1968. 2emeVOLET D'UN GERANIUM PHENIX ET SERPENT DE MER

                                    

     

                                                     (cet article fait suite à l'article 16)       

 

        Consolation cependant : comme il en était de même de tous les autres "Corps administratifs" et de toutes les institutions pérennes représentatives de notre régime républicain démocratique, il me fut facile de me convaincre que le "Corps enseignant" n'échappait pas au dénigrement inconditionnel que l'on portait sur tous les "Corps établis". Corps assignés, comme chacun d'eux l'était, aux mêmes objectifs de : formation intellectuelle de civilisation des individus, en vue de les encourager, dès le plus jeune âge, à s'engager, à des fins citoyennes, dans les voies de ses propres perspectives        

 

         Se former avec, ou se former contre, étaient et resteraient bien, pour tous les temps, le dilemme et le sort de tout "enseigné". Et personne ne pourrait jamais empêcher la rancœur de ces anciens élèves qui, en grandissant, une fois devenus adultes, parce qu'ils n'avaient pas réussi à se construire à l'image des promesses qu'ils s'étaient faites ou à l'image de celles que leurs chers parents escomptaient d'eux,   s'accorderaient à mettre en accusation, pour se disculper de leurs échecs, de leurs déboires et de leurs frustrations, le système éducatif dont ils avaient bénéficié et usé ou qu'ils avaient subi et dont ils avaient pâti.        

 

           En somme, à mieux y réfléchir, il ne me paraissait pas étonnant qu'on ait pu ainsi accuser et condamner l'école, et particulièrement l'école laïque, selon le temps, le régime politique en place, les pressions de la religion la plus influente du pays, la position prédominante ou non des écoles privées et les situations plus ou moins concurrentes et conflictuelles qui s'en étaient suivies entre elles!... Écoles toutefois talonnées de près, qu’elles soient publiques ou privées, poussées même parfois dans leurs retranchements, par l'évolution irrépressible des mœurs et par toutes ces autres raisons fondamentales d'importance qui contribuent, quel que soit le régime gouvernemental, à infléchir les courants de notre société et, en l'occurrence, par réfraction et contrecoups inévitables, infléchissent aussi les exigences que cette société est en droit d'attendre de ses jeunes et futurs citoyens !...

 

      La discussion restait ouverte à jamais sur des perspectives qui, elles-mêmes, s’ouvraient sur des horizons toujours renouvelés… et les enseignants, je devais m'y résoudre, seraient toujours accusés de ne pas remplir, ou de mal remplir, leurs offices de dispensateurs de connaissances et de clés d'ouverture d'esprit et de conscience, ou mieux encore de révélateurs d'éveil au sens et à l'éthique de la vie…

 

Après tout, me disais-je, pourquoi, dans un état démocratique et laïc comme le nôtre, ne pas tout attendre des enseignants ?... Voire même l'impossible ?... Puisqu’ils font partie de la fonction publique, que l'État les rémunère pour cela et qu’ils sont assignés, en raison de leurs compétences, à assumer à la fois, dans l’intérêt du salut public : la transmission des savoirs, la formation des esprits, l'éveil et l’amélioration des consciences et la maîtrise de nos instincts et autres pulsions funestes.

 

      De déductions en déductions, je suppose que c'est par glissements de sens, que l'ensemble de la profession constituant ce “Corps pensant”, eut besoin de s'inventer une astuce imparable : l'excellence en matière d'édification spirituelle devait pouvoir se résumer en une formule ultra légère, sorte de sésame ouvre-tout qui symboliserait à la fois l'art et la science de la pédagogie et en même temps tous ses objectifs.

 

On cogita, on « se creusa » et, finalement, on trouva. Ou, plutôt, faisant du neuf avec du vieux, on exhuma…Cela sans qu'on sache exactement à qui on la devait, une formule magique. Une formule aussi pratique qu'un mouchoir de poche permanent et insalissable qui, en plus de tous les avantages qu’il détenait, pourrait tenir, comme peau de chagrin, dans une seule petite poche… Formule pragmatique en diable puisque ouvrant sur des milliers d'applications adaptables en tout lieu et toute situation…  Formule qui n'était en somme et n’est encore aujourd’hui, finalement, étant de tous les temps et de toutes les modes, qu'un simple passe-partout : "savoir apprendre à apprendre".

