1973. AU FIL DES JOURS S'EN VONT LES JOURS

 

 

CONTEXTE DE MA LETTRE A FRANCOISE GIROUD

A L'OCCASION DE L'INAUGURATION DU PREMIER

SECRÉTARIAT MINISTÉRIEL A LA CONDITION FÉMININE

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LA CONNIVENCE DES DEUX FRANCOISE.

           Je n'apprends rien à personne en disant que Françoise Giroud avait du caractère et de la suite dans les idées. Ni qu'elle défendait des idées féministes particulières. Celles qui avaient orienté sa vie de femme mariée, (mère de Caroline Eliacheff), puis sa vie de femme libre journaliste, puis de femme maîtresse de Jean-Jacques Servan-Schreiber (marié à Madeleine Chapsal puis à Sabine Servan-Schreiber) et enfin, à la fin de sa vie, de femme ancien ministre, romancière, concubine fidèle et rangée d'Alex Gral.

    Je rappelle cela, simplement pour dire que c'était une femme de tête et qu'elle n'était pas de nature à oublier la moindre anicroche – car pour elle, visiblement, je ne fus qu'une anicroche sans importance.

    Je ne crois pas qu'elle ait été d'un caractère à reconnaître ses torts et encore moins à les avouer.  

     En décembre 1972 , au moment de l'affaire "Ruy-Vidal/Dolto",  elle était Directrice de L'Express,  et responsable de la rédaction. Elle avait prit fait et cause – sans avoir lus "mes" livres vraisemblablement – pour Françoise Dolto et contre les livres que j'avais envoyés à la doctoresse, puisqu'elle avait donné son feu vert aux libres propos de cette dernière, présentés frauduleusement comme un article-interview de Janick Jossin. Ce que j'étais lui était de peu d'importance puisque je n'étais pas un fils Gallimard ou Fasquelle ou d'un quelconque autre potentat de l'édition française.

       Françoise Giroud était en analyse chez Lacan et elle ne cachait pas ses sympathies pour la tendance freudienne de l'École parisienne de psychanalyse à laquelle Dolto appartenait aussi. Elle était donc – non pas en toute innocence mais en toute connivence – responsable pour la plus grande partie, de la parution de cet article diffamateur et destructeur à l'encontre, sur le plan moral, de ma personne, aussi bien que,  sur le plan économique, des trente livres que j'avais publiés. Avec de nombreuses falsifications, sans  nuances ni discernement, "ma" production toute entière était vouée aux gémonies et j'étais accusé ouvertement de pédophilie intellectuelle et de tentatives génocidaires sur la classe possédante. (Voire l'article 20 de ce blog).

    "Mes"livres et moi-même étions mis à l'index injustement et exposés à des préjudices moraux et économiques que seule la justice, si j'avais choisi cette solution, pouvait évaluer. Si j'avais écouté Jules-Marc Baudel,  mon avocat du moment, cette affaire aurait pu coûter cher à l'Express et à Françoise Dolto elle-même.

       Je préférai choisir la solution du"droit de réponse" et l'exigeai par une lettre circonstanciée que j'adressai à Françoise  Giroud et à laquelle elle répondit sur un ton "maternaliste" : « Je crois que vous perdez la tête… » alors qu'elle devait être tout de même inquiète du procès en diffamation que j'aurais pu intenter et des dommages et intérêts économiques que j'aurais pu réclamer aux coresponsables de ce coup bas médiatique…

         Toutefois, moins de deux ans après, le vent avait tourné pour moi et en ma faveur. Plutôt moins mal qu'on aurait pu l'augurer. Je pouvais relever la tête et les deux Françoises devaient s'indigner du peu de cas qu'on avait fait de leur "bulle verdict" et de la sanction qu'elles prévoyaient. Ma situation et l'avenir des projets de livres que je nourrissais étaient d'une certaine manière, pour un temps, provisoirement, assurés.

        Cela n'avait pas été sans mal, puisqu'il m'avait fallu affronter la fausse colère de mon associé américain qui, feignant d'approuver la condamnation de Dolto, en profitait pour réclamer la main mise sur les trente livres publiés et mon départ de la Sarl que nous avions créée.

