14. UNE PHRASE...UN ARCHEVEQUE...UN PROCES : 20
Souvent, presque toujours, il faudra du temps, de la volonté, de la patience, de la fidélité à une parole donnée et de l'endurance, pour qu'une graine germe, qu'une plante pousse, fleurisse et porte son fruit...
Qu'on soit auteur solliciteur ou éditeur sollicité, ou bien l'inverse,
certains textes, qu'il nous a semblé si évident de devoir écrire et
que nous souhaitions si ardemment voir publier, n'arrivent parfois à
prendre forme, à devenir des livres, qu'après un long parcours
d'obstacles et des cheminements inutiles. Certains de ceux là ne seront
peut-être jamais mis à la disposition du public, n'arriveront peut-être jamais entre les mains du lecteur.
Quand on publie pour les enfants, attribuer ces obstacle
aléatoires au hasard des conjonctures, aux impératifs meurtriers du
marché, à la désinvolture de ses recruteurs pourvoyeurs que sont les
commerciaux du livre ou bien encore – le plus souvent –, à
la non adéquation de ce livre aux attentes du public, au manque
d'attractivité du titre ou des illustrations, à l'inconséquence des
poncifs, des préjugés et des règles de prescription... serait faire
preuve de candeur ou d'angélisme.
A l'opposée, quand un livre n'est encore qu'à l'état de projet et qu'il s'attire, avant que d'exister concrètement, les foudres des instances morales de surveillance des productions pour la jeunesse, comment accepter de penser que ces textes qui ont été authentiquement pensés et écrits par des écrivains de talent et que nous avions choisis, au titre de chargé d'édition, de retenir parce qu'ils nous semblaient indispensables à l'élargissement de la réflexion des enfants, aient pu nous tromper au point de nous masquer toutes les charges nocives qu'ils contenaient?...
Comment voir, dans ces textes, ce que nous n'avions pas vu et que nous continuons à ne pas voir?...
Comment, pouvoir continuer, face à un comité de lecture équivalant à un
conseil des sages, à nous convaincre que nous ne nous sommes pas
trompés?... Comment se résigner à adhérer à des interprétations qui
sont contraires à nos convictions?... à nous ranger à des arguments que nous réfutions?...Comment
imaginer qu'on ait pu, par aveuglement, donner notre aval, avec tant
d'enthousiasme, à un tel projet, alors qu'il pouvait être considéré, par
d'autres personnes, comme pétri d'idées perverses et d'images
pernicieuses?...
C'est exactement ce qui m'est arrivé tandis qu'au titre de
concepteur d'édition – fonction que j'exerçais aux Editions
Hatier/L'Amitié, entre 1979 et 1982 – je m'apprêtais à publier La famille Adam, une nouvelle écrite par Michel Tournier dont les illustrations avaient été confiées à Alain Letort.
A cette époque là de mon parcours d'édition, après vingt ans
de pratiques dans le champ éditorial à l'intention des enfants, rares
pouvaient être, dans le métier, les personnes qui auraient pu essayer
de me faire passer pour inconséquent, farfelu ou candide. Et
effectivement, je n'étais ni farfelu, ni candide ni inconséquent.
Ni inconscient, ni perfide, ni rusé non plus!
Je ne cachais pas mon jeu. J'avais eu mon lot d'échecs et expériences négatives puisque que j'avais été parfois, trop souvent, accusé du pire. La plupart du temps par des femmes, chevilles ouvrières, "agentes" d'exécution, d'autant plus radicales qu'elles agissaient aux ordres, par conviction religieuse ou par nécessité de salaires, dans des sociétés d'édition à hiérarchie préférentiellement masculine orientées idéologiquement selon des objectifs précautionneux, conformistes et conservateurs.
