1968. UN GERANIUM PHENIX ET SERPENT DE MER

                        

                           (cet article fait suite à l'article 16)       

        Consolation cependant : comme il en était de même de tous les autres "Corps administratifs" et de toutes les institutions pérennes représentatives de notre régime républicain démocratique, il me fut facile de me convaincre que le "Corps enseignant" n'échappait pas au dénigrement inconditionnel que l'on portait sur tous les autres "Corps établis", assignés, comme chacun d'eux l'était, aux mêmes objectifs de : formation des individus en vue de les encourager, dès le plus jeune âge, à s'engager dans les voies de ses propres perspectives mais à des fins citoyennes      

         Se former avec, ou se former contre, étaient et resteraient bien, pour tous les temps, le dilemme et le sort de tout "enseigné". Et personne ne pourrait jamais empêcher la rancoeœur de ces anciens élèves qui, en grandissant, une fois devenus adultes, parce qu'ils n'avaient pas réussi à se construire à l'image des promesses qu'ils s'étaient faites ou à l'image de celles que leurs chers parents escomptaient d'eux, pour se disculper de leurs échecs, de leurs déboires et de leurs frustrations, s'accorderaient à mettre en accusation le système éducatif dont ils avaient bénéficié et usé ou qu'ils avaient subi et dont ils avaient pâti.        

     En somme, à mieux y réfléchir, il ne me paraissait pas étonnant qu'on ait pu ainsi accuser et condamner l'école, et particulièrement l'école laïque, selon le temps, le régime politique en place, les pressions de la religion la plus influente du pays, la position prédominante ou non des écoles privées et les situations plus ou moins concurrentes et conflictuelles entre elles qui s'en étaient suivies !... Ecole talonnée, poussée dans ses retranchements par l'évolution irrépressible des moeœurs et par toutes ces autres raisons fondamentales d'importance qui  contribuent à infléchir le cours de notre société et, en l'occurrence,  infléchissent aussi les exigences que cette société est en droit d'attendre de ses jeunes et futurs citoyens !...

      La discussion restait ouverte à jamais sur des perspectives elles-mêmes ouvertes vers des horizons toujours nouveaux et les enseignants, il fallait m'y résoudre, seraient toujours accusés de ne pas remplir, ou de mal remplir, leurs offices de dispensateurs de connaissances ; de clés d'ouverture d'esprit et de conscience ; de révélateurs d'éveil au sens et à l'éthique de la vie…Après tout, pourquoi, dans un état laïque comme le notre, ne pas tout attendre des enseignants, voire même l'impossible, en matière de savoirs, de formation des esprits, d'amélioration des consciences, de pouvoirs sur nos instincts, puisqu'ils font partie de la fonction publique et que l'Etat les rémunère pour cela ?...

      De déductions en déductions, je suppose que c'est par glissements de sens, que l'ensemble de la profession constituant ce Corps pensant, eut besoin de s'inventer une astuce imparable : l'excellence en matière d'édification spirituelle devait pouvoir se résumer en une formule ultra légère, sorte de sésame ouvre-tout qui symboliserait l'art de la pédagogie et en même temps tous ses objectifs. On cogita, on « se creusa » et finalement on trouva -- ou, plutôt, faisant du neuf avec du vieux, on exhuma -- sans qu'on sache exactement à qui on la devait, une formule magique, aussi pratique qu'un self-service permanent qui, en plus de tous les avantages, pourrait tenir, comme peau de chagrin, dans une seule poche ; formule pragmatique en diable puisque adaptable en toutes  situations et ouvrant sur des milliers d'applications…  formule qui n'était et est encore, finalement, qu'un simple passe-partout : "savoir apprendre à apprendre".