       Progressivement, j'avais repris confiance en moi puisque une partie de l'intelligentsia française m'avait manifesté sa confiance. J'allais mieux.

      Mieux en tout cas que Françoise Dolto et Françoise Giroud l'escomptaient puisque j'étais entré dans le groupe Hachette par la meilleure porte qui soit : celle du fortin littéraire de Grasset, où j'avais obtenu, après et malgré le discrédit que m'avait infligé l'affaire Dolto, les encouragements et l'approbation des cinq femmes qui en étaient le joyau  : Edmonde Charles-Roux, Françoise Mallet-Jorris, Christine de Rivoire, Christiane Rochefort et Marie Cardinal.

        Pendant les trois ans de ma présence à la direction de Grasset-jeunesse, Françoise Dolto fut forcée au silence et elle s'y tint. Je porte cela au crédit de sa couardise et à l'intimidation due au respect qu'elle devait éprouver face au prestige du puissant groupe Hachette.   

       De manière plus sournoise, mais non moins acharnée, elle ne recommencera sa lutte contre ma personne et contre mes projets d'édition, qu'en 1976, lorsque j'aurais quitté Grasset et rejoint les Editions Universitaires-Jean-Pierre Delarge où elle avait déjà ses entrées. Entrées ménagées par deux femmes qui lui étaient dévouées : Armelle Béra (psycho-sociologue) femme de François Béra directeur de Diffédit, (organisme qui avait distribué depuis 1966, et qui distribuait toujours, les 30 livres que j'avais publiés avant d'entrer chez Grasset) et Bernadette Delarge, auteure de "livres catholiques pour adolescents", femme de Jean-Pierre Delarge le Pdg des Editions Universitaires.

Pour Françoise Giroud, c'était différent. Je la côtoyais parfois dans les cocktails du Nouvel Observateur. Nous affections de nous ignorer mais elle m'avait physiquement vu puisque j'étais allé me présenter à elle la première fois que j'en avais eu l'occasion, au Festival du livre de Nice.

Elle n'eut pas à attendre si longtemps pour me prouver qu'elle ne m'avait pas oublié. En 1974, alors qu'elle était promue à la direction du "Secrétariat d'Etat à la Condition Féminine", Ministère créé par Valéry Giscard d'Estaing, – nouveau Président de la République nommé en catastrophe à la mort de Georges Pompidou–, dans la mouvance des revendications défendues par Gisèle Halimi, Simone Weil et "les 121 Salopes", Françoise Giroud me prouva que sa hargne était intacte.

L'occasion était belle. Celle de sa consécration de Ministre et celle de l'inauguration de son Secrétariat pour une présentation à la presse très attendue et très prisée.

Ce jour-là, d'emblée, au début de sa conférence, manifestation où les invitations avaient été triées sur le volet et à laquelle, bien entendu, je n'avais pas été invité, Françoise Giroud, prenant un de "mes" livres en main, trouvait le moyen de se réclamer encore de moi pour me rabaisser.

Je n'invente rien. Ce que j'avance me fut rapporté par mon attachée de presse de l'époque, Pierrette Rosset, et par d'autres témoins dignes de foi qui assistaient à la cérémonie. Le livre en question était celui de Danièle Bour Au fil des jours s'en vont les jours, que je venais de publier aux Editions Grasset.

Françoise Giroud, s'en servant comme d'un "mauvais exemple" susceptible de conditionner les enfants, s'était autorisée à dire en me mettant en cause : « Voilà un petit livre, publié par un jeune éditeur qui se prétend d'avant-garde, mais qui donne de la femme une image rétrograde : sur une vingtaine de petits tableaux qu'il propose, la femme est toujours présentée comme étant au service de l'homme, de ses enfants et des tâches ménagères. »

C'était Françoise Giroud qui rouvrait la polémique et je me fis un devoir d'y répondre par une lettre que je lui écrivis et à laquelle elle ne répondit pas.