 

      Dans une classe, je l’ai vérifié, lorsqu'on se trouve face à une trentaine d'élèves, on a beau utiliser des méthodes d'éducation actives et organiser scrupuleusement son travail pour que toutes les connaissances nouvelles proposées aux élèves soient enregistrées dans leur esprit, cet objectif d'apprendre à apprendre – qui est une structure mentale, un état d'esprit, une aptitude non-innée mais acquise -- soit atteint, on a vite l’occasion de prendre conscience que rien n’est absolument acquis d’emblée même si, le souhaitant, on a tout prévu et mis en œuvre pour obtenir ce résultat. Je veux dire par là qu’on déchante vite. La formule n’est pas un viatique et elle n'est pas une clé universelle.

 

On peut s'efforcer d'ensemencer en chacun des élèves, d'une manière autonome, le principe de savoir apprendre à apprendre, sans obtenir pour autant la moindre preuve que le résultat est atteint sinon, ponctuellement, dans les démarches d'applications pratiques les plus courantes : utilisation du dictionnaire, d'une lexicologie, enquêtes de terrain diverses...etc…

 

Pour certains d'entre ces élèves, justement, c'est l'effort à faire pour apprendre, lorsqu'il n'est pas désir, qui est un handicap insurmontable. Comment alors, obtenir de ceux, réticents, souvent malgré eux, qu'ils fassent, en plus du premier effort d’apprendre, déjà si difficile à obtenir d'eux-mêmes, l’effort supplémentaire d’apprendre à apprendre ?...         
        Curieusement, j'avais remarqué, au cours des investigations et observations que je menais sur ma condition d'enseignant et sur le système éducatif dans lequel, par la force des choses, en raison de la pauvreté de mes parents, je m'étais inscrit, qu'une douce hérésie existait et qu’elle y prenait largement sa part. Une hérésie entretenue sournoisement, pour des motifs souvent fumeux, par un nombre conséquent de personnes allergiques à la pédagogie et aux pédagogues… Alors, parce que j’étais anxieux d'en trouver les explications, à force de supputer, je pus constater que ces allergiques étaient   des personnes qui, le plus souvent, auraient dû se sentir plutôt  concernées, activement concernées par les objectifs pédagogiques puisque la “cause des enfants” était leur cause mais qu'elles préféraient, pour des raisons difficilement avouables et “appréhendables”, s'estimer désengagée de leurs responsabilités et de leurs fonctions d'accompagnement éducatif en ne se bornant qu’aux fonctions de divertissement.

 

Entraient, dans ce lot d'allergiques impénitents, des parents inconséquents et démissionnaires pensant et estimant que l’enfance devait être le temps de l’absence de soucis graves et de l’insouciance, et un grand nombre de bibliothécaires affirmant ne pas se sentir responsables concernés(ées) par la transmission des connaissances et la formation des esprits donc des responsabilités pédagogiques d’éducation qui les induisait, sous prétexte que leur fonction leur commandait d'être uniquement préoccupés(ées) de culture et de loisirs.

 

        A plusieurs reprises je me suis donc trouvé, moi qui n’éprouvais aucune hostilité envers les catholiques, les protestants ou les Juifs puisque j’étais un chrétien laïc, présumé demi-Juif, et que je les considérais comme étant d’une religion monothéiste proche de la mienne, face à de véritables ligues de personnes en colère, la plupart du temps des femmes – préoccupées certes, à leur décharge, ²au titre de mères ou de bibliothécaires, de l’éducation des enfants –, qui se sentaient remises en causes et éprouvaient le besoin de s’associer et de se serrer les coudes, vraisemblablement par crainte des nouveautés dont j’étais l’instigateur, afin de se regrouper dans une sorte de collusion de complicité qui ne pouvait que me consterner puisque elle me transformait en ennemi alors que cela allait exactement à l’opposé de ce que je souhaitais.

