Une fois tombé le verdict de leur tribunal,
émettre la moindre remarque, élever une protestation contre certaines de leurs interprétations plutôt légères, ajouter des compléments d'informations ou de considérations...auraient paru prétentieux et surtout superfétatoires.
           Ma conclusion fut de penser alors que, pour ces universitaires et pour l'ensemble des universitaires, quelle que soient l'exactitude et la pertinence de mes réflexions sur notre époque, mes estimations sur l'état et le niveau culturel des enfants, ma situation à contre courant dans l'édition traditionaliste, mes projets de production dans cette confrontation avec les livres habituellement admis... leur vérité valait mieux que toutes celles que j'avais pragmatiquement
vécues et, qu'en conséquence, mes déductions ne pouvaient être prises en compte puisqu'ils avaient décidé, a priori, qu'elles ne pourraient rien apporter de plus à leurs propres réflexions.
           Ainsi, je fus contraint d'admettre qu'en fonction du respect rigoureux que Chamboredon et Fabiani accordaient
au principe universitaire, ou que leur Institution accordait à leurs thèses, je devais me résigner à ravaler mes remarques et à ce qu'elles tombent pour finir dans ce puits d'oubli sans fond de la "sans importance".
          Quoi donc de plus naturel que Michèle Piquard, chercheur au C.N.R.S., adepte du même principe, s'autorise à publier, en mars 2004,
aux Presses de l'Enssib, son livre L'Edition pour la jeunesse en France de 1945 à 1980, préfacé par Jean-Yves Mollier, (historien du livre), sans avoir jugé nécessaire, pour ce qui était de la partie réservée à mon travail d'édition, avant ou pendant ses recherches, ou encore après les avoir conclues, avant de les publier, de me solliciter.    
         Tout à son mérite cependant, je peux reconnaître et dois admettre que, face à l'inextricabilité du sujet, sa patiente et scrupuleuse recherche, pour démêler et dégager de la diversité, de la complexité et
de la densité de sa documentation, les lignes de forces, les tendances et les courants de l'édition pour la jeunesse, est vraiment exceptionnelle. Tous les constats très affutés qu'elle dresse pour retracer enfin un historique savamment argumenté de la Littérature pour la Jeunesse en France, depuis et à partir du contexte des incertitudes de l'après guerre jusqu'aux début des années quatre vingt, sont d'une extrême importance.
           Rappelons que la Littérature pour la Jeunesse est le parent pauvre de la Littérature, elle-même parent pauvre de tous ces écrits qui la noient et la discréditent. Qu'elle représente une frange précisément restreinte, culturellement sous évaluée et méconsidérée, souvent confondue et assimilée à un magma de productions ludiques des plus affligeantes mais mieux considérées qu'elle parce que pesant d'un plus grand poids dans la balance économique de l'édition française.
            D'où probablement le désintérêt et la négligence des pouvoirs publics, du Ministère de la culture et du Ministère de l'Éducation Nationale, des Associations de bibliothécaires... pour que cet historique prenne forme et s'établisse!  Quoi qu'il en soit, plus mal que bien considéré, toujours reporté,
rarement abordé, parfois même nié par des spécialistes de l'édition...Cet historique, est enfin pris à bras le corps par Michèle Piquard et on peut prédire qu'il fera son oeuvre de cheminement en obligeant les points de vue sclérosés sur ce que "le petit Français moyen" peut réellement appréhender à condition qu'ils soient confrontés aux renouvèlements de la Littérature pour la Jeunesse.
           Pour ma part, faisant amende honorable, je dois reconnaître que, contrairement à ce que je présumais, ses observations personnelles, ses notations et toutes les déductions qu'elles tirent de ses recherches, faites en toutes libertés et par seuls décryptages des faits écrits, n'en sont que plus louables puisqu'ils m'ont fourni l'occasion d'en extraire moi-même, et de comprendre, à partir de ses fines et pertinentes analyses, quelques raisons fondamentales auxquelles j'avais souscrit et obéi et dont je n'avais pas eu ou pris conscience. Raisons,
quelquefois, que, simplement par héritage culturel, j'avais initiées, subies, ou reproduites  ou, d'autres fois, que j'avais adoptées à contre-courant de cet héritage.
             Son éclairage a irradié, comme seuls Marc Soriano et Janine Despinette avaient su le faire avant elle, les quelques tentatives auxquelles je me suis livré pour renouveler, en qualités, en types, en styles et en genres, les contenus littéraires et les illustrations des livres pour la jeunesse. Tentatives que j'ai toujours  considérées, sur le plan des intentions et des finalités, comme de pragmatiques tâtonnements de recherche. Des portes ouvertes sur des voies qui me paraissaient inutilement condamnées.
