1992. FRANCOIS VIÉ : PLUS SUISSE QUE MOI TU MEURS

 

  L'article qui suit est tiré du catalogue d'une exposition qui eut lieu à Zurich, il y a quelques années. Le brillant chroniqueur qu'est François Vié, imbu de ses pouvoirs et ne "se sentant plus", s'autorisait alors à donner des satisfécits aux éminences du livre pour enfants et à coller des étiquettes valorisantes ou dépréciatrices au nom de l'art et du bon goût suisses, libres tous deux, selon ce qu'il en pensait, de toute notion pédagogique.
        Je laisse au lecteur le soin d'apprécier ses jugements et de méditer mais m'autorise à publier aujourd'hui seulement, en 2012 soit dix ans après les faits, la lettre que je lui écrivis mais que finalement, face à sa pusillanimité, je préférai ne pas envoyer.

      Texte du catalogue :
 

Schweizerisches Institut

fûr Kinder und Jugendmedien

Zeltweg 11, 8032 Zürich

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RETRANSMIS PAR DENISE VON STROCKAR

ARTICLE DE FRANCOIS VIÉ

ÉCRIT A L'OCCASION D'UNE EXPOSITION

DE LIVRES POUR ENFANTS

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LES ANNÉES 1950-1980,

OU QUAND LES IMAGES REFUSENT D'ÊTRE SAGES

François VIÉ

       Les techniques d'impression se perfectionnent, le regard sur l'enfance change. Sous le coup de ces évolutions, l'album va s'essayer pendant un grand quart de siècle aux stratégies les plus contradictoires. L'album se rêve libéré…Mais à quoi utiliser cette nouvelle liberté ?

Les années 30, brillante préhistoire

        Le pauvre petit éléphant orphelin qu'on recueille en 1931 dans les pages du jardin des modes  n'est pas seulement un héros exemplaire. Jean de Brunhoff en intégrant le plus possible le texte manuscrit, aux larges images de Babar en fera le premier album moderne.

Un an plus tard, l'éditeur Paul Faucher aura en regardant la production pour la jeunesse de ces années-là, une idée toute simple : un livre pour enfants ne doit pas être seulement une histoire imaginée pour les enfants. Ce doit être un objet dont tous les aspects sont conçus en fonction de l'enfant. Pour la première fois, un pédagogue, Frantisek Bakulé, sera consulté. «Plus d'albums lourds, épais, chers, cartonnés, conclura Faucher, mais des albums{…} de peu de pages, répondant à des exigences scrupuleuses». Ce seront les albums du Père Castor.* On y libère la maquette. Les caractères, grandis, sont choisis et disposés dans la page en fonction du propos. Les images cependant auront moins de liberté : le réalisme est le langage naturel du Père Castor. Nathalie Parain produit certes, dix ans avant Matisse, des gouaches découpées ; mais le vrai merveilleux est, pour Faucher, tout entier contenu dans la nature. Ses illustrateurs ne s'en échapperont pas souvent.

Les temps changent

        A peine l'album a-t-il pris conscience de sa liberté que survient la guerre. La France endolorie n'aura plus, pour un temps, le goût des expériences. «Comme si, dira plus tard François Ruy-Vidal, les générations qui avaient été blessées par la guerre avaient ressenti le besoin d'hyperprotéger leurs enfants en les plongeant dans un bain mythique d'enfance»

        Puis arrivent les années 1950. Un certain Tomi Ungerer se fait renvoyer des Arts Décoratifs de Strasbourg pour indiscipline. Dans la famille d'horloger qui l'a vu naître, c'est la consternation."…Cause the times, they are changing." Les temps changent, en effet. L'appétit de liberté, de rupture avec les générations antérieures, est dans l'air. Tomi enfile ses bottes de sept lieues, serre son poing sur ses soixante dollars et saute par-dessus l'Océan, désertant la vieille Europe. Il faut tout réinventer.

        L'histoire, c'est sa beauté, passe par des chemins imprévisibles. Les premiers à réinventer l'album en France le feront en toute innocence. Loin de sa Roumanie natale, un artiste nommé André François rencontre Jacques Prévert. On ne saura jamais pourquoi l'un lança soudain à l'autre : «Et si on faisait ensemble un livre pour enfants !» Une nouvelle voie s'ouvrait pour l'album. L'auteur de Paroles n'avait qu'un défaut, il ne savait pas se taire. Il inonde son interlocuteur médusé, à voix presque basse comme à son habitude, de brassées de mots, de torrents de phrases amusantes et sincères. André François dessine à la volée ce qu'il entend sortir de derrière la cigarette greffée à la lèvre inférieure. Les dessins sont terminés que le texte n'en est même pas à ses premiers mots. Prévert, du petit conte supposé, tire un somptueux et habile pamphlet sur la liberté des peuples à disposer d'eux-mêmes. Il sortira en 1951 aux Éditions Gallimard sous le titre Lettres des Iles Baladar.

        Ceci dit, mais où est donc, demandera-t-on, l'irréductible nouveauté de l'ouvrage ? Certes c'est un texte engagé, ce qui, dans le domaine, est assez neuf. Mais dès 1936, Tintin dénonce dans Le Lotus bleu les ingérences japonaises d'une façon autrement virulente pour un public à peine plus âgé. Ce qui a en revanche, marqué définitivement les acteurs de l'époque, c'est la liberté de ton d'un auteur et d'un artiste. S'adresser aux enfants ne signifiant plus faire allégeance à la mode et aux conventions.

Un Œil en marche

        On parle d'une oreille absolue pour le musicien qui identifie immanquablement une note, alors, il faudrait peut-être voir en Robert Delpire un œil absolu, qu'il s'intéresse à la photographie, à l'illustration ou aux arts populaires, il sait au premier regard. Le hasard a voulu que cet homme libre, esthète, inventeur de formes justes, rencontre André François. Naîtront deux livres, selon l'avis même de Delpire «complètement anachroniques» : On vous l'a dit en 1955, puis plus tard Tom et Tabby. Des illustrateurs, comme Patrick Couratin, sortis des Beaux Arts à la fin des années 1960, les mettent sans hésiter à l'origine de leurs vocations. «Mes livres, avoue Delpire, ne correspondaient ni au marché, ni au moment, mais peu importe si on a le sentiment de la véritable qualité.» L'éditeur en artiste maudit ? On verra revenir comme un leitmotiv de toute cette période ces plaidoyers des francs-tireurs pour la "qualité" au péril de l'incompréhension et de l'insuccès commercial.

Le bon plaisir

        A la lisière de l'édition d'art émerge en tout cas un nouvel objet qui se proclame clairement affranchi d'une pure logique du marché. Ainsi Laurent Tisné en éditant le très nouveau La craie magique en 1958 prétend avoir obéi à son seul plaisir. «Le livre confirme Robert Delpire, c'est, à la différence de la communication publicitaire, le domaine pour moi du bon plaisir.»

        Ces éditeurs pionniers des années 1950 goûtent le livre pour enfants comme une gourmandise. Ce ne sont pas des rêveurs pour autant. Car la qualité a son prix. Delpire avait créé une agence de publicité dont les revenus lui permettaient d'œuvre avec une certaine liberté dans l'édition. Il avait de plus un distributeur et ami Achille Weber, qui soutenait ses coups de poker avec une admiration totale. Pourtant, devant les "folies" de Delpire, il finira par jeter l'éponge. L'histoire mérite d'être contée.

        Un jour, Delpire vient présenter à Weber le fruit de sa deuxième collaboration avec André François. Il pose devant ses yeux étonnés une petite boîte en carton, plate, toute en longueur, avec une ouverture rectangulaire. «Voilà, dit Delpire, ça s'appelle Les larmes du crocodile.» L'objet est très coûteux à fabriquer, impossible à placer dans les rayonnages des libraires. «Mais, insiste Delpire, l'emboîtage fait partie de l'histoire. Le crocodile est dans sa boîte.» Weber, cette fois, renonce. Delpire décide de l'éditer lui-même. Très prudemment à 3.000, puis à 5.000, puis à 10.000 exemplaires, l'album fut un succès international.