Au sein de ces incontournables mais arrogantes pyramides de pouvoirs, établies le plus souvent, avec le soutien d'appuis bancaires, autour d'actionnariats familiaux, l'obéissance, le zèle et la fidélité aveugle à "l'esprit maison" et aux politiques éditoriales décidées par le consortium directeur, importaient plus que toute autre prérogatives et, en tout cas, plus que les dynamismes ou que les initiatives de renouvèlements que pouvaient apporter et proposer des membres extérieur au noyau familial et au consortium financier directeur.
Dans
ce genre de bastions fonctionnant en vase clos, où les nécessités des
secrets s'imposaient, où les syndicats ont rarement droit de mettre
leur nez, les principes démocratiques, avaient du mal – tel était mon
constat –, à trouver un chemin, pour se faire admettre et encore moins
pour être appliqués. Comme dans l'armée et comme dans les maisons de
maîtres c'était plutôt à la docilité, à la soumission, à la servilité
même des gens recrutés à l'extérieur de ce noyau directeur, qu'il était
fait appel.
L'adhésion inconditionnelle aux idées venues d'en haut était même
fortement recommandée si on voulait avoir une chance de continuer à
faire partie du personnel de la maison et de percevoir son salaire.
Devant cet affligeant constat, il m'est arrivé un jour, dans un mouvement d'indignation, interpelant brutalement une de ces "employées" pour qui j'avais de l'amitié, dont j'avais apprécié les compétences, l'originalité et la pertinence des points de vue, en vue de l'affranchir de cette résignation qu'on lui avait imposée et dont elle était prête à s'accommoder pour le restant de ses jours, de la traiter "d'homme de main". Expression violente et terrible, je le reconnais, mais qu'à la réflexion, rétrospectivement, je ne regrette toujours pas d'avoir employée, tant elle me parait encore, de nos jours, avoir parfaitement correspondu à la révolte légitime que méritaient ces pratiques bourgeoises contraignantes, humiliantes et révélatrices de "mœurs" héritées du siècle dernier.
Bien avant de devenir éditeur pour la jeunesse, j'avais pu vérifier la
puissance de certains textes et mesurer sur moi-même la profondeur de
leurs effets. Je savais donc combien, lorsque je pris la responsabilité
de publier pour les enfants, on devait prendre soin de préciser les
âges de recommandation de chaque livre, puisque j'avais admis que tous
les textes, parmi les plus intéressants que je pourrais retenir,
n'étaient pas, ou ne seraient pas, selon les angles d'où on les
examinerait, considérés comme innocents.
J'étais même persuadé, pour l'avoir plusieurs fois vérifié sur moi-même, qu'ils étaient parfois des brulots et des détonateurs susceptibles de contrarier nos idées reçues et de bouleverser nos consciences.
Sans la moindre hésitation, dès mon entrée en édition, mon choix
professionnel avait opté pour ce genre de livres qui stimulent et qui
éveillent lucidité, conscience et libre arbitre. Il ne serait jamais
question pour moi de publier des contes pour endormir les enfants et
autres "dirlidondaines" dont le marché d'ailleurs regorgeait.
Même si cela peut paraître prétentieux, j'avais toujours en tête, bien qu'inconsciemment, les longues luttes, meurtrières parfois, qu'avait dû mener, contre le pouvoir autocrate des élites civiles et religieuses dirigistes, les gens du peuple, les gens de peu dont je me sentais faire partie, pour que s'inscrive enfin, dans les actes et les acquis de la Révolution Française, la liberté d'expression. Une liberté souvent menacée d'interdiction dans les périodes troublées qui mettaient en péril l'ordre civil et l'organisation de notre société.
Quitte à m'entendre encore traiter de "petit soldat", j'assumais et avouais que j'étais une survivance de ces combattants là et que j'entendais bien servir, pédagogiquement, pacifiquement mais résolument, cette cause là et nulle autre qui m'en détournerait.
Causes et convictions s'alliant les unes aux autres, mes investigations pour recruter des auteurs et des illustrateurs n'étaient jamais occasionnelles. Les textes qui répondaient à mes demandes ou qui correspondaient à mes objectifs devaient forcément porter, dans leur trame, des traces de cette volonté de servir l'expression libre d'idées et d'images qui, plutôt que de bouleverser les consciences, les émanciperaient, les enrichiraient et les élargiraient.