      Dans une classe, lorsqu'on se trouve face à une trentaine  d'élèves, on a beau utiliser des méthodes d'éducation actives et organiser son travail pour qu'avant et après toutes connaissances nouvelles proposées aux élèves, cet objectif d'apprendre à apprendre – qui est une structure mentale, un état d'esprit -- soit atteint, on déchante vite. Le viatique n'est pas universel. On peut s'efforcer d'ensemencer en chacun des élèves, d'une manière autonome, le principe de savoir apprendre à apprendre, sans en obtenir le moindre résultat sinon, ponctuellement, dans les démarches d'applications les plus courantes : utilisation du dictionnaire, d'une lexicologie, enquêtes de terrain diverses... Pour certains d'entre ces élèves, justement, c'est l'effort à faire pour apprendre, lorsqu'il n'est pas désir, qui est un handicap insurmontable. Comment alors, obtenir d'eux, qu'ils fassent, en plus du premier effort, un effort supplémentaire sur un effort déjà si difficile à obtenir d'eux-mêmes ?...       
     Curieusement, j'avais remarqué, au cours des investigations et observations que je menais sur ma condition d'enseignant et sur le système éducatif dans lequel je m'inscrivais, qu'une douce hérésie y prenait largement sa part. Une hérésie entretenue sournoisement, pour des motifs souvent fumeux, par un nombre conséquent de personnes allergiques à la pédagogie et aux pédagogues. Anxieux d'en trouver les explications, je constatais que, le plus souvent, ces allergiques étaient des personnes qui auraient dû se sentir plutôt activement concernées par les objectifs pédagogiques mais qu'elles préféraient, pour des raisons difficilement avouables et appréhendables, s'estimer désengagée de leurs responsabilités et de leurs fonctions d'accompagnement éducatif. Entraient, dans ce lot d'allergiques impénitents, des parents inconséquents démissionnaires et un grand nombre de bibliothécaires affirmant ne pas se sentir concernés(ées) par les soucis et responsabilités pédagogiques sous prétexte que leur fonction leur commandait d'être plus préoccupés(ées) de culture que d'éducation.

     C'est dans cette collusion, parents/bibliothécaires, antagoniste aux pédagogues et à la pédagogie que je rencontrai les personnes les plus résolument conservatrices et celles qui se montraient les plus injustement et les plus radicalement opposées à toutes propositions de renouvellements de reconsidération de ce qu'était et pouvait devenir aussi bien la littérature que l'illustration pour la jeunesse. Pour ma part, à l'évidence, elles avaient des œillères et ces œillères, qu'elles voulaient garder, leur étaient venues justement d'une déficience d'envergure : elles étaient incapables d'envisagement pédagogique.

     Fort du constat, j'en déduisis alors que ces animosités catégoriques et les jugements intempestifs qui en découlaient devaient sans doute permettre à ce "corps d'opposants(tes) constitué" de s'auto-justifier pour auto-justifier du même coup des convictions et des comportements sectaires. Je pense vraiment que ces personnes, pourtant réellement confrontées par ailleurs à des états de faits déplorables en matière de résultats scolaires, cherchaient et trouvaient, un peu facilement, mais toujours à l'extérieur d'elles-mêmes et du Corps dans lequel elles s'inscrivaient, des boucs émissaires.

    Ainsi en était-il, selon moi, de ce « Corps d'opposants(tes) constitué » qui, pour compenser son impossibilité ou son incapacité d'agir, choisissait de faire reporter, par commodité et par désinvolture, l'entière responsabilité de l'éducation de la jeunesse sur les enseignants. Enseignants pressentis alors comme corvéables à merci et redevables de tout ce qui, d'une manière générale et particulièrement en matière d'acquisition d'outils salvateurs (calcul, lecture, élocution…), allait mal dans notre société.

     C'est en tout cas, -- d'autres que moi ont pu le remarquer -- ce "Corps d'opposants(tes) constitué" qui instruisait à charge et à tout propos, leur cible se focalisant particulièrement sur ce qui était du livre, de la lecture et du désir de lire des enfants, contre les enseignants et contre l'école publique.

      Sans méconnaître l'âpreté des faits puisque les statistiques d'illettrisme et d'enfants éprouvant des difficultés à comprendre ce qu'ils lisent les confirment, reconnaissons cependant que ce rudiment de base qu'est la lecture est toujours, et doit être, à juste titre et pour le temps encore pendant lequel notre société continuera de se refléter  dans la Galaxie Gutemberg, avant d'être complètement submergée par la Galaxie Marconi, considérée comme la garantie d'une bonne éducation et comme l'assurance d'une action pédagogique bien menée. Où est le temps des croyances naïves où, une fois acquis le mécanisme de lecture, on estimait que le plaisir de lire et la faculté de comprendre viendraient aisément avec le procédé?...