        L'audace et la qualité peuvent donc bon ménage avec la rentabilité. Mais Delpire ne fut pas toujours aussi chanceux. En 1967, il achète les droits de Max et les Maximonstres aux États-Unis. L'album de Maurice Sendak y est un best-seller. En France, c'est le plongeon. On le trouve inutilement laid et provocant. Il se vendra à 300 exemplaires. Racheté bien des années après, par l'École des Loisirs, il finira par devenir le classique que l'on sait.

        L'influence de Delpire ne doit pas se mesurer seulement à ces quelques coups d'éclat. So absolue confiance dans les pouvoirs de l'image et sa rigueur professionnelle marqueront tous ceux qui passeront par son agence de publicité. Il s'y est entouré de quelques directeurs artistiques, Hans Troxler, Georges Lemoine,Jean-Louis Besson, dont le talent ensemencera plus tard durablement l'édition. Mais l'un d'eux a plus particulièrement marqué les illustrateurs, c'est Alain Le Foll. A la suite d'une mémorable illustration de fleurs pour les tricots Rodier –Tricots de rêve !– Claude Roy écrit pour lui un conte délirant C'est le bouquet. L'histoire est le prétexte à une vertigineuse démonstration graphique autour de son grand thème passionnel : la représentation du monde végétal.Publié en 1964, il sera sélectionné parmi les 10 meilleurs livres de l'année par le New York Times. Professeur exigeant et enthousiaste – pendant 15 ans, jusqu'à sa mort en 1981 – à l'École des Arts Décoratifs de Paris, Le Foll a donné un style, mais plus encore un appétit à la nouvelle illustration française.

        Delpire, «le seul, selon Étienne Delessrt à incarner les espoirs de la jeune génération d'illustrateurs" ne prolongea pas son activité d'éditeur de livres pour enfants au-delà des années 1960. Mais tous les jeunes illustrateurs avaient des étoiles dans les yeux et voyaient désormais le livre pour enfants comme un authentique support de création.

        «C'était une époque, déclare Patrick Couratin, où l'on n'enseignait absolument pas l'art graphique et l'illustration dans les Écoles de Beaux-Arts. Il fallait vénérer la peinture qui était la seule discipline digne d'être pratiquée. Pour ceux qui, comme moi, aimaient l'image de communication, Delpire fut essentiel. Il a donné pour la première fois une noblesse, un véritable statut à la création graphique. On voyait qu'être illustrateur pouvait signifier autre chose qu'être condamné aux paquets de lessive !»

        En ce milieu des années 1960, dopés par ces exemples, les jeunes illustrateurs lorgnent donc avec impatience vers des commanditaires potentiels. Miracle ! Ils se manifestent. En 1967, le numéro 131 de la revue Graphis est consacré au livre pour enfants. Au dos, une publicité présentait sur fond vert amende les premiers livres des éditions Harlin Quist. Parmi eux, l'album symbole de cette évolution graphique Sans fin la fête d'Étienne Delessert. La fête pouvait commencer.

        Quelques années plus tôt, en 1964 et 1965, deux maisons s'étaient ouvertes à Paris avec de grandes ambitions pour l'album, inspirées l'une et l'autre par l'évolution du genre aux États-Unis. La première naît de l'association de l'éditeur américain Harlin Quist avec François Ruy-Vidal, un pédagogue. La seconde, une émancipation des éditions scolaires l'École des Loisirs.

        François Ruy-Vidal vient de l'enseignement. Après douze ans de métier, il abandonne l'école et décide d'entrer en guerre contre les conditionnemnets dont les enfants sont, selon lui, victimes. Les circonstances l'amènent à porter ses efforts dans le domaine de l'album. Il invente alors un terme expressif de la situation qu'il veut avoir par rapport aux artistes et aux éditeurs. Il sera un concepteur. «Un concept, précise-t-il c'est une image qui n'a pas de visage.» Pendant presque 18 ans, en collaboration avec Harlin Quist (de 1964 à 1973) puis Chez Grasset (de 1973 à 1975), puis chez Delarge (de 1976 à 1978) puis aux Éditions de l'Amitié (de 1979 à 1982), il poursuivra une politique de création, images et textes, absolument unique, publiant en moyenne 10 livres par an.

        Ses premiers livres, c'est précisément à Delpire qu'il va les proposer. Aujourd'hui, avec le recul, il reconnaît que la production de celui-ci ne coïncidait guère avec le combat qu'il s'était fixé. «Elle était snob, raffinée et dénuée d'optiques psycho-pédagogiques.» L'américain Harlin Quist était lui-même très proches des positions de Delpire et selon ses termes «élitiste et même arrogant». C'est néanmoins à lui qu'il décidera de s'associer.

        Entre Ruy-Vidal, le gourou idéologue de l'émancipation et Harlin Quist, l'esthète minutieux et charismatique, ce seront néanmoins presque dix ans de collaboration. Le premier est convaincu qu'il faut combattre l'hyper protection dont les enfants sont victimes. Son propos est de : «permettre à des artistes, à des auteurs, des illustrateurs de s'exprimer au-dessus du discours convenu et conventionnel que l'on tient pour les enfants et sur les enfants». Quist, quant à lui, en aristocrate libertaire, aime la vie, le spectacle… et déteste l'hypocrisie des vieilles sociétés. Il aimera produire avec des amis des livres en forme de luxueux pied de nez à la morale traditionnelle.

Quist et Ruy-Vidal avaient décidé, une fois pour toutes de faire confiance aux artistes qu'ils choisissaient, même les plus débutants. Claude Lapointe se voit confié l'illustration de Pierre l'ébouriffé alors qu'il n'a pas édité une seule image. Kelek, compagne d'un illustrateur, n'a jamais fréquenté d'école d'art. Quist lui confiera le texte de Lubie ou pas Lubie. Preuve du primat de l'image sur le texte, il fera, à la livraison des images, réécrire le texte qui ne correspond pas aux images ! A Henri Galeron, qui dans l'attente d'éditeurs pour ses images, est concepteur de jeux éducatifs chez Nathan, Ruy-Vidal propose le texte de La Dompteuse et le Musicien qui sera son premier album.

A Couratin, le texte de Monsieur l'Oiseau sur lequel il fera ses premiers pas. Claveloux, qui n'a à son actif que quelques dessins pour Planète dessinera pour lui la Forêt des Lilas.

Quist et Vidal aimaient les images fortes, provocantes. Quist justifiait son goût en disant que la vie est plus cruelle que belle. «C'est précisément ce caractère insaisissable de la vie dont personne ne sait à l'avance ce qu'elle sera, sa beauté et sa cruauté, sa douceur et son amertume, qu'il faudrait exprimer dans les livres que nous offrons à nos enfants.» * Le premier illustrateur européen à être publié par Quist, Delessert, dira de même : «Les images doivent être fortes. Elles peuvent même être violentes comme le sont les expériences émotionnelles des jeunes enfants.»

Cette Conception s'accompagnait aussi bien chez Quist que chez Ruy-Vidal d'un soin maniaque apporté à l'invention et à la fabrication de l'objet livre. «Il peut y avoir, disait Quist, en 1967, autant de surprises visuelles dans un livre que d'effets saisissants dans le texte ou l'idée. Il peut y avoir des surprises dans le texte ou l'idée. Il peut y avoir des surprises dans le choix du papier, le pelliculage de la couverture, les couleurs et le façonnage.» *

Résultat de ce soin : de très beaux livres, bien imprimés, dont on s'est quelquefois demandé s'ils étaient destinés aux adultes à la recherche de nouvelles images ou aux enfants. Mais devant des réussites aussi incontestables que 4 chevaux dans une boîte (quatre petits livres sur des textes de David Mc Neil) ou Bus 24 de Guy Billout, disons-le, si l'édition n'avait pas prévu de case pour ces livres-là, elle était bien coupable !

Il y eut quelques coups d'éclat. En 1967, Sans fin la fête avait été le premier livre de Quist à être édité en France. Comme le texte avait semblé un peu faible à certains, Delessert avait répliqué que les seuls auteurs "illustrables" étaient à son avis, Samuel Beckett et Eugène Ionesco. Et Ruy-Vidal s'était exécuté. Quelques temps plus tard sortait le Conte N°1 écrit spécialement par Ionesco pour Delessert. L'essai fut transformé, il y eut même un Conte N°2.