Ce qu'elle ignorait et que, pour ne pas dévoiler mes batteries, je ne pouvais lui dire à ce moment-là était que, dans le prolongement de Au fil des jours s'en vont les jours, je me préparais à publier les deux autres volets du triptyque prévu sur la cellule familiale. Ce deuxième tome avait été confié à Marie-France Boyer, journaliste, qui élevait, seule, ses deux enfants. Il était illustré par Christian Jauffret et s'appelait : La grippe de Nils. Le troisième tome, en préparation, m'avait été apporté comme un témoignage d'opposition au livre de Danièle Bour par un certain monsieur Thomas. Il racontait les joies et déboires d'un papa-poule, dont l'épouse avait déserté le foyer et qui assumait, seul, la garde et l'entretien de son enfant et de son ménage.

Jean-Claude Fasquelle s'opposa à la publication de ces deux livres. Son refus était le premier veto qu'il m'imposait. Je le trouvais stupide et injustifié. Je pense, rétrospectivement, que Jean-Claude Fasquelle n'était pas personnellement et réellement engagé et motivé contre ces deux propositions d'élargissement de la cellule familiale mais qu'il avait pris sa décision pour complaire à son petit entourage de conseillers (llères) – des messieurs et mesdames "bons offices"constituant une sorte de "comité de lecture occulte" comme il en existe dans presque toutes les maisons d'édition –  qui feignaient de m'ignorer et, sans que je les connaisse, papillonnaient autour de lui.

Il n'empêche que sa décision, prise quelques mois après mon arrivée était sa première entrave au contrat qui me liait, selon mes plans, pour deux années seulement, à Grasset. Elle allait à l'encontre de mes prérogatives de directeur de collection. Je suppose que Jean-Claude Fasquelle, homme d'impulsion assez superficiel, n'eut pas conscience de ce qu'il cassait ni de la gravité que son rejet de deux livres sur trois d'un projet aussi précisément conçu, sociologiquement, pouvait engendrer. Pour ma part, je ressentis cette censure comme un déni porté à tous les enfants qui n'avaient pas le bonheur de vivre dans une cellule familiale équilibrée et que la confrontation avec le modèle familial, omniprésent dans notre société, pouvait culpabiliser. Je savais de quoi je parlais puisque j'avais grandi moi-même dans une famille de parents non-mariés et que, durant mon enfance, l'on me traitait souvent de bâtard. Raison qui faisait que j'estimais sain, utile, nécessaire, indispensable, que ces enfants   n'endossent pas le blâme que l'on pouvait – à la rigueur – porter sur leurs parents et qu'ils puissent avoir le droit de se sentir admis, tolérés, reconnus, par tous, sans avoir à souffrir des préjudices d'une condition qu'ils subissaient.

Je suppose que Jean-Claude Fasquelle pensa certainement  que je ne prendrais pas à mal sa décision. Il se moquait aussi  de savoir exactement ce que je pensais. Ce faisant il ne comprit peut-être pas ce que sa décision engendrait dans mon esprit. En bon héritier du patrimoine éditorial de son père, il me signifiait qu'il était le maître alors que je n'avais aucune intention ni envie de le toiser. En fonction du fossé qui nous séparait, du peu de compétence et d'intérêt qu'il manifestait pour la littérature pour la jeunesse, je n'éprouvais même pas de nécessité à l'informer et à l'inciter à s'investir davantage dans ces sujets personnels qui me préoccupaient. De plus, à ce moment-là, il était en conflit ouvert, à l'intérieur de la maison Grasset, avec Bernard Privat, l'héritier en titre de Bernard Grasset, et il était surtout anxieux d'asseoir ses pouvoirs pour que la maison de la rue des St Pères s'appelle Grasset-Fasquelle.

          Dans ma carrière, cette censure était la première qu'on m'imposait et devant laquelle je dus m'incliner. La grippe de Nils, m'échappa puisque, tel que je l'avais conçu, avec les illustrations de Christian Jauffret, le livre fut repris par les "Editions de femmes" et publié. Le projet sur le "papa-poule" ne vit jamais le jour. 

