2020. 2. DE MON ADMISSION AU CRILJ-PARISIEN EN 2001

 

2020. 2. DE MON ADMISSION AU CRILJ PARISIEN EN 2001

         Entre le CRILJ parisien et moi, la liaison commença, après un exil de quinze années de l’Édition, lorsque, pour me remettre en selle, je repris une fonction de gérant en créant les Éditions des Lires. C’était en fin d’année 2000.

          S’inspirant de mon retour aux manœuvres, Jean-Marie Despinette, représentant du CRILJ parisien, me sollicita alors pour que je fasse partie du conseil d’administration de l’organisme dont il était un des membres influents et je crus bon, mettant de côté mon individualisme foncier qui aurait dû me déconseiller d’accepter, de le rejoindre alors que pas un seul éditeur n’y avait jamais figuré.

          Le motif de mon ralliement était affectif : je me rapprocherais ainsi, puisqu’elles faisaient partie des plus anciens membres de ce CRILJ parisien, des trois personnes de la galaxie des “ métiers du livre” que j’avais le plus estimées et qui m’avaient le plus et le mieux aidé à défendre les livres que j’avais publiés : Jean-Marie Despinette et son épouse Janine, créateur de la revue Loisirs Jeunes dont les objectifs avaient été de défendre et de promouvoir les productions littéraires, cinématographiques, discographiques et jouets pour l’enfance et la jeunesse ; et mon confrère, issu comme moi de l’Éducation Publique, Raoul Dubois, fondateur de la Fédération Francs et Franches camarades puis de la revue Jeunes années, membre du comité de rédaction de la revue L’École et la Nation et du comité de surveillance de la loi du 16 juillet 1949 sur les publications destinées à la jeunesse.

           Une loi qui, rappel indispensable, concluait toute une série de combats menés par différentes associations françaises de défense de la lecture contre l’invasion, immédiatement après la guerre, des magazines de bandes dessinées made in USA.

           En Raoul Dubois, je retrouvais, à plusieurs titres, à défaut de partager ses convictions politiques, un véritable frère d’armes. Comme moi, il avait été un instituteur formé dans une École Normale et comme moi, aussi, il s’était engagé dans l’action culturelle en faveur des moins favorisés. Et, bien qu’il n’ait pas apprécié, en bon communiste qu’il était, le Conte Numéro 1 pour enfants de moins de trois ans d’Eugène Ionesco que j’avais publié, je ne pouvais oublier que tous ses engagements en action culturelle, quoi que strictement orientés politiquement à gauche, alors que les miens étaient plus simplement humanistes, ressemblaient néanmoins, en plusieurs points, à ceux qui m’animaient.

           Qu’il ait créé un réseau d’aide et de soutien aux enfants algériens pendant la période de la guerre en Algérie me le rendait encore plus sympathique.

           L’amitié et la reconnaissance que je lui portais avait commencé pour moi, bien avant que je le connaisse, à la lecture de ses articles dans L’École et la Nation puis, plus tard, quand je pris un abonnement pour mon fils au journal Francs jeux qu’il avait fondé avec Fernand Bouteille – le père de ce Romain Bouteille qui, avec Coluche avait créé et animé le Café de la Gare ; et de Daniel Bouteille que j’avais recruté comme collaborateur, lorsque je fus en charge d’une Rencontre Internationale de Jeunes à Grasse en 1961. Pourtant, tout ne fut pas si facile entre nous, la première fois, lorsque je rencontrai Raoul Dubois. Je me souviens, c’était à la foire de Francfort, en 1970, et tout à sa manière franche et directe il n’y alla par quatre chemins pour me dire tout le mal qu’il pensait du Conte Numéro 1 d’Eugène Ionesco que je venais de publier. Mais son discours était loyal. Il me disait en face, clairement, ce qu’il pensait. Sa gouaille sarcastique, même trop radicale et caricaturale, était réconfortante puisqu’elle incitait à la discussion, donc à l’échange et au partage d’opinions.

          Il me disait que ce livre-là n’apporterait pas grand-chose à des enfants qui manquaient de pain et je lui rétorquais alors que nos écoles publiques manquaient d’humour.

          Mes rapports avec Jean-Marie Despinette étaient d’un autre ordre. Son côté vieux renard m’attirait. Que cachait-il et pourquoi?...Troublait-il l'eau pour qu'elle paraisse plus profonde?... Plus roublard que Raoul Dubois, et même légèrement pervers, les opinions qu’il affichait relevaient d’une dialectique de classe bourgeoise bien née et fluctuaient tantôt selon l’interlocuteur auquel il était confronté ou selon les circonstances contextuelles de cette confrontation. Disons qu’il était, par jeu, pour briller je suppose, plutôt imprévisible. Lorsque nous nous connaîtrons mieux, me donnant une clé de sa personnalité, il me dira, sur le ton de la plaisanterie, qu'il était un « caméléon réfractaire » et qu'il avait pour principe de ne jamais céder aux couleurs qu’on voulait lui faire prendre…

 

           En somme, stratégie habile, il se flattait par là, de s'octroyer, dans quelque milieu que ce soit, le droit d'adopter des opinions inverses, différentes en tout cas, à celles qu’affirmaient les personnes auxquelles il était confronté.

 

          Je me souviens plus précisément et particulièrement d’un certain soir, alors que je lui parlais de fidélité à soi-même et d’authenticité, tandis qu’il me narguait et qu’il avait du mal à retenir un gros rire – puisque nous nous trouvions en fin d’un cocktail bien arrosé, et qu'il était un peu éméché  : « Mon cher François, m'avait-il dit en me tapant familièrement sur l'épaule, vous êtes trop naïf, je suis un caméléon biologiquement et physiologiquement émancipé et frondeur. Vos constats sont puérils ! A Paris, c’est la jungle. Si vous ne trichez pas vous êtes mort !»

         Et comme je lui demandais des précisions il ajouta : « Je prends toujours, par principe, la couleur contraire à celle qu’on souhaiterait me voir prendre. Lorsque j’étais dans ma famille, en milieu royaliste, ma stratégie a toujours été de clamer que j’étais républicain… parmi les catholiques que j’étais agnostique… et avec des gens de droite que j’étais de gauche ».