Une bonne partie des illustrateurs d'édition française ayant aujourd'hui quelque réputation doivent leur démarrage à la confiance de Quist et Vidal. Pourtant, si les illustrateurs étaient bien traités, ils étaient irrégulièrement payés. Et tous deux, après avoir souvent enchanté la critique, ont cessé leur activité faute d'un succès public suffisant. Où était l'erreur ? Roland Topor voit les dessins de cette époque comme «bouffis de travail et de suffisance !» Les éditeurs étrangers, eux, les ont fréquemment trouvés arrogants et décalés. Avaient-ils, en privilégiant l'iamge, mésestimé l'importance du récit ?

  Pour Jean Fabre et Arthur Hubschmid de l'École des Loisirs, l'album vaut ce que vaut le récit.«A partir du moment où quelqu'un sait raconter une histoire en images, dit Hubschmid, et qu'il y a un langage pas trop codé, il nous intéresse.» Leur politique consiste ainsi à privilégier les auteurs-illustrateurs qui, à leur sentiment, savent mieux conter en images que les autres. «Un illustrateur qui n'est pas l'auteur du texte, dit Philippe Dumas, publié à l'École des Loisirs, cherchera le plus souvent à faire le malin, à se faire valoir au détriment du texte.» On peut observer en tout cas la rareté dans l'album français, à la différence de ce qui se passe en bandes dessinées, d'une complicité auteur-illustrateur....


Voilà la réponse que je lui fis mais que je ne lui envoyai pas :

 

2002 12 20

François RUY-VIDAL

7 rue du colonel Oudot

75012 PARIS

 

                A        

Monsieur  François VIÉ

Schweizerisches Institut

für Kinder und Jugendmedien

Zeltweg 11

8032 Zürich

              

Réaction de François RUY-VIDAL

A propos du catalogue de l'exposition

"Regarde" (Variations autour du livre d'images 1950-2000)

Organisée par le Schweizerisches Institut

für kinder und Jugendmedien De  Zürich

 

 

 

Mon cher François VIÉ,

 

«Un juge, l'an passé me prit à son service;

Il m'avait fait venir d'Amiens pour être Suisse.»

                "Les Plaideurs". Jean Racine

Il me semble bon de vous rappeler en préambule, mon cher François Vié, que vous n'êtes pour moi ni historien ni journaliste. J'aurais pu, par contre, encore que je ne connaisse pas exactement vos titres et compétences dans l'administration des métiers du livre, vous concéder la qualité de chroniqueur critique puisque, en matière de livres d'enfants, j'ai rencontré pas mal  de personnes qui, pour être plus sûres d'être accréditées et d'imposer leurs goûts, après avoir forcé les portes de ce vert paradis des livres pour enfants quelquefois, s'étaient couronnées elles-mêmes de ces titres.

Cela pour vous dire, aussi aimablement que je vais pouvoir le faire, en raison des atteintes que, sans avoir l'air d'y toucher, vous me portez, que je n'ai pas du tout apprécié votre manière de vous servir de moi pour valoriser, – parce que vous êtes en milieu suisse, à l'occasion d'un article de commande suisse et d'une exposition suisse –, ces autres Suisses que sont Robert Delpire, Etienne Delessert et Arthur Hubschmidt.

Vous mettez tant de prudence à imaginer comment vous pourriez les flatter et leur servir la soupe ; tant de componction à vous contrefaire pour vous hisser à leur niveau, que vous en arrivez, emporté par votre zèle, dans votre empressement à faire briller leurs pompes, à falsifier quelques données qui me tiennent à cœur et pour lesquelles j'ai cru bon et estimé, à vous lire, être légitimement en droit de rectifier celles auxquelles j'ai été mêlé et qui me concernaient…

L'outrance et la mauvaise foi avec lesquelles, sournoisement, vous agissez, m'a incité même à penser un moment que vous pouviez aussi, vous-même, être Suisse. Auquel cas, la xénophobie et l'orgueil nationalistes ayant ses excuses, tout serait alors pleinement justifié et votre article ne serait qu'un long argumentaire de publicité commerciale similaire à ceux qu'on entend couramment pour le couteau suisse, les produits suisse, la propreté suisse, la neutralité suisse, la qualité graphique suisse...etc : une sorte de complément au slogan suisse que vous devez bien connaître : «Il n'y a de vrai gruyère qu'en Suisse, ailleurs on ne vous vend que des trous !»

Si j'étais méchant et je suis capable de l'être, je vous dirais des tas de choses déplaisantes qui me viennent spontanément à l'esprit, à partir de  l'impression déplorable que j'extirpe de votre article qui est pour moi l'exemple même de l'article de complaisance, écrit généralement en appui d'un chèque de rémunération, dérisoire acrobatie d'un cireur de bottes vénal qui, un brin dandy, se flatterait de ne s'agenouiller que devant les bottes vernies…

Or, chacun le sait bien, je n'ai pas de goût pour ce qui reluit. Et vous avez pu apprécier vous-même, lorsque vous êtes venu chez moi, la simplicité et la modestie de cet appartement dans lequel je vis et qui suffit à mon bonheur. Ce qui, en gros, veut peut-être dire que nous n'avions vraiment rien qui soit susceptible de nous rapprocher pour nous entendre.

Par contre, choisissant de penser qu'il peut vous rester quelques brins de conscience morale, une touche de probité et une once d'objectivité, je vais, malgré ces discordances fondamentales, tenter de vous amener à entendre un autre son de cloche et espère même que vous comprendrez mon point de vue. Je risque de perdre du temps inutilement et le sais pertinemment mais m'engage tout de même à le faire par honnêteté envers la cause que j'ai toujours défendue et parce que je tiens à rétablir des vérités qui furent souvent, trop souvent, méprisées par des égotiques bouffis tels Delessert, inassouvis en mal de notoriété, de prestige et de reconnaissances.

 Aussi, c'est dans ce but que je vais reprendre, point par point, vos assertions, souvent des persiflages, pour rétablir certaines nuances de cette vérité malmenée en supposant qu'elles ont pu, par inadvertance je suis sûr, ou par contamination de fréquentation, échapper à votre vigilance.

Imaginant que vos lecteurs sauront faire la part des choses, leur faisant confiance pour déceler la flagrante obséquiosité que vous croyez devoir adopter pour saluer le génie de ces trois Suisses fabuleux, répétant pour ma part que leurs talents, leurs mérites et leurs carrières n'ont besoin d'aucune contre valeurs pour scintiller, je préfère essayer, plutôt que de vous servir le démenti catégorique que vous mériteriez, de tenter de vous suggérer, cordialement, en quoi  pêchent, dans ce texte qui accompagne cette exposition de Zurich "Regarde" (Variations autour du livre d'images 1950-2000) vos déductions et vos analyses.

En vous lisant, chose curieuse, je ne vois aucun reproche jamais adressé à Delessert, Delpire, ou Hubshmidt, les trois éminences suisses de la littérature pour la jeunesse en France, mais je constate par contre que vous éprouvez le besoin, pour leur parler un langage suisse que tous les Suisses comprendront, de vous servir copieusement, à plusieurs reprises et avec insistance, d'Harlin Quist et de moi-même, comme de deux faire valoir pour étayer votre démarche. Certes, on peut comprendre et presque pardonner, qu'emporté par vos élans d'admiration et par le besoin de remercier ceux qui vous ont donné l'occasion de vous exprimer à Zurich, vous n'hésitiez pas à délayer dans une argumentation mal étayée sur les illustrations allant de 1950 à 2000, quelques faits que vous rapportez comme avérés et indiscutables alors qu'ils ont été inventés de toute pièce par ceux qui avaient intérêt à vous les rapporter et que vous avez écoutés les yeux fermés.

Ainsi, chose étonnante et nouvelle, surprenante et contradictoire même, lorsqu'on connaît les reproches acides et haineux qu'Étienne Delessert ne cesse de porter depuis quarante ans contre Harlin Quist, aucune récrimination directe de votre part n'est mentionnée contre ce même Harlin Quist. Mort, le voilà blanchi, de tous les maux dont on l'accusait. Lui qui se flattait d'être le «Raspoutine du Minnesota» se trouve sacralisé sous votre plume pour devenir presque angélique, qualifié même «d'esthète» et «d'aristocrate…»

Mazette ! Quel coup de pouce, post mortem, à ce fils de mineur qui se flattait d'avoir été pauvre et de s'être fait tout seul !