J'estimais que ces écrits à destination des enfants au-dessus
de sept ans, devaient, tout en étant pourtant faits de mots et d'idées
simples, contester et déstabiliser, par l'humour autant que possible,
nos routines et habitudes de pensées pour nous aider à nous remettre en
question.
Je souhaitais que ces textes, dont j'étais en quête, s'inspirent de nos mythes et croyances fondamentales. Qu'ils soient, sans que par la forme on ne les charge trop dramatiquement, empreints d'autant de sens humain profond que la littérature pour adultes ; qu'ils soient auréolés d'ondes imperceptibles, porteurs de résonnements inaudibles mais évocateurs pourtant de malédictions insoupçonnables ; qu'ils incitent les lecteurs, petits et grands, à se reposer, sans aucun espoir de réponses certaines, ces éternels dilemmes et questionnements, qui ont toujours tourmenté les humains : sur le bien et le mal, sur les origines de l'homme, sur ses finalités sur terre, sur la mort et sur l'après vie…et aussi, bien entendu, sur le sexe des anges...
C'est parce que je me mêlais de ces sujets là que les livres que je
publiais dérangeaient. Sans aucun doute possible, parce qu'ils maniaient
les mêmes clés, lesquelles déclenchaient les mêmes ressorts, ces
sujets sont devenus tabous lorsque des profanes s'en mêlent. Ils
seraient, –c'est ce qu'on voudrait nous faire croire – "réservés" à
ceux qui sauraient mieux que nous en parler.
En tout cas, ce que je constatais en 1980 exactement, était que ces sujets brûlants pouvaient encore susciter, attiser, enflammer et retransmettre, parmi les clercs et les duègnes de la littérature pour enfants, et parmi tous les autres producteurs (trices) et prescripteurs (trices) au nombre duquel je me comptais, les mêmes vieilles ratiocinations porteuses des mêmes querelles rabâchées sans cesse alors qu'elles étaient sans issues.
En fin de colloques, alors que producteurs (trices),
prescripteurs (trices) et consommateurs (trices) allions, une fois les
propos échangés et les débats clôturés, nous séparer, on pouvait penser
que ces sujets épineux, pour un temps, aller se dissoudre et se
désintégrer. Les parties adverses s'étaient étripées et le spectacle
avait été conduit vers sa fin en laissant à chacune d'elles l'impression
qu'elles avaient ébranlé sinon convaincu les autres.
Chacun de nous voulait ignorer que pour les sujets qui fâchent,
après la parade, l'heure de la conciliation ne viendrait jamais. L'homme
étant mortel, les générations se succédant en se transmettant les
mêmes racines. Si les sujets qui les hantent feignent de disparaître, ce
n'est que momentanément. Une simple pause dans leur longue existence
car, loin de se tenir pour battus, ils n'ont disparu que pour mieux
revenir. Préparant leur revanche, ils ne sont qu'en attente de relance.
Ils marmonnent et fomentent jusqu'à cet autre jour, où ils remonteront
à la surface, reviendront à la une des journaux et des médias,
réoccuperont les préoccupations de tous, en relançant l'éternel manège des idées fondamentales sans réponses sinon celles irrationnelles que nous donne notre foi religieuse.
C'est vrai, je l'ai vérifié, certains écrits, parce qu'ils
remontent à nos racines d'existence, alors qu'ils sont d'apparence
inoffensive, suscitent maux et misères et pâtissent du mystère
simplissime dont ils sont pétris. Sous le couvert d'une limpidité
innocente, ils soulèvent des questions essentielles, mythiques,
fondatrices, auxquelles nous ne pouvons échapper... Nous le savons fort
bien et, même si par commodité, nous l'oublions souvent, c'est à partir
de ces raisons là que nous sommes chaque fois enclins, poussés, à
conforter notre conviction d'exister, notre identification première et
notre assurance d'être bien ce que nous sommes : il nous faut une
explication pour comprendre d'où nous venons, qui nous a créé et pourquoi nous existons.