 

         Il me sembla alors qu’elles imaginaient, dans leur désir d’hyper protection, que j’étais un prédateur mal intentionné et que je n’étais venu dans ce landernau pré carré que pour leur prendre, en joueur de flûte de Hamlin réincarné, leurs petits agneaux enrubannés chéris. Il y avait en elles un tel refus d’entendre et de comprendre, une telle volonté négationniste de refuser la considération des ouvertures qu’offraient ces pédagogies actives contemporaines que je fus bien obligé d’admettre que leur comportement découlait d’un endoctrinement et qu’aucun raisonnement ne parviendrait jamais à les convaincre de leur aveuglement.

 

Je pus vérifier souvent par la suite et à mon grand étonnement que les plus conformistes de ces personnes, parfois résolument braquées, se flattaient généralement d’être des catholiques pratiquantes. Ce sont elles en tout cas qui se montraient les plus injustement et les plus radicalement opposées à toutes propositions de renouvellements de reconsidération de ce qu'était, et pouvait devenir, aussi bien la littérature que l'illustration pour la jeunesse.

 

Pour ma part, à l'évidence, elles avaient des œillères et ces œillères, qu'elles voulaient garder, qu’elles se flattaient de vouloir garder pour le bien de leurs enfants, ne leur étaient pas venues par hasard. Pour ne pas désespérer car il y avait de quoi, ni être trop sévère dans mon jugement, je préférai alors conclure en pensant qu’elles souffraient d'une déficience d'envergure, qu’elles étaient incapables d’apprendre à apprendre et qu’elles étaient inaptes, en raison de leur endoctrinement, à tout envisagement pédagogique quel qu’il soit.

 

       Fort du constat, j'en déduisis aussi que ces animosités catégoriques et les jugements intempestifs qui en découlaient devaient sans doute permettre à ce "corps d'opposants(tes) constitué" de s'auto-justifier pour auto-justifier en même temps les convictions et les comportements sectaires d’un clan, celui du clan catholique, presque un parti, auquel elles adhéraient.

 

Je pense vraiment que ces personnes, pourtant réellement confrontées par ailleurs à des états de faits déplorables en matière de résultats scolaires de leurs enfants, en désespoir de cause, après avoir cherché en vain, en panne de solutions, se rabattaient finalement sur le dernier arrivé, celui dont on parlait le plus…de préférence d’appartenance au clan opposé –ces enseignants laïcs tous communistes ! – trouvant ainsi, un peu facilement, mais toujours à l'extérieur d'elles-mêmes, en s’exonérant de toute responsabilité et en exonérant bien entendu le Corps dans lequel elles s'inscrivaient, les boucs émissaires sur lesquels elles déversaient leur hargne.

 

         Ainsi en était-il, selon moi, de cette espèce d’allergiques systématiques aux pédagogies actives et de conscientisation, regroupées  en “Corps d'opposants(tes) constitu锲 qui, pour compenser leurs impossibilités ou leurs incapacités d'agir, choisissaient de faire reporter, par commodité et par désinvolture, l'entière responsabilité de l'éducation de la jeunesse sur les enseignants publics. Enseignants pressentis alors comme redevables et corvéables à merci et responsables de tout ce qui, d'une manière générale et plus particulièrement en matière d'acquisition d'outils salvateurs (calcul, lecture, élocution…), allait mal dans notre société.

 

          C'est en tout cas ce "Corps d'opposants(tes) constitué" qui instruisait à charge et à tout propos – comme moi ont pu le remarquer aussi – en focalisant leur cible particulièrement, en raison des enjeux que représentait le livre, la lecture et le désir de lire des enfants, dans la conquête de l’autonomie intellectuelle de chacun, sur et contre les enseignants et contre l’outil principal indispensable dont ils ne pouvaient pas ne pas se servir : “la” pédagogie – considérée alors comme un unité de gauche, presqu’une arme de perversion d’endoctrinement communiste, responsable de tous les maux de la terre – et forcément aussi contre l'école publique, leur maison commune, foyer- creuset de ce mal potentiel dont leur progéniture souffrait.

