2018/09/26. D'UN LIVRE EN COURS EN POLOGNE SUR LES ALBUMS FRANCAIS DE LITTÉRATURE POUR LA JEUNESSE

DERNIERE MOUTURE

2018/09/26. À CRACOVIE, UN LIVRE POLONAIS EN COURS SUR LA LITTÉRATURE FRANCAISE POUR LA JEUNESSE

 

2018/09/07 : MES RÉLEXIONS SUR LE CHAPITRE QUE NATALIA PAPROCKA CONSACRE A  « LA RÉVOLUTION DANS L’ALBUM FRANÇAIS»

 

          Chère Natalia Paprocka,

         J’ai choisi, pour vous faciliter la tâche, d’apporter mes réflexions directement sur les parties de votre texte que je ne trouve pas claires, que je conteste ou que je désapprouve. Ces réflexions sont en italique.

       Je ne vous demande pas de les ajouter à votre texte mais simplement d’en tenir compte et de modifier certaines allégations (en deux ou trois points de votre chapitre) qui sont approximatives ou ne sont pas fondées, voire tout simplement qui sont calomnieuses.

       Car j’ai de plus l’intime conviction que vous n’avez pas lu les livres que vous dénigrez  et que vous vous contentez de vous servir de calomnies que vous avez empruntées à des personnes, certes confirmées dans l’exégèse de la littérature pour la jeunesse française, dont je reconnais la patte, mais qui sont à la solde des grands groupes d’édition plus qu’à celle de l’histoire de ces livres et de l’analyse critique objective et désintéressée qu’on leur doit.

      J’espère que vous saurez tenir compte de mes argumentations. Elles m’ont pris  beaucoup de temps et ne vous sont adressées que par respect pour le pays que vous représentez pour moi. Celui de Frédéric Chopin qui est mon compositeur préféré et de l’époux de ma filleule : François Chylinski.

Je souhaite donc sincèrement, malgré la dureté de mes propos, que ces arguments vous incitent à accepter de faire les corrections qui s’imposent.

      Osez contester, je vous prie, si vous pensez que je me trompe.

     Mais si vous n’argumentez pas vos dénigrements, sachez que je ferai avec vous comme j’ai fait avec Mme Boulaire, pour laquelle j’ai alerté mon avocat, et que je ne vous accorderai pas les droits de reproduction des illustrations que vous sollicitiez.

    Avec mes salutations et, bien qu’il soit très approximativement à ma convenance, avec mes compliments tout de même pour l’ensemble de votre travail,  .

                                                   François RUY-VIDAL

LE LIVRE DE Natalia Paprocka:

 

Sto lat przekładu dla dzieci i młodzieży w Polsce.

Francuska literatura dla młodych czytelników, jej polscy wydawcy i ich strategie (1918–2014)

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Cent ans de traductions pour la jeunesse en Pologne.

La littérature française pour jeunes lecteurs, ses éditeurs polonais et leurs stratégies (1918–2014)

 

Extraits du livre de Natalia Paprocka avec intercalées, en italique, mes remarques:

 

Révolution dans l’album français

Les signes avant-coureurs de la révolution sont apparus avec les livres publiés à partir du milieu des années 1950 par un éditeur indépendant, Robert Delpire[1]. On y trouve par exemple Les Larmes de crocodile (1955), un livre humoristique entièrement conçu par André François et publié sous divers formats, ou le savoureux C’est le bouquet (1963) de Claude Roy (texte) et Alain Le Foll (illustrations). L’on considère toutefois que le véritable début de la révolution française dans le domaine de l’album s’est produit en 1967 avec la parution chez Delpire de la traduction d’un petit album de Maurice Sendak, Where the Wild Things Are (1963), sous le titre français de Max et les Maximonstres[2]. Si au départ la critique ne s’est pas répandue en éloges à son propos, il a joui d’une grande popularité auprès du public français dès sa première édition et a gagné, après ses rééditions, le statut d’ouvrage culte[3].

 

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      Pour moi en tout cas, qui réfléchissais et m’insurgeais, depuis 1950, date où j’ai acquis mon certificat d’aptitude pédagogique, sur la banale conformité des livres pour les enfants et la jeunesse que l’on trouvait sur le marché français, livres produits par les grand groupes le plus souvent d’appartenance catholique ( Fleurus, Hatier, les éditeurs des deux grands groupes qu’étaient Bayard Presse et Hachette, celui des imagiers de France…) et même les éditeurs du groupe communiste, le livre de Maurice Sendak, que l’on m’offrit en 1964 sous son titre américain de “Where the wild things are” (bien plus intéressant que le titre choisi par Robert Delpire), fut évidemment un choc salutaire et déterminant, un véritable brûlot anticonformiste encourageant.

      Mais il venait après d’autres livres aussi importants pour moi, que vous ne devez pas connaître et dont je me sens en droit de vous mentionner chronologiquement les titres :

     Liste chronologique des livres édités, à partir du premier en 1953, référents et représentatifs en matière de texte et d’illustrations pour la jeunesse, qui annoncent ceux que je souhaitais publier moi-même

            1953 : L’opéra de la lune de Jacques Prévert illustré par Jacqueline Duhême  

          1961 : Oscar et Éric la nouvelle du recueil éponyme de Marcel Aymé illustré de collages de Jacques Carelman (1961),

           1961 : Les trois brigands de Tomi Ungerer (1961)

           1963 : Where the wild things are (Max et les Maximonstres) de Maurice Sendak (1963)

           1964 : C’est le bouquet de Claude Roy illustré par Alain Le Foll (1964)

 

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Fondée en 1965 par Jean Delas, Jean Fabre et Arthur Hubschmid, la maison d’édition L’École des loisirs a également joué un grand rôle. Dès 1970, elle a publié d’autres albums de Sendak[4], et en 1973, une nouvelle édition de Max et les Maximonstres. L’École des loisirs a également à son actif des albums sans texte de l’Italienne Iela Mari (par exemple, Les aventures d’une petite bulle rouge, 1967), un petit livre de Leo Lionni qui a pour personnages des taches de couleur (Le Petit Bleu et le petit Jaune, 1970), et des œuvres d’avant-garde de Tomi Ungerer (par exemple Les trois brigands, 1961).

Les « révolutionnaires » suivants sont François Ruy-Vidal et l’éditeur américain Harlin Quist qui, en 1967, créent ensemble à Paris les Éditions Harlin Quist. Ils entament ainsi une collaboration qui va durer six ans et que Ruy-Vidal a qualifiée de « malentendu idéal » ou encore de « collaboration stimulante et tonique, provocatrice et déterminante, autant pour [lui-même] que pour les auteurs, illustrateurs et éditeurs français surpris par l’originalité des propositions nouvelles »[5].

L’originalité de Quist et Ruy-Vidal vient de leur approche de la littérature pour...

 

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      Harlin Quist avait ses options d’édition et j’avais les miennes.

     Nous confondre est certainement pratique pour vous mais c’est un manque de rigueur déontologique. Nous n’avions pas le même passé, les mêmes convictions politiques, les mêmes goûts artistiques…etc.

     La littérature ne l’intéressait pas et il ne connaissait même pas les auteurs de son pays.

     Par contre les options que je servais étaient très précisément définies : des livres-albums de littérature illustrée écrits par des écrivains et illustrée par des artistes non spécialisés en littérature enfantine.

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...enfants : ils rejettent l’idée que les productions artistiques destinées aux enfants soient régies par des règles distinctes et jugées au moyen de critères distincts :

Il n’y a pas d’art pour enfants, il y a de l’Art.

Il n’y a pas de graphisme pour enfants, il y a le graphisme.

Il n’y a pas de couleurs pour enfants, il y a les couleurs.

Il n’y a pas de littérature pour enfants, il y a la littérature.[6]

 

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      Harlin Quist n’a jamais pu dire ces phrases puisqu’elles faisaient partie de mes professions de foi. De plus, j’ai écrit cela deux ans après notre rupture d’association...

     Et, puisque vous me citez, citez-moi conformément à ce que j’ai écrit dans le catalogue de Grasset-Jeunesse, avant que cette profession de foi soit reprise par d’autres et souvent déformée par la suite :

«Il n’y a pas de couleurs pour enfants

Il y a les couleurs ;

Il n’y a pas de graphisme pour enfants

Il y a le graphisme qui est

Un langage international immédiat.

Il n’y a pas de littérature pour enfants

  Il y a la littérature.»