Questions que tout individu s'est posé, et qu'il se repose
nécessairement, en droit, comme si, contenant les résolutions de son
énigme personnelle, les réponses à ces questions pouvaient aussi lui
livrer tous les autres secrets de l'univers.
Douces illusions ! Bien qu'à la portée de la plupart d'entre
nous, ces questions claires qui, depuis la nuit des temps, hantent nos
esprits, sont toujours demeurées pour nous sans jamais de réponses
résolument claires!...
Si nous étions sages, il nous faudrait admettre que des
questions claires ne nous mènent pas forcément à des réponses claire !
La libre interprétation du sens de ces questions aussi
bien que la libre interprétation des réponses qu'on pourrait y apporter
est déjà, il faut le préciser, une manière ostensible et claire de ne
pas se conformer au dogme catholique. On peut même avancer que c'est
une démarche éminemment protestante. Voilà en quoi, et pourquoi, les
quelques sujets abordés par Michel Tournier dans sa courte nouvelle : La famille Adam
me semblaient intéressants en général, m'intéressaient, moi,
particulièrement, et me semblaient susceptibles de devoir intéresser
tous les enfants à partir de sept ans.
Quoi de plus naturel, pourrait-on dire, de plus évident et de plus fondamental que ce plaidoyer initiatique, réinventé par Michel Tournier, avec un grand respect de fidélité d'esprit, à partir du texte de la Genèse ?... Comment peut-on imaginer qu'un auteur de cette envergure ait pu souhaiter s'attirer les foudres et les controverses des instances religieuses?...
Et cependant, quoi de plus naturel aussi, en conséquence directe du premier point, qu'au nom de la morale, les
prescripteurs religieux, évaluant le poids des mots, suspectant les
tournures de phrases, épiant les arrière sens du texte, puissent avoir
décelé, dans cette réécriture enjouée et stimulante des textes sacrés proposée par Michel Tournier, des stigmates du mal de la libre interprétation des textes sacrés!
Quoi qu'il en soit, cette réécriture habilement et finement provocatrice de Michel Tournier, sur plus d'un point, me semblait porteuse d'éveils de conscience et de rebondissements philosophiques – deux caractéristiques qui sont les marques de son talent –, et, puisque j'en étais pleinement convaincu, toutes mes convictions me portaient à me mettre au service de sa publication y compris jusqu'à l'acharnement et jusqu'à l'entêtement.
Dans un premier temps, puisque la nouvelle de Michel Tournier était insérée dans un recueil intitulé Le coq de bruyère publié aux Editions Gallimard, j'obtins de cette maison, le droit de publier La Famille Adam dans une version illustrée par Alain Letort, puis m'arrangeai pour que Catherine Scob, directrice des Editions de l'Amitié-Hatier adhère au projet et établisse le contrat qui nous liait. Ce qui fut assez rapidement conclu pour que je puisse avec Alain Letort mettre le projet de conceptualisation réalisation en œuvre.
Tout semblait acquis et aucun obstacle ne se profilait pour empêcher la mise en œuvre : Alain letort, l'illustrateur, inspiré et fidèle à l'esprit que Michel Tournier avait insufflé dans son interprétation de la création du premier homme et de la première femme, avait réalisé des illustrations suffisamment troublantes et à la fois suffisamment chastes pour que les enfants soient amusés et intimement concernés par l'ensemble texte et illustrations du livre.
La maquette d'imprimerie mise au point, agréée par Catherine Scob, le livre était prêt à aller sur les presses, lorsque le processus de fabrication fut brutalement interrompu et qu'on daigna m'en aviser.
L'Église elle-même, représentée par un de ses Archevêque, Monseigneur Jean Vilnet, frère ou cousin d'un des juristes de la maison Hatier, maison très religieusement catholique, alors que personne ne s'y attendait, tenait à nous rappeler son existence et ses pouvoirs de contrôle et de censure.