         Plus tard, lorsque je revins à la charge, parce que je déplorais le manque d’ouverture d’esprit et les manigances dont faisait montre sa femme en collusion avec Monique Hennequin au CRILJ parisien, je découvris un autre homme que celui, amène, qu’il paraissait être pour la galerie et qu’il avait toujours été avec moi. Et je compris que dès qu’il s’agissait d’agir, le chevalier de Despinette savait montrer ses crocs et son acharnement à mettre tout en œuvre pour que ses plans réussissent. « Agnostique avec les cathos… de droite avec les gens de gauche… républicain avec les royalistes… » je découvrais sa malignité. Son regard n’avait plus cette bienveillance habituelle, presque confraternelle qu’il m’avait témoigné jusqu’ici… Et ce dont il se réclamait alors n’était plus, non plus, en concordance avec cette manière désinvolte et décontractée de dialecticien futile qu’il affichait en permanence. Ses convictions étaient fermes et ne laissaient planer aucun doute, c’étaient celles d’un homme de foi, endoctriné convaincu et résolu : « Sachez, mon cher François, me dit-il d’un ton définitif, que la seule certitude qui m’anime, celle qui a été le moteur de tous mes engagements, est qu’hormis la religion catholique et la culture judéo-chrétienne, tout le reste n’est pour moi que pure baliverne de mécréants !»

          C’est avec émotion que je cite ces anecdotes-là car elles furent pour moi, par la suite, des références qui expliquaient le radicalisme intégriste de son épouse et des trois autres femmes qui constituaient, avec Jean-Marie Despinette, le noyau agissant du CRILJ parisien.

          Mon but en relatant cela est de re-situer exactement, pour que le lecteur en soit informé, dans quel état d’esprit je me trouvais, en 2001, lorsque je rejoignis, par estime et amitié, ces personnes qui m’avaient invité à prendre part aux directives de ce CRILJ parisien.

 

        Me sentant honoré, pour les remercier, il me sembla alors normal, par honnêteté, de leur dire dans l'allocution que je prononcerais à l'occasion de mon investiture, ce qui relevait de mon enfance et dont je n'avais jamais fait allusion auparavant. J'étais d'autant plus incité à le faire que ce que j'avais constaté autour de moi, aussi bien à Orléans-la-source où mes beaux-parents vivaient dans un immeuble d'une résidence sociale qu'à l'École Normale d'Aulnay-sous-Bois où, par l'intermédiaire d'un auteur que j'avais publié – Jean-François Ferrané qui y enseignait le français –, j'avais été appelé fréquemment à être confronté aux différentes promotions d'apprentis élèves maîtres, me rappelait cette enfance et mon séjour en Algérie, et qu'il me semblait que c'était à partir de ces diverses expériences de ma vie, et des réflexions qu'elles avaient suscité en moi, que je pourrais le mieux être utile à la cause que le CRILJ parisien s’était donné pour mission de servir.

 

          Ce qui me permettait en somme de penser que c'était à partir de mes acquis culturels et de mon option personnelle de ce qu'était la culture que je pourrais être le plus efficacement utile à cet organisme national et à la cause qu'il servait. Option très précise de culture humaniste, généreusement ouvertes aux influences des autre cultures, à laquelle j'avais souscrit en 1947, à seize ans, en devenant adepte de Garry Davis, citoyen du monde, et en adoptant des engagements qui devinrent pour moi des motivations d'action irrévocables.

 

         Fort de cette foi-là, qui avait élargi mon éducation catholique, c’est donc, avec cette notion très précise de culture humaniste généreusement ouverte aux influences des autres cultures et selon l’interprétation personnelle que je me faisais des buts et des objectifs du CRILJ parisien, que je me mis à préparer mon allocution. Mon souci étant de ne blesser personne mais de dire néanmoins ce que j’estimais devoir dire. A commencer par, puisque je n’avais été sollicité et convié à faire partie de cet organisme qu’en fonction des livres que j’avais publiés, préciser que je venais tel que j’étais, nanti des convictions et déterminations qui m'animaient, porteur de ces quelques vérités qui me constituaient et que j'avais défendues avec les auteurs et illustrateurs dans les livres publiés.

 

         Pourquoi d’ailleurs me serais-je contrefait ? ...

 

         En y ajoutant forcément, puisque ce serait la dernière étape de ma carrière, l’expérience de mon vécu de ces dernières années passées loin des sphères de l’édition et des réflexions qu'elles m’avaient dicté…

 

         J’étais de bonne foi, intimement persuadé que c’était pour ces raisons-là que le CRILJ parisien m’avait sollicité et que c'était en les écrivant noir sur blanc et en les prononçant que je lui serais le mieux et le plus utile.

        L’article que j’écrivis donc, spécialement à cette intention, en prévision de la réunion qui aurait lieu dans le petit amphithéâtre de la bibliothèque de l’Heure Joyeuse, en présence des principaux responsables des CRILJ régionaux, était donc inspiré de mon double parcours dans l’éducation des enfants et dans l’édition pour la jeunesse et il se terminait, parce que ces réflexions avaient commencé en 1949, au moment de la publication en France des Petits livres d’or, alors que j’étais élève-maître dans l’École Normale d’instituteurs d’Oran, en Algérie, par une constatation de consternation : cinquante après, alors que nous étions au vingt-et-unième siècle, le problème de l’éducation des enfants algériens, confrontés à la francophonie et à la culture de sous-bassement judéo-chrétien, soulevait encore, en Métropole, parmi les Français de souche, les mêmes inquiétudes et les mêmes réticences.

         Mon article s'intitulait La Violence silencieuse. Avec, pour avant-titre, ces qualificatifs précisément choisis : Latente, induite, implicite, souterraine.


        Pour l’heure, je ne citerai, ci-après, que quelques parties de cet article intitulé La violence silencieuse. Celles plus révélatrices de mon état d’esprit de cette époque de début du 21ème siècle. Celles qui, à mon sens, ont dû paraître aux quatre dames constituant le noyau dur agissant du CRILJ parisien, Monique Hennequin et Janine Despinette, Anne Rabany et Muriel Tiberghien, les plus offensantes et les plus condamnables, puisqu’elles seront invoquées à charge contre moi – après néanmoins qu’elles aient été pourtant publiées par l’organisme dans le numéro 72 de ses publications –, au point de faire partie des trois raisons qui commandèrent à mon élimination du conseil d’administration.

         Si le lecteur souhaitait avoir une idée plus complète de cet article, je le renverrais, puisqu’il fut publié en son entier par le CRILJ parisien, au numéro 72 de ses bulletins. Mais sans promettre cependant qu’il le retrouverait, car, n’ayant pas été en grâce, c’est le moins qu’on puisse dire, lors de ma participation au CRILJ parisien, entre 2001 et 2005, j’ai toutes les raisons de penser que Monique Hennequin, spécialiste en expurgation, ait soigneusement procédé, avant son départ de la direction de l’organisme, à un minutieux nettoyage par le vide. Ce qu’on appelle en langage politique commun une purge. Et, pessimiste de nature, je ne vois aucune raison pour que le noyau agissant qui s’est rapidement restauré après son départ, n’ait pas suivi les mêmes chemins d’épuration-expurgation ! Je suis même porté à croire que leur foi leur posant des œillères, les suivants et surtout les suivantes, principalement en charge des responsabilités du CRILJ parisien, ceux et celles qui constituent ce noyau agissant, aient continué selon les mêmes principes d’ostracisme et de ségrégation, puisque personne, à ce que je sache, ne s’en est alarmé ouvertement pour me soutenir, et que leurs actes de malveillance n’avaient aucune chance d’être dévoilés dans la grande presse.