            Au risque de discréditer moi-même mes propres entreprises alors qu'elles ont nécessité toute mon énergie pendant de longue années, je revendique celle d'être un amateur dilettante dans "un domaine préservé et réservé" qui m'a toujours observé comme ne faisant pas partie de ceux qui savaient ce à quoi pouvait aspirer "le petit Français moyen". A partir de quoi, pour l'ensemble des organismes de prescription et en fonction de leur circonspection où de leur rejet, je considère que mes conceptualisations littéraires et graphiques, qui n'étaient en somme que le résultat d'essais (au sens fort du terme) et de propositions d'exemplarité faites en vue d'ouvrir des voies d'extrapolation sur l'avenir, ont été purement et simplement marginalisées pour les empêcher d'affecter un tant soit peu les paramètres qui définissaient un historique volontairement maintenu dans l'imprécision.
           Signalons tout de même encore que ce livre de Michèle Piquard, qui semble sans prétention mais qui remet les choses en place, est un livre qu'aucun éditeur privé n'aurait pris la peine de considérer. Les prétextes de rejet de ce genre de livres éclaireurs et fondateurs   restent toujours des mêmes ordres : « Public acheteur trop restreint et non-rentabilité du produit!».
           La vérité de cette censure, car c'est une censure, est plus grave. Michèle Piquard ouvre très sainement et très courageusement une grande brèche dans cet obscurantisme conformiste entretenu,
en matière d'illustrations pour la jeunesse particulièrement, en toute connaissance de causes, par les grands groupes d'édition, avec l'appui, conscient et délibéré, des Institutions de prescriptions qui suivent et soutiennent ces grands groupes.
           A l'heure de la Civilisation des images, Michèle Piquard, par juxtaposition de fines remarques et d'annotations formulées sur les productions des principaux éditeurs français, m'incite à mieux prendre  conscience de ce qui reste à faire – que je ne ferai pas moi-même mais que d'autres jeunes éditeurs se feront, je l'espère, un devoir d'assumer au fil des ans à venir – pour remettre à l'honneur et en circulation, dans le prolongement de notre vraie et grande tradition de l'illustration, toutes les diverses nuances, pratiquées communément dans le passé et négligées aujourd'hui,  en formes, qualités, styles et types d'illustrations.
          La
prédominance, la souveraineté, ainsi que l'envahissement de la sphère des productions pour la jeunesse par une imagerie stéréotypée simpliste, au nom de l'incapacité ou du mauvais goût présumé du "petit français moyen" devrait avoir fait son temps et inciter producteurs-créateurs et tous les prescripteurs publics et privés, de recommandation et ou de commerce, à reconsidérer, enfin, le genre de livres pour enfants communément et internationalement admis.
            Ces livres, abondamment, sûrement et sempiternellement diffusés, "relookés" inlassablement autour des même manières infantiles d'aborder les mêmes sujets, que l'on trouve à tous les étals, à des prix très alléchants puisque calculés sur de gros tirages internationaux, mais qui sont banalement accompagnés d'images insignifiantes sans qualités graphiques, sont ceux qui, justement, limitent et bornent les capacités réceptrices de ces petits Français moyens.
            Ces livres qui se perpétuent et se répètent jusqu'à saturation des esprits, sont nocifs à l'éveil même des enfants. Ils les détournent des diverses formes d'expressions contemporaines
de notre 21ème siècle, et leurs inculquent de fausses notions de la littérature et de l'importance du rôle de l'image.
           C'est, hélas, cette notion passéiste, périmée mais gravement conditionnante et aliénante, que véhiculent tous ces livres, industriellement conçus, à partir de stéréotypes, et c'est à ce conditionnement aliénant que se prêtent ceux qui, dans les média, refusent d'instaurer des rubriques de recensement et de réflexions critiques sur les productions pour la Jeunesse. 
           Un autre livre de même importance, qui était aussi indispensable que celui de Michèle Piquard, édité encore sur des presses universitaires, est un recueil d'études et de recherches écrit par plusieurs éminents spécialistes. Publié aux Editions de La Licorne, il
s'inscrit dans cette même perspective d'ouverture à la réflexion sur le langage des images. Son titre est précisément indicateur :  L'image pour enfants : pratiques, normes, discours.