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Ruy-Vidal, qui écrivait et traduisait lui-même des textes et a été à l’origine de nombreux ouvrages publiés par sa maison d’édition, voulait donner aux enfant « des livres courageux, c’est-à-dire un peu agressifs », parlant « de la mort, de la guerre, des choses vraies, réelles, de ce qui ne va pas »[7]. Quist était du même avis. Il est revenu en 1998 sur la façon dont son associé et lui-même comprenaient le rôle du livre pour enfants :

 

         «Le temps de l’enfance est court. Beaucoup d’éditeurs prétendent que ces jeunes années doivent être protégées, que la vie viendra bien assez tôt apporter son cortège de complications et que les livres destinés aux enfants doivent apaiser et rassurer. Nous pensons le contraire. Dans cette société chaotique qui est la nôtre, une société abondante en produits qui leur sont destinés, devons-nous amener les enfants au livre en les rassurant, en les apaisant ou en leur proposant des défis ? Calmer est le contraire de stimuler. Or l’enfant a besoin d’être stimulé, d’être incité à réfléchir.[8]»

 

C’est avec cette conception de la littérature pour enfants que, dans les années 1967-1972, Ruy-Vidal et Quist font paraître la série des trente-trois albums de la collection « Un livre d’Harlin Quist », innovants tant du point de vue graphique (couleurs saturées, espaces irréels)...

 

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          Cette définition de «couleurs saturées» qui est une généralisation falsificatrice est à reporter sur le compte de Mme Cécile Boulaire.

         Voici la partie de texte qu’elle entend faire figurer dans un chapitre d’un livre en cours “Histoire de l’album” que prépare Didier Jeunesse et que j’ai demandé à mon avocat d’interdire:

         «La maison Harlin-Quist pousse à l’extrême la logique de désacralisation du livre en proposant des livres dans lesquels on peut écrire et dessiner, en choisissant des couleurs inhabituellement vives, et proposant des graphismes audacieux. Il peut s’agir de dessins délicats à la plume de Rozier et Gandriault pour Adieu Monsieur Poméranie, d’aquarelles surréalistes et inquiétantes, par exemple celles de Philippe Corentin dans le Conte n° 3 d’Eugène Ionesco, ou encore de montages saturés de Bernard Bonhomme et Nicole Claveloux pour L’Oiseau qui radote.» 

         Une citation que vous empruntez à Mme Boulaire mais que, curieusement, vous oubliez de citer. Était-ce une preuve de votre complicité ?... En tout cas ce n’est pas une preuve de votre honnêteté.

        J’ai compris pour ma part, voilà un certain temps déjà, que Mme Boulaire/Madame je suis partout, était très influente dans les milieux de la congrégation française : “Centre National du Livre pour la Jeunesse/Joie par les livres/Bibbliothèque Nationale de France” mais ne soupçonnais pas que ses falsifications puissent traverser les frontières et que cette fée carabosse puisse sévir aussi en Pologne.

       Que vous répétiez ces propos sans les argumenter n’est pas du tout à ma convenance puisque je considère que Mme Boulaire est sectaire et partiale et qu’elle n’a aucune des compétences et des qualités requises pour se présenter comme une historienne spécialiste de littérature de jeunesse. Elle n’arrive pas au talon de Marc Soriano, Michèle Piquard ou Isabelle Nières-Chevrel et ferait mieux de retourner en maternelle apprendre ce qu’est la déontologie de l’analyse critique 

       Je ne vois d’ailleurs pas en quoi le terme «couleurs saturées» que vous reprenez   pourrait passer pour être caractéristique et représentatif de ce que vous annoncez comme étant «innovants tant du point de vue graphique…» La contradiction et le manque d’argumentation que révèlent vos propos me prouve que ces citations n’arrivent pas en conclusion d’une réflexion personnelle mûrie. Bref qu’elles ne sont pas de vous.

       Mes arguments sont les suivants : En parlant de couleurs saturées, Mme Boulaire citait alors un des livres, “L’oiseau qui radote”, de Bernard Bonhomme et Nicole Claveloux   que j’ai publiés dans la Sarl française dont j’étais le Pdg, sans demander son avis à Harlin Quist. Ce livre était le dix-neuvième sur les trente-trois livres (comme vous le  mentionnez) publiés selon la chronologie des mises en œuvre et des parutions dont j’étais l’initiateur. Il avait été conçu, à ma demande expresse, comme un manifeste contre un des trois principes établis par l’idéologie judéo-chrétienne qui imposait, formellement, aux illustrateurs qui s’aventuraient dans la littérature pour la jeunesse, de s’interdire d’utiliser certaines couleurs : le noir, les marrons, les verts sombres et les violets sous prétexte qu’elles étaient déprimantes et que, conséquemment, elles devaient déprimer les enfants, tous les enfants.

        Théorie globalisante et généralisante stupide qui me permit de penser qu’elle était une fausse bonne idée préventionniste puisque les enfants étaient et seraient forcément confrontés, un jour ou l’autre, au cours de leur vie, à moins d’être élevés dans des cocons,     à ces couleurs-là

 L’antidote qui me vint à l’esprit fut de demander à Nicole Claveloux et à Bernard Bonhomme de décodifier ces couleurs de leurs charges négatives et de les recodifier artistiquement de façon à ce que ces couleurs jugées déprimantes mêlées à d’autre, choisies pour contrebalancer et amender leurs effets dépressifs, ou juxtaposées de manière à les agrémenter, les complémenter, les supplémenter, deviennent des couleurs aussi dynamisantes que les autres.

       Je vous rappelle que vous avez cité précédemment une formule  qui ne m’est venue à l’esprit que 4 ans plus tard après la publication de “L’oiseau qui radote” par laquelle je disais bien, en 1974, dans mon premier catalogue ouvrant le département Grasset-Jeunesse : «Il n’y a pas de couleurs pour enfants…»

      Mais je vous rappelle aussi que ce genre de livre aux couleurs saturées est unique et n’a aucune raison de donner lieu à une généralisation. Je dis bien le seul, sur plus de 150 livresque j’ai publiés. Et il me parait indispensable si on veut en parler, de souligner deux choses importantes :

              -de remettre dans le contexte de la découverte et de l’exploitation en imprimerie, grâce au procédé offset, des encres fluorescentes…

              -dire qu’il a été réalisé contre une théorie inepte imposée par l’idéologie conservatrice et rétrograde judéo-chrétienne avec un parti-pris délibéré de manifeste.

       Alors que pour les autres livres que j’ai édités personne ne pourrait parler de couleurs saturées : pour l’exemple je citerai le conte-fable surréaliste “Le voyage extravagant d’Hugo Brise-fer” mon premier livre, qui ne comporta, par économie, en raison de mes peu de moyens financiers dans la Sarl français que je dirigeais, que quelques traces de couleurs ; que les illustrations de mon deuxième livre “la Forêt des lilas” étaient réalisées en 2 tons de couleurs terre de sienne ; que celles de “Monsieur l’oiseau” de Patrick Couratin, ancien élève de l’Académie des beaux-arts de Cracovie ( comme Roman Cieslewicz,) étaient en noir et blanc…et que cette généralisation pratiquée par Mme Boulaire, que vous reportez bêtement, est pratiquée de manière récurrente par elle, pour forcer l’esprit des lecteurs, sans argumenter et sans fournir de preuves de ce qu’elle assène et   en méprisant leur intelligence.

        Ce qui, selon moi, relève de son incompétence graphique et, en somme, trahit à la fois la prétention orgueilleuse et monomaniaque qu’elle a de vouloir imposer le moindre de ses avis en vérités incontestables et sa volonté, pour convaincre qu’elle a raison, de généraliser à tour de bras, en discréditant massivement les 150 livres qui portent ma signature et les plus de 200 personnes, écrivains et artistes, qui ont été mes collaborateurs.

        Ce qui me permet de dire qu’en répétant ce qu’elle a écrit vous, Natalia Paprocka, ne faites rien de moins que de devenir sa complice. 

  

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...que des sujets abordés (le pouvoir, la sexualité, la mort). Elle comprend des œuvres d’auteurs peu communs, que l’on n’associe généralement pas au public enfantin, comme Eugène Ionesco qui va écrire pour l’éditeur trois Contes pour enfants de moins de trois ans (1968, 1970 et 1971), ou Marquerite Duras qui, dans Ah! Ernesto (1971), raconte l’histoire d’un enfant qui, après sa première journée à l’école, annonce à ses parents qu’il n’y retournera plus parce qu’on lui apprend des choses qu’il ne sait pas.

Les textes de certains albums étaient franchement anti-pédagogiques,

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        Voilà quelque chose que vous affirmez mais que vous ne faites pas l’effort d’argumenter et de prouver.

       Je m’insurge contre votre assertion et suis en droit de mettre en doute à la fois: vos propres connaissances pédagogiques et celles des textes que vous ne citez d’ailleurs pas.

      «Certains albums» ne veut strictement rien dire mais prouve seulement, assurément, votre mauvaise foi.

       Par contre, c’est la deuxième fois que je constate que vous avez tendance à pratiquer le principe de généralisation dont Mme Boulaire abuse et je suis en droit de vous faire remarquer que ce principe est peu conforme et compatible avec la déontologie d’une analyste d’historienne.

