1971. LE LANGAGE DU DIABLE. LE DANGER DES IMAGES

   
                                                                         
   

          La perception des images a toujours été, depuis l'apparition, au tout début de notre ère, des trois religions monothéistes, – de même qu'elle l'est encore, actuellement, dans la considération de la plupart des multiples disciplines de psychologie –, l'occasion et l'objet de multiples controverses, contradictions, interprétations et, parfois même, encore à notre époque, la raison de strictes interdictions...

     Le fait de représenter Dieu ou ses prophètes, de s'efforcer, au plus près du vraisemblable, de reproduire la réalité ou les figures humaines, de dissocier des parties anatomiques du corps... était considéré comme  usurpation blasphématoire. A dieu seul devait revenir et être réservé le privilège d'être créateur.

    Sans porter de jugement sur ces réticences plus ou moins justifiables en fonction de l'évolution de nos civilisations, reconnaissons toutefois que, corps et âme, nous sommes actuellement plongé dans la civilisation des images et que nous sommes obligés, enfants et adultes, à des degrés divers plus ou moins concernés, d'assumer la confrontation avec ce flux harassant et excessif d'images de toutes sortes et de toutes qualités.

    Dans notre tradition judéo-chrétienne, comme l'a si bien signalé Junod dans son livre : Transparence et opacité : essai sur les fondements théoriques de l'art moderne , l'image a toujours été associée, par suite d'un envisagement traditionnel symbolique, au corps et, d'une manière encore plus restrictive, à nos sens qui sont la partie la plus tribale et la plus suspecte de notre corps. Par contre, et par association compensatrice probablement, le texte écrit est rattaché à l'esprit, à l'intellect donc à notre faculté d'équilibre et à la raison, à celle de s'élever spirituellement au-dessus de la bestialité du corps, à l'âme pour tout dire.

    D'où ma dénomination de "Langage du diable".

    Or, si nous percevons les images avec nos yeux, nous les recevons surtout et d'abord avec nos facultés mentales sensorielles ( nos cinq sens) d'appréhension et de discernement ; c'est à dire grâce à nos fonctions organiques, physiologiques et psychologiques d'affects, ce réseaux de radars sensoriels que McLuhan a appelé notre "sensorium". Dire que ce "sensorium" primitif, quelle que soit la qualité ou la densité de l'image, est toujours, pour chacun d'entre nous, quels que soient notre niveau de culture et notre maturité psychique, opérationnellement, en état d'intervenir, me semble, à moins d'anomalies graves et irréparables, relever de l'évidence.

      Ajouter par ailleurs que notre sensibilité affective ne peut d'aucune manière se sentir profondément concernée, interpellée, voire menacée, par des images banales, relève de la Palisse.

    Ce sont les images qui peuvent choquer ou blesser un individu enfant en bonne santé et en état de devoir et de pouvoir conforter son identité et sa personnalité qui, ici, nous préoccupent.

        Or, dans cet objectif, il me semble évident de penser qu'il faut, pour qu'une image nous concerne ou nous affecte, qu'elle soit porteuse et révélatrice de fortes vérités humaines pressenties et, pour cela, qu'elle soit le support de charges émotionnelles – en art nous dirions qu'elles sont archétypales – caractéristiques de notre fond commun, représentatives de nos réalités matérielles ou métaphysiques, colorées de nos attentes ou de nos fantasmes.

    ( Les images banales, celles se limitant à la stricte reproduction du réel – pour obéir au principe horacien de la reconnaissance –, ces images qui ne seraient que strictement descriptives en somme, sans aucune possibilité d'affectation sémiotique plus implicites ou privées de toute allusion enrichissante d'ordre culturel : référentiel, symbolique, allégorique... ne sont pas à prendre en compte dans cet article. Qu'elles fassent les choux gras des illustrateurs spécialisés dans la pléthore des productions d'une imagerie enfantine aseptisée et des éditeurs qui auraient tort de se priver d'en assurer l'exploitation n'est pas à prendre en considération sinon comparativement et d'une manière disproportionnée mais je préfère ne pas m'y attarder.)

       Par contre pour ce qui est des autres images, c'est parce que, de prime abord, nous les recevons – sans préparation possible lorsqu'il s'agit des enfants – alors qu'elles sont complexes, lourdes de sens, ambiguës, provocatrices... avec nos facultés émotionnelles nues, qu'on peut supposer que des clercs se soient autorisés à décider que ces images étaient susceptibles de falsifier notre jugement intellectuel perceptif objectif au point de pouvoir perturber notre équilibre mental. De là à les interdire il n'y avait qu'un pas!

    C'est donc parce que nous suspectons nos émotions, toujours considérées comme mauvais juges et parce que l'image fait appel à nos émotions avant de faire appel à notre sens critique, que nous choisissons, la plupart du temps, de nous méfier des images, de leurs pouvoirs et de clamer leurs dangers. De là vient probablement aussi, pour ce qui est de l'éducation des enfants, conformément aux  principes de neutralité de notre enseignement laïque, cette méfiance généralisée et accréditée, sans réhabilitation possible, du rôle et de l'utilisation des images en classe.

    Symboles, allégories, références culturelles... éléments de re-surgissements de notre histoire humaine toujours spontanément et éminemment présents dans notre civilisation, restent naturellement dans l'esprit d'un artiste à l'affût d'un affleurement possible et ne peuvent s'empêcher de révéler ou simplement de laisser transparaître, quand ils sont exprimés en images, les réminiscences païennes ou religieuses, les conservatismes autoritaires ou les mouvements d'émancipation dévoilés par les racines profondes qui les ont inspirés.

    Devant le flot prévisible déversé sur le marché – par suite de la multiplication des procédés mécaniques de leur reproduction – d'images chargées de significations multiples, diverses et incontrôlables et pour des raisons de défense de leur propre empire de sectorisation, on peut comprendre que les différentes autorités laïques et religieuses, se soient laissées aller, tacitement et sans discernement avoué, dans le souci légitime de prévention et de protection des enfants, à une expurgation des contenus et, en conséquences, au déni et au mépris des sens, rôles et fonctions des images contemporaines.

     De là aussi, l'explication pour ce qui concerne les enfants, l'apparition, dans le courant du 19ème siècle, au fur et à mesure que se précisait leur statut, de toutes sortes de théories d'interdictions, plus politiques que sociales, fondées sur ce principe de précaution. Théories très sévèrement observées et appliquées dans les productions pour la jeunesse jusque dans le début des années soixante alors que les enfants étaient et sont livrés par ailleurs et au même moment, dans la rue ou à la télévision, à des flux d'images perturbatrices, corruptrices et révélatrices de pulsions humaines plus que douteuses dont celles manifestes et omniprésentes d'une libido présentée, pour mieux "passer", comme naturelle et insignifiante quand elle n'est pas tout simplement pornographique.

    Je ne nie donc pas le fait que, pour les enfants, leurs confrontations inopinées et non préparées et non averties avec certaines images, lourdes de sens, puissent les exposer à des répercussions psychiques fortes, parfois violentes, voire même traumatisantes... causes de fixations morbides et d'obsessions cauchemardesques... ces faits son indéniables! Mais comment, au lieu d'interdire, envisager les possibilités de lutter contre ces traumatismes?...

                                (à suivre)

     

   



08/04/2006
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