           Ce livre rassemble, sous la direction avisée d'Annie Renonciat, maître de recherche en Sciences des Textes et Documents (S.T.D.) département dirigé par Anne-Marie Christin, à Paris VII, Université de Jussieu, plutôt que les textes des interventions,  
qui furent prononcées lors d'un colloque qui se tint dans cette Université, sur le sujet de "l'image des livres d'enfants", leurs "études" et résultats de recherches personnelles diverses, au titre d'enseignants, de chercheurs ou de chercheurs enseignants.
          Ce colloque avait été organisé, en Janvier 2000, dans un amphithéâtre de Paris VII-Jussieu où
officia rappelons-le, en son temps, Marc Soriano lui-même, et où officie encore, dans une même continuité de vues et d'esprit, Bernadette Bricout, une des meilleures spécialistes internationales du conte.
          Aucune invitation ne m'avait été faite. Je n'avais eu aucune connaissance des sujets abordés, du nom des participants, du lieu et de la date de ce colloque et n'appris donc qu'un mois après, par hasard, au cours d'une réunion à l'Heure Joyeuse, que cette réunion s'était tenue et que Madame Isabelle Nières-Chevrel avait pris, comme sujet d'étude, la plupart de mes publications ainsi que ce que j'avais pu dire en public ou écrit en diverses occasions.
       Comme elle me l'avoua elle-même, quelques temps après, son travail de recherche n'avait pu porter que sur des transcriptions de colloques – faites, sans que je le sache mais scrupuleusement, par Jean-Claude Ledro, conservateur de la Bibliothèque Municipale de Brest puis de celle de Rennes –, ainsi que sur quelques autres écrits divers, recensés de ci de là, sur la période allant de 1965 à 1983.
         J'avoue avoir été désagréablement surpris de ne pas avoir été informé, ni invité à participer à cette réunion et j'eus l'impression qu'on parlait de moi comme si je n'avais plus aucun mot à dire ou comme si j'étais déjà mort.
Délibérément imposé au nom d'on ne sait quelles raisons, par ceux que j'étais en droit de considérer encore comme des amis ou des confrères, cet éloignement me mettait au ban de la cause que j'avais servie. Cet éloignement me rappelait aussi, comment, par ailleurs, le plus souvent, fait déplaisant parfois difficile à supporter et qui m'exaspérait, l'establishment de ce milieu préservé et réservé de l'édition pour la jeunesse   s'était toujours arrangé pour me montrer du doigt comme un provocateur inconscient ou comme le suppôt de théories psycho-pédagogiques douteuses. 
           Ma réflexion indignée contre Mme Isabelle Nières-Chevrel, me mena par la suite à une autre interrogation : mon témoignage rétrospectif vivant, l'éclairage personnel que j'étais seul à pouvoir apporter sur certaines conditions de travail, certaines pressions que j'avais subies dans le contexte des années 60, 70 jusqu'au début des années 80... avaient donc si peu d'importance pour ses analyses?
           Toutefois, honnêteté de sa part, devant mon indignation, Isabelle Nières-Chevrel me confia le résultat écrit de sa recherche et je pris le temps de relever, parmi toutes ses observations judicieuses, incisives, percutantes comme à leur ordinaire, les approximations et les quelques erreurs manifestes que seul moi pouvais rectifier à partir des correspondances que j'avais conservées, celles entretenues avec mon ancien associé Harlin Quist, ou avec des auteurs et des illustrateurs qui avaient été mes collaborateurs, ou bien encore avec des prescripteurs (trices) divers aussi bien qu'à partir de certains de mes écrits datés de cette époque dont elle n'avait aucune raison de pouvoir soupçonner l'existence.
           En élargissant plusieurs points précis de son étude, au risque qu'elle le prenne en mal, je lui remis, après avoir hésité, un dossier qui me semblait pouvoir faire le tour des questions qu'elle avait elle-même abordées et, lorsque nous nous revîmes, à quelque temps de là, à un colloque organisé à l'I.U.F.M. de Nantes, par Anne Collinot, femme de Jean-Claude Ledro, justement, quoique avec réticences, Isabelle Nières-Chevrel, semblait avoir accepté le bien fondé de mes points de vue et ma volonté de ne pas contrer ses  analyses mais de rectifier des erreurs de références.
             Son avis d'expert m'importait.   
             Son article acéré, loin d'être hagiographique, est suffisamment circonscrit et intelligent pour me laisser indifférent. Mais je trouve que Madame Isabelle Nières-Chevrel condense un peu trop son projecteur  sur mon individu, sans avoir chercher à me connaître ni rien savoir de mon passé, en flirtant dans son analyse avec ce qu'elle ne faisait que pressentir, intuitivement au travers de la documentation dont elle disposait et des éléments qu'elle supputait être constitutifs de ma complexion équationnelle personnelle.