 

      Sans méconnaître l'âpreté des faits puisque les statistiques d'illettrisme et d'enfants éprouvant des difficultés à comprendre ce qu'ils lisent les confirment clairement, reconnaissons cependant que ce rudiment de base qu'est la lecture est encore  de nos jours et devra être encore, à juste titre, du moins je l’espère, pour longtemps, comme le résultat probant assurant qu’une action pédagogique a été bien menée par le personnel enseignant et, dans ses aboutissements, comme la garantie d'un bon départ des enseignés pour acquérir par la lecture, en apprenant à apprendre, la bonne éducation qu’ils pourront se faire.

 

Assurance et garantie qu’il était autrefois permis de prévoir pour longtemps, pour toujours, à vie même… alors que, les temps ayant changé, ces certitudes ne dureront maintenant que le temps pendant lequel notre société civilisée et civilisatrice nord-occidentale continuera de se mouvoir, de se refléter et de se perpétuer dans la Galaxie Gutemberg, celle de l’écrit et de l’imprimé. Je parle volontairement bien au passé, prémonitoirement, puisque, comme le prévoit en annonciateur fatidique Marshall Mac Luhan, cette galaxie de l’imprimé pourrait être, sera bientôt, complètement submergée par la Galaxie Marconi, celle du numérique, d’internet, des communications verbales ou visuelles, des mots raccourcis, du mépris de l’orthographe et de la syntaxe…

 

Où est le temps des croyances naïves où, une fois acquis le mécanisme de la lecture, on estimait que le plaisir de lire et la faculté de comprendre et d’apprendre, celle de s’instruire, de se connaître et de s’intégrer à la société…viendraient aisément, automatiquement, systématiquement même puisqu’ils découlaient, magiquement, de l’acquisition du simple outil-procédé mécanique de décryptage des mots?...

 

        Objectivement, reconnaissons a fortiori, que l'ensemble des situations d'éducation (pour les enfants aussi bien que pour les adultes) ne sont plus les mêmes et que les déséquilibres dans lesquels notre société se débat, par suite des interpénétrations souvent hostiles existant entre les processus technologiques autrefois utilisés et ceux découverts depuis et mis sur le marché pour agrémenter nos vies, nous instruire, nous cultiver et nous sur-informer, ont perturbé toutes les donnes. Le quasiment tout littéraire d'autrefois, que nous le voulions ou non, est en train de cèder sa place, de mauvais gré souvent, au quasiment tout informatique qui est en vogue actuellement. La surinformation suscitant notre désinformation, il est bien normal que notre conscience collective embarrassée, déboussolée, puisse patauger dans les sacs et ressacs provoqués par les interpénétrations de ces deux systèmes technologiques. D’autant plus que, pour mieux brouiller les consciences, ils agissent de concert sur nos esprits alors qu'ils sont intrinsèquement différents et même antinomiques.

 

Comment ne pas douter des conséquences et comment croire, se faire une raison, et admettre, ce que, parlant de progrès inconsidérément, notre société de consommation,   tente de nous faire avaler ?... Dans ce branle-bas industrialisé, qui semble toujours superbement organisé, peut-on vraiment déceler quelques signes avant-coureurs d’amélioration, de réel progrès, d’accomplissement d’amélioration, susceptibles de nous encourager à restaurer la foi que nous avions en l'élévation spirituelle des plus démunis de nos concitoyens, du plus grand nombre et de l’humanité?...

 

      Dans l'état actuel des choses, c'est plutôt l'inverse qui semble prévaloir et s'imposer : inquiétudes, hésitations, incompréhensions, replis et disfonctionnements… En conséquence de quoi, en l'absence de débats ouverts, parce que peu ou pas appréhendées, par abstention des uns et des autres, par refus de les considérer… autant de disturbations perturbations qui, se multipliant et se superposant en se stratifiant, ne pourront jamais réussir à devenir des raisons et des occasions de clarification des esprits et encore moins des moyens de faire taire les jugements péremptoires, les affirmations tranchées et les radicalisations qui, se substituant aux raisonnements fondés et argumentés, deviendront monnaie courante.