Pour ce qui est de Françoise Giroud, j'eus le sentiment, alors que j'avais oublié nos querelles, que pour des raisons qui m'échappent, paradoxalement, elle avait continué à me suivre du regard – Était-ce en raison de sa fille, Caroline Eliacheff, en formation et en cheville avec Dolto ?... Quoi qu'il en soit, devais-je l'attribuer au hasard, nous nous retrouvâmes autour d'une même table, quelques années plus tard, une fois François Mitterrand au pouvoir, aux côtés d'Yvette Roudy, alors ministre des droits de la femme, faisant partie d'un même jury de sélection de livres. Des livres dont les objectifs étaient de valoriser et de moderniser le statut de la femme, celle préfigurant notre 21ème siècle prochain.

Voici la teneur de ma lettre:

Le 9/10/1974

A Madame Françoise Giroud,

Ministre d' État à la condition féminine.

L'intérêt que vous avez manifesté pour Au fil des jours s'en vont les jours, livre publié dans la collection Grasset-Jeunesse, me surprend. Je me croyais plus petit et vous me grandissez.

Habituellement –Est-ce la peine de vous le rappeler? – c'est plutôt pour subversion que pour passéisme qu'on s'en prend à moi : les hommes ou les femmes de droite ou de gauche, les croyants ou les athées, les catholiques ou les protestants, les Juifs ou les Musulmans...

De toute façon – banal à constater! –, le problème n'est pas si simple!... Si la plupart des adultes qui s'intéressent à la Littérature pour la jeunesse considèrent que le livre d'enfant doit être une bible, un dogme infaillible que les enfants ingurgiteront sans broncher, je ne me range pas à cette idée préconcue.

J'ai même une idée différente. A l'extrême, l'enfant –selon moi –doit pouvoir déchirer le livre, ou la page, s'il renie ce livre ou cette page.

Et je l'invite, quelquefois implicitement, à le faire, par le biais du texte ( dont l'auteur reste responsable), de l'illustration (responsabilité du graphiste) ou du concept (ma responsabilité la plupart du temps).

Mais la conclusion de cette optique devait être – dans le meilleur des cas –, la publication de livres "ouverts", par lesquels le libre-arbitre et l'esprit critique des enfants seraient sollicités.

Au besoin même, comme un point de départ, pour une communication d'inter-échange entre des enfants  avec des enfants ou entre enfants et adultes.

De ces trois parties, vous admettrez que je ne réduis ni n'exclue le rôle que je joue, et entends bien jouer, dans chaque livre signé.

Par Ionesco, Duras et Richard Hughes, l'enfant lecteur, en position de contestation, est incité à affronter des images d'adultes et des images du monde, autrefois incontestables dans les livres pour enfants. L'illogisme prend souvent le pas sur la logique, les raisons sur "la" raison. Je me considère plutôt comme un instrument qui, après les surréalistes, le nouveau roman, le théâtre brechtien...témoigne et sert une évolution des courants de pensées et des considérations sur l'attitude à adopter devant le livre.

Mais revenons à Au fil des jours s'en vont les jours... L'historique du livre est le suivant : On me soumet des illustrations de Danièle Bour – de type naïf c'est archi-clair –, au moment où je m'étais mis en tête justement après avoir pratiqué ce style avec le livre d'Anne Philipe : Atome, le petit singe de la lune, de haïr le style naïf de Jacqueline Duhême dont le journal Elle, pendant des années nous avait abondamment abreuvé... Je trouvais que, par son insistance et son succès, il sclérosait les possibilités de renouvellement de l'illustration en France...

Toutefois, réflexion faite, face au style de Danièle Bour, je me suis interrogé sur l'intérêt de le relancer...

Après avoir questionné et re-questionné ma position, je finis par la trouver stupide, absurde et circonspecte. Je demande à rencontrer Danièle Bour mais chez elle. Je dit bien chez elle. Là, je constate que son appartement ressemble à ses dessins et que ses dessins lui ressemblent. Elle me donne l'impression d'être une mère idéale, celle qui aurait pu être la mienne. Je constate qu'elle rend heureux ses deux enfants et son mari. Elle attend un troisième enfant...C'est une femme au foyer...Elle rend heureux...Elle est heureuse...