      Objectivement, reconnaissons a fortiori, que l'ensemble des situations d'éducation (pour les enfants aussi bien que pour les adultes) ne sont plus les mêmes et que les déséquilibres dans lesquels notre société se débat, par suite des interpénétrations souvent hostiles existant entre les processus technologiques autrefois utilisés et ceux découverts depuis et mis sur le marché pour agrémenter nos vies, nous instruire, nous cultiver et nous surinformer, ont perturbé toutes les donnes. Le quasiment tout littéraire d'autrefois, que nous le voulions ou non, cède sa place, de mauvais gré souvent, au quasiment tout informatique en vogue  actuellement. La surinformation suscitant notre désinformation, il est bien normal que notre conscience collective embarrassée, déboussolée, puisse patauger dans les sacs et ressacs provoqués par les interpénétrations de ces deux systèmes technologiques  agissant de concert alors qu'ils sont si intrinsèquement différents, et puisse hésiter à reconnaître dans ce branle-bas industrialisé des signes rassurants d'un progrès susceptible d'élever spirituellement le plus grand nombre.

      Dans l'état actuel des choses, c'est plutôt l'inverse qui s'impose : inquiétudes, hésitations, incompréhensions, replis et disfonctionnements. En conséquence, ces perturbations, parce que peu ou pas appréhendées, en l'absence de débats ouverts, par abstention des uns et des autres, par refus de les considérer, ne sont pas prêtes à devenir des occasions de clarification des esprits et encore moins des raisons d'apaiser des jugements péremptoires.

     Notre société avancée, il faut que nous l'admettions et que nous en tenions compte dans nos applications d'enseignement, s'est placée, par la force des courants scientifiques générateurs de progrès technologiques, entre deux formes de culture pourtant concomitantes que l'on peut qualifier, en simplifiant les choses : d'analogique et d'analytique pour l'ancienne à celle, actuelle, nouvelle et moderne, de nature technologique dichotomiquement  opposée, celle de l'informatique et du numérique. Même s'il n'est pas perceptible, pour la majeure partie d'entre nous, le conflit  entre ces deux formes de culture existe. Nos enfants comme nous-mêmes avons du mal à faire le tri, à nous retrouver. Désorientés nous sommes réticents ou incapables à passer du cheminement linéaire, mathématique et littéraire, logiquement rationalisé, sollicitant de notre part des perceptions déductives successives, aux arborescences kaléidoscopiques auxquelles nous incitent les médias modernes, valorisant surtout les images, le visuel et le fictionnel en général, et impliquant forcément plutôt des perceptions simultanées.

     Nos modes anciens de perceptions se trouvant dévalorisés au profit de modes plus adaptés à cette société avancée, quoi de plus naturel qu'une grande partie de nos données, perçues autrefois comme des certitudes rassurantes, aussi bien que nos critères et paramètres d'évaluation courante, se trouvent aujourd'hui remis en cause pour devenir sujets de supputations et de controverses ! Quoi de plus naturel aussi que les jeunes générations résistent à entrer dans nos modes, mécanismes, méthodes et pratiques d'appréhension et d'expression littéraires du réel, -- même si nous réussissons parfois à les convaincre qu'ils ont fait leurs preuves--, puisque par des modes, mécanismes, méthodes et pratiques nouvelles, toute notre société est déjà « branchée » culturellement pour solliciter de nous, en nous, d'autres formes de perceptions !

      Pour conclure, j'avancerai prudemment qu'il n'est plus aussi évident et aussi raisonnable de juger des enseignants et du rôle de l'école en fonction de critères datant d'une autre époque. A chacun de se recycler s'il le peut !

      Hélas pourtant, alors que j'avais bien du mal à l'accepter, je devais en convenir : c'était bien, ce Corps d'opposants(tes) constitué, qui entretenait le plus hargneusement et le plus systématiquement aussi, ce foyer de dénigrement contre l'école publique, républicaine et laïque, en l'accusant d'être la cause de tous les maux qui affligeaient notre société.

      Etant de la vieille école, armé d'une foi inébranlable, je persisterai cependant pour ma part, à croire encore et  toujours que savoir lire et aimer lire, constituent le meilleur des sésames. Par son importance il s'apparente à cet autre sésame, que je citais plus haut, qui nous incite et nous permet, si on en a le désir, de pouvoir perpétuellement apprendre à apprendre. Chaque livre est en quelque sorte un maître ou une maîtresse à domicile, un précepteur dont les enseignements sont constamment à notre disposition, à portée de main, ne dépendant que de notre bon-vouloir.   
     Comment alors, aurais-je pu, après avoir constaté que c'était par prétexte, ou par ignorance ou inconsidérément et, en tout cas, sans la moindre restriction d'indulgence que la plupart des bibliothécaires -- dont l'essentiel de la mission d'importance est de faire aimer les livres aux enfants--, s'en prenaient injustement aux enseignants, ne pas m'insurger et ne pas vitupérer contre leur manque d'objectivité et d'indulgence et surtout contre leur verdict/sanction inepte?...