      Critique que j’ai tendance à mettre, en fonction du peu que je sais de votre pays mais en fonction de ce que l’ont dit de lui, sans être sûr de ne pas me tromper, sur le compte de votre enfermement dans un nationalisme catholique qui vous prive de cette indépendance d’esprit sur laquelle se base le libre arbitre et l’objectivité.

      Tout ce que j’ai lu de vous et la manière dont vous le dites me permet d’avance, mais encore une fois sans être assuré de ne pas me tromper, que vous êtes une fervente croyante qui ne se soucie pas de prouver ce en quoi elle croit.

      Pour ne pas en rester là, puisque je ne vous connais pas et ne connais pas vos obédiences et appartenances politique et religieuse et pour essayer, tout de même, de maintenir avec vous ce contact que je pense devoir avoir, par respect à votre pays, puisque certains membres de ma famille sont polonais, j’ai décidé d’aller un peu plus loin au fil des réflexions que votre travail m’a suggérées. Cela afin que vous compreniez sur quoi se fonde mon déplaisir:

      Ce que je constatai en 1950, au sortir de l’École Normale d’Instituteurs où j’avais été instruit, en vue de ma formation d’enseignant, sur les pédagogies différemment nouvelles qui étaient apparues, en germes, bien avant la guerre 39-45, mais qui n’avaient pu s’affirmer et être mises en pratique que dans la période de l’après-guerre, dite de reconstruction, était qu’elles étaient de véritables bouées de sauvetage contre les tentations fascistes qui avaient ébranlé notre civilisation nord-occidentale et contre celles qui survivaient encore dans l’esprit des anciens collaborationnistes survivants.

      Aux pédagogies modernes des années trente succédaient des pédagogies actives et de conscientisation, basées sur l’après Piaget et dans les directions instaurées par John Dewey aux États Unis.

     Ces pédagogies actives et de conscientisation qui étaient apparues non pas spontanément mais historiquement, par suite et en fonction de l’évolution des mœurs et des mentalités, avaient tout pour déplaire et contrevenir à l’idéologie d’endoctrinement judéo-chrétienne qui, après avoir régné en maître avant les événements de la deuxième guerre mondiale, entendait toujours régner en maître jusqu’à la fin des temps, alors qu’elle aurait mieux fait de reconnaitre que sa théorie d’endoctrinement et d’endormissement des consciences n’avait rien pu empêcher des dérives et atrocités commises par les fascismes italien, espagnol et nazi.

       Comme l’a dit un certain écrivain dont je ne peux retrouver le nom : «on a les yeux et le regard que l’histoire qu’on a vécue vous donne.»

       J’avais, pour ma part, à vingt ans, en 1950, moi qui ne m’étais pas laissé bercer par cette idéologie d’endoctrinement judéo chrétien, compris que, pour ce qui était en particulier de l’éducation des enfants, ses conceptions n’allaient pas vraiment dans le sens de ces pédagogies actives et de conscientisation, puisque sa pédagogie à elle, qui n’était en fait pas une pédagogie mais une apédagogie, persistait à vouloir rester, puisqu’elle s’apparentait à la foi, uniquement basée sur des principes établis qui se voulaient immuables, c’est-à-dire qui ne pouvaient être soumis à l’évaluation critique de la raison. Caractéristiques bien établies et présentées comme incontestables qui sont devenues, au fil du temps, par leur insistance et leur persistance conformistes et traditionnelles.

       Cela toujours sans admettre la moindre contradiction et sans consentir à se prêter à la moindre justification, sinonpour excuse le bien et la protection des enfants.

      Voilà ce que je déduisis moi, chrétien, en constatant qu’au nom de la foi cette idéologie et son apédagogie, pour mieux endoctriner, s’arrogeaent les privilèges de ne pas avoir et de ne pas devoir être soumises à l’approbation de la raison. 

      Installée depuis des siècles et prépondérante dans notre civilisation nord-occidentale, c’est au nom de cette apédagogie et de ses principes d’endoctrinement qu’elle aurait voulu inébranlables, que l’idéologie judéo chrétienne refusait et refuse encore de nos jours d’accepter de considérer et d’admettre ces pédagogies actives et de conscientisation puisqu’elle les accuse, en encourageant la réflexion et la liberté de pensée des esprits, de lui soustraire ses fidèles croyants.

     Ce qui me permet d’affirmer, haut et fort, pour conclure que ces pédagogies actives et de conscientisation qui contrariaient et dérangeaient l’idéologie judéo-chrétienne et sabotaient son travail d’endormissement des esprits, n’étaient pas (selon vos propres termes) «anti-pédagogiques» même si, au nom de son apédagogie d’endoctrinement, en vue, purement et simplement, de les disqualifier, cette idéologie basée sur sa foi en un Dieu tutélaire, avait tout intérêt à les imposer comme telles.

       Vous êtes donc aussi complice de cette idéologie d’endoctrinement.

       Pour ma part, pour en revenir aux années 1950, c’est en analysant les livres que lisaient mes élèves, puis ceux que j’offrais à mon fils, né en 1953, que je pus déduire que les refus catégoriques qu’opposaient la plupart des grandes maisons d’éditions, en majorité d’obédience catholique, telles : Fleurus, Hatier, les éditeurs des deux grands groupes qu’étaient Bayard Presse et Hachette, celui des imagiers de France…les éditeurs communistes étant bien minoritaires... aussi bien que les institutions de prescription-proscription (Ministère de l’Éducation Nationale et de la culture, de la direction du livre et des bibliothèques) à la considération de ces pédagogies actives et de conscientisation, jugées et condamnées comme étant des pédagogies communistes démagogiques et perturbatrices, avait engendré, en raison de leur adhésion aux principes de cette apédagogie d’endoctrinement, une production de livres pour enfants dont les caractéristiques étaient qu’ils étaient écrits non par des écrivains mais par des «écrivants» (terme de Roland Barthes)  tacherons certes scrupuleusement spécialisés mais qui n’avaient le plus souvent aucune notion des pédagogies actives et de conscientisation et croyaient sincèrement écrire pour le bien des enfants alors que leur positivisme était plutôt déconnecté des réalités humaines et donc secondairement néfaste. Livres-catechismes qui n’étaient pas, pour ce qui était des illustrations, illustrés par des artistes d’arts graphiques mais par des exécutants qui imitaient les dessins d’enfants.

      Il se trouvait donc que je fus confronté, lorsque je décidais, en 1965, de me lancer dans l’édition, à cette “littérature intentionnelle”(selon les termes que j’utilisais pour la définir) faite de textes d’apprentis écrivains, illustrée de faux dessins d’enfant sous forme d’esquisses et sans contours précis, assortis de couleurs pastel aquarellé que j’ai appélées couleurs layette. Une littérature pasteurisée pleine de bonnes intentions et de préventionnisme qui avait été décidée et déterminée par des apédagogues spécialisés dans l’endoctrinement des esprits mais qui, pour se justifier, prétendaient, comme l’affirmait le père Cocagnac des éditions du Cerf ( éditions éminemment catholiques) que leurs principes avaient été adoptés «afin de ne pas forcer l’esprit des enfants».

       C’est contre ces prescriptions obsolètes que je jugeais d’autant plus mensongères et nocives qu’elles s’inscrivaient dans un univers capitaliste où l’argent menait le monde, que j’ai cru bon d’agir, en franc tireur, sans me soucier de savoir si je serais récompensé ou blâmé. Même si je savais, et vérifie encore aujourd’hui, que les endoctrinements et les dommages qu’ils peuvent causer dans les esprits du plus grand nombre, donc dans les esprits de cette majorité qui fonde nos démocraties, ne cesseraient jamais.

       Comme le disait Maurice Fleurant que vous citez partiellement en fin de chapitre, j’ai agi «en brise-glace et en kamikaze...» seule attitude qui m’était laissée puisque j’avais admis que cette littérature intentionnelle, parce qu’elle s’était revêtue d’oripeaux sacerdotiques et qu’elle s’affirmait comme positivement préventive et pétrie de bons conseils et de bons sentiments… etc… avait, sous son apparence sanitairement bénéfique, conquis l’unanimité des suffrages de la majorité des gens concernés par ces productions pour la jeunesse au point d’apparaître, une fois pour toutes, comme classique et pérenne, donc incontestable, en quelque sorte : le pain quotidien salvateur de tous les enfant de quelque milieu social qu’il soit!

        Quoi que je fasse, je pouvais être sûr d’avoir contre moi les éditeurs-producteurs de livres conçus à partir de cette littérature intentionnelle, aussi bien que les prescripteurs-proscripteurs institutionnels de la Culture et de l’Éducation et, pour finir, les parents consommateurs de ces mêmes livres : tous ceux qui avaient adopté, de gré ou de force, par soumission ou par intérêt, cette apédagogie d’endoctrinement qu’inculquait, par insufflement sournois, avec l’hostie de la contrition, l’idéologie judéo chrétienne.   

