17. GERTRUDE ET LA SIRENE de RICHARD HUGHES

                    
          Cette histoire est une histoire de science fiction puisque Gertrude, le personnage principal, n'est pas une petite fille mais une poupée de bois, tête de pioche, qui, intérieurement, exposée à tous les aléas des passions humaines, vit plus intensément que si elle était faite, comme tous les autres enfants, de chair et de sang.    
           Alors qu'on la croit insensible, Gertrude est pourtant martyrisée puis délaissée par Annie, la petite fille à qui elle appartient, cela au sein de la cellule familiale qu'elles forment toutes deux, univers clos qui ressemble à celle d'une famille monoparentale.
          Maltraitée, déshabillée, abandonnée à tous les vents par grand froid et désespérément oubliée, Gertrude, consciente malgré tout, bien qu'elle soit de bois, souffre et enrage et promet, chaque jour, à chaque humiliation, de ne plus accepter de se prêter aux mauvais traitements et même de clamer ses droits pour s'émanciper..."Je ne suis pas ta propriété, finira-t-elle de dire à sa mère adoptive. Tu as choisi de m'avoir mais tu ne me mérites pas. Je ne suis pas à toi, tu entends : je suis à moi!"
         Mais rien n'y fait! La situation d'assujettissement se prolongeant, puisque devant tous les reproches et  rappels de responsabilités émis par Gertrude, la petite tortionnaire inconsciente, Annie, reste sourde et sans compassion... force est à Gertrude de décider enfin de rompre le cordon ombilical qui la relie pourtant, mais par frustration renouvelée, à sa mère-marâtre...
        Mais l'occasion de s'affranchir de cette relation contraignante n'arrivera qu'un certain jour où, parce qu'Annie aura encore été plus particulièrement cruelle que d'habitude, Gertrude n'aura plus d'espoir de reconquérir l'affection de celle à qui elle se sent appartenir. Alors, dans sa rageuse détermination, elle décide de quitter la maison où elles habitent, pour se glisser dans le ruisseau qui longe le jardin et, – comme elle flotte puisqu'elle est en bois –, se laisser emporter au fil du courant jusqu'à la mer, très loin, bien loin du lieu de toutes ses souffrances.
       Rassurez-vous, rien de grave n'arrivera à la poupée tête de pioche! Au cours de sa fugue, arrivée dans l'océan, Gertrude, au contraire, fera connaissance d'une petite sirène avec qui elle pourra amorcer, comme elle le souhaitait, une relation d'affection réciproque.
        Malheureusement, le bonheur toujours fugace, ne durera que quelques jours trop brefs, pendant lesquels, la petite poupée de bois ravira la petite sirène en lui racontant les plus belles histoires de la terre tandis que la petite sirène lui racontera celles encore plus extraordinaires venues du fond des mers...
        Jusqu'au jour où, lasse de palabrer, de plonger, de flotter, d'écumer les océans, en compagnie de la sirène, Gertrude, qui a maintenant complètement oublié toutes les méchancetés qu'Annie lui faisait endurer, et parce qu'elle l'aime encore et ne peut l'oublier, jugera que le temps des amusements est fini et qu'il est maintenant temps de rentrer à là maison...    
         Une pensée de revanche, toutefois, la torture encore : ramener la petite sirène à la maison pour exhiber sa nouvelle amie et démontrer à Annie qu'elle peut être aimée par quelqu'un d'autre...
        Gertrude prendra alors l'initiative d'inviter la petite sirène et toutes deux, remontant le courant, se retrouveront la nuit d'après, heureuses mais bien fatiguées, devant le jardin de la maison d'Annie, puis dans la maison même, où épuisées, elles s'installeront alors que personne ne les attend.
    Comme de bien entendu, pour Gertrude,– pauvre Gertrude!– bien des choses qu'elle n'avait pas prévues se passeront par la suite à son désavantage. De toute façon, quelles que soient ses intentions, tout allait toujours contre elle... De surprises désagréables en déceptions et rebondissements, chaque fois portés à ses torts, Gertrude, en fin de compte se retrouvait encore et toujours seule, tandis qu'Annie et la petite sirène préféraient l'écarter de leurs conciliabules, de leurs petits secrets et de leurs jeux pour la tenir éloignée de leur bonheur de se découvrir et d'être ensemble. 
       Dans une gamme de couleurs étonnantes, les illustrations hyperréalistes de Nicole Claveloux sont fluorescentes. Elles donnent à cette histoire de jalousie et d'amitié déçue, auxquelles les enfants sont très sensibles, la note fantastique d'un climat onirique indispensable pour sublimer cet univers de passions  enfantines
frustrées, finement décrites par Richard Hughes qui, sans cela, auraient pu passer, par certains côtés, comme trop véridiquement réalistes, trop lucides, trop amères ou trop dramatiques.
      Quoique fable divertissante, nous devons prévenir  que l'histoire de Gertrude reste tout de même, en densité et en équivalence avec  tous les romans de Richard Hughes, celui qu'on appelle dans son pays : le "Dostoïevski anglo-saxon". Comme dans son roman célèbre : Cyclone à la Jamaïque, ses personnages, parmi lesquels l'auteur campe beaucoup d'enfants, sont des caractères bien trempés, des tempéraments authentiques, des supports vibrants et, en conséquence, de réels protagonistes archétypes représentatifs, à part entière, de la plupart de nos passions humaines.


Article ajouté le 2006-03-15 , consulté 425 fois

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