 

       Notre société avancée, il faut que nous l'admettions et que nous en tenions compte dans nos applications d'enseignement, s'est placée, par la force des courants scientifiques générateurs de progrès technologiques, entre deux formes de culture pourtant concomitantes que l'on peut qualifier, en simplifiant les choses : d'analogique et d'analytique pour l'ancienne à celle, actuelle, de nature technologique, nouvelle et moderne, dichotomiquement opposée, celle de l'informatique et du numérique

 

        Même s'il n'est pas perceptible pour la majeure partie d'entre nous, le conflit entre ces deux formes de culture existe bien et nous impose ses effets et conséquences. Nos enfants comme nous-mêmes ont encore du mal à faire le tri mais seront un jour prochain, sans même l’avoir choisi, gagné à un système d’expression-communication qui fera de nous, nostalgiques de la Galaxie Gutemberg, des étrangers. Désorientés nous sommes réticents ou même totalement incapables de passer du cheminement linéaire, mathématique et littéraire, logiquement rationalisé, sollicitant de notre part des perceptions déductives successives, aux arborescences kaléidoscopiques contemporaines auxquelles nous incitent les médias modernes, valorisant surtout les images, le visuel et le fictionnel en général. Nous sommes contraints de changer de mode d’appréciation et d’appréhension de ce qui nous est pourtant servi sur un plateau mais qui implique forcément des perceptions simultanées qui ont tendance, quoi que nous fassions, à brouiller nos esprits, plutôt qu’à contribuer à nous permettre de faire la part des choses et d’établir des synthèses.    

 

Nos modes anciens de perceptions se trouvant dévalorisés au profit de modes plus adaptés à cette société avancée, quoi de plus naturel qu'une grande partie de nos données, perçues autrefois comme des certitudes rassurantes, aussi bien que nos critères et paramètres d'évaluation courante, se trouvent aujourd'hui remis en cause pour devenir sujets à supputations et à controverses !

 

       Quoi de plus naturel aussi que les jeunes générations résistent à entrer dans nos modes, mécanismes, méthodes et pratiques anciennes d'appréhension et d'expression littéraires du réel, -- même si nous réussissons parfois à les convaincre qu'ils ont fait leurs preuves--, puisque par des modes et mécanismes diversement différents, méthodes et pratiques nouvelles, toute notre société est déjà culturellement « branchée » autrement en nous obligeant à solliciter de nous, en nous, d'autres formes de perceptions !

 

      Pour conclure, j'avancerai prudemment qu'il n'est plus aussi évident et aussi raisonnable de juger, aujourd’hui, des enseignants et de la place et du rôle de l'école dans la formation des jeunes citoyens de notre société contemporaine en fonction de critères datant d'une autre époque. A chacun de nous de se recycler comme il peut, s'il le peut !

 

      Hélas pourtant, alors que j'avais bien du mal à l'accepter, je devais en convenir : c'était bien, ce “Corps d'opposants(tes) constitué”, qui entretenait le plus hargneusement et le plus systématiquement, ce foyer de dénigrement contre l'école publique, républicaine et laïque, en l'accusant d'être la cause de tous les maux qui affligeaient notre société !

 

      Étant de la vieille école, armé d'une foi inébranlable, je n’en démordais pas et persistais, et persisterai toujours à croire encore et toujours que savoir lire et aimer lire, constituent et constitueront encore pour longtemps, le meilleur des sésames, celui qui nous permet d’avoir accès à la salle d’armes et de choisir l’armure indispensable qui nous permetra de mieux affronter les cruautés de la vie. Par son importance il s'apparente à cet autre sésame, que je citais plus haut, qui nous incite et nous permet, si on en a le désir, de pouvoir perpétuellement apprendre à apprendre. Chaque livre est en quelque sorte un précepteur personnel privé, un maître ou une maîtresse d’école que nous avons à domicile, à portée de mains, sur nous, un “rien qu’à soi”, dont les enseignements et les révélations, constamment à notre disposition, ne dépendent que de notre bon-vouloir.   
        Comment alors, après avoir constaté que c'était par prétexte, ou par ignorance, ou inconsidérément et, en tout cas, sans la moindre restriction d'indulgence que la plupart des bibliothécaires -- dont l'essentiel de la mission d'importance est de faire aimer les livres aux enfants--, s'en prenaient injustement aux enseignants, aurais-je pu ne pas m'être insurgé et ne pas avoir vitupéré contre leur manque d'objectivité et d'indulgence ?... Et surtout comment aurais-je pu adhérer à leur verdict/sanction inepte contre cette notion falsifiée d’une pédagogie réduite à une entité nocive, sans aucune incidence bénéfique, et contre tous mes confrères, les pédagogues de l’école publique?...