       En généralisant ainsi – puisque vous dites «Les textes de certains albums étaient franchement anti-pédagogiques »,  comme si les textes de ces albums pourraient être perçus uniformément de la même manière, comme anti-pédagogiques par tous les parents de tous les enfants, de tous les milieux sociaux et dans tous les pays du monde... comme si tous les enfants étaient des prototypes identiques, interchangeables, d’une même civilisation... vous faites encore comme Mme Boulaire que j’ai accusée d’être fascisante puisqu’elle raisonne comme les bolcheviques et les nazis en déniant ce qui, en chacun de nous,  fait que tout en étant semblables les uns aux autres, «humains trop humains !» nous prétendons pourtant, instinctivement, et revendiquons d’être, aussi et avant tout, des personnes singulières. C’est-à-dire des individus différenciés, ayant nos goûts, nos aspirations, nos libre-arbitre, nos façons d’interpréter et de réagir à ce à quoi, par la force de notre condition humaine, nous sommes confrontés avec, par-dessus tout, nos désirs d’autonomie, notre libre arbitre et notre liberté de pensée et d’action.

        Choses intimes et essentielles que seuls peuvent nous apporter certains de nos semblables surdoués en connaissances ou en sensibilités : les savants, certains extralucides et les artistes. Et plus particulièrement pour ce qui nous concerne, les écrivains et les illustrateurs parce qu’ils sont forcément, en raison de leur originalité même, des individualistes et, dans leurs spécialisations, des authentiques…

           Guillaume Apollinaire disait : «Les poètes et les artistes déterminent de concert la figure de leur époque et docilement l’avenir se range à leurs avis»

          Toutes choses que ne pourront jamais nous apporter les idéologies d’endoctrinement, telles celles de l’endoctrinement religieux, de l’endoctrinement capitaliste, ou bien de celles qui engendrèrent le bolchevisme de gauche ou les fascismes (généralement de droite) – de quelques tendances qu’elles soient – puisque ces idéologies n’aspirent qu’à faire de nous des adeptes consommateurs, des fidèles : passifs, dévoués, irréfléchis et obéissants.

         S’il arrive que des gens, comme il m’est arrivé d’en connaître, aient besoin de se laisser embrigader, museler et qu’on guide et dirige leur conduite et leurs actes... tant pis pour eux!

        Hélas, ce sont toujours, parmi ceux-là, que se situent les moines et les sœurs retirés du lot, les béats et les bigots bien ancrés dans le monde avec leur prêchi-prêcha d’impuissance, mais tout aussi bien, à l’opposé, pour les mêmes raisons d’endoctrinement, même si ne sont pas pour les mêmes objectifs, les extrémistes destructeurs et criminels incapables de repentirs.   

        La vérité étant que les partisans de cette apédagogie religieuse d’endoctrinement qui rêvait de faire de tous les enfants des citoyens polis, disciplinés, obéissants et bons croyants : des veaux en somme, pensaient que c’était en pasteurisant et en expurgeant la littérature pour la jeunesse de tout ce qui constituait la vérité et l’âpreté des choses de la vie qu’ils réussiraient à les domestiquer.

Aberration et stupidité stratégique selon moi puisque c’est, selon l’expérience que mon âge m’a donnée, justement cette apédagogie qui est purement et simplement anti-pédagogique

       Depuis ces temps lointains  où j’étais en exercice, l’eau étant largement passée sous le pont, les divers bouleversements survenus en matière de mœurs dans notre civilisation nord occidentale – même si ces bouleversements n‘ont pas eu les mêmes répercussions en France et en Pologne et dans tous les pays qui la composent –, sont là pour témoigner que cette idéologie d’endoctrinement qui, à mon avis, ne se souciait pas assez de susciter, voire de provoquer, la réflexion des jeunes lecteurs, parce qu’elle préférait espérer et souhaiter canaliser les jeunes esprits en leur insufflant des principes catégoriques d’identifications à une notion de normalité, a été un échec.

      Échec qui devrait l’inciter proprement et fortement, à se remettre en cause.

     J’ose espérer que notre majorité bienpensante, dans un sursaut, par overdose d’endoctrinement, pourra un jour, faire l’effort, d’être en mesure de reconnaître la nocivité de son apathie et l’hérésie de tout endoctrinement!

 

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comme par exemple Gertrude et la sirène (1971) qui, pour cette raison, peut faire penser aux récits de Léopold Chaveau dans l’entre-deux-guerres.

 

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        Je ne vois pas en quoi le livre de Richard Hugues, considéré comme le Dostoïevski Anglo-saxon, mettant en scène dans “L’enfant de Gertrude” et dans “Gertrude et la sirène” comme dans son roman pour adulte “Cyclone à la Jamaïque”– que vous n’avez certainement pas lu –, des enfants et des grandes personnes, en considérant les premiers, sans condescendance, comme des personnes à part entière, pourrait être anti-pédagogique.

       Mais je ne demande qu’à comprendre. Expliquez-moi.

       Par contre ce que je peux vous dire est, qu’aux États-Unis, des femmes prétendument libérées puisqu’elles faisaient partie d’un Mouvement de combat pour les droits des femmes, ont considéré le trio formé par la petite fille à qui “appartenait” Gertrude, la petite poupée de bois et la petite sirène que Gertrude s’en va chercher dans la mer et ramène dans la maison de la petite fille pour lui prouver qu’elle peut être aimée… comme une incitation à l’homosexualité. Ce que Françoise Dolto a aussi prétendu en se basant sur les jeux auxquels se livraient la petite poupée de bois ou la petite fille avec la sirène dans la baignoire

       Ce à quoi j’ai répondu alors qu’à ce compte généralisateur, généralisations très pratiques quand on veut démontrer mais en éludant et se passant de trouver les arguments probants, que tous les garçons qui passent beaucoup de temps à chouchouter leur nounours, dans leur lit la plupart du temps, sont aussi encouragés, mais par leurs parents cette fois, à être des homosexuels.

      Quoi qu’il en soit, à moins que vous ne me convainquiez de ce que vous affirmez, j’exige que vous supprimiez cette allusion calomnieuse.

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Mais les deux éditeurs pensent qu’il ne faut pas douter des enfants, et dans leurs livres, dont ils font la publicité dans les journaux sous le slogan « Sans infantilisme et sans enfantillage, mais pour les enfants »[9], ils voient des déclencheurs de dialogue entre l’enfant et ses parents[10].

Une nouvelle génération d’illustrateurs français d’avant-garde entreprend de collaborer avec Ruy-Vidal, lequel considère le rôle d’éditeur comme celui d’un « intermédiaire et catalyseur »[11]. Ces illustrateurs viennent souvent du monde de la publicité,

 

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       Encore une preuve pour moi que vous êtes en cheville avec Mme Boulaire puisque, comme je vous l’ai dit plus haut, un livre se prépare aux Éditions Didier sur ce sujet traitant de façon malveillante ce mouvement d’avant-gardisme. Mouvement auquel j’ai participé mais que je n’ai pas été seul à initier.

      Non, les illustrateurs n’étaient pas d’avant-garde quand je les ai connus ! Et ce n’étaient pas des “publicitaires”. Mais ils ont vite été repérés et recrutés ensuite par des entreprises de productions et de communications et ont accepté, pour gagner leur vie et pour être connus, à devoir faire de la presse et de la publicité, branches naturelles de leur métier de communication. Car ce n’était pas avec le petit nombre d’exemplaires de livres que je publiais qu’ils pouvaient survivre. 

     Votre reproche vise particulièrement ces artistes qui ne pratiquaient pas le faux dessin d’enfants et n’étaient pas des spécialistes de l’illustration pour enfants – raison pour laquelle je les avais choisis – alors que les illustrateurs qui imitaient les dessins d’enfants et qui travaillaient pour les grands groupes d’édition catholique en faisaient autant quand ils le pouvaient.

     Mais, je ne vois pas en quoi le fait d’être dans, et de se servir, d’un système capitaliste où la publicité est facteur de communication, de prise de connaissance de l’existence des produits de consommation et de l’incitation à la consommation, serait blâmable.

      Quelle est exactement la raison de votre remarque ? Êtes-vous soudain devenue communiste ?... Anticapitaliste ?...

     J’ai l’impression que vous essayez de vous faire passer pour ce que vous n’êtes pas.