         Auquel cas, le lecteur devra se contenter des quelques extraits que je rapporte ci-après, choisis parmi ceux qui me semblent avoir été jugés par le cabinet de censure du CRIJ parisien comme étant les plus nettement condamnables.

 

         Extraits de mon article La violence silencieuse. Latente, induite, implicite, souterraine : « Pour peu qu’on s’y intéresse vraiment, il est facile de reconnaître que les livres et les productions pour la jeunesse sont un miroir de notre société ainsi que le miroir, aussi, des considérations que nos autorités politiques, religieuses, intellectuelles et familiales lui accordent. … De plus, au-delà du principe de notre civilisation républicaine occidentale, livres et productions pour la jeunesse participent de, et à, ce champ culturel que Jack Zippes – dont j’ai traduit L’art de la subversion dans les contes de fées publié aux Éditions Payot – définit comme étant « un processus historico-social d’objectivisation humaine ». ……………….

        Aujourd’hui, comme en 1966, date de mes premiers pas dans ce champ d’intellectualisation de l’édition, un constat s’impose à moi : les quatre-vingt-quinze pour cent des livres publiés pour l’enfance et la jeunesse, le sont à l’intention du plus grand nombre, cette « Plus Grande Moyenne Humaine » (comme le biologiste Jean Piaget la dénomme). L’objectif visé étant d’informer, d’éduquer, de rendre service et de socialiser les enfants et la jeunesse afin de les aider à mieux accepter les principes qui régissent notre culture Nord-Occidentale et pour les convaincre de s’intégrer dans notre société civilisée et civilisatrice. Qui pourrait ne pas souscrire à cet objectif ?...

           Rappelons rapidement que notre courant civilisateur en France est fortement imprégné de judéo-christianisme et que l’influence de la confession catholique, prépondérante, entre, pour au moins 75 pour cent de parts dans ce dispositif historico-social… Comme tous les autres Français, j’ai subi cette influence, ne m’en suis pas trop mal porté, même si j’ai adopté activement, dès mon adhésion au principe de laïcité, une neutralité respectant la religion ou l’“areligion” de chacun. Je me suis même imposé de savoir écouter celle des autres. Puis, par plaisir, en élargissant mes connaissances, je l’ai entendue. ………………. La religion musulmane est devenue en France notre deuxième religion sans que nous ayons semblé vouloir tenir compte de son influence dans nos pratiques de cohabitation. A l’école en particulier. Ni des incidences qu’elle pourrait exercer sur nos comportements. Nous semblons dire, comme si nous étions en position de défense, même si nous nous gardons bien de le dire : « Nous sommes chez nous, nous sommes civilisés, qu’ils se plient à notre culture !»

           Comme l’a suggéré Raoul Dubois : « Que ne rétablit-on l’instruction civique et l’histoire des religions ?... » En accord avec lui, ma remarque est la suivante : « Si les Belges, tout près de chez nous, à nos frontières, pratiquent et enseignent, communément, ces deux disciplines, pourquoi ne les adopterions-nous pas dans nos écoles publiques en France ?... Il faut admettre que la foi, qu’elle soit de bonne ou mauvaise qualité, forge l’intime de la personne dès le premier âge. Certains convaincus comme Jérôme Lindon ou le cardinal Lustiger jurent même qu’elle nous est donnée avec le lait maternel…

         La difficulté d’en tenir compte honore ceux qui savent cela et s’efforcent de l’assumer. Au lieu de cela, souvent, par ignorance, balourdise ou carrément par arrogance, notre civilisation judéo-chrétienne, impose unilatéralement à tous ses enfants, parmi lesquels ceux venus d’ailleurs, alors qu’ils n’ont pas hérité de notre foi, des comportements tout prêts dont on les oblige à s’affubler inconsidérément. Nous le faisons pour leur bien, pensons-nous…

        Je l’ai vérifié puisque j’ai passé le tiers de ma vie en Algérie, les colonialistes tenaient le même discours en forme de raisonnement logique alors qu’on le sait, la foi n’a rien à voir avec la logique et la raison. Mais, ce faisant, nous nions ou refusons de prendre en compte leurs identités d’origine et, bien entendu, leur foi. Nous leur demandons même de s’abstraire de leur identité et de leur foi d’héritage, de les extirper de leur évolution psychique… et d’adopter obligatoirement les nôtres, sans violence directe apparente mais par osmose, implicitement… en refusant par-là de reconnaître la violence secrète que nous exerçons sur eux.

         Pour ces enfants immigrés, on sait que le chemin sera long. Que les travestissements d’identités seront forcément multiples depuis la première, prise au sein maternel, jusqu’à toutes celles qu’ils seront censés, un jour, peut-être, pouvoir choisir en toute liberté de conscience. Pour ma part, je ne vois, dans ce cheminement hasardeux, que frustrations possibles. En présumant que, de frustrations en frustrations, les enfants victimes inconscientes de cet environnement confessionnel et culturel imposé, ne pourront qu’épier, suspecter, rechigner, tout en ingurgitant forcément et en stockant en eux tous ces rudiments civilisateurs… pour finalement décider, lorsqu’ils auront pris conscience de ce dont ils ont été nourris, que cette part intime d’eux -mêmes, qui forge et assure les identités, n’a pas été respectée…

         Peut-on oublier les frustrations qu’on a subies et dont on a souffert ?.... Peut-on oublier ceux qui nous les ont imposées et qui nous les ont faits subir ?... Même s’il faut reconnaître que, quoi qu’il en soit, elles sont tout de même parfois positivement constitutives de notre personnalité. Le reste du temps, le plus souvent hélas, il faut bien admettre qu’on les porte et les reporte en soi comme un fardeau, qu’elles plombent ce que Hans Robert Jauss, historien et théoricien de littérature appelle nos « horizons d’attente » et, également, nos projets, sans les satisfaire exactement et qu’elles deviennent le plus souvent germes de haut-le-cœur et de dénis, au point, souvent, qu’elles forcent même parfois nos résignations pour devenir sources d’insurrections.