 

     Quitte à rouvrir encore aujourd'hui la querelle, alors que je n'ai plus ni l'âge, ni les forces, ni le goût de recommencer à combattre pour cette cause, et quitte à m'exposer une fois de plus à me remettre à dos, quarante ans après toutes ces  escarmouches, la grande armada des bibliothécaires de La Joie par les Livres et, parmi les plus acharnées : Geneviève Patte et sa cour de vestales, leurs adeptes, ceux et celles du Centre National du Livre de Jeunesse (CNLJ) et ceux et celles de la Bibliothèque National de France (BNF) qui constituent ce grand “Corps des prescripteurs” du livre, persistent à porter le fer contre la pédagogie et les pédagogues, je pense que je me dois de rappeler ces faits afin que le verdict/sanction inepte et le discrédit qui en sont découlés soient maintenant replacés dans l’histoire afin qu’ils soient plus objectivement et plus impartialement reconsidérés et rectifiés. 

 

      Je dis cela avec d'autant plus de virulence que les mécanismes étant bien rôdés, il semble incompréhensible et presque meurtrier, une fois considérés les programmes officiels établis, remaniés scrupuleusement selon les évolutions de notre société pour continuer d'être constamment en adéquation avec ses meilleures options, sous la vérification d'instances ministérielles compétentes, que ce "Corps d'opposants(tes)constitué" puisse, en véritable fratricide, s'en prendre au « Corps enseignant» comme s'il était un « Corps ennemi » alors qu'il n'est que l'autre branche de ce même arbre de culture et d'éducation sur lequel tous deux poussent et auquel, tous deux appartiennent.

 

     Il est de rigueur, habituellement, de dire que les petits courants font les grandes rivières et que c'est de ce stupide discrédit interprofessionnel, survenu dès le milieu des années cinquante, entretenu depuis avec beaucoup d'endurance et d'acharnement, que s'est orchestrée par la suite, en conséquence irraisonnable et injustifiée, la campagne de dénigrement contre l'école et les enseignants. Campagne désastreuse dont l'étalement ricocha à plusieurs niveaux, pour mieux être repris, colporté, entériné et finalement, en s’installant dans le lit de la rumeur publique, se pérenniser comme une vérité fatale indéboulonnable.

 

Pour rester cause nationale la cause se devait de ne pas être source de perturbation et de désordre, de ne pas faire de vague, donc de rester conformiste et de se ranger à la cause majoritaire catholique bienpensante.
     « Manifestement, me disais-je alors, dix ans après, à la fin des années soixante, en pensant à toutes ces qualités, à tous ces talents et à tous ces résultats qu'on attendait des enseignants, à trop charger le baudet, comment s'étonner qu'il ploie sous le fardeau, qu'il chancelle et ne puisse venir à bout de sa tâche!"
      Ainsi en était-il donc, en 1968, de mes amères réflexions, après la publication du premier des Quatre Contes anti-logiques d'Eugène Ionesco, conte qui fut très mal accueilli en France par la conformiste association de La Joie par les Livres et plus généralement par les associations de soutien à la lecture et de parents d'élèves en général – Midi Pyrénées, à Toulouse, allant jusqu’à se flatter même de ne pas m'inviter dans les colloques qu'elle organisait pour promouvoir la lecture dans sa région – alors que je m'étais investi dans une série d'ouvrages dont le sujet et la trajectoire essentielle étaient justement la relation d'affrontement/confrontation des enfants avec le monde des adultes.