         Je veux dire par là que tout de ma personnalité, en supputations, y passait : tempérament, caractère, éducation, vécu, philosophie,  idéologie,
religion, athéisme, agnosticisme... – Ce qu'en somme chacun de nous s'autorise à faire pour établir et mettre à jour ses fiches signalétiques sur les autres, à partir de ce qu'ils nous donnent à percevoir d'eux-mêmes ou que nous leur volons d'eux-mêmes. –  au détriment de ce à quoi m'obligeait ma double fonction d'éditeur et de concepteur d'édition, fonction que j'avais choisie et que j'assumais.
             En insistant trop sur mon équation personnelle, Isabelle Nières-Chevrel, se dispensait de dire que je ne m'étais pas contenté de m'exprimer à travers les livres que j'avais publiés mais que j'avais aussi contribué à ce que des auteurs et des illustrateurs, de
convictions et de bords fort différents, et pas des moindres, s'expriment. Elle faisait table rase de mon silence sur mes propres convictions parfois pour pouvoir servir celles des autres. Elle ignorait ou feignait d'ignorer qu'un éditeur  doit aussi s'efforcer de faire abstraction de ses idées pour se mettre au service de celles qui, par les auteurs, les illustrateurs et les courants et tendances de l'époque dans laquelle il vit, lui sont proposées et semblent pouvoir renouveler les deux genres "littérature et illustrations"qu'il a vocation de servir.
             Je veux dire par là, que j'avais des antennes et que j'ai toujours souhaité rester "branché", de façon à être à l'écoute de "ma" contemporanéité et de "ses" créateurs participants, pour pouvoir mieux honorer, dans une continuité d'intercession vers les enfants, le rôle pédagogique que j'avais choisi.
             Je fus aussi, le plus souvent, le porte parole de ces créateurs et j'aimerais qu'on ne l'oublie pas.
             Un peu facilement à mon gré, Mme Isabelle Nières-Chevrel s'exonère de remettre ces créateurs que j'ai su recruter et entendre dans "mon" contexte ou, plus justement, elle néglige de "me" replacer dans le contexte de "mes" adhésions à : Ionesco, Duras, Brisville, Held, Bichonnier, Peignot, Gripari, Bradbury, Mallet-Jorris, Tournier... pour les auteurs, et à : Claveloux, Delessert, Corentin, Couratin, Boutan, Boucher, Bonhomme, Galeron, Bour, Gauthier, Letort, Constantin, Pouppeville...pour les illustrateurs.
           Comme pour Françoise Dolto, ces alliès, qui ont été mes complices et ont beaucoup contribué à enrichir ma réflexion, n'étaient justiciables que de peu de choses et je devais porter seul, injustement selon moi, le poids, peu de mérites et beaucoup de torts, que l'on tenait à me voir, comme un bouc émissaire de cristallisation, endosser.
          Bien entendu, c'est le plus souvent par lâcheté et par peur d'encourir la rétorsion des grands groupes d'édition plus puissants, à qui généralement on passe, par mansuétude coupable, les pires excès de facilité et de mercantilisme, que l'on profite de mon isolement au sein de la communauté éditoriale pour se livrer à des analyses qui ont frisé souvent l'acharnement de connivence et la manœuvre de diversion.
          Pendant ce temps où l'on me vilipendait, les gros bulldozers conformistes de l'édition traditionnelle majoritaire ratissaient mieux et plus tranquillement.
         J'espère que Isabelle Nières-Chevrel, comme on est tenté de l'imaginer à partir de son article, pourra, un jour, approfondir, en s'inspirant d'autres parcours éditoriaux et en se référant à d'autres livres, à d'autres auteurs et à d'autres illustrateurs – à mon avis, sur ce point précis de l'illustration, selon des preuves que je peux lui fournir, ses analyses laissent prévoir qu'elle n'a pas la compétence requise – bien des points des plus importants qui ne sont qu'effleurés trop succinctement dans ce compte-rendu méritent approfondissement.
              En introduction du livre, la présentation de l'ensemble des articles,
proposée par Annie Renonciat sous forme de synthèse, est des plus engageantes. C'est avec ravissement, qu'on se glisse ensuite dans le doit fil de tous les articles qui composent ce recueil pour découvrir, en fonction des étapes historiques traitées, la réflexion discontinue, mais parfaitement vertébrée, menée par les divers chercheurs sur ce que fut, au cours du déroulement du temps, et ce qu'a été, jusqu'en l'année 2000, la création graphique dans les productions pour la jeunesse.
    
 


Article ajouté le 2006-04-19 , consulté 217 fois

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