         On peut penser qu’elles sont alors – et personne ne peut jurer qu’elles ne le sont pas – le terreau propice sur lequel s’enracine le plus facilement les pulsions et impulsions de violence. » Pour terminer, en boucle de conclusion, je rappellerai la citation de Léonardo Sciassia qui figurait en préambule de mon article : « Dans ce que nous appelons la nouvelle culture : celle des images et des ordinateurs, la mémoire du peuple disparait. Comme disparait la mémoire du peuple individuelle parce qu’on ne l’exerce plus. Et disparait aussi la mémoire collective. » Cette citation et son constat pessimiste sur la mémoire qui s’effrite avait été mon premier sujet d’inspiration. En la pastichant, elle me servit à rédiger mon épilogue : « Quand le sol fuit sous nos pas, quand le ciel se troue et s’envole…quand la conscience se pétrifie… quand la liberté de choisir n’est plus à conquérir… quand on pense pour vous et à votre place pour vous dicter le chemin… Comment réagir ?... Soit, se résigner et, par accablement, baisser les bras !... Ou, au contraire, sursaut salutaire, pour ne pas céder à sa propre lâcheté, s’insurger et clamer sa désapprobation. Mais par quel autre moyen que celui de la violence pouvoir retrouver l’estime de soi-même et une dignité humaine ?... »

 

         Je raconte cela aujourd'hui, en priant le lecteur de bien vouloir croire qu’il ne s’agissait pas pour moi de choquer, de provoquer, et encore moins de tirer parti d’une situation en me faisant valoir. Cet article m’était venu à l’esprit spontanément, en fonction, je le répète, de ce que j’avais plusieurs fois ressenti lorsque je me rendais à Orléans-La Source, pour rendre visite à ma belle-mère qui habitait dans une résidence d’immeubles sociaux. Résidence de paupérisation mal perçue et mal considérée d’une façon générale, avec tous les inconvénients habituels préjudiciables que l’on pouvait attribuer à un manque d’éducation et d’adaptation à notre civilisation et, pour conséquence, des contestations anarchiques et des violences qui résultaient fatalement, sui generis pourrait-on dire, par ignorance, ou non-adhésion à nos principes de convivialité. Mais où vivaient tout de même, le plus souvent en bonne entente, des familles d’ethnies diverses, avec beaucoup d’enfants. Enfants que l’on pouvait aisément ranger parmi ceux de la classe la plus nettement défavorisée et sous-culturée. Mais qui étaient avides d’apprendre et avec lesquels et par lesquels, à plus ou moins long terme, par assimilation et intégration dans notre société Nord-Occidentale, un avenir apaisé pouvait être surement envisagé.

         Dire cependant que cet avenir n’était que potentiel, possible et probable mais parfois aussi, malheureusement, simple vœu pieux irréalisable, était une banalité. Comme chacun d'entre nous j'étais parfaitement au courant des difficultés qui secouaient les banlieues nord et nord-est de Paris et désespérais souvent d'en voir la fin. La spirale des causes en effets et des effets en causes m'induisait à déduire que c'était, le plus souvent, par doutes et suspicions réciproques, de part et d’autre, que s'amorçaient les dégradations de confiance. En raison de ce qui s’était passé en Algérie, la suspicion ambiante entretenait, par crainte et méfiance des uns et des autres, un climat miné à double effet : d'une part en sapant de manière irraisonnablement pessimiste  dans l’esprit de l’opinion publique toute idée de retour à une coopération positive et, d'autre part, dans l’esprit des postulants à l’assimilation-intégration, par réaction de honte et d’offense d’être systématiquement suspecté, un affront qui ne pouvait être qu’incitateur de révolte.

 

        De cette double incompréhension naissait cet état latent de violences potentielles. Chacune des parties se renvoyant, pour se disculper, la responsabilité de la culpabilité.

 

        Sans vouloir comprendre, et parfois sans vouloir chercher à comprendre, l’opinion publique préférait stigmatiser cette ghettoïsation sans faire la part des choses. Sans distinguer les effets des causes qui les induisaient et les déclenchaient… Sans faire le tri entre d’une part, ces causes dont notre société pourtant civilisée était plus ou moins responsable silencieusement et, d’autre part, ces effets qui en découlaient et dont les individus d’ethnies diverses étaient au premier titre, lorsqu'elles se révoltaient, à la fois victimes et coupables.

          Je ne proclamais aucune solution et ne faisais que pointer du doigt un état de fait d’aspect social contestable qui m’inquiétait, en présumant qu’il se traduirait, tôt ou tard, fatalement, en raison du manque d’écoute et du peu d’attention que les responsables de nos différentes organisations de santé et de salut public lui opposaient, par des violences qui ne seraient pas silencieuses.

         Dans mon esprit cet article était une alerte. Mais une alerte que je ne souhaitais pas voir diffuser publiquement. Mon but était simplement de le faire connaître et apprécier en interne, dans notre organisme associatif et dans notre confraternité de membres prescripteurs du livre. Tout en prévoyant cependant, car je n’étais pas naïf, qu’il pourrait déplaire ou contrarier certaines opinions adverses.

          Des opinions qui n’étaient plus alors d’éducation, de culture et de civilisation mais d’ordre plus strictement et plus sélectivement exclusivement religieux et politique.

         En bref, je voulais jouer franc jeu. Cela me semblait honnête. De manière à ce que l’on sache qui j’étais et quelles étaient, en matière culturelle, mes préoccupations !... et pourquoi !...

 

        Par droiture intellectuelle en somme !... Pour que nous puissions avoir ensuite, entre personnes responsables, directement et professionnellement concernées par l’éducation des enfants, des rapports franchement assumés et constructifs. Même s’ils seraient forcément, parfois, puisqu’ils découlaient, directement et diversement, de nos engagements de participation dans notre société contemporaine en devenir, sujets à controverses, à polémiques, à discussions et éventuellement à désaccords !...

 

         Dire que je n’avais rien prémédité et que je ne voulais offenser personne va de soi. Ma communication était d’intronisation et elle se voulait donc de remerciement. Il n’y avait en moi aucune mauvaise intention et je ne suis en rien responsable des interprétations falsificatrices qui ont été faites de ma communication.

        Ce qui me mène à me demander encore pourquoi cet article, s’il était tant incriminé et désapprouvé par ce noyau agissant du CRILJ parisien, a été publié ?... En tout cas, le relisant aujourd’hui, à l’évidence, je ne trouve rien à retirer de ce que je croyais bon d’avancer à cette époque précise. Je le renie d’autant moins que ces questions que j’abordais en survol dans ces parties de ma communication jugées coupables et condamnables par ces quelques personnes qui constituaient le noyau agissant du CRILJ parisien, ne se référaient alors, en 2001, qu’à des sujets qui semblaient de peu d’importance à cette époque-là… Des sujets qui n’étaient que prémices flottant dans l’air du temps et dont peu de gens pouvaient être conscients… Mais qui, parce que j’avais vécu en Algérie et avais eu la responsabilité d’élèves algériens ; parce que j’avais eu la tristesse d’assister, à partir de 1947, en raison de la surdité des pouvoirs publics, à la lente montée de la colère puis de la haine des ressortissants autochtones, avec une cristallisation à partir de 1954… étaient pour moi des sujets qui, braises sous la cendre, restaient encore, cinquante ans après, primordiaux et à traiter en urgence, préventivement.