 

     En effet, en même temps que ce Géranium sur la fenêtre, j'avais entrepris, sous forme d'adaptation hippie, la publication des neuf contes d'avertissement inclus dans ce célèbre et fameux classique allemand Struwwelpeter, écrit par le psychiatre Heinrich Hoffman en 1842, puisque et parce qu’il me semblait être le reflet et correspondre, un siècle après pourtant, à ce que nous étions en train de vivre et à ce qui bouillonnait dans l’esprit de notre jeunesse… Coïncidence favorisant le projet, mon fils avait quinze ans, refusait de se laisser couper les cheveux et s’appelait Pierre… Raisons concomitantes qui m’incitèrent à penser que ces 9 contes restaient d'actualité et à l’intituler Pierre l'ébouriffé.

 

         Et, conjointement, parce que le contexte brûlant de mai 68 nous y incitait, avec Marguerite Duras, qui avait enfin consenti à me donner un texte, je recensais, tandis qu’elle m’épiait pour déceler en moi ce qui motivait mon énergie, les éléments d'actualité qui donneraient corps et esprit à un autre protagoniste rebelle et contestataire, petit sauvageon mal dégrossi et entêté, dernier rejeton d’une famille portugaise ouvrière de sept enfants, légèrement bigleux, hargneux, teigneux… que l’auteur avait appelé Ernesto en souvenir du Che Guevara. Un phénomène ce petit inculque qui refusait «d’apprendre ce qu’il ne savait pas». Si transparent cet Ernesto que le maître ne l’avait pas vu le premier jour de classe, l’avait à peine aperçu le second, mais qu’il identifia facilement lorsque la mère de l’enfant le ramena le troisième jour : Ah ! Ernesto !

 

    Pierre l'ébouriffé symboliquement, opposait un « non » catégorique à toutes les règles de bienséances et Ernesto refusait carrément d'entrer dans la connivence du prototype docile « de l’enseigné enseignable ».  En remettant en cause l'école et l'éducation, représentantes toutes deux, au-delà d'elles-mêmes, de la société. L'attitude de refus d’entrer dans le moule du sociable des deux protagonistes mettait en accusation, sur le mode dérisoire, l'ensemble des Institutions civilisatrice de nos pays avancés et, avec elles, les édiles qui les gèrent, pour leur reprocher de n'avoir jamais rien pu, ni rien su, changer, de ce qui allait le plus gravement mal dans le monde.

 

En dépit de l'avancement de nos civilisations, de la qualité de nos enseignements, des découvertes scientifiques enregistrées, de nos progrès de domestication des éléments mystérieux de l’univers qui nous entoure, de nos progrès thérapeutiques, de l'accroissement de notre longévité… nous étions toujours aussi impuissants à trouver des remèdes aux plaies majeures de nos sociétés : la fabrication intensive des armes à des fins économiques et de prestige, les guerres qui en découlaient et qui généraient d’autres surenchères, la pauvreté extrême de certains pays, ceux du Quart Monde par exemple, les famines, le manque d'eau potable, les maltraitances des enfants et des femmes, les diverses misères, les ségrégations et les discriminations raciales, la survivance des dictatures, l'esclavage, l'exploitation de l'homme par l'homme… Il fallait bien reconnaître que nous en étions restés encore, dans plus de la moitié des pays de notre planète, à des injustices sociales flagrantes qui permettaient de penser qu'elles perdureraient toujours puisqu’elles faisaient partie d’une gangrène chronique qui persisterait et se renouvellerait toujours en quelques points du globe...