Votre stratégie est limpide : complimenter ceux-ci pour mieux enfoncer ceux-là. Face aux esthètes et aux aristocrates, pensez-y lecteurs, que pourrait-il y avoir ?... sinon du tout venant, des gens de peu et sans qualités, des proscrits, des velléitaires, des prétentieux…ou mieux encore : un petit instituteur, un pédago !

C'est dans cette sous catégorie que vous me rangez, mon cher François Vié et je ne vous en remercie pas. Faisant figure de repoussoir, je me vois sacrément assaisonné par quelques épithètes qu'on ne m'avait jamais servies jusqu'ici. Véritable dindon de la farce, vous m'avez affublé proprement et simplement comme si j'étais un cintre ou un petit porte manteau sans esprit, en mal de personnalité et qu'il faudrait habiller pour qu'il ait un semblant de tenue et l'air de tenir la route…

Arguties obligées, dialectique de prétendu journaliste ou même de faux journaliste, besoin de jouer et d'exagérer des contrastes pour paraître convainquant…voila bien tout un lot de falsifications dont vous usez et qui ne vous honorent pas. On ne peut pas faire pire dans le genre fausse-objectivité. Croyant vous hausser, vous vous abaissez en fait à employer une pauvre stratégie bien conventionnelle et bien caractéristique de la mauvaise foi, obligée par souci de crédibilité, pour étayer une démonstration qui manque d'arguments, de sur-souligner par des attaques négatives et exagérées contre ma personne, l'éloge dithyrambique que vous croyez devoir faire à ces trois Suisses présentés comme intouchables.

Comme je suppose que vous connaissez ce que les trois singes signifient comme emblème des banques suisses, je vous laisse, sur ce point, pour conclure dignement, l'opportunité d'en trouver les rapprochements.

Rassurez-vous, en ayant entendu bien d'autres, je suis habitué à ce genre d'analyse réductrice et simpliste sur le rôle que j'ai joué entre ceux plus glorifiant de Delpire, Quist et accessoirement de Delessert. Blindé, même à vrai dire…Et ce, particulièrement, quant il s'agit de commentaires approximatifs provenant de gens de votre espèce : les fonctionnaires salariés du livre. Encore que, le sachant et tentant de vous en démarquer, vous affectez de jouer les hommes libres de leurs propos, les "free lance" indépendants, ceux qui pensent faire leur devoir en n'encensant que dans le sens du poil les grands Éditeurs, ou bien ceux qui sont déjà sacralisés par l'opinion publique mais qui se gardent bien de prendre des risques, d'aller à contre sens des courants majoritaires et de déplaire aux doxas en volant au secours des marginaux, des contestés, des brouilleurs de consensualisme…

Dire que sur ce point, vous ne me décevez pas aussi, serait mentir puisque je m'étais imaginé qu'en raison de votre visite dans mon appartement, vous seriez plus conscient que cela du fossé, sans fond ni commune mesure, qui me sépare de la situation aisée, voire de la fortune de Robert Delpire.

Je ne vous dirais pas pourtant qu'il y a ceux qui produisent en prenant des risques et ceux qui  manient leur barque sans en prendre, ce serait trop simple et peu conforme à la réalité. Je ne m'étendrais pas plus avant sur ce sujet. Delpire, Quist et moi-même avons conduit nos vies selon nos convictions et nos aspirations et nous récoltons ce que nous avons semé.

«La postérité jugera !», a-t-on coutume de dire. 

C'est bien mon avis mais à condition qu'au préalable elle ait été informée objectivement et autrement que par des falsificateurs de votre type.

En fait, la postérité fera ce qu'elle voudra pour peu que nous l'intéressions et, quoi qu'il en soit, ce n'est pas moi, ni mes héritiers, qui lui chercheront chicane s'il lui arrivait de m'oublier.

Mais, pour l'heure, nous n'en sommes pas là et pour l'instant, confronté à des analystes peu soucieux d'objectivité et même de parti pris comme vous, j'avoue ne pas tellement avoir envie de m'en remettre à ce que la postérité dira de moi plus tard sans éprouver aujourd'hui, tant que la vie me prêtera de souffle, le besoin de me défendre et d'alerter l'opinion publique justement sur vos malveillances malhabilement déguisées en critiques fondamentales.

Je suis réellement déçu et triste car je n'avais pas gardé mauvais souvenir de notre rencontre dans mon appartement au moment de l'interview qui devait venir en appoint de l'exposition d'"Images à la page". Je vous avais même trouvé, à votre avantage, plutôt prudent, avançant à pas comptés mais pesés, capable d'être un bon appréciateur de ce que je vous disais, sans acrimonie inutile et sans remise en causes systématiques, alors que je découvre avec ahurissement par cet article que je me trompais.

         A ne prendre que votre manière de dire les choses où, si je m'en tenais, rien n'a l'air d'être grave puisque tout est plutôt "softement" amené, dans le meilleur style enlevé et allusif qu'affectionnent les bibliothécaires de La Joie Par les Livres…tandis que, sous-jacente, à y regarder de plus près, une réelle mauvaise foi baigne le tout et distille perfidement le fiel de demi vérités, de comparaisons choisies pour désavantager ou pour souligner des concurrences et une émulation qui n'ont jamais existé…

        …Quoi de plus affligeant et de plus sinistre pourtant, si on imagine un lecteur naïf et confiant, un père, une mère, un prescripteur (trice) lambda qui tenterait d'aborder ce "vert paradis" des livres pour enfants et qui serait ainsi induit à la désinformation, en se laissant tromper par la fausse candeur de ce style si léger justement…   

Je me répète pour vous le rappeler : un journaliste ou un historien, voire un simple critique fonctionnaire public des métiers de soutien au livre responsable, ne rapporterait rien, ne publierait rien, sans avoir vérifié l'authenticité de ses sources et sans s'être assuré qu'il n'est pas ou n'a pas été au préalable l'objet d'une manipulation de ses informateurs. 

Même si le doute m'effleure, je ne pense pas, par contre, que vous en soyez le sujet involontaire, celui qui par inadvertance se serait laissé aller, au gré de ses admirations pour les trois Suisses en question, à des complaisances coupables.

Pour entrer dans le détail et commencer par mon commencement : j'ai cru bon, mon cher François Vié, de vous infliger ce préambule et de vous remettre en mémoire ces règles primordiales de déontologie parce que je ai été stupéfait d'apprendre, en lisant votre article, écrit de votre plume, dans ces pages photocopiées du catalogue de l'exposition "Regarde" qui me sont parvenues via une certaine Denise Von Stockar, que Mr Eugène Ionesco avait écrit ses "Quatre Contes pour Enfants de moins de trois ans" spécifiquement pour Étienne Delessert.

 Puis, réflexion faite, connaissant assez bien l'ego surdimensionné d'Étienne Delessert et sa propension à tout ramener à lui ; ayant déjà été informé par Gian-Carlo Stavro, Imprimeur Éditeur à Trieste, des même prétentions avouées par Étienne Delessert, j'en ai finalement déduit, que vous n'étiez peut-être en cette affaire que le rapporteur crédule et de bonne foi.

Et alors, sous le coup d'un mouvement spontané de générosité, pour vous disculper en somme, puisque je n'ai aucune raison d'imaginer que vous puissiez m'en vouloir particulièrement, faisant comme vous, jouant du noir pour faire valoir le blanc, de l'angélique pour dénigrer le corrompu, de celui qui a du talent contre l'usurpateur, de celui qui mérite contre celui qui usurpe…j'en ai déduit que c'était Étienne Delessert, l'odieux fabulateur qui vous avait berné ; qu'il n'en était pas à un mensonge prêt pour attirer l'attention sur lui et, qu'après ce mensonge-là, en viendrait un autre du même acabit, puis un autre encore, ad vitam aeternam, tandis que vous restiez vous un ange de candeur…

 Je plaisante bien entendu !