         J’irai même jusqu’à dire, à en juger par l’épuration radicale que j’ai constatée en épluchant le “recensement des actualités 2019” qui figure sur le site du CRILJ orléanais, qu’elles doivent, au contraire, avoir cru bon de penser que c’était en s’entêtant et en renforçant, avec intransigeance et intolérance, leur endoctrinement religieux, racine souche de leur expurgation ségrégationniste, que se réglerait le mieux, par négationnisme et décapitation, les questions afférentes au multiculturalisme contemporain.

        Je n’eus jamais, d’aucune part, de retour direct de ma communication. Elle était, oralement, beaucoup plus courte que mon article et je dois reconnaître que je ne suis pas très habile en éloquence. N’en ayant pas eu d’écho, ni immédiatement après l’avoir dite, ni par la suite, j’en conclus que j’avais dû être lamentable. Si bien que, lorsque je fus en place, à la première réunion du conseil d’administration du CRILJ parisien, ce silence qui se fit autour de moi, avait de quoi me rendre encore plus dubitatif et hésitant, perplexe même, à me demander si j’avais eu raison d’accepter de me retrouver dans cette position d’assesseur, alors que je n’avais jamais fait, de ma vie, partie d’une association et encore moins d’un organisme national et de son conseil d’administration.

         A tort ou à raison, je ressentais bien, à chaque réunion de notre conseil d’administration, que l’ambiance dans laquelle se déroulait nos séances n’était pas détendue. M’accusant alors et me formalisant, j’avais tendance à me persuader, puisque je n’étais pas un initié en la matière, que ce malaise provenait de mon incertitude et de mon inexpérience. Avant de finir, au bout de quelques séances, puisque je ne me sentais pas coupable, par penser qu’il devait bien exister d’autres raisons, extérieures à ma personne, pour être responsables de cette mauvaise ambiance. Dont le substrat, à n’en pas douter, devait être des querelles internes et souterraines non formulées et, aussi, probablement, des séquelles d’anciennes querelles mal assumées et mal réglées par ceux et celles qui avaient siégé avant moi mais qui ne faisaient plus partie de l’organisme…

 

        J’eus le sentiment qu’impalpables et implicites, ces querelles et séquelles de querelles, couvaient en pourrissant dans les tréfonds de l’organisation. Qu’elles devaient stagner dans la trame de l’historique du CRILJ… qu’elles étaient fantômatiquement omniprésentes en arrière-plan et qu’elles brulaient de témoigner, sous l’amabilité conventionnelle étalée pour donner le change, de la grande rivalité qui avait dû exister, entre les partenaires de bords sociopolitiques différents, rassemblés pour la même cause, celle de la littérature pour la jeunesse, mais rassemblés pour faire artificiellement laïc et national mais sans enthousiasme et sans partager les mêmes objectifs.

          Une rivalité qui, sourdement entretenue et mal maîtrisée, survivait encore, même si on faisait semblant de l’avoir dépassée, entre, d’une part, le clan communiste, qui avait fondé ce CRILJ parisien et qui, maintenant, en était réduit à un très petit nombre de participants – dont Raoul Dubois était, pour l’heure, le seul survivant vestige –,  et, d’autre part, le clan catholique qui, en manœuvrant, par infiltration, et par cooptation de copinage, selon des choix sélectifs des membres du conseil d’administration de plus en plus restrictivement ciblés catholiques, avait progressivement et totalement supplanté le premier.

         Face au malaise que je ressentais, pour me rassurer ou m’affranchir des scrupules qui me taraudaient, présumant qu’on avait oublié de me donner les codes d’admission, j’entrepris d’interroger un ou deux collègues du groupe que je connaissais mieux et avec qui j’avais sympathisé, mais sans obtenir pour autant plus d’explication sur le fond. A ma grande consternation, tous les membres interrogés, y compris Raoul Dubois, l’esprit le plus libre et le plus honnête que j’aie pu rencontrer dans le milieu de la Littérature pour la Jeunesse, s’efforçaient de me donner à croire que ce climat, cette ambiance, ce malaise étaient “parisiens”, urbains en quelque sorte, et en tout état de cause : irrévocables.

 

         Raoul Dubois allant jusqu’à me dire carrément, d’un ton narquois, qu’il fallait que je m’y fasse ou que je rende mon tablier.

         Lorsque je revins à la charge et tentai, en 2003, d’aborder avec lui, le sujet de ce que je considérais comme un déséquilibre préjudiciable au fonctionnement et au rayonnement du CRILJ lui-même, Raoul Dubois tenta de détourner mon questionnement. Il semblait las, exténué même. Puis, baissant les bras et avec tristesse – parce qu’il était en fin de vie puisqu’il mourra peu après, en décembre 2004 –, il me donna sa leçon d’aîné. Une leçon qui était de conciliation forcée. Son expérience lui avait appris, me dira-t-il, en me parlant presqu’à l’oreille, qu’afin de pouvoir contribuer à faire œuvre commune dans ce CRILJ parisien, il lui avait fallu savoir passer au-dessus des divergences politico-religieuses des uns et des autres.

        Paroles sinistres pour moi puisqu’il me disait en somme que, dans l’intérêt de la cause que nous avions choisi de défendre, la meilleure façon d’agir était de ne pas se buter à défendre nos convictions personnelles.

 

        Alors que par ailleurs, positivement, son discours laissait penser que, pour représenter la diversité de notre public : les enfants de toutes les obédiences, de toutes les ethnies et de tous les milieux sociaux-culturels vivant sur le sol français, il fallait commencer, faudrait-il même se forcer, par apprendre, nous adultes en position de donneurs de leçons, à nous tolérer dans nos différences. De nous accommoder même de nos divergences d’options, opinions et convictions diverses... Et, pour conclure, chassant mes états d’âme d’un revers de main, il me signifiait qu’il me fallait, si je voulais faire œuvre utile au CRILJ parisien, par obligation d’œuvre et d’action communes, quelle que soit la pertinence de mes observations, me taire désormais.

 

           Raoul Dubois, que je ne reconnaissais plus, me disait en somme d’apporter ma présence mais de me contenter de cela.En taisant, même si elles étaient fondées et sensées, mes réflexions.