 

     Le chétif-rétif Ernesto reprenait, en 1968, le "non" catégorique qu'avait proféré Pierre l'ébouriffé, en 1848, -- un nenni que bien d'autres cabochards anonymes, avant et après lui, avaient maintes fois prononcé – et, du haut de ses trois pommes, il affirmait effrontément à ses parents et à son instituteur, sur un ton des plus résolus, qu'il ne voulait pas apprendre ce qu'il ne savait pas

 

     La contestation étant dans l'air du temps, ces livres, dans leur ensemble, reflets des contextes de leur époque, prônaient ouvertement les principes d'une pédagogie de reconsidération, celle qui, phénix et serpent de mer, a toujours, au travers de ses métamorphoses, continué d'exister et de se remettre en cause pour s'adapter à nos besoins et tentatives d'élévation morale.

 

     « Effectivement, me disais-je alors par ces jours de mai 68, à propos des enseignants : en les chargeant de tous les pouvoirs et en leur demandant d’éradiquer, en nos enfants, tous les germes des maux engendrés par nos pulsions humaines ; à leur demander d’obtenir, par l’intermédiaire de  nos jeunes pousses, l’apaisement ou la répression de toutes nos aspirations diverses peu honorables, aspirations que nous avons du mal à réprimer nous-mêmes, augmentées de celles que notre société capitaliste libérale avec sa kyrielle de conséquences laxistes fomente pour nous rendre activement ou passivement captifs… comment ne pas s'étonner et comment surtout ne pas comprendre que ces enseignants, représentants de la fonction publique, ces fonctionnaires (sans mésestimation aucune pour le terme) puissent se montrer sceptiques, inhibés, déroutés, incompétents, insuffisants, inefficaces, déprimés… puisqu’ils sont dépossédés même de leurs capacités et de leur statut de modérateurs et de passeurs de relai ?... Comment pourraient-ils d'ailleurs, en plus des dépréciations dont ils sont l'objet, ne pas se déprécier eux-mêmes, face à tous les concurrents improvisés et favorisés par les pouvoirs de la société capitaliste libérale et d'abondance (radio, télés, jeux, disques, vidéos, films, publicités...) au point de se sentir parfois, dernière roue du carrosse, totalement abandonnés, impuissants et démotivés ?...
     En fait, je crois n'avoir, toute ma vie durant, jamais entendu, autrement qu'exceptionnellement, évoquer la moindre indulgence dans ce verdict/sanction accusateur contre le Corps enseignant, alors pourtant que chacun sait que ses membres ne font qu'animer et mettre en œuvre, du mieux qu'ils peuvent, en conscience, avec respect, ces programmes scrupuleusement redéfinis par les instructions ministérielles, tandis qu'il ne leur est offert, dans l'accomplissement de leurs fonctions, pour les mettre en pratique, que des conditions d'exercice des plus précaires et souvent même déplorables : manque de moyens financiers, d'effectifs enseignant, classes surchargées, locaux vétustes ... etc.

 

       A croire que, devenus adultes, émancipés, les anciens élèves ne gardent que rancœurs contre leurs écoles et mauvais souvenirs de leurs enseignants! Et qu'ils demeurent animés d'un désir de revanche sur ce qu'on leur a fourré dans le crâne comme sur ce qu'ils ont appris et retenu, nostalgiques d'un rêve hédoniste stupide, entretenant cet autre désir crasse de rester inculte, déculpabilisé et heureux d'être ignorant et, comme le suggérait la comptine libératoire que nous clamions les derniers jour de classe, avant les grandes vacances, de pouvoir regarder brûler : "les cahiers au feu et la maîtresse (ou le maître) au milieu!"

 

           Au titre d'ancien enseignant, issu, après quatre années de formation professionnelle (1947/1951) d'une École Normale d’instituteurs, – exactement de mes seize ans jusqu'à mon Certificat d'Aptitude Pédagogique –, et après dix années de pratique dans des classes élémentaires – dont la première était un cours préparatoire de 52 élèves –, je ne pouvais pas aborder la conception de ce livre sans me sentir le droit, en fonction de mon expérience de terrain, de ne pas vouloir, et d'avoir le droit de ne pas en faire, comme le suggérait impérativement la pente proposée par le manuscrit original d'Albert Cullum : « un pamphlet contre les enseignants, mes anciens collègues, ceux de ma confrérie »

 

                                                                                             (Avril/juillet 2006)

 

 

 



13/11/2017
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