Conclusion : je dis oui pour un livre avec elle, à condition que ce soit une "chronique d'une famille au jour le jour".

Mais cette chronique aurait un but précis : celui de préparer un jeune enfant-lecteur à savoir que les jours se suivent et ne se ressemblent pas, qu'une maman porte son enfant dans son ventre, que le cours de la vie est fait de joies et de peines, de tonnerre par exemple, d'anniversaires, de petites maladies, de fêtes, de surprises, de mariage... mais aussi de disparitions d'êtres que l'on aime et de visites au cimetierre…

Le livre terminé, il est et reste – je le reconnais – l'image nostalgique d'une famille un peu anachronique mais chaleureuse et tendre, définie par le style naïf.

        Cette famille exprime un choix de vie, celui de Danièle Bour, c'est son image d'elle-même et de son choix de vie qui est projetée et avec elle, celle de toute une catégorie de femmes qui existent bel et bien en France et de par le monde.

         Faut-il les tuer ?... fallait-il tuer toutes les "bonnes" parce que certaines personnes jugeaient "immorale" et "bourgeoise" l'existence d'une "bonne" dans les Contes d'Eugène Ionesco ?

        Devrais-je me disculper en ajoutant que ce n'est pas ce type de femme que j'ai épousé?...

Cette image de la femme au foyer ne reste-t-elle pas, historiquement, valable ?

Devant cette image idyllisée que proposait Danièle Bour, les enfants-lecteurs ne pourraient-ils qu'applaudir et se ranger à cette image, en faisant taire  leur besoin ou leur désir d'une autre image de femme plus à leur goût – Mais n'est-ce d'ailleurs vraiment qu'une question de goût?... 

N'est-ce pas plutôt une question qui échappe à nos volontés individuelles mais qui s'impose : celle que l'opinion majoritaire retient de la position de la femme dans la société ?… Et celle-ci n'est-elle pas fonction de l'évolution de la société elle-même?…

A partir de ce livre, je me permets de vous faire remarquer que beaucoup d'enfants, au lieu de gober littéralement le "message pour une vie périmée" (comme certains dires ont pu le prétendre) se sont défalqués pour s'exprimer. Parmi dix livres qui leur étaient proposés Au fil des jours s'en vont les jours a été choisi par eux comme "livre de lecture courante".

Ce qui incite à déduire que l'exemple – le mauvais exemple selon vous, et selon mon avis personnel –  permettait à ces enfants d'écrire leur journal intime pour se démarquer et désavouer cette image idyllique, pour analyser leurs conditions de vie, pour préciser leurs points de vue et pour formuler leurs projets d'avenir.

Les enfants des écoles de Saint-Pierre-des-Corps (municipalité communiste) ont dit : «Ce père, il est toujours là : il ne fait rien : c'est un patron!» Un autre enfant commentant la deux-chevaux jaune de la famille a ajouté : « Mon père parle toujours d'acheter une voiture mais ne l'achète jamais parce qu'il n'a pas assez de sous! »

D'autres ont fait remarquer qe ce n'était pas leur mère qui se levait la première ni versait le café dans les bols... Des filles ont trouvé que Thomas, le "héros" du livre était arrogant : «C'est un garçon, il crâne, il se croit malin! »... Tandis que des garçons, se projetant, disaient au contraire de lui : « Il est jaloux de son petit frère! »...

Ces témoignages me paraissaient suffisamment concluants : chaque enfant pouvait prendre le livre à sa manière et selon son propre vécu!

Pour Ah ! Ernesto, de Marguerite Duras, j'avais pu dresser le même constat. Les réflexions, donc les positions, adoptées dans la confrontation des enfants avec le personnage de Marguerite Duras (qui refuse d'aller à l'école), étaient aussi convaincantes. Tandis que le livre fut considéré par les adultes comme subversif et comme « un encouragement à ne pas aller à l'école » les enfants comprenaient très bien la morale implicite de l'histoire.