 

           Je rapporte cet incident alors que, naïvement et foncièrement, je pensais exactement, y croyant dur comme fer, à l’inverse de Raoul Dubois : pour moi, ce ne pouvait être que “de la discussion que jaillissait la lumière”… et j’étais fermement convaincu que même nos désaccords, quelles que soient nos rancœurs et nos aigreurs, pourraient être et devaient être profitables et productivement constructifs pour la cause qui nous rassemblait, s’ils étaient objectivement argumentés. Le seul résultat méritant d’être considéré étant, au final, après les querelles d’opinions, celui des actions que nous mènerions en faveur des enfants et de la jeunesse qui étaient nos investissements d’avenir.

            Raoul Dubois ajouta avec un soupir :« La vie a passé. Le CRILJ n’est plus ce qu’il a été. Si tu n’en connais pas l’histoire, renseigne-toi. Nous avons contribué, en agissant en laïcs et en démocrates, à ce qu’on nous infiltre et puis, une fois dans la place, on nous a exfiltré… J’ai eu du mal à m’y faire mais je m’y suis fait. A toi et à d’autres plus jeunes de reprendre le flambeau !»

           Et, suivant son conseil je me renseignai... Apprenant ainsi que les Despinette, représentants catholiques les plus anciens dans le conseil d’administration du CRILJ parisien – Janine étant la plus “constrictivement” déterminée – avaient été le cheval de Troie “intronisateur” des différentes postulants, tous catholiques, choisis pour faire partie du conseil d’administration… Postulants parmi lesquels, par suite de la complicité qui s’était tissée entre Monique Hennequin et Janine Despinette, n’étaient retenus que ceux de sexe féminin en vue de constituer, par copinage, une cellule d’affinité d’où les quelques rares hommes qui faisaient partie du Conseil d’administration étaient carrément exclus. Ainsi avaient été recrutées Anne Rabany, inspectrice d’académie puis Muriel Tiberghien directrice des Bibliothèques pour tous…pour former ce noyau agissant dont je parlais précédemment où elles se sentaient maintenant tellement en force, qu’elles pouvaient aller jusqu’à penser qu’elles n’avaient plus besoin d’entendre et de tenir compte les propositions ou des avis des autres membres de l’association. Au point d’en arriver à décréter, pour mieux agir sans contradicteurs, que les comptes rendus de report des séances du Conseil d’administration étaient inutiles.

         A voir comment se comportait Monique Hennequin, la représentante en chef du groupe des plus anciens – puisque Jean-Marie Despinette et Raoul Dubois âgé de 83 et 78 ans, en raison de leur âge et de leurs problèmes de santé en étaient réduits maintenant, aux seuls rôles de conseillés de la présidence et du petit noyau agissant – on comprenait immédiatement qu’elle s’était accaparé et qu’elle détenait, parce qu’on les lui avait abandonné, les rênes, le gouvernail et l’avenir du navire CRILJ parisien.

         De toute façon, à observer, Jean-Marie Despinette et Raoul Dubois, de qui je me sentais le plus proche, j’avais l’impression qu’ils n’avaient plus envie, ou assez de force, pour résister à l’énergie autocrate et autoritaire de Monique Hennequin, qui sous couvert d’être leur légataire et de défendre leurs points de vue réciproques, parfois diamétralement opposés, n’en prenait qu’à son aise, pour mener le sien. Celui de la petite secrétaire devenue finalement directrice, qui assouvissait, à bon compte, en s’illuminant des faits d’armes glorieux de ses anciens combattants de justes causes – Jean-Marie Despinette comme Michel Dupouey étaient Compagnons de la Libération tandis que Raoul Dubois, ancien résistant, était auréolé de ses activités humanitaires bienfaitrices –, sa revanche, en voulant faire croire que ces décisions étaient de même portée et allaient dans le même sens que ceux qu’avaient menés ces anciens braves.

         Il fallait ne pas avoir vécu ces périodes sinistres de notre histoire – je rappelle au lecteur d’aujourd’hui que j’avais huit ans en 39, que Jean-Marie Despinette et Raoul Dubois avaient quatorze et onze ans de plus que moi – pour ne pas percevoir derrière les motivations d’action de Monique Hennequin (née en 1935) venant de « l’Association nationale pour le livre français à l’étranger (Ministère des Affaires étrangères) où elle a été l’adjointe de Lise Lebel», cette sorte d’arrogance nationaliste française stupide à prétendre que nous étions et serions toujours, quelle que soit l’époque, vitam aeternam, les hégémoniques défenseurs héritiers des écrivains du Siècle des lumières, irrémissiblement et irréductiblement supérieurs à quiconque, de tout autre pays, en matière de rayonnement culturel.

           Les atouts de Monique Hennequin et les causes de son extrémisme lui venaient du soutien que lui avait témoigné Jean-Marie Despinette, et de l’aide vigilante que lui apportait son épouse Janine Despinette. Soutien et aide qui avaient une odeur d’encens et un goût de bénitier. Janine Despinette (née en 1926) catholique pratiquante avait pour père, un artiste peintre, du nom de Constantin, qui officiait dans une maison-atelier bâtie sur le bord du lac du Bourget, dont la spécialité était des visages du christ couronné d’épines.

 

          Loin de moi pourtant de mettre en doute l’engagement de Janine Despinette pour la cause des enfants. Il était réellement sincère. Sincère mais en même temps, exacerbé par une foi militante passionnelle, donc sujet, dans l’adversité, à jugements radicaux et à décisions extrémistes. Son engagement était sa vie. Organiquement nécessaire et indispensable à son équilibre de femme-mère frustrée par la mort d’un enfant et désespérée de ne plus pouvoir en avoir. Son dévouement à la cause des productions pour la jeunesse était une vocation par compensation et un véritable sacerdoce.

         Et pourtant, bien que ses mérites soient évidents, réels et en tout point estimables, il fallait bien reconnaître qu’aucune autorité institutionnelle nationale en France ne les avait jamais reconnus. Janine Despinette, quoi que n’en parlant pas, devait en souffrir. Son mari était bardé de titres nationaux et elle n’avait que ceux qu’elle se donnait.

 

         C’est probablement pour compenser ce dépit-là qu’en haut lieu, dans les administrations nationales de la culture publique on lui manifestait, qu’elle s’orienta vers des associations, plus ou moins privées, de soutien aux livres pour la jeunesse. Telles celles, à l’étranger, en Italie ou en Tchécoslovaquie, (Foire de Bologne et Biennale de Bratislava), où elle se vantait de représenter la France et où elle la représentait effectivement, mais sans jamais, quelles que soient les couleurs politiques des Présidents de la République et les Ministères de la culture, que son engagement et ses actions pourtant méritoires, ne bénéficient d’une reconnaissance franchement nationale.