Ce mensonge de Delessert vient de loin (quarante ans et plus à peu près) du temps où nous étions amis, et on pourrait en droit s'étonner et se demander, alors qu'il a tant d'autres beaux livres à son palmarès, illustrés avec ce talent qu'on lui connaît, dont il pourrait si facilement se prévaloir, qu'on se demande finalement pourquoi il s'acharne avec tant de hargne à revenir sur ces fameux "Quatre contes..." d'Eugène Ionesco comme s'il  éprouvait, en me volant et me privant de mes initiatives et du rôle que j'ai joué, un besoin sadique et maniaque, impérieux, à satisfaire une vengeance secrète.

 Hélas, il ne trompe pas son monde et dans ce vert paradis de l'enfance, on a bien compris qu'Étienne Delessert qui voudrait passer pour un finaud hors pair se comporte  toujours comme un gros dadais pataud. Je suis certain cependant qu'en terrain pour adulte où il pourrait avoir et où il a peut-être autant de mérite et de talent que dans ce vert paradis de l'enfance, il n'oserait jamais s'aventurer à de telles machinations sans se faire épingler comme il le mérite…

Les vigiles et les vestales du vert paradis ont de telles mansuétudes parfois pour des gens de peu de foi !

Quoi qu'il en soit, ce mensonge est à porter avec tous les autres, ceux qu'il a déjà, de manière récurrente, colportés sur Harlin Quist ou sur moi-même, en vue uniquement de satisfaire une hargne bien difficile à cataloguer et à comprendre. Sinon peut-être qu'elle est caractérielle et viscérale, caractéristique au départ de la personnalité fondamentale d'Étienne Delessert, une résultante de son esprit et de sa mentalité suisses et de ce qu'il vécut dans son enfance. Partant de là, de cette base d'enfance – dont nous avons chacun de nous un équivalant différent et unique –, c'est en stratège en communication graphique et visuelle qu'il s'autorise probablement à dénigrer systématiquement ses anciens collaborateurs en croyant que c'est la meilleure manière de conforter sa notoriété et de s'assurer une suprématie et une omnipotence internationales.

Pour ma part, ne concourant pas dans les mêmes disciplines, n'étant pas dévoré par les mêmes appétits, je ne vois pas en quoi et pourquoi je pourrais faire de l'ombre à sa notoriété et pourquoi Delessert persiste à m'associer aux malversations d'Harlin Quist  (Ricochet novembre 98, rectifié de justesse par Janine Despinette) alors que je n'ai aucune raison de lui disputer quoi que ce soit en dehors, évidemment, de cette part de vérité que je détiens et qui le gêne.

Vous n'êtes pas historien, mon cher François Vié, tout le monde le sait et on pourrait donc, si on n'était pas comme moi concerné par vos allégations, vous les pardonner en prétextant que vous vous êtes laissé aller à des complaisances amicales et qu'emporté par votre élan, vous n'avez pas cru bon de vérifier et de recouper les renseignements que vous aviez glanés ici et là afin de discerner le vrai du faux.

Et vous n'êtes pas journaliste non plus !

Car si vous en étiez un, ou simplement si vous en déteniez quelques fibres, acquise par expérience ou par apprentissage, la moindre des déontologies vous aurait obligé à ne rien rapporter qui n'aurait été au préalable vérifié et confirmé par plusieurs sources. 

Je vous rappelle ces règles primordiales parce que je n'ai pas été heureux d'apprendre de votre plume que M. Ionesco avait écrit ses "Quatre contes pour enfants de moins de trois ans" pour Etienne Delessert.  Et puis, connaissant ce dernier, sa perfidie et sa propension à tout ramener à lui, j'en ai conclu, mais dans le seul but de vous disculper, qu'il lui était facile de vous tromper en ajoutant ce mensonge à tous ceux qu'il colporte sur Harlin Quist (paix à son âme !) pour se venger qu'il lui ait refusé de réaliser – ce qui était prévu par contrat – l'illustration les deux derniers de ces "Quatre contes..."ou sur mon honnêteté à m'acquitter des droits qu'il prétend que je lui devrais sur les ventes de ses livres en France, alors que je n'ai jamais été lié avec lui par contrat.

Une chose est sûre : les faits sont encore vérifiables puisque des témoins vivants existent et qu'ils peuvent renvoyer Delessert à ses turpitudes. Il suffisait pour vous, si vous aviez tenu à être objectif et à servir la vérité de l'histoire et non pas à servir l'obséquiosité de Delessert, de chercher simplement, parmi les personnes qui avaient été mêlé à la genèse de ces contes, celles qui auraient pu vous servir des arguments contraires à ceux que vous avancez. Et vous n'aviez pas besoin d'aller fort loin pour cela puisque parmi ces témoins se trouvent justement Robert Delpire lui-même qui eut en main ces "Quatre contes..." presque en même temps que moi et, plus sûrement encore, Bernard Noël qui était à cette époque son assistant masqué puisque Delpire lui interdisait d'user de son nom. Une tactique habituelle à Robert Delpire puisqu'il tentera de l'exercer sur moi lorsqu'il me sollicita, en 1971, au moment où il était clair que je ne finirais pas ma carrière en association avec Harlin Quist : travailler pour lui mais en renonçant à mon nom.

De toute façon, lorsque Delessert prétend que ces "Quatre contes..." ont été écrits pour lui, il ment puisqu'il n'a jamais rencontré Eugène Ionesco avant la parution aux États-Unis et en Europe de "Conte Numéro 1" et de "Conte numéro 2"

Et si je le dis aussi radicalement c'est pour une raison très simple qui remonte à bien avant que je ne rencontre Étienne Delessert et même Harlin Quist, c'était en 1959, alors que j'étais apprenti comédien et animateur d'action culturelle  en cours de participation au titre d'assistant bénévole au montage d'une pièce d'Eugène Ionesco, alors écrivain d'avant-garde, joué uniquement dans de petits théâtres parisiens : "La Cantatrice chauve". La préparation du spectacle se faisait sous l'égide de Mlle Christiane Faure, fondatrice des Mouvements de Jeunesse et d'Éducation Populaire, belle-sœur d'Albert Camus, mon inspectrice, en présence de Catherine et Jean, les enfants de Camus, dans le cadre d'un "petit Théâtre d'été" proche de la résidence de vacance de la famille Faure-Camus, sur la corniche à l'ouest d'Oran. Et c'est en fonction des réactions et des réflexions de mon fils (6 ans) Au cours du montage et des répétitions de cette " Cantatrice chauve" à Trouville-Bouisseville, en Algérie, que j'ai pensé que Mr Ionesco pourrait très bien écrire pour les enfants.

Mais je pensais alors uniquement à des pièces de théâtre puisque mon engagement à cette époque, aux côtés de Christiane Faure et de son adjoint, notre metteur en scène, Georges Robert Deshougues, se situait dans et par le théâtre comme un moyen privilégié d'éducation populaire et que je n'avais aucune autre perspective précise ni ambition personnelle qui auraient pu me laisser penser que je m'investirais un jour en édition.

C'est dans cette intention que je demandai alors à mon ami Claude Chebel, comédien et interprète d'un des personnages de la pièce, assistant du metteur en scène, Abderrahamne Kaki, qui était en relation avec Ionesco, de lui soumettre ma proposition. Ce qu'il fit en me donnant en plus ses coordonnées...Plus tard, quatre ans après, en 1963, une fois installé à Paris et devenu assistant de Miguel Demuynk, directeur aux CEMEA du théâtre de la Clairière, dont le siège était rue St Placide, à deux pas de l'appartement de Mr Ionesco, au 96 du Boulevard Montparnasse, j'ai pris contact directement avec lui pour renouveler ma demande, en m'exposant à être traité par Mathilde Leriche, ma collègue aux CEMEA, chargée, dans le bulletin de notre organisme, de la critique des spectacles et des livres pour enfants, (qui avait trente ans de plus que moi),  «de jeune intellectuel snobinard».

Comme j'ai déjà raconté cet épisode plusieurs fois je ne m'y attarderai pas davantage aujourd'hui mais m'étonne par contre que vous, François Vié, spécialiste de l'histoire des mouvements en littérature de jeunesse, n'en ayez pas eu connaissance et n'en teniez pas compte aujourd'hui.