On ne me donna pas d'explication. Catherine Scob qui m'avait toujours affirmé son indépendance d'esprit préféra, pour l'occasion jouer double jeu. Sans m'avertir, elle alla solliciter Michel Tournier pour qu'il modifie son texte et fut déboutée par ce dernier... La censure du livre m'était imposée et quels que soient mes arguments, personne ne voulait plus en tenir compte.
Amères réflexions! ce n'est que bien longtemps après que j'appris, par un de sbires de Catherine Scob, que le sujet de nos origines étant considéré comme un de nos mythes fondateurs indiscutables et un dogme sacré, la forme adoptée par l'auteur, était jugée impertinente et désinvolte. En somme, cette réécriture profane constituait pour l'épiscopat, une offense grave à l'interprétation qu'elle soutient et Monseigneur Jean Vilnet, y voyait là un sacrilège à la vérité des enseignements de l'Église!...
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Le temps passa mais je n'oubliais pas!
En faisant le tour de mes pensées, je me revoyais, dans le
défilement d'une série de flashs rétrospectifs, toujours confrontés aux
mêmes sempiternelles désapprobations catholiques.
Le premier en 1972, lorsque j'avais été épinglé par la psychanalyste catholique Françoise Dolto et accusé d'être un pédophile intellectuel soupçonné de tentations génocidaires sur la classe possédante...
Le deuxième, aux Editions Grasset, où j'eus à faire face au
financier juriste et à son compère, le chef du service de fabrication,
catholiques intégristes, fervents assidus de Notre Dame du Chardonnet...
Le troisième, aux Editions Universitaires, face à Bernadette Delarge, confite en dévotion, auteure de catéchismes de bienséance pour adolescents, amie au point d'être "cul et chemise" avec Françoise Dolto...
Et enfin le dernier, aux Editions Hatier, où Catherine Scob avait
conservé le papier à entête de ses parents, Georges et Tatiana Rageot,
orné d'un Saint Michel terrassant le dragon du mal et s'était entourée
d'un comité de lecture de cagoulards – je ne connaissais pas leurs noms
et ne les ai jamais rencontrés – qui devaient former un véritable Ku
Klux Khan...
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Pour tout dire, il me fallut vingt ans pour réussir à publier La Famille Adam. La plupart de mes amis trouvèrent mon acharnement ridicule mais je m'entêtais.
Seul, Alain Letort, l'illustrateur, fidèle au projet et aux options que je défendais, me soutint. Pourtant, questions d'argent, il avait dû, par
deux fois, refaire ses illustrations. Catherine Scob, effectivement,
prétextant que le livre était censuré, avait refusé de s'acquitter des
deux tiers des sommes prévues pour son travail d'exécution des
illustrations... Par nécessité,
parce qu'il fallait bien vivre, Alain Letort avait été contraint de
vendre ces premières illustrations de 1982, à un de ses collectionneurs
fanatiques d'originaux et celui-ci, pour ne pas les remettre à notre
disposition, prétextant les avoir perdues, s'opposait maintenant à ce qu'elles soient publiées...
...Si bien qu'en 2002, vingt ans après, au moment où, de nouveau, l'édition du livre devenait possible, il fallut à Alain Letort, puisque ces premières illustrations étaient irrécupérables, de s'y remettre et de les recommencer entièrement.
Je fis un procès à Hatier/L'Amitié et le gagnai.