          Il m’est arrivé, pour ma part, plus d’une fois, de constater, alors qu’elle était une des prescriptrices, moderne et éclairée du livre pour la jeunesse parmi les plus engagées et les plus efficaces, qu’elle n’était pas bien considérée par l’ensemble des prescriptrices institutionnelles accréditées. Et, juste et triste retour des choses, que Janine Despinette, pour sa revanche, avait généralement peu d’estime pour ceux et celles qui, institutionnellement fonctionnarisés, se préoccupaient de littérature pour la jeunesse.

 

           C’est certainement de cette double mé-considération, faite de rivalité et de dénégation, que Janine Despinette tenait son opiniâtreté et, par dépit, sa suffisance et sa prétention orgueilleuse à vouloir toujours avoir raison contre tout le monde. Son catholicisme de scoute de France et sa frustration de reconnaissance nationale l’investissaient à ses dépens d’une hargne soigneusement masquée, d’autant plus virulente qu’elle n’était pas entièrement partagée par son époux, plus débonnaire et plus conciliant puisqu’il avait, lui, au titre de Compagnon de France, obtenu son onction de satisfaction

         Le tandem que formaient Monique Hennequin et Janine Despinette avait donc, par double appétit d’actions susceptibles de les porter à la reconnaissance de mérites, toutes les raisons de les porter à se croire investies, en fonction de leur foi catholique, par délégation, de pouvoirs qui leur semblaient presque sacrés puisqu’ils étaient au service de la cause des livres pour la jeunesse.

 

         Par appropriation abusive, cette cause qu’elles servaient devenait leur cause. Une cause qu’elles devaient mener, selon leur obédience catholique, au nom d’un patriotisme qui ne pouvait être, on le comprendrait presque, que culturellement et cultuellement exclusivement catholique.     

        De ce tandem qui semblait, par l’assurance qu’il imposait, irréfutable et irrépressible, et de son état d’esprit autocrate, émanait une sorte de parfum d’arrogance et de stupidité qui, chaque fois que je me retrouvais en leur présence directe, dans le local de la rue de Châteaudun, me rendait l’air quasiment irrespirable. Monique Hennequin et Janine Despinette nous faisaient sentir qu’elles étaient chez elles, qu’elles pensaient à tout et que nous y étions seulement tolérés, à condition que nous pensions comme elles et ne trouvions rien à redire à ce qu’elles avaient décidé.

 

         Le CRILJ parisien étaient un château qu’en parvenues elles avaient acquis et qu’elles prétendaient maintenant, une foisinstallées dans la place, qu’elles l’avaient construit. Elles étaient d’autant plus imbécilement fortes de leur appropriation des lieux, de leur pouvoir et des objectifs qu’elles avaient choisi de privilégier pour cet organisme qu’elles avaient squatté, qu’elles avaient dans leurs jupes, ces deux adjointes fidèlement dévouées qu’elles avaient choisi, Anne Rabany et Muriel Tiberghien, qui étaient prêtes, puisqu’elles avaient été recrutées pour cela et d’après leurs convictions religieuses catholiques, à les soutenir les yeux fermés.

          En somme, le noyau agissant du CRILJ parisien se résumait métaphoriquement en sa présidente, Monique Hennequin, la conductrice, imbue de son autocratisme militant à prétention hégémonique, et d’une troïka d’assistantes constituée de Janine Despinette, Anne Rabany et Muriel Tiberghien, avec à la traine, pour compléter l’équipage et fermer le cortège : Jean-Marie Despinette et Raoul Dubois, réduits à l’état de vieux laquais honorifiques totalement neutralisés.

          Pour ma part, étonné de la désuétude et de l’incongruité de cette appropriation faite par Monique Hennequin de l’organisme CRILJ, et indigné de son refus d’admettre que puissent être considérées, en réunion de notre conseil d’administration, les propositions d’élargissement de ce conseil qu’il me semblait nécessaire de faire, en conformité avec les évolutions de notre société française, je ne voyais plus dans ses manœuvres et manigances qu’une odieuse instrumentalisation abusive de l’outil associatif national, au profit de sa seule obédience religieuse.

 

          Instrumentalisation d’autant plus indigne qu’elle était faite par détournement tranchant et catégorique en opposition et au détriment même des objectifs scrupuleusement définis par le collectif de personnalités communistes qui avaient présidé à sa fondation.

          Dans cet ordre de choses, je recommande au lecteur, de lire l’article que Monique Hennequin écrivit en 2009, quatre ans après m’avoir expurgé du CRILJ, intitulé “Réflexions sur la vie, le devenir hypothétique ou la disparition des associations culturelles, sans nostalgie mais pour mémoire”. Article qui se prétend recenseur des faits, des livres et des écrits concernant l’histoire de la littérature pour la jeunesse et qui rappelle – chose importante prouvant que ce n’est pas par ignorance que ses méfaits étaient commis –, ces objectifs louables et hautement recommandables qui faisaient partie des statuts du CRILJ parisien : « Le Centre de Recherche et d’Information sur la Littérature pour la Jeunesse, carrefour de toutes les activités concernant la littérature pour la jeunesse était ouvert à toutes les initiatives éducatives et culturelles, dans le cadre associatif et institutionnel»

 

             Objectifs dont Monique Hennequin, en bonne manipulatrice, ne faisait que se servir en les étalant à son avantage dans cet exposé, en vue de se positionner sous un jour favorable aux yeux des lecteurs et des supérieurs hiérarchiques qui attribuaient les subventions nationales, en allant jusqu’à s’affirmer comme laïquement objective, alors qu’elle avait murement décidé de ne pas en tenir compte et, surtout, de ne jamais les mettre en applications.

           Une autre partie de cet article est encore plus révélatrice puisqu’elle a trait et se réfère à un grand projet interculturel, dit “projet Barfie”, mis en place par dans le cadre de l'Europe nouvelle par diverses institutions associatives de divers pays la constituant : «BARFIE (Books And Reading For Intercultural Education) projet soutenu par les institutions européennes qui travaillent dans le domaine de la littérature de jeunesse et de l’éducation. L’objectif était de promouvoir une éducation interculturelle à travers la littérature de jeunesse d’un certain nombre de pays en touchant un maximum de professeurs et d’élèves mais aussi d’animateurs, de procurer une plateforme créatrice pour échanger des informations, des expériences sur les meilleures pratiques en termes d’utilisation novatrice de la littérature au sein d’une éducation interculturelle et de renforcer la dimension européenne dans le processus d’éducation.»  