Mon objectif ne se limitait d'ailleurs pas à Eugène Ionesco, puisque je cherchais à joindre aussi, au titre d'auteurs de théâtre moderne, Marguerite Duras et Jean-Claude Brisville, en désespérant de devoir me résigner à ne pas solliciter Samuel Beckett puisque son éditeur, Jérôme Lindon, à qui j'avais écrit dans ce sens, m'avait carrément signifié qu'il s'y opposait.

Cet objectif de renouvellement des formes du théâtre pour la jeunesse était devenu mon cheval de bataille. Je l'avais très clairement stipulé lors de mon engagement au Théâtre de la Clairière puisque j'avais obtenu de Miguel Demuynk l'assurance que nous moderniserions et rajeunirions le répertoire classique qu'il s'était constitué au fil du temps : "Millot" de Charles Vildrac, "Messire Renard" tiré du "Roman de renard" et "Les cent écus d'or" afin de créer dans la lignée du TNP de Jean Vilar, ce TNJP (Théâtre National pour Jeune Public) que nous visions d'implanter dans le petit théâtre Récamier qui appartenait à la Ligue de l'Enseignent. L'autre visée de ce TNJP n'était rien moins que d'instaurer, à condition d'obtenir l'assentiment du Ministère de l'Éducation Nationale, un théâtre permanent pour la jeunesse qui aurait fonctionné tous les jours de la semaine et non plus seulement les jeudis en matinée.

C'est dans cet esprit que Miguel Demuynk avait monté "Youm et les longues moustaches" de Georges Riquier (mon professeur d'art dramatique à l'École Charles Dullin) puis que nous avions monté ensemble  "L'Étrange invitation" de Louis C. Thomas.

Résolument déterminé à poursuivre ces objectifs, les sarcasmes que mes projets de renouvellement ont suscité dans la hiérarchie boy-scout des C.E.M.E.A. de cette époque m'ont incité alors à résilier mes fonctions dans cet organisme et, du même coup à renoncer aux ambitions que je nourrissais pour ce Théâtre National pour Jeune Public. Mais sans pour autant renoncer à obtenir les textes que j'avais commandés à Ionesco, Duras et Brisville. D'autant plus que je rencontrai entre temps, en octobre 1964, par l'intermédiaire du poète John Ashbery, un jeune éditeur américain, Harlin Quist, qui m'offrait la possibilité d'établir, en matière d'édition et de théâtre, une collaboration franco-anglo-américaine.  

Une fois mes réticences vaincues, elles étaient nombreuses et presque insurmontables, je ne retins qu'une chose qui me semblait déterminante : Harlin Quist, homme d'édition était aussi un homme de théâtre, – il venait de monter, à New York, "Ivanov" de Tchekhov – et ce rapprochement dans nos cursus me semblait devoir effacer tous les obstacles négatifs que j'avais entrevus à l'examen de nos projets respectifs.

C'est en juillet 1965, après avoir obtenu la certitude que la Sarl française serait indépendante des sociétés anglaise et américaine, que je donnais mon accord  pour l'établissement d'une entreprise d'éditions d'oeuvres contemporaines illustrées pour la jeunesse.

Et c'est après "Sans fin la fête"(1967) que, fort de mes avis sur la médiocrité du texte que Delessert avait fait endosser à Eléonor Schmid, son épouse d'alors, avis corroborés par le jugement dépréciatif de Lavinia Russ du Publisher Weekly : «  le livre le plus désagréable de l'année » que j'ai pu, en insistant beaucoup, convaincre Étienne Delessert de consentir à illustrer d'autres textes que les siens ou ceux de sa femme. La conversation se passait dans leur appartement du 220 East 60 street de New York et Etienne et Eleonor me faisaient front. Ils m'expliquèrent que je déjouais leur entreprise puisqu'ils avaient convenu, par intérêt, de n'illustrer que leurs textes pour encaisser tous les droits afférents aux auteurs et illustrateurs. Pour justifier cette décision, Etienne prétendait que pour les enfants – quels enfants ?... et de quel âge ?...– le décryptage des images suffisait largement, le texte résumé à une phrase ou deux ne servant que de légende...

C'est au cours de cette conversation tendue, chargée d'agressivité masquée, tandis qu'en opposition avec lui, je plaidais pour une double lecture littéraire et graphique où texte et illustration s'équilibraient et faisaient œuvre à part entière, qu'exaspéré de ne pouvoir me faire entendre je leur annonçais ma détermination de ne plus reprendre un autre de leurs livres s'il ne se soumettait pas à mes propositions et s'il n'acceptaient pas d'illustrer des auteurs non spécialistes en littérature pour la jeunesse. Et pour bien marquer cette détermination, je leur fis part de ne pas publier en France "Horns everywhere", le nouveau livre écrit et illustré par Eleonor Schmid parce que je trouvais l'idée et le texte complètement débiles.

Après un certain temps de silence où nous nous regardions tous trois surpris par la hargne que nous mettions à défendre nos points de vue, c'est Delessert qui consentit, mais avec une colère rentrée, à admettre enfin mon point de vue. Il le faisait de mauvaise grâce car il se borna à me dire en croyant me rendre la tâche impossible : « Bon, d'accord, mais à condition que ce soit Ionesco ou Beckett ! »

Et si j'obtins donc ces "Quatre contes..." ce n'est pas parce que Delessert l'avait souhaité mais parce que le projet que j'avais formé six ans auparavant d'obtenir des textes de Ionesco, Duras et Brisville, alors que je ne connaissais à l'époque ni Harlin Quist ni Etienne Delessert, prenait enfin, en raison de mon insistance et de la suite que je mettais dans mes idées, corps et réalité.

Bizarrerie des parcours, c'est Harlin Quist qui profita de tous ces combats. En requin qu'il était, flairant le bon coup, c'est lui qui obtint avant moi, le droit de signer, à Londres plutôt qu'à Paris, le contrat que Rosica Collins, agent anglais d'Eugène Ionesco crut bon d'établir pour ne pas heurter la susceptibilité de Claude Gallimard. Ainsi fut scellée une affaire qui lui rapporta beaucoup de succès et beaucoup d'ennuis alors qu'il n'avait été pour rien dans la mise en chantier du projet et dans la poursuite des préparatifs préalables à la réalisation.

Pour moi, par contre, les difficultés s'accumulèrent dans une sorte de véritable gymkhana car je me retrouvais sans droits aucun sur ces "Quatre contes..." et presque obligé de racheter à Harlin Quist les droits des textes et des illustrations que, par un tour de passe passe, il m'avait tout simplement soustrait. Quoi qu'il en fût, il me fallait d'abord convaincre Mr Ionesco de me céder les droits français de ses contes puis, obtenir ensuite qu'il consente à ce que Delessert en soit bien l'illustrateur.

C'est à ce moment-là que je compris à quoi je m'étais, sans réfléchir, engagé car dès que j'abordai la question de l'illustration, je mesurai  toutes les difficultés que j'aurais à vaincre pour satisfaire non seulement Mr Ionesco mais son épouse et aussi sa fille ainsi que quelques conseillers amis comme Jacques Brenner qui, me prenant de vitesse, avait publié les "Quatre contes..." dans sa petite revue "Les cahiers des saisons"

Diplomatie, stratégie, arguments appropriés...Face à moi ce n'était pas à une seule personne que je devais m'en prendre mais à une trinité familiale solide et unie, un seul dieu en trois personnes : le père, la mère et la fille. Trois personnes qui n'avaient pas d'idées très précises sur ce que pouvaient être des illustrations pour enfants mais qui, par contre, croyaient savoir ce qu'elles ne devaient pas être. D'autant plus qu'il s'agissait pour ce cas bien particulier, d'illustrations qui devaient, selon le sentiment familial, pouvoir ressembler à l'univers de leur quotidien et cadrer avec le mobilier mi trente mi quarante de leur appartement, avec la simplicité de leurs habitudes et façons de vivre... Ces contes étaient tissés de liens d'affection et ils auraient souhaité qu'ils soient prolongés et «décorés» de tendresse. Ils étaient devenus pour eux un véritable jeu familial autour d'une petite fille de moins de trois ans qui découvrait le sens des mots. Un prétexte donnant lieu aux ritournelles habituelles autour d'histoires de bric et de broc, banalement prévisibles et simplement amusantes avec cependant ces incongruités tant attendues que le père, spécialiste en humour absurde, inventait pour sa petite fille Marie-France, alors que la mère se demandait toujours, en feignant l'inquiétude, si ces histoires sans queue ni tête n'allaient pas la rendre folle. Mais rien dans tout cela ne pouvait être imaginé dans leur esprit comme susceptible de donner matière à mise en page sophistiquée, à illustrations fantastiques à structures en abîmes et références philosophiques.