Le verdict de la justice fut clément, exprimant sereinement ce que
n'importe quel lecteur, sans œillère moralisatrice ni idées préconçues,
pouvait déduire de la narration de Michel Tournier. Par la voix du
juge, devant un tribunal qui, dans l'ensemble, pensait qu'il n'y avait
pas de quoi fouetter un chat, j'eus le plaisir d'entendre puis de
recevoir une trace écrite du verdict. Il y était dit : « …qu'au
surplus, il n'est pas du tout certain que le texte de la nouvelle et
les illustrations présentent le caractère pervers et subversif que leur
prête l'éditeur… »
Dans cette première partie de la sentence, le doute qui planait encore jouait en ma faveur. Pourtant, dans la seconde partie, la confusion s'installait... La phrase se fait sibylline, certainement pour paraître plus profonde... On peut être juge et ne pas, pour autant, bénéficier des références psychanalytiques adéquates... Il y était dit : « …et qu'en l'état actuel des mœurs, seuls des personnages adultes appartenant aux "milieux intellectuels et artistiques" ou des enfants "atteints de troubles psychiques ou psychiatriques graves" puissent faire leur profit spirituel d'un ouvrage qui donne une lecture platonicienne et cependant souriante du livre de la Genèse… ».
Ce verdict nuancé, mal élaboré, mais tempéré,du tribunal aurait pu
calmer l'hérésie que l'éditeur, avec acharnement, avait déployée tout
au long de cette "petite" affaire. On avait convoqué l'archange Saint
Michel et cru terrasser un dragon et on avait à peine écorché un chat!
Madame Scob et la famille Foulon directrice de Hatier ne me pardonna jamais de leur avoir intenté un procès. Le fait que je puisse les amener devant les tribunaux pour régler une affaire de principe avait de quoi offenser leur orgueil de "barons". J'étais un franc-tireur. Ils faisaient partie du cénacle, ce petit "royaume de droit divin". J'avais commis un crime de lèse majesté et j'étais donc impardonnable !
En vérité, le baronnet que Catherine Scob gérait était bâti sur des carrières de craie et des chausses trappes. Bien qu'elle prétendît toujours, haut et fort, qu'elle était indépendante au sein des éditions de l'Amitié, Mme Scob dissimulait la vérité puisqu'elle omettait de dire qu'elle n'était pas le seul maître à bord. Les Editions Hatier détenaient une grande part des actions de "sa" Société Les Editions de l'amitié dont elle n'était que la directrice, administratrice gérante.
Par suite de ses omissions, notre relation s'était établie, depuis le début, sur des mensonges. Ainsi, bien qu'elle m'ait, en plusieurs occasions, affirmé qu'elle était totalement autonome et que mes initiatives de Directeur de collection ne dépendraient, pour être mises en fabrication, que de notre accord, elle savait déjà, ce que j'ignorais, qu'elle était parée d'un comité de lecture vigilant, dont je ne soupçonnais pas l'existence et l'importance décisionnaire, qui surveillait tous les projets que je lui apportais.
Un rappel s'impose : les Editions Hatier étaient, et sont restées, même après leur rachat par Hachette, une maison profondément catholique. Chose que je connaissais fort bien, avant même d'avoir été approché par Catherine Scob et François Foulon, un des héritiers de la maison Hatier. Pour prendre des responsabilités de Directeur de collections, non salarié, dans feux les Editions de l'Amitié c'est François Foulon, que j'avais plusieurs fois côtoyé dans des colloques et avec qui j'entretenais des relations cordiales qui m'avait le premier sollicité. Il était le cousin germain de Bernard Foulon, celui à qui la famille prédisait un grand avenir et qui effectivement, quelques mois plus tard après ce procès de La famille Adam , prendrait la direction du Groupe Hatier puis serait consacré Président du Syndicat National des Editeurs…avant de dégringoler du piédestal honorifique, d'assister impuissant à la vente de son groupe familial au Groupe Hachette, puis d'être récupéré par ce groupe puis d'en partir pour se recaser aux Editions Albin Michel.
Le catholicisme affiché d'Hatier, celui de scout de France de
Catherine Scob, ne devaient, selon ce qu'elle m'avait dit, me gêner en
rien. Et en fait, pendant deux années, aucune hostilité ouverte ne se
manifesta entre nous ni contre la cinquantaine de projets que je
déposai en vue de son agrément pour être édités.