          Je peux dire, pour conclure, en repensant à tout ce qu’il me fut donné à constater pendant mon séjour dans ce CRILJ parisien, que j’avais du mal à en croire mes yeux et ma perspicacité. Je n’avais jamais eu auparavant, l’occasion, où que je sois allé, de constater de telles aberrantes manipulations falsificatrices. Ni la manière, avec laquelle, de sang-froid, Monique Hennequin, Janine Despinette, Anne Rabany et Muriel Tiberghien, procédaient. Niant sans vergogne les objectifs primordiaux de l’organisme, elles avaient trouvé le moyen idéal, puisque personne n’en saurait rien, de greffer sur ces objectifs annexés du CRILJ officiel, en prétendant les servir alors qu’ils leur servaient de prétexte, leurs objectifs partiaux et personnels…

 

           Mon constat était sans appel : selon les œillères de nonnes en civil que ces bonnes dames patronnesses portaient, notre culture ne pouvait avoir qu’une seule couleur, celle qui inculquerait dans l’esprit des enfants, les seules vertus d’une culture ethnocentriste et monosémiquement catholique.

          Culture dont on les avait gavées dans leur enfance de petites bourgeoises nanties et privilégiées. Je dis “notre” alors qu’en fait cette conception de la culture n’était pas la mienne. Me faisant l’avocat du diable, je m’efforçai alors d’intercéder et de plaider, au nom d’une culture laïque humaniste, non pas tant pour avoir raison mais parce que je pensais aux enfants et à la jeunesse, dont il me semblait naturel et logique que notre association tienne compte avant toute autre chose. Alors que, néanmoins, en fonction de ce que j’avais vécu et appris, je ne pouvais juger cette notion-conception partiale de culture, vue uniquement sous l’angle religieux, que périmée et dépassée parce que monomorphe et figée.

 

         Et parce qu’elle s’opposait à l’idée que je me faisais de la culture, vivante, polymorphe, en perpétuelle reconsidération d’elle-même, tendue incessamment vers un devenir fuyant d’amélioration et de progrès… qui, en fait, n’aurait certainement jamais d’aboutissement, puisque toujours en train de se faire et donc jamais finie… perfectible par essence, vibrante par nécessité, vitale, humaine pour tout dire.

         Mon effroi commença lorsque je compris qu’une confusion de taille se glissait derrière cette notion de culture   religieuse et, sans qu’elle y paraisse, politique, uniforme et monosémique. Qu’elle trompait son monde car, sous sa bienveillance claironnée, dotée structurellement d’intolérance radicale autoritairement arbitraire, elle n’avait d’autre objectif que d’affirmer et d’imposer son ascendance sur les autres formes de culture plus laïquement diversifiée. J’en étais maintenant convaincu, cette culture qui se proclamait émancipatrice et pacificatrice et qui se présentait en aube blanche comme une sainte nitouche, portait en son sein, tous les éléments d’exclusion, défensifs et offensifs, propres à éradiquer et à supplanter toutes les autres formes de cultures plus ouvertement diversifiées.

          Je me trouvais au titre de témoin muselé, au cœur de ce qui m’apparaissait comme un drame, sans pouvoir amorcer la moindre tentative, non pas pour en sortir et m’en réchapper, mais pour intervenir et rétablir des conditions de fonctionnement plus largement conformes à celles dans lesquelles se débattaient la majorité des Français. Je vivais un cauchemar, contraint d’assister sans bouger, puisque je ne serais pas entendu, à ces actes graves que commettaient, en vase clos, avec l’absolution des deux vieux anciens baroudeurs maintenant impotents, ces quatre femmes investies qui fonctionnaient impunément comme des sorcières inconscientes de leur malignité.

 

           Le fait que rien ne transpirerait de leurs vilénies, puisqu’elles étaient commises dans un incognito le plus total, les encourageait à poursuivre…Elles tiraient parti de ce que la grande presse imperturbable avait une fois pour toutes décréter en considérant qu’elle se discréditerait à parler de ces banales et insignifiantes productions pour la jeunesse... le silence des médias pour adultes plaidait en leur faveur en les encourageant à poursuivre sans en être inquiétées dans ce même sens discriminatoire affligeant.

          Quelle aubaine!... Quoi de plus naturellement stimulant pour elles, que cette garantie de silence que leur fournissait la presse pour adultes en ne se mêlant pas des productions pour la jeunesse !... On n’aurait pas pu trouver meilleure manière de leur donner le droit de continuer à agir comme elles agissaient et de commettre, sans que la main ne leur tremble, leur ségrégationnisme ignominieux!...

          C’est, à n’en pas douter, avec l’exacerbation de leur foi militante, ce silence des média sur leurs actes préjudiciables qui les incitait le plus, à ne se sentir redevables, puisque protégées dans cet ilot-ghetto préservé, véritable nurserie de mères protectrices, devant personne d’autres que leur petite communauté, et, en fonction de ce communautarisme extrémiste, à affirmer, en dépit des actes délictueux qu’elles commettaient, leur bonne conscience et leur assurance d’être dans le bon droit de la vraie France.

 

          Mes pensées étaient amères. Je repensais à Raoul Dubois et me disais que je n’arrivais pas à m’y faire, que je ne m’y ferai jamais. Les questions sur mon aveuglement m’assaillaient : Comment avais-je pu ne pas entr’apercevoir dans les manigances de Jean-Marie et Janine Despinette leur arrivisme et leur besoin de gloire nationale !... Comment et pourquoi n’avais-je pas pu présumer, lorsque j’avais accepté de faire partie de ce CRILJ parisien, que de tels mensonges et une telle supercherie puissent avoir cours !...

 

         Un an après mon entrée au CRILJ parisien, en cette fin d’année 2002, une fois fait le tour des questions essentielles et les constats que rien ne pouvait changer, une seule assurance ferme demeurait en moi : cette adhésion par le silence qu’on exigeait de moi était tellement en contradiction avec tout ce qui avait forgé ma personnalité qu’elle devenait une insulte à mes convictions. Me taire aurait été blasphémer.

 

           Le choix qui s’imposait à moi ressemblait à celui devant lequel Raoul Dubois avait été contraint de céder. J’étais pris entre deux fers. Prisonnier de mon propre engagement puisque j’en étais encore à me demander ce que je pourrais faire pour que l’organisme retrouve les moyens de se débarrasser de ce ségrégationnisme et se remette à fonctionner démocratiquement pour le bien de tous les enfants, je me retrouvais piégé par ailleurs, pieds et poings liés, complice forcé d’adhérer, par solidarité administrative, aux volontés machiavéliquement anti-démocratiques des passionnées catholiques qui présidaient aux directives du CRILJ parisien.

 

         Prisonnier de mes scrupules et piégé politiquement par des extrémistes, je rongeais mes freins : Il était hors de question que je puisse rester bien longtemps dans ce genre d’étau, aux mains et au bon gré d’un radicalisme que j’avais toujours fui comme la peste !

 

                            Mis en ligne en février 2020

 

 

 

 

 

 

 

 

 



11/02/2020
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