     Quitte à rouvrir encore aujourd'hui la querelle, alors que je n'ai plus ni l'âge, ni les forces, ni le goût de recommencer à combattre pour cette cause, et quitte à m'exposer une fois de plus à me remettre à dos, quarante ans après nos escarmouches, la grande armada des bibliothécaires et tous ceux -- toutes celles surtout --, de leurs adeptes qui, parmi ce grand Corps que représente l'ensemble des bibliothécaires, persistent à porter le fer contre la pédagogie et les pédagogues, je pense que je me dois rappeler ces faits pour que le verdict/sanction inepte et le discrédit qui en est découlé soient plus impartialement reconsidérés et rectifiés. 

      Je dis cela avec d'autant plus de virulence que les mécanismes étant bien rôdés, il semble incompréhensible et presque meurtrier, une fois considérés les programmes officiels établis, remaniés scrupuleusement selon les évolutions de notre société pour être constamment remis en adéquation avec ses meilleures options, sous la vérification d'instances ministérielles compétentes, que ce "Corps d'opposants(tes)constitué" puisse, en véritable fratricide, s'en prendre au « Corps enseignant» comme s'il était un « Corps ennemi » alors qu'il n'est que l'autre branche de ce même arbre de culture et d'éducation sur lequel tous deux poussent et auquel, tous deux appartiennent.

     Il est de rigueur, habituellement, de dire que les petits courants font les grandes rivières et que c'est de ce stupide discrédit interprofessionnel, survenu dès le milieu des années cinquante, entretenu depuis avec beaucoup d'endurance et d'acharnement, que s'est orchestrée par la suite, en conséquence irraisonnable et injustifiée, la campagne de dénigrement contre l'école et les enseignants. Campagne désastreuse dont l'étalement ricocha, pour mieux être repris et entériné et finalement s'installer, sur un plus long terme, dans le lit de la rumeur publique.
     « Manifestement, me disais-je, dix ans après, à la fin des années soixante, en pensant à toutes ces qualités, à tous ces talents et à tous ces résultats qu'on attendait des enseignants, à trop charger le baudet, comment s'étonner qu'il ploie sous le fardeau, qu'il chancelle et ne puisse venir à bout de sa tâche!"
     Ainsi en était-il donc, en 1968, de mes amères réflexions, alors que je m'étais investi, corps et biens, après la publication du premier des Quatre Contes anti-logiques d'Eugène Ionesco, conte qui fut très mal accueilli en France par la conformiste Association de La Joie par les Livres et plus généralement par les Associations de soutien à la lecture et de parents d'élèves en général, dans une série d'ouvrages dont la trajectoire essentielle était justement la relation d'affrontement/confrontation des enfants avec le monde des adultes.

     En effet, en même temps que ce Géranium sur la fenêtre, j'avais mis entrepris, sous forme d'adaptation hippie, la publication des neuf contes d'avertissement inclus dans Pierre l'ébouriffé écrit par le psychiatre allemand Heinrich Hoffman.

     Et, conjointement, avec Marguerite Duras, parce que le contexte brûlant de mai 68 nous y incitait, nous recensions les éléments d'actualité qui donneraient corps et esprit à un prototype contestataire, élève rebelle, sorte de petit portugais bigleux qui deviendrait le principal protagoniste de Ah ! Ernesto !

    Pierre l'ébouriffé  symboliquement, opposait un « non » catégorique à toutes les règles de bienséances et Ernesto refusait carrément d'entrer dans la connivence de « l'enseignable ».  En remettant en cause l'école et  l'éducation, représentantes toutes deux, au-delà d'elles-mêmes, de la société, l'attitude de refus des deux protagonistes accusaient, sur le mode dérisoire, l'ensemble des Institutions civilisées de nos pays avancés et les édiles qui les gèrent, pour leur reprocher de n'avoir jamais rien pu, ni rien su, changer de ce qui allait mal dans le monde. En dépit de l'avancement de nos civilisations, de la qualité de nos enseignements, des découvertes scientifiques enregistrées, de nos progrès de domestication des éléments naturels, de nos progrès thérapeutiques, de l'accroissement de notre longévité… nous étions toujours impuissants à trouver des remèdes aux plaies majeures de nos sociétés : la pauvreté du Quart Monde, les famines, le manque d'eau potable, la misère…à mettre un terme au travail des enfants, à l'exploitation de l'homme par l'homme, aux discriminations raciales, aux ségrégations, aux dictatures, aux guerres…