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et leur style s’inspire des nouveautés du pop-art de l’époque, du psychédélisme, du surréalisme et de l’hyperréalisme

 

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        Je préfèrerais que vous placiez ces différents termes dans l’ordre chronologique où je les ai, en raison des gouts des illustrateurs plus que de mes goût personnels, pratiqués : le surréalisme dans mon premier livre le conte-fable surréaliste “Le voyage extravagant d’Hugo Brise-fer” ; le fantastique et non pas le baroque qui ne veut rien dire de précis dans “la forêt des lilas” et dans les “deux contes” de Ionesco illustrés par Delessert ; l’hyperréalisme dans “Monsieur l’oiseau” de Patrick Couratin et dans “le chat de Simulombula” ; le style hippie le psychédélisme et le pop-art dans “Les télémorphoses d’Alala”

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     Les principaux d’entre-eux ont pour nom Bernard Bonhomme, Danièle Bour, Nicole Claveloux, Philippe Corentin, Patrick Couratin  – Couratin et non pas courtain –, Étienne Delessert, Henri Galeron, Maurice Garnier, Claude Lapointe...

     Ils interprètent des textes d’auteurs contemporains (par exemple Alala : les télémorphoses, 1970), mais aussi plus anciens, comme par exemple La forêt des lilas (1856) de Sophie de Ségur, que Nicole Claveloux illustre avec une profusion de détails baroques

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         C’est vous qui le dites mais les illustrations de Nicole Claveloux, notre plus grande illustratrice française du moment, méritent bien mieux que ce qualitatif qui suggère n’importe quelles élucubrations.

        Le style unique que Nicole Claveloux emploie dans ce livre de la Comtesse de Ségur, qui n’est d’ailleurs qu’un des styles qu’elle maîtrise, s’apparente aux illustrations de Gustave Doré.

       Direz-vous que les illustrations de Gustave Doré sont pétries de détails baroques ?...

      De plus vous oubliez de citer la plupart des femmes qui ont été mes collaboratrices en illustration: Mila Boutan, France de Ranchin, Yvette Pitaud, Marie-Odile Willig, Tina Mercié, Françoise Darne

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en 1970, ou en 1972, une « adaptation hippie »[12] par Claude Lapointe de Pierre l’ébouriffé (1845), livre illustré d’Heinrich Hoffman (titre original allemand : Struwwelpeter) connu des enfants français depuis des générations – l’un des premiers albums européens.

Les livres « subversifs » publiés par Ruy-Vidal et Quist font l’objet d’ardents débats dans la presse française. Comme le rappelle Marc Soriano dans le très long article consacré à Ruy-Vidal dans la première encyclopédie française de la littérature pour l’enfance et la jeunesse[13], on reproche aux deux éditeurs de produire des livres pour adultes, pas pour enfants[14]. Leurs textes sont jugés trop difficiles et trop recherchés, leurs illustrations trop « modernistes », trop imprégnées de surréalisme et d’avant-gardisme, ne répondant pas aux critères de simplicité, de « beauté » et d’identification normalement assignés aux ouvrages destinés aux plus jeunes. La célèbre pédiatre et psychanalyste Françoise Dolto, qui compte parmi les opposants, considère même que certaines illustrations font état « d’obsessions sexuelles refoulées »[15].

Mais Ruy-Vidal et Quist placent résolument au premier plan la qualité artistique des livres pour enfants. L’illustration y gagne ainsi une totale autonomie et cesse d’être un complément du texte. Vue sous cet angle, cette littérature ne se donne plus pour objectif d’apporter au jeune lecteur un savoir utile et concret, mais de former sa sensibilité esthétique, de lui « éduquer l’œil ». La littérature de jeunesse devient ainsi un terrain d’intense expérimentation artistique.

Après les événements de mai 1968, le début des années 1970 correspond à un véritable « printemps des éditeurs », pour emprunter l’expression au titre du livre de Jean-Marie Bouavaist  – Bouvaist et pas Bouavaist – et Jean-Guy Boin[16]. On assiste sur le marché éditorial français à l’apparition massive de petites officines pionnières dont beaucoup publient notamment ou exclusivement des livres pour enfants.

L’année 1973 voit la naissance de la maison d’édition Des Femmes, fondée par des militantes du MLF et dont le personnel est entièrement féminin. Elle publie une série de petits albums intitulée « Du côté des petites filles », dont le nom fait allusion à un essai de la féministe Elena Belotti, Dalla parte delle bambine (1973), qui a fait parler de lui en France. En 1975-1976, la collection publie des albums qui sont entrés dans l’histoire du féminisme, car contrairement à la littérature pour enfants de l’époque, qui, selon Belotti, promouvait « un discours discriminatoire, réactionnaire, mysogyne et anti-historique », ils proposaient un autre regard sur la sexualité et le rôle de la femme dans la société. Parmi les titres publiés, on trouve notamment Rose bombonne (1975) et Clémentine s’en va (1976) d’Adela Turin et Nella Bosnia, traduits de l’italien.

En 1974, d’autres petits éditeurs de littérature de jeunesse voient le jour, dont La Noria, Léon Faure, Au – Éditions d’Au et pas Au –, Ipomée, et en 1975, Le Sourire qui mord, fondé par Christian Bruel[17]. Son premier livre, écrit par Bruel lui-même et Anne Galland, s’intitule Histoire de Julie qui avait une ombre de garçon (1976). C’est ainsi que la différence, comprise au sens large, fait son apparition dans la liste des « sujets difficiles » abordés par les illustrés. Ce n’est cependant pas le sujet traité qui donne à ce livre son caractère exceptionnel, mais ses illustrations caractéristiques en noir et blanc d’Anne Bozellec.

Dans son premier bulletin éditorial de 1976, Bruel explique que l’objectif de sa maison d’édition est de créer une collection de livres qui rompent avec la tradition et d’offrir une alternative au lecteur en lui proposant « un autre livre, un livre d’intervention à la fois pour les enfants, et pour les adultes, un livre où chacun, quel que soit son âge, puisse trouver matière à rêver, à penser, à s’insurger, un livre qui ne fasse plus l’innocent »[18]. Les héros des livres pour enfants doivent être « des personnages denses, conflictuels, ambigus, sulfureux, capables de douter, de se tromper, de revenir en arrière, de n’être pas forcément porteurs de toutes les valeurs positives ou prétendues telles d’un système social »[19]. Comme Ruy-Vidal et Quist, Bruel rejette l’idée d’une littérature distincte pour enfants et préfère le concept d’une littérature générale également accessible aux enfants et aux adolescents.

Le travail éditorial sur ses livres se déroule de manière très atypique : les projets sont présentés à plusieurs centaines d’enfants afin de vérifier si la façon dont le texte et les illustrations racontent l’histoire les intéresse ou les touche. Ces histoires ont souvent pour point de départ des faits ordinaires de la vie quotidienne. Par exemple, dans Un jour de lessive (1987), le linge mis à sécher sur un fil par une belle journée d’été se transforme en théâtre imaginaire pour un petit garçon qui y voit des chevaliers, des bêtes sauvages et des lutins. Un autre livre, Crapougneries (1986), se présente comme une sorte de catalogue des petits plaisirs normalement interdits aux enfants, comme de jouer dans la salle de bain, s’empiffrer, patauger sous la pluie et bien d’autres. Les Chatouilles (1981), avec ses illustrations qui représentent un petit garçon et une petite fille qui se chatouillent, est accueilli avec des sentiments mitigés par certains qui y voient des aspects de sexualité infantile[20]. La maison d’édition de Bruel va se maintenir jusqu’en 1996 et continuer de publier des livres novateurs par leur forme et les sujets abordés.

Contrairement à l’entreprise de Bruel, la plupart des petits éditeurs d’avant-garde ont disparu du marché avant les années quatre-vingts. Leur activité a cependant déclenché des changements radicaux. Premièrement, elle a contribué à engager un débat social sur la perception des notions d’enfant, d’enfance et de littérature pour enfants, ouvrant ainsi la voie à maints autres ouvrages courageux et novateurs pour le public enfantin les années suivantes. Deuxièmement, elle n’a pas été sans impact sur le fonctionnement des grandes maisons d’édition traditionnelles et sur la littérature qu’elles offraient aux jeunes lecteurs. Maurice Fleurent, des éditions Hachette, l’avait signalé dès 1973 en disant à Ruy-Vidal : « Vous êtes le brise-glace et Hachette passera derrière »[21].



[1] Sur cet éditeur français un peu oublié, voir le numéro spécial de la revue Sternæ, Robert Delpire éditeur (1, 2010, publié en ligne : https://strenae.revues.org/59).

[2] Sur les erreurs de datation, voir Isabelle Nières-Chevrel, « La réception française de Max et les maximonstres : retour sur une légende », Sternae: 1, 2010, [en ligne :] https://strenae.revues.org/83.

[3] Isabelle Nières-Chevrel, « La réception française de Max et les maximonstres : retour sur une légende », Sternae: 1, 2010, [en ligne :] https://strenae.revues.org/83, paragraphe 22.