Montrer les illustrations de "Sans fin la fête" à la famille ne me servit de rien. Bien au contraire. M. Ionesco trouva le livre déplaisant, les illustrations grotesques et emphatiques : «effrayantes et inquiétantes même» puis, en aparté et en baissant la voix, il ajouta sur un ton de confidence amusé «Vraiment très suisse tout ça! Ne trouvez-vous pas ?...»  

Ajoutez à cela que pour ne pas être en reste, me gagnant de vitesse, Marie-France Ionesco avait même obtenu d'une de ses amies de collège qui crayonnait à ses heures, de charmants dessins naïfs qui rassuraient toute la famille : « Vous devez comprendre, monsieur Ruy-Vidal, me disait Eugène Ionesco, que je ne veux pas que mes textes, qui sont courts, soient noyés dans la page par des images trop envahissantes! »

J'aurais pu me laisser convaincre, flancher et aller dans le sens familial, tant j'étais persuadé de la qualité de ces contes et tant je tenais, après les avoir si longtemps attendus, à ne pas perdre la responsabilité de participer à leur édition. D'autant plus qu'à la suite de cette signature à Londres, je me retrouvais frustré, au profit de mon associé américain, de l'entreprise générale de l'édition de ces contes et qu'il en était devenu le maître d'œuvre. Fort de sa position, il pouvait même décider de choisir, contre les avis de tout le monde et des miens, un autre illustrateur que Delessert...

Bref, j'aurais pu céder à ce concert de voix familiales mais je n'ai pas cédé et, comme il avait été convenu avec Delessert à la fin de notre conversation houleuse et déterminante où je lui avais dit : « Vous aurez Ionesco », je pris le parti de relever le défi et de respecter la parole que je lui avais inconsidérément donnée, alors que l'auteur aurait pu finalement, pressé par son entourage et ses conseillers, m'opposer une fin de non recevoir.

Je pense que c'est ma foi et la fidélité insistante que j'avais témoignées à Mr et Mme Ionesco qui plaidèrent pour moi et me permirent d'honorer ce que je m'étais promis d'obtenir. En tout cas, je sais que Mr et Mme Ionesco avaient compris, au cours des multiples entretiens que nous avions eu l'occasion d'avoir, que je méritais leur confiance. Et ils ne firent jamais rien pour me démentir.

Par contre, je n'ai jamais rencontré Marie-France.

La suite de l'histoire fut plus triste. Alors qu'une fois le premier  volume des "Quatre contes..." paraissait remportant tous les suffrages ou presque, un imbroglio de vanité et d'orgueil inextricable s'était tissé entre les prétentions des deux arrivismes : celui ulcéré et aux abois de l'éditeur d'Harlin Quist qui avait tout misé sur la publication rapide de ces "Quatre Contes..." pour renflouer sa société anglo-américaine et l'autre, perfide et meurtrier de Delessert, qui se dévoilait, après avoir été placé au firmament de l'attention de l'édition newyorkaise dès la parution du "Conte numéro 1 ", maître chanteur ingrat, arrogant et diffamateur puisqu'il se voyait offrir quelques contrats de grands éditeurs à honorer d'urgence.  Faisant la fine bouche, Mr Delessert lambinait à terminer la réalisation des trois derniers des "Quatre Contes...". prétendait qu'il n'était pas assez payé et que tout compte fait, ces trois derniers contes n'étaient pas aussi intéressants que les deux premiers et qu'ils n'étaient pas très sûr d'avoir envie d'y consacrer de son temps...

Car c'est à ce chantage là que se livra Delessert ! Un chantage qui fait partie de sa manière coutumière de régler ses affaires et qu'il avait déjà exercé en nous demandant de faire passer le "conte numéro 4" en deuxième position parce que ce deuxième conte n'était pas à la hauteur de son talent et que l'ensemble des "Quatre contes..." d'ailleurs, était bien loin de valoir "Alice au pays des merveilles"...

Voilà en quoi se résumaient les remerciements du grand homme !

Finalement,  s'acquittant plutôt rapidement et médiocrement de ce quatrième conte devenu "Conte numéro 2" , fort du succès et des opportunités que lui avait ouvert le "Conte numéro 1"  Delessert commença alors, en plus des propos désobligeants qu'il tenait à tout venant, à dicter, puisqu'il tenait le bon bout, avec beaucoup de suffisance et de mépris, à Harlin Quist, celui-là même qui, en publiant les six premiers ouvrages de l'entreprise Delessert-Schmid les avait établis sur les marchés américain, anglais et français, des conditions proprement inacceptables.

        Cela se passait à New York et donc n'aurait pas dû, a priori, retentir sur l'édition française et sur moi si Delessert ne l'avait jugé autrement. Faisant l'impasse sur les difficultés que, jeunes éditeurs, nous avions eu pour trouver l'argent nécessaire à produire nos premiers livres et particulièrement ces "Contes..." et sur les retards qu'il mettait à s'acquitter de l'illustration les deux derniers contes, Delessert, habile en commérages, persifflages et mensonges, – «une vraie langue de pute" dira de lui un de ses confrères newyorkais célèbre – nous faisait passer, Quist et moi, uniquement pour se faire valoir et s'attirer tous les mérites de l'opération et pour se venger aussi de nos refus de céder à ses chantages, pour deux affairistes intrigants malhonnêtes et sans scrupules.

       En somme c'est cette version des faits que votre article accrédite en écrivant « Les illustrateurs étaient irrégulièrement payés. » et en faisant l'impasse, comme Delessert, sur les difficultés que nous avions, Quist et moi, pour joindre les deux bouts et pour boucler non seulement les budgets de nos entreprises respectives mais nos budgets personnels. Même si ces livres paraissaient être pour certains, en raison de la qualité de leur production, des reflets de luxe – certains n'hésitaient pas à dire que c'était des livres pour enfants de médecins et de notables – personne, autour de nous, parmi les gens des métiers du livre, les bibliothécaires surtout, ne semblait se poser la question pour savoir de quels sacrifices personnels nous les avions payés. Pourtant, saisies d'huissiers, blocages sur presse, empêchement d'encaisser le produit des ventes des livres...furent aussi fréquents pour Quist à New York que pour moi à Paris. Chaque livre produit était pour nous une conquête et une victoire, un petit miracle sur nos maigres conditions de vie et sur nos bilans de gagne petit, alors qu'à la réception, à part les succès d'estime et les félicitations des jurys de prix, rares étaient parmi les chroniqueurs commentateurs et mémorialistes de l'édition pour la jeunesse, ceux qui en soulignaient les prises de risques, l'audace, le courage ou le mérite. Ces fonctionnaires qui n'avaient jamais pris de risques dans l'exercice de leurs fonctions se contentaient à peine de signaler leur existence et le plus souvent en portant nos livres dans la série des «controversés» ou «à ne pas mettre entre toutes les mains», en faisant des commentaires dédaigneux sur «ces petits éditeurs téméraires qui n'avaient pas notion des besoins réels des enfants » pour mieux épargner le mercantilisme déplorable des grosses productions formatées mises sur le marché chaque année par les grandes maisons d'édition.

 Les commérages allant bon train, il aurait été vain de s'y attarder pour essayer de rétablir la vérité de nos situations. Il fallait laisser dire en espérant qu'avec le temps cette vérité s'imposerait. C'est ce que je choisis pour ma part de faire. Mon train de vie plaidait pour moi et ceux qui me connaissaient vraiment savaient parfaitement dans quelles difficultés je me débattais.