Sauf évidemment que j'espérais pouvoir défendre mes projets au
lieu de me les voir renvoyés sans explications. Je trouvai tout de même
anormal de ne pas pouvoir en débattre devant ce comité de lecture
inexistant mais qui sanctionnait. Un projet n'est qu'une ébauche, il se
confirme et se précise lorsqu'on le met en oeuvre, en conception puis en
réalisation, avec l'illustrateur....
Ce comité fantôme était donc décourageant pour moi parce qu'il
était fuyant, parce qu'il jugeait sur des ébauches et qu'il était
complètement occulte.
Ce n'est qu'un an après avoir pris mes fonctions dans la maison que j'avais appris son existence et sa sourde efficacité. Rétrospectivement, j'eus le sentiment d'avoir été trompé par Catherine Scob et en ressentis l'insulte. Depuis, sans que je puisse les défendre, chaque décision de rejet de l'une ou l'autre de mes propositions m'apparaissait comme une fin pure et simple de non recevoir. Elle confirmait bien l'idée qu'on ne voulait pas tenir compte de ce que j'étais mais de ce je produisais comme une machine bien réglée aurait pu le faire.
Encore aujourd'hui, lorsque j'y repense, je suis en droit de supposer que les textes que je soumettais n'étaient jamais appréciés littérairement, selon les optiques que j'adoptais pour les sélectionner en vue qu'ils correspondent à des qualités d'écritures diversifiées – options qui avaient fait ma réputation et pour lesquelles on était venu me chercher –, mais simplement en fonction des poncifs rétrogrades définissant ce que je détestais le plus : la littérature intentionnelle pour enfants, celle distillée dans des officines de conception pseudo-pédagogiques, mise en forme d'une manière syntaxique irréprochable par des "écrivants" salariés, mais qui n'avait absolument rien à voir avec celle que je voulais servir.
Aux échos que j'avais, rapportés par Catherine Scob elle-même,
des réunions de ce que j'avais fini par appeler "Le comité de
cagoulards", j'avais très bien noté que les critères très stricts et
très catégoriques de sélection étaient particulièrement à cheval sur
tout ce qui pouvait être considéré comme "contraire au catéchisme
catholique" puisque des "éminences" de l'Église y mettaient leur nez.


Commentaires
le 01-05-2007 à 12:01:40
site/blog
le 27-11-2007 à 19:51:27
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ÍÀØ ÑÀÉÒ GOLDENCARDS ÒÎ×ÊÀ ÐÓ
site/blog
le 30-11-2007 à 19:26:38
Ó êîãî êàêèå èäåè?
le 06-12-2007 à 02:15:03
Çàâèñèìîñòü èëè ñâîáîäà êîíå÷íî âñå çàâèñèò îò íàñ.
site/blog
le 07-12-2007 à 07:30:33
1. Îñíîâíàÿ ñòàòüÿ äîõîäà ðàáîòà îíëàéí.
2. Ñîâìåùàþ îôô ðàáîòó ñ îíëàéí çàðàáîòêîì (îíëàéí ðàáîòà äëÿ ìåíÿ ñêîðåå õîááè).
3. Ðàáîòàþ òîëüêî â îôô.
 ïóíêòàõ 1 è 2 ïðîñüáà íàïèñàòü îñíîâíóþ âàøó äåÿòåëüíîñòü è íàïðàâëåííîñòü â îíëàéí áèçå è ñðîê äåÿòåëüíîñòè êàê äàâíî çàíèìàåòåñü, ìîæíî êîðîòêî. Äëÿ ñòàòèñòèêè ýòî ìåíÿ îñîáåííî èíòåðåñóåò. Çàðàíåå ñïàñèáî âñåì êòî îòêëèêíåòüñÿ.
Èçâåíÿþñü åñëè ðàçäåë ýòîò íå ïîäõîäèò äëÿ ìîåãî òîïèêà, òî ïðîñüáà ìîäåðàòîðàì ïåðåíåñòè òåìó â áîëåå ñîîòâåòñòâóþùèé ðàçäåë. Çà ñèì ïîêà îòêëàíèâàþñü.