[4] Livres d’auteur de Sendak : Deux aventures de Jérôme le conquérant (1971), L’Amie de Petit ours (1971), Papa ours revient (1971), Cuisine de nuit (1972), Le Roi Barbe d’Ours et Mini-Bibliothèque (1974). Livres avec illustrations de Sendak : Else Minarik, Petit Ours, Petit Ours en visite (1970) et Charlotte Zolotow, Monsieur le lièvre, voulez-vous m’aider ? (1970).

[5] François Ruy-Vidal, [Janine Despinette, Jean-Marie Despinette], Littérature en couleurs : catalogue d’exposition itinérante préparée par la SPME avec l’aide de Loisirs Jeunes et du CRILJ [Centre de recherche et d’information sur la littérature pour la jeunesse], SPME, [1983], p. 8, citation d’après Michèle Piquard, L’édition pour la jeunesse en France de 1945 à 1980, Presses de l’enssib, 2005, p. 300.

[6] Marc Soriano, Guide de littérature pour la jeunesse, Flammarion, Paris 1975, p. 461.

[7] Ibidem, p. 462.

[8] Cet extrait est tiré de l’introduction de l’exposition organisée en décembre 1997 lors du Salon du livre pour la jeunesse de Montreuil. Citation d’après Michèle Piquard, L’édition pour la jeunesse en Frace de 1945 à 1980, Presses de l’enssib, 2005, p. 299-300.

[9] Publicité de l’éditeur dans Le Nouvel Observateur, 11 décembre 1972, p. 90.

[10] Voir les publicités de l’éditeur où apparaît le slogan : « Parents[!] Doutez de vos capacités mais ne doutez pas de celles de votre enfant[,] offrez-lui un livre que vous pourrez commenter ensemble », Le Nouvel Observateur, 11 décembre 1972, p. 90.

[11] Didier Jouault, « Animer la création : entretien avec François Ruy-Vidal », Santé mentale 83-84, 1984, p. 61, citation d’après Michèle Piquard, L’édition pour la jeunesse en France de 1945 à 1980, Presses de l’enssib, 2005, p. 298.

[12] Citation d’après Michèle Piquard, L’édition pour la jeunesse en France de 1945 à 1980, Presses de l’enssib, 2005, p. 299.

[13] Marc Soriano, Guide de littérature pour la jeunesse, Flammarion, Paris 1975, p. 459-465.

[14] Sandra Beckett classe leurs livres dans la crossover literature, c’est-à-dire la littérature pour laquelle l’âge ne compte pas parce qu’elle plaît aux adultes comme aux enfants. Voir Sandra Beckett, Crossover Picturebooks. A Genre for All Ages, Routledge, New York - Londres 2012.

[15] Françoise Dolto, « Littérature enfantine, attention danger », commentaires recueillis par J. Jossin, L’Express, 11-17 décembre 1972, p. 139.

[16] Du printemps des éditeurs à l'âge de raison: Les nouveaux éditeurs en France (1974-1988), Elina, 1989.

[17] C’est le seul éditeur à avoir continué d’aborder les « sujets difficiles », et quand sa maison d’édition a été reprise par Gallimard en 1995, il en a ouvert une autre, Être, avec l’illustratrice Nicole Claveloux.

[18] Bulletin no 1 des éditions Le Sourire qui mord, 1976, p. 2.

[19] Lucette Savier, « Dans la forêt qui cache les arbres », entrevue avec Christian Bruel, Autrement 97 : L’enfant lecteur, mars 1988, p. 57.

[20] Annie Rolland, « Est-ce que ça vous chatouille ? », ricochet-jeunes.org, [en ligne :] http://www.ricochet-jeunes.org/le-livre-en-analyse/article/368-est-ce-que-ca-vous-chatouille-

[21] François Ruy-Vidal, « Philosophie d’un jeune éditeur 1972 », [dans :] Denise Escarpit (éd.), Les exigences de l’image, Magnard, Paris 1973, p. 92.

 

 

2018/09/10 DE NATALIA PAPROCKA

 

Bonjour Monsieur Ruy-Vidal,

je vous contacte a propos du livre dont vous venez de lire l'extrait ou je parle de votre maison d'edition. Je vous remercie tout d'abord du temps que vous avez mis a la lecture et a la formulation de vos remarques. Je vous en suis reconnaissante.

 

Je suis desolee de m'avoir fait mal comprendre. J'ai l'impression qu'il s'agit d'un grand malentendu. Apparamment, vous avez compris que je denigre ou que je calomnie vos livres, et c'est faux! J'en suis une grande admiratrice, c'est que je veux, c'est

de les faire connaitre aux lecteurs polonais. En effet, personne ne connait vos livres en Pologne, meme les specialistes en livre de jeunesse! On n'en parle pas, ils n'ont pas ete traduits (sauf "C'est le bouquet!", c'est une seule exception).

Et moi je pense que ces albums meritent d'etre connus, ils meritent qu'on parle d'eux, ils meritent d'etre analyses. Je voudrais tout simplement les faire connaitre en Pologne.

 

Des que j'ai vu pour la premiere fois les illustrations des livres de votre maison d'edition (et d'autres qui ont initie le mouvement des annees 60 et 70), je suis partie pour Paris ou j'ai passe une semaine a la Bibliotheque nationale de Paris en regardant et en lisant les livres que vous avez publies. C'etait en avril 2015.

 

Je ne connais pas Mme Cecile Boulaire dont vous parlez dans vos propos, je connais une de ses publications : "Le beau et le moche dans l’album pour enfants" publiee dans: Littérature de jeunesse, incertaines frontières, sous la dir. d'Isabelle Nières-Chevrel. Je n'en fais pas reference que dans le chapitre suivant, en parlant des annees 90.

 

Mes references principales ont ete: le livre d'Isabelle Nieres-Chevrel, Introduction a la litterature de jeunesse, celui de Michele Piquard, L’édition pour la jeunesse en France de 1945 à 1980, et le Guide de litterature pour la jeunesse de Marc Soriano.

 

L'extrait suivant:

albums innovants tant du point de vue graphique (couleurs saturées, espaces irréels) que sujets abordés (le pouvoir, la sexualité, la mort)

est une paraphrase des mots d'Isabelle NIeres-Chevrel:

albums totalement novateurs par leur graphisme (couleurs fortes, espaces non realistes) et leur themes (les rapports d'autorite, la sexualite, la mort" (p. 51, je la cite au tout debut du chapitre en disant que tous le chapitre est base principalement sur son livre, vous n'avez pas cette note dans l'extrait que je vous ai envoye).

J'ai paraphrase cette phrase en polonais (puisque mon livre est en polonais), et le mot "fortes" est devenu "nasycone" (vives). Ensuite, comme je n'ai pas eu le temps de traduire moi-meme le texte pour vous (mon pere vient d'avoir un accident vasculaire cérébral), mon collegue, Xavier Chantry, celui qui vous a contacte, l'a retraduit en francais et c'est ainsi qu'est apparu le mot "saturees".

 

Bien sur, c'est une generalisation, j'ai tout de suite pense a  "La Foret de lilas", justement comme vous, ou les couleurs ne sont ni vives ni saturees. Mais quand j'ai dois raconter 100 ans du livre de jeunesse en France, je dois generaliser. En fait, j'ai utilise la generalisation d'une specialiste en litterature de jeunesse que je partage. 

Si vous le souhaitez, je peux nuancer ou changer de mot, je peux peut-etre ecrire que vos livres sont differencies du point de vue du style graphique?

 

En ce qui concerne l'extrait "Les textes de certains albums étaient franchement anti-pédagogiques", je comprends le mot "anti-pedagogique" d'une maniere completement differente que vous, je ne l'utilise pas comme critique, bien au contraire!

En Pologne, les livres de jeunesse ont tres longtemps ete "pedagogiques", c'est-a-dire contenant une morale plutot facile, previsible, ou montrant a l'enfant que le bon comportement sera recompense, et le comportement mauvais, forcement puni. Vous parlez de l’endoctrinement religieux et de l’endoctrinement capitaliste, et nous, en Pologne, nous avons aussi eu nos endoctrinemens (d'abord socialiste, puis religieux, surtout depuis quelques ans). Le mot "anti-pedagogique" est souvent ressenti comme positif, on peut (a mon avis) lui donner le sens de "anti-endoctrinement", "anti-systeme" si vous voulez.

Et je vous assure que dans les recherches en litterature de jeunesse le mot "pedagogique" ou "didactique" est souvent employe comme critique, et on critique egalement la litterature de jeunesse qui se veut trop pedagogique, justement pour cette raison. Les maginifiques comptes de Marcel Ayme sont par contre souvent qualifies d'anti-pedagogiques, et ce trait est souligne comme leur avantage!