 Ce qui m'étonne pourtant et que j'ai du mal à admettre, mon cher François Vié, est que vous êtes une des rares personnes parmi celles qui font partie des métiers du livre, à être entré dans mon appartement de la rue du colonel Oudot,  et que vous avez pu donc, j'en suis persuadé, vous rendre compte – c'était en 1984 je crois, au moment de l'enregistrement de cette cassette commandée par Christiane Abbadie-Clerc et produite pour Beaubourg autour d'une exposition qui fit beaucoup de bruit – dans quelle état de simplicité et de sobriété, de vétusté même, nous vivions, mon épouse, mon fils et moi-même. Cet appartement dans lequel je vis toujours, vous a permis d'évaluer et de juger, sur pied pour ainsi dire, mieux que n'importe qui, de quel maigre luxe je m'entourais et, de la sorte, mesurer le profit matériel personnel que la publication de tous ces livres (un peu plus d'une centaine en vingt ans) avait pu me rapporter en fin de compte.

Votre constat de l'état des lieux aurait pu, si vous n'étiez pas de parti pris, vous permettre, d'opposer au moins, – car prendre ma défense, venant de votre part, me parait tout simplement impensable –, aux arguments de Delessert quelques doutes contradictoires rétablissant l'équilibre. Il s'agissait simplement de suggérer ce que tout le monde sait dans le métier, à savoir qu'il est fréquent que des éditeurs se ruinent pour publier des livres auxquels ils croient, en mettant le pied à l'étrier à des jeunes auteurs ou illustrateurs mais qu'il est très rare que des illustrateurs soient capables de la réciproque et de risquer leur talent et leur énergie pour venir à leur secours si, et quand, c'est nécessaire, le moment venu.

Je parle en mon nom. J'ai aidé plusieurs illustrateurs à être connus puisque cela faisait partie des objectifs que je m'étais fixés dans l'intérêt des enfants mais aucun d'eux ne m'a jamais rapporté la moindre affaire ni proposé une aide lorsque mes meubles furent mis en vente et que j'étais menacé d'expulsion...C'est fou, le nombre de gens qui disparaissent lorsque le malheur ou la misère vous atteint !

 Alors, dites-le moi, mon cher François Vié,  pourquoi continuer à propager cette rumeur selon laquelle ces pauvres petits illustrateurs étaient exploités, grugés, extorqués, alors que la plupart du temps ils mendiaient à nos portes pour obtenir, avec ce livre qu'on leur éditerait, la carte de visite qui leur permettrait d'accéder à des budgets publicitaires cent fois plus importants que ce que je tirais mensuellement pour mes propres besoins.

Ni Quist, ni moi n'étions nés coiffés, ni nés dans le giron de l'Edition héréditaire. Publier ces livres nous a beaucoup coûté.  Aussi bien en énergie, en endurance et en volonté qu'en renoncements et sacrifices multiples ! C'était notre choix et vraisemblablement, si nous avions à recommencer, nous recommencerions de même parce que c'était la seule manière d'imposer au public et au conformisme de l'édition, une autre manière de concevoir des livres pour enfants.

Pourquoi ne pas vouloir l'admettre ? Pourquoi le taire ?

       Qui prendra un jour l'honnêteté et le courage de parler de ces privations et de ces contraintes d'huissiers, de ces désespoirs et de ces rancœurs , de ces désagréments de toutes sortes, de ces souffrances morales et physiques que j'ai, par la force des choses, enduré et fait endurer à ma femme, à mon fils, à mes proches, pour que ces livres existent. Qui voudra bien parler de la passion qui m'animait, de cet amour de la littérature, des arts graphiques et de la peinture, passions capables de rendre dérisoire l'idée même d'un confort matériel ou d'une prévoyance sécuritaire quelconque ?...

Une fois les traits tirés, je vous dirais cependant  pour conclure, que ne regrettant rien de ce que j'ai fait pour que ces livres existent et me foutant pas mal de la reconnaissance publique, je souhaiterais néanmoins obtenir simplement en réparation de tous ces désagréments que de gros bouffis comme Delessert, dont le talent n'est pas à mettre en doute, soient aussi rappelés à bon escient à la bassesse de leurs motivations et à la félonie de leurs manœuvres pour réussir.   

Et quel bénéfice peut encore, aujourd'hui, tirer Delessert, à parler de ses déboires avec Quist ? Sinon peut-être pour se mentir à lui-même et masquer que son goût du gain, la peur de manquer, son avidité à devenir riche et son peu d'altruisme, l'ont empêché de pouvoir devenir lui-même éditeur et de se consacrer à servir la notoriété de quelques grands auteurs suisses : Cinghria, Ramuz, Chessex et bien d'autres.

Pour ce dévouement aux talents des autres, il est bien clair qu'il ne faisait pas partie de ma fratrie et qu'il n'avait pas l'envergure nécessaire!

      « Et, tous deux (...) ont cessé leur activité faute d'un succès public suffisant. »

C'est bien vite résumé et bien facilement bâclé ! Je ne m'étendrai pas sur le sujet, j'ai déjà fourni par ailleurs, très largement, des documents pour une analyse moins superficielle. Les distinctions entre livres populaires, livres choisis et plébiscités par les enfants et livres bons pour les enfants, méritent un peu plus de sérieux que vous n'en accordez ici. Mes déboires et ma rupture avec Quist et la suite de pérégrinations que je me suis imposé pour rester libre de publier les auteurs et les illustrateurs qui me semblaient importants et indispensables à faire connaître font partie des raisons de cet "insuccès". Nos livres étaient publiés en six langues... Encore faut-il d'ailleurs savoir ce que vous appelez succès public puisque la trace laissée par ces livres en raison de leur parti pris et de leur différence aura sans doute marqué son temps puisque on en parle encore et que Gallimard republie à l'identique le "Conte numéro 1" tel qu'il fut conçu en 1966 et probablement en effaçant mon nom et celui d'Harlin Quist.

Votre superficialité sur ce sujet vous exonère d'une analyse plus profonde. Surfer semble être votre technique et votre style. On effleure seulement, laissant subodorer au lecteur qu'on sait tout mais qu'on ne dit que ce qui ne fâche pas. On comprend bien, à vous lire, le public que vous visez et la capacité d'attention et de vérité que vous lui accordez.

        « et qui boudent Ruy-Vidal pour son côté trop pédago à leur goût. »

Des noms ! Oui, j'exige des noms. En général c'était plutôt le clan macho, Couratin en tête et la clique des illustrateurs du mensuel "Lui" : Lesault, Loup, Lacroix, Rozier, Galeron qui prétendaient que je pratiquais de «l'illustration de nanas» parce que j'avais sollicité Jacqueline Duhême, Joelle Boucher, Danièle Bour, Catherine Loeb, Mila Boutan...

  Le coup du pédago personne ne me l'avait encore fait.

         Pourtant, Couratin, fils d'une institutrice hyper directive, reportant ses traumatismes sur ma volonté très nettement affirmée de ne pas lui abandonner la direction littéraire – il se flattait de n'avoir jamais lu un roman – et graphique –parce que je détestais sa propension à abuser de la couleur noire – de mon entreprise, a habilement trouvé ce prétexte, pour dénigrer ma démarche éditoriale et m'objecter que l'artiste devait s'insurger contre la pédagogie pour être libre.

        Libre ?... L'est-on jamais lorsqu'il s'agit des productions pour enfants ?... De toute façon, je n'ai jamais eu honte de mon premier métier, je le revendique toujours comme un honneur et clame haut et fort que, sans ce côté structuré de mes polarisations, je n'aurais pas pu susciter, parmi les auteurs et les jeunes illustrateurs, autant de ferments d'imagination et de références culturelles.

L'art se nourrit de contrainte et meurt de liberté…n'est-ce pas ?

Je veux bien avoir joué ce rôle de pédago pour certains mais je suis sûr qu'ils sont extrêmement rares. Mes directives et mes choix d'auteurs le prouvent. Mais encore une fois : des noms.

      Cela ferait un bon sujet de débat. Débat que vous auriez pu mener au cours d'une confrontation entre "ceux qui savent tout sans jamais avoir rien appris" et "ceux qui reconnaissent avoir bénéficié des lumières des maîtres qui les ont précédé, de leurs règles et de leurs méthodes".

                                     A jamais, mon cher François Vié.

                                      Jamais plus. (août 2012)

 

 

                                     



13/11/2017
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