     Le chétif-rétif Ernesto reprenait, en 1968, le "non" catégorique qu'avait proféré Pierre l'ébouriffé , en 1850, -- un nenni que bien d'autres cabochards, avant et après lui, avaient maintes fois prononcé -- et du haut de ses trois pommes, affirmait effrontément à ses parents et à son instituteur, sur un ton des plus résolus, qu'il ne voulait pas apprendre ce qu'il ne savait pas

     La contestation étant dans l'air du temps, dans leur ensemble, ces livres, reflets des contextes du temps, prônaient ouvertement les principes d'une pédagogie de reconsidération, celle qui, phénix et serpent de mer, a toujours, au travers de ses métamorphoses, continué d'exister et de se remettre en cause pour s'adapter à nos besoins d'élévation.

     « Effectivement, me disais-je alors par ces jours de mai 68, à propos des enseignants : en les chargeant de tous les pouvoirs pour éradiquer, en leurs enfants, les germes des maux causés par toutes les pulsions humaines ; à leur demander de satisfaire, à travers ces jeunes pousses, toutes nos aspirations diverses et pas toujours honorables, augmentées de celles que nous fomente notre société libérale avec leur kyrielle de conséquences, comment ne pas s'étonner et comment surtout ne pas comprendre que ces représentants de la fonction publique, ces fonctionnaires (sans mésestimation aucune pour le terme) puissent se montrer déroutés, incompétents, insuffisants, inefficaces, déprimés, dépossédés même de leurs capacités et de leur statut ?... Comment pourraient-ils d'ailleurs, en plus des dépréciations dont ils sont l'objet, ne pas se déprécier eux-mêmes, face à tous les concurrents improvisés et favorisés par les pouvoirs de la société capitaliste libérale et d'abondance (radio, télés, jeux, disques, vidéos, films, publicités...) au point de se sentir parfois, dernière roue du carrosse, totalement démotivés et impuissants ?...
     En fait, je crois n'avoir, toute ma vie durant, jamais entendu, autrement qu'exceptionnellement, évoquer la moindre indulgence dans ce verdict/sanction accusateur contre le Corps enseignant, alors pourtant que chacun sait que ses membres ne font qu'animer et mettre en oeuvre, du mieux qu'ils peuvent, en conscience, avec respect, ces programmes scrupuleusement redéfinis par les instructions ministérielles, tandis qu'il ne leur est offert, dans l'accomplissement de leurs fonctions, pour les mettre en pratique, que des conditions d'exercice des plus précaires et souvent même déplorables : manque de moyens financiers, d'effectifs, classes surchargées ... etc.

       A croire que, devenus adultes, émancipés, les anciens élèves ne gardent que rancœurs contre leurs écoles et que mauvais souvenirs de leurs enseignants! Et qu'ils demeurent animés d'un désir de revanche sur ce qu'on leur a fourré dans le crâne  et sur ce qu'ils ont appris, nostalgiques d'un rêve hédoniste stupide, entretenant cet autre désir crasse de rester inculte, déculpabilisé et heureux d'être ignorant et, comme le suggérait la comptine libératoire que nous clamions le dernier jour de classe, avant les grandes vacances, de pouvoir regarder brûler : "les cahiers au feu et la maîtresse (ou le maître) au milieu!"

       Au titre d'ancien instituteur, issu, après quatre années de formation professionelle (1947/ 1951) d'une Ecole Normale, – de mes seize ans jusqu'à mon Certificat d'Aptitude Pédagogique exactement–, après dix années de pratique dans des classes élémentaires, – dont la première : un cours préparatoire de 52 élèves –, je ne pouvais pas aborder la conception de ce livre sans me sentir le droit, en fonction de mon expérience de terrain, de ne pas vouloir, et d'avoir le droit de ne pas en faire, comme le suggérait impérativement la pente proposée par le manuscrit original d'Albert Cullum : « un pamphlet contre les enseignants, mes anciens collègues »

 

                                                           (Avril/juillet 2006)



13/11/2017
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