J'ai pense au livre "Gertrue et la sirene" ou Gertrude n'a pas ete recompense pour son amitie fidele, c'est de cette facon que j'ai compris "anti-pedagogique".  J'ai apprecie que l'auteur en a parle, parce que la vie est comme cela, jamais noir-et-blanc.

Si vous souhaitez, je peux supprimer cet extrait parce que je vois que nous comprenons le mot "anti-pedagogique" differemment. Mais ce serait dommage.

 

L'extrait "Une nouvelle génération d’illustrateurs français d’avant-garde entreprend de collaborer avec Ruy-Vidal (...) Ces illustrateurs viennent souvent du monde de la publicité": pourqoui vous avez compris que c'est une reproche? Toutes les personnes que j'ai enumerees, je les considere comme artistes,

j'adore particulierement Nicole Claveloux. Dire que ces artistes venaient de la publicite a ete pour moi une simple consatatation du fait, je n'ai rien contre!

 

L'extrait: "leur style s’inspire des nouveautés du pop-art de l’époque, du psychédélisme, du surréalisme et de l’hyperréalisme", je mettrai les noms dans l'ordre que vous suggerez.

 

Quand je parle de "la profusion des details baroques" dans La forêt des lilas , mon intention est de souligner la virtuosite de Nicole Claveloux et mon admiration par rapport a sa maitrise. Ses illustrations sont absolument magnifiques dans ce livre. Il semble que l'adjectif "baroque" en francais soit connote pejorativement, alors que je ne le ressens ainsi en polonais (barokowy). Je peux tout de meme le remplacer par un autre, lequel suggerez-vous?

 

En ce qui concerne votre autorisation de publier les images, je vous prie de me l'accorder, pour que vos livres puissent parler eux-memes. On dit non sans raison qu'une image vaut mille mots (surtout que mes mots sont, comme vous me le dites, tres imprecis, j'en suis desolee).

Avec mes sentiments les meilleurs. Natalia Paprocka

 

2018/09/12 DE FRV A NATALIAN PAPROCKA

 

         Comme on pourra le vérifier en lisant la réponse que m’adresse Natalia Paprocka, sa contre-argumentation honnête et sincère révèle à merveille les distorsions que peuvent subir, à l’usage, au fil du temps, les terminologies des expressions les plus usitées, des plus banales aux plus nobles, de nos langues. Au gré le plus souvent, et en fonction d’objectifs définis, sous prétexte parfois de modernité, par des idéologies d’endoctrinement d’ordre religieux, politique ou économiste, afin de les mettre au service de leurs intérêts.

      Ces manipulations de sens qui pervertissent et dénaturent le sens étymologique premier, apparaissent toujours de façons diffuses et presque inconséquentes, à la manière des rumeurs, puis s’amplifient par le bouches à oreilles, pour s’imposer ensuite comme des vérités premières à l’évidence du plus grand nombre.

        Selon Eric Hazan qui, en analyste de cette perversion-subversion de nos mots les plus courants, ami et éditeur d’André Schiffrin, l’auteur de l’édition sans éditeur, cette sournoise manipulation sur les mots est parfois, dans certains cas, extrême, puisqu’elle va, dit-il dans son virulent pamphlet, LQR la propagande du quotidien «… jusqu’à ce qu’ils perdent leur sens.»   

      Comme il le démontre parfaitement : notre langue, moyen véhiculaire d’expression et de communication, cette « Lingua Quintae Republicae…» est en permanence instrumentalisée à des fins d’exploitations diverses «… recréée et diffusée par les publicitaires et les économistes, dans les journaux, les supermarchés, les transports en commun, les “ 20 heures ” des grandes chaines, puis reprise par les politiciens…» pour devenir « l’une des armes les plus efficaces du maintien de l’ordre…» et servir «… à la domestication des esprits.»

    C’est ainsi, dit-il en clair que cette “virelangue”, la trompe-oreilles, sournoisement instrumentalisée et détournée «substitue aux mots de l’émancipation et de la subversion…» –j’ajouterai aux mots de la réflexion – « ceux de la conformité et de la soumission»

 

2018/09/10 MES RÉFLEXIONS SUR LES REMARQUES DE NATALIA PAPROCKA

 

En italique, Natalia Praprocka, vous trouverez les ultimes réflexions que j’apporte à votre lettre. A vous maintenant de conclure en me prouvant que vous respecterez  mes remarques.

 

Bonjour Monsieur Ruy-Vidal,

je vous contacte a propos du livre dont vous venez de lire l'extrait ou je parle de votre maison d'edition. Je vous remercie tout d'abord du temps que vous avez mis a la lecture et a la formulation de vos remarques. Je vous en suis reconnaissante.

Je suis desolee de m'avoir fait mal comprendre. J'ai l'impression qu'il s'agit d'un grand malentendu. Apparamment, vous avez compris que je denigre ou que je calomnie vos livres, et c'est faux! J'en suis une grande admiratrice, c'est que je veux, c'est

de les faire connaitre aux lecteurs polonais. En effet, personne ne connait vos livres en Pologne, meme les specialistes en livre de jeunesse! On n'en parle pas, ils n'ont pas ete traduits (sauf "C'est le bouquet!", c'est une seule exception).

Et moi je pense que ces albums meritent d'etre connus, ils meritent qu'on parle d'eux, ils meritent d'etre analyses. Je voudrais tout simplement les faire connaitre en Pologne.

Des que j'ai vu pour la premiere fois les illustrations des livres de votre maison d'edition (et d'autres qui ont initie le mouvement des annees 60 et 70), je suis partie pour Paris ou j'ai passe une semaine a la Bibliotheque nationale de Paris en regardant et en lisant les livres que vous avez publies. C'etait en avril 2015.

Je ne connais pas Mme Cecile Boulaire dont vous parlez dans vos propos, je connais une de ses publications : "Le beau et le moche dans l’album pour enfants" publiee dans: Littérature de jeunesse, incertaines frontières, sous la dir. d'Isabelle Nières-Chevrel. Je n'en fais pas reference que dans le chapitre suivant, en parlant des annees 90.

Mes references principales ont ete: le livre d'Isabelle Nieres-Chevrel, Introduction a la litterature de jeunesse, celui de Michele Piquard, L’édition pour la jeunesse en France de 1945 à 1980, et le Guide de litterature pour la jeunesse de Marc Soriano.

L'extrait suivant:

albums innovants tant du point de vue graphique (couleurs saturées, espaces irréels) que des sujets abordés (le pouvoir, la sexualité, la mort) est une paraphrase des mots d'Isabelle NIeres-Chevrel:

albums totalement novateurs par leur graphisme (couleurs fortes, espaces non realistes) et leur themes (les rapports d'autorite, la sexualite, la mort" (p. 51, je la cite au tout debut du chapitre en disant que tous le chapitre est base principalement sur son livre, vous n'avez pas cette note dans l'extrait que je vous ai envoye).

J'ai paraphrase cette phrase en polonais (puisque mon livre est en polonais), et le mot "fortes" est devenu "nasycone" (vives). Ensuite, comme je n'ai pas eu le temps de traduire moi-meme le texte pour vous (mon pere vient d'avoir un accident vasculaire cérébral), mon collegue, Xavier Chantry, celui qui vous a contacte, l'a retraduit en francais et c'est ainsi qu'est apparu le mot "saturees".

 

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         Chose étrange : Isabelle Nières et Cécile Boulaire qui ne sont pas des expertes en art graphique, et vous-même en adoptant le terme «saturé» et en l’appliquant d’une façon générale à tous les livres que j’ai publiés, prouvez que vous ne voulez pas prendre le temps de dire que chaque livre offrait un style graphique et une palette de couleurs différents.

       En somme, pour aller vite, vous institutionnalisez de fait un terme qualificatif globalisant qui n’a aucune raison d’être puisqu’il ne correspond qu’à un seul livre “L’oiseau qui radote” et que je trouve cette globalisation, en fonction de la diversité des styles d’illustrations et des palettes de couleurs employées par les illustrateurs que j’ai choisis : Nicole Claveloux, Étienne Delessert, Henri Galeron, Alain Gauthier, Danièle Bour, Joëlle Boucher, France de Ranchin, Alain Letort… simplificateur, discréditant et réducteur.

 

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Bien sur, c'est une generalisation, j'ai tout de suite pense a  "La Foret de lilas", justement comme vous, ou les couleurs ne sont ni vives ni saturees. Mais quand j'ai dois raconter 100 ans du livre de jeunesse en France, je dois generaliser. En fait, j'ai utilise la generalisation d'une specialiste en litterature de jeunesse que je partage. 

 

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        Encore une fois, malgré toutes les qualités d’analyses d’Isabelle Nières que je considère vraiment avec beaucoup de respect, il faut admettre qu’elle parle des illustrations de livres comme une néophyte puisqu’elle va jusqu’à dire par exemple que les illustrations de Where the wild things are de Maurice Sendak imitent les dessins d’enfants.

       Mon conseil, Natalia Paprocka, est donc de vous inciter à rester vigilante et de ne pas adopter, systématiquement, quel que soit le respect et l’admiration qu’on ait pour une personne accréditée et intronisée de la littérature pour la jeunesse, toutes les analyses qu’elle déduit de ses recherches comme si elles étaient toujours, selon les proverbes : «du bon pain» et « argent comptant».

 

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Si vous le souhaitez, je peux nuancer ou changer de mot, je peux peut-etre ecrire que vos livres sont differencies du point de vue du style graphique?

 

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       Oui, s’il vous plait, faites cet effort de parler de ma volonté pédagogique – selon ces pédagogies actives et de conscientisation dont j’étais l’adepte – d’offrir aux enfants, pour les aider à percevoir et à être initiés aux contenus expressifs des images et à réfléchir sur ces contenus que les illustrateurs réalisaient consciemment et inconsciemment,  plusieurs diversités de styles graphiques et de palettes de couleurs

 

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En ce qui concerne l'extrait "Les textes de certains albums étaient franchement anti-pédagogiques", je comprends le mot "anti-pedagogique" d'une maniere completement differente que vous, je ne l'utilise pas comme critique, bien au contraire!

En Pologne, les livres de jeunesse ont tres longtemps ete "pedagogiques", c'est-a-dire contenant une morale plutot facile, previsible, ou montrant a l'enfant que le bon comportement sera recompense, et le comportement mauvais, forcement puni.

 

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      Vous me parlez là des préjugés et des idées toutes faites que la majorité bienpensante adopte sur la pédagogie sans chercher à comprendre souvent et en donnant uniquement au terme pédagogique le sens de moralement didactique.

       Je pense pour ma part que c’est en parlant de pédagogies au pluriel qu’on peut échapper à cette généralisation dévalorisante du terme et redonner à la pédagogie qui est une science d’éducation ses lettres de noblesse.

      En tout cas, puisque votre livre est réservé à un petit nombre de spécialistes, il me semble que vous devriez vous émanciper de cette fausse notion discréditante de la pédagogie que toutes les idéologies intimidantes d’endoctrinement ont intérêt à imposer puisque votre thèse – tirée à 300 exemplaires selon ce qui m’a été dit par Klaudyna Szewczyk – n’est pas destinée au plus grand nombre

     Je ne peux pas penser qu’il puisse exister en Pologne des pédagogues qui n’aient jamais entendu parler de ces pédagogies de l’après-guerre, actives et de consientisation, nées en plus grande partie des horreurs du nazisme, celles que Paulo Freire et René Zazo, aussi bien que Berthold Brecht (au théâtre avec son effet V) et Célestin Freinet… ont pratiquées et imposées de par le monde de la civilisation nord-occidentale.

     Et, si c’était le cas, voilà peut-être le moment venu, plus de soixante ans après, pour que, modestement, en reportant, à l’intention des spécialistes polonais qui vous liront, une partie de ce que j’ai vécu et que j’essaie de retransmettre, que vous serviez d’éclaireuse pionnière. Même si vous ne partagez pas mes idées.

 

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Vous parlez de l’endoctrinement religieux et de l’endoctrinement capitaliste, et nous, en Pologne, nous avons aussi eu nos endoctrinements (d'abord socialiste, puis religieux, surtout depuis quelques ans). Le mot "anti-pédagogique" est souvent ressenti comme positif, on peut (a mon avis) lui donner le sens de "anti-endoctrinement", "antisystème" si vous voulez.

 

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       Rétablir l’authenticité du sens de ces mots galvaudés, même si en Pologne ils ont été intronisés dans l’esprit du plus grand nombre, devrait, à mon avis, faire partie des objectifs de votre thèse.

      En entérinant et répétant ces sens galvaudés vous semblez dire que la majorité des polonais ne sont pas assez subtilement intelligents pour être capables de comprendre les déviations que des diverses idéologies d’endoctrinement ont tenté et réussi d’imposer afin de servir leurs intérêts d’endormissement des esprits.

 

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Et je vous assure que dans les recherches en litterature de jeunesse le mot "pedagogique" ou "didactique" est souvent employe comme critique, et on critique egalement la litterature de jeunesse qui se veut trop pedagogique, justement pour cette raison.

Les maginifiques comptes de Marcel Ayme sont par contre souvent qualifies d'anti-pedagogiques, et ce trait est souligne comme leur avantage!

J'ai pense au livre "Gertrue et la sirene" ou Gertrude n'a pas ete recompense pour son amitie fidele, c'est de cette facon que j'ai compris "anti-pedagogique".  J'ai apprecie que l'auteur en a parle, parce que la vie est comme cela, jamais noir-et-blanc.

Si vous souhaitez, je peux supprimer cet extrait parce que je vois que nous comprenons le mot "anti-pedagogique" differemment. Mais ce serait dommage.

 

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        Non, car je pense que ces deux tomes de Richard Hugues sont importants, ne serait-ce que sur sur le plan féministe plus particulièrement puisque Gertrude, la petite poupée de bois, revendique son autonomie et remet en question, en quittant le domicile et la petite fille à qui elle appartient, ces tentations de possession et d’appartenance – au sens privatif de liberté de décision et de choix – qu’au nom de l’amour, tous les individus, qu’ils soient hommes ou femmes, ont tendance à vouloir imposer généralement à ceux et celles qu’ils ont choisis d’aimer.

       Gertrude nous dit qu’aimer c’est refuser de considérer l’autre comme un objet de notre plaisir et de lui accorder l’estime, la considération et le respect de ses différences. C’est-à-dire qu’on peut aimer et ne pas pour autant avoir forcément les mêmes opinions sur toutes les choses de la vie !

 

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L'extrait "Une nouvelle génération d’illustrateurs français d’avant-garde entreprend de collaborer avec Ruy-Vidal (...) Ces illustrateurs viennent souvent du monde de la publicité": pourqoui vous avez compris que c'est une reproche? Toutes les personnes que j'ai enumerees, je les considere comme artistes, j'adore particulierement Nicole Claveloux. Dire que ces artistes venaient de la publicite a ete pour moi une simple consatatation du fait, je n'ai rien contre!

 

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       Un des frères Bias, directeur des Éditions Bias, faisant partie du groupe des Imagiers de France, a prétendu qu’en utilisant des illustrateurs qui faisaient aussi de la publicité, je ne faisais que « préparer les enfants à ingérer les messages publicitaires» en oubliant de dire qu’inciter les enfants à comprendre les messages publicitaires était la meilleure manière de les inciter à réfléchir sur les valeurs de ces messages.

       Apprendre à lire de manière sensorielle et intellectuelle des illustrations qui n’imitaient pas les dessins d’enfants mais été réalisées à part entière par des artistes qui avaient chacun leur style bien autonome et bien défini, voilà ce que souhaitaient apporter aux enfants les livres de littérature illustrée que j’ai publiés.

 

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L'extrait: "leur style s’inspire des nouveautés du pop-art de l’époque, du psychédélisme, du surréalisme et de l’hyperréalisme", je mettrai les noms dans l'ordre que vous suggerez.

Quand je parle de "la profusion des details baroques" dans La forêt des lilas , mon intention est de souligner la virtuosite de Nicole Claveloux et mon admiration par rapport a sa maitrise. Ses illustrations sont absolument magnifiques dans ce livre. Il semble que l'adjectif "baroque" en francais soit connote pejorativement, alors que je ne le ressens ainsi en polonais (barokowy). Je peux tout de meme le remplacer par un autre, lequel suggerez-vous?

 

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      Bien d’accord avec vous sur ce point. Je compte donc que vous direz que ces illustrations dignes du talent de Gustave Doré sont simplement magnifiques et réalisées avec une imagination et une maîtrise incomparables.

 

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En ce qui concerne votre autorisation de publier les images, je vous prie de me l'accorder, pour que vos livres puissent parler eux-mêmes. On dit non sans raison qu'une image vaut mille mots (surtout que mes mots sont, comme vous me le dites, tres imprecis, j'en suis desolee).

 

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      C’est bien clair que je vous accorderai cette autorisation mais après vos rectifications car j’estime que les lecteurs polonais qui vous liront ne doivent pas être considérés comme incapables de comprendre les subtilités des précisions que vous pouvez leur proposer. Même quand elles sont rectificatrices de leurs idées reçues et de leurs préjugés.

 

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Avec mes sentiments les meilleurs.  Natalia Paprocka

 

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            Bien à vous aussi, à Xavier Chantry et à Klaudyna Szewczyk.

                                                   François Ruy-Vidal

 

 

 

 

 

 

 

 

 



26/09/2018
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