Voici, allant dans ce sens, quelques unes des réactions d'enfants : « Il a tort. Moi, je veux aller à l'école!» ; ou encore : « Il va dans une école idiote. Les écoles ne doivent pas être comme ça!» ; «Son maître est stupide. Ses parents aussi!» ; «Moi, je ne serai pas comme ça!» ; «Moi non plus! Je n'aime pas la classe. Je ne suis donc pas le seul!» ; «C'est l'instituteur qui a raison!»

Mes conclusions sur ces deux exemples de réactions sont les suivantes : lorsqu'un livre est l'expression d'un témoignage individualisé, les lecteurs sont amenés forcément à se démarquer pour se définir : pour ou contre, ou, selon les cas, plus ou moins pour ou contre l'affirmation d'existence de l'auteur.

Par extension, j'en arrive à une définition du lecteur rêvé, tel que je le souhaite : celui qui ne peut pas rester neutre. Ni neutre, nis dévôt, ni mouton!

Cette nouvelle approche du livre me semble être  une optique plus conforme à notre époque. Pour un jeune lecteur, elle me paraît plus stimulante, plus subtile et aussi plus efficace que celle couramment et habituellement considérée. Elle est en tout cas à l'opposée d'une peinture schématique, dogmatique et "catéchistique"de la lecture "orientée dans un but intentionnel"précis.

Ayez une conversation avec Raymonde Krief, directrice culturelle du Fonds National Juif, et écoutez ce qu'elle pense de ce que les adultes lui demandent de retransmettre aux enfants et vous me comprendrez certainement.

Il est facile de croire qu'on peut donner aux enfants de l'idéologie prédigérée. Il me paraît plus intéressant de leur donner une œuvre véritable (d'art, de littérature ou de sociologie) qui les incitera à participer, à s'exprimer et à contribuer à celle-ci.
        Pour soutenir ce rôle de création des femmes, je n'ai pas attendu qu'on m'en donne l'ordre. Le choix de mes auteures et illustratrices me paraît suffisamment éloquent. Dans le petit "monde graphique" de Paris (après New York) : mes oppositions avec les illustrateurs de type phallocrate qui se font un point d'honneur de ne publier que dans le journal Lui et qui refusent d'accorder du talent aux femmes, sont connues. Je ne les renie pas. Ni ne les étale. Ma conviction étant que les actions profondes ne doivent pas être, ne sont pas toujours, celles qui paraissent les plus spectaculaires.

Si j'essaie pourtant de faire le bilan des actions que j'ai menées pour soutenir, selon mes moyens, la cause de l'évolution du statut de la femme, je crois que je ne pouvais faire mieux qu'en permettant à des femmes d'écrire, de dessiner et de faire connaître leurs options. Ce que je ne peux faire qu'à mon rythme, au fur et à mesure et au bonheur des rencontres avec des individualités singulières. 

Au titre de récompense, je m'accorde trois actions-rencontres que j'aurais pu rater si ce destin de la femme dans notre société m'indifférait :

1. L'encouragement que j'ai apporté au talent de Nicole Claveloux, l'illustratrice de Gertrude et la sirène (histoire d'une petite poupée de bois qui ne veut pas appartenir à quelqu'un d'autre) qui, après sept ans de rejets plus ou moins exprimés par ces mêmes graphistes publicistes phallocrates, se voit offrir cette année, le prix graphique pour Alice au pays des merveilles.

2. La plus troublante des trois : ma rencontre avec Joëlle Boucher qui me présenta, en trois dessins juxtaposés, l'histoire d'une femme qui boude devant un paysage mais dont le ventre s'arrondit pour enfanter, mettre au monde, un paysage à sa convenance.

3. Pour ce qui est de Mila Boutan, que je ne peux qualifier d'illustratrice puisque c'est plutôt d'un peintre qu'il s'agit (je regrette qu'il n'y ait pas de féminin), ses dessins et ses collages ne sont pas significatifs d'un art qu'on pourrait qualifier de "féminin" ni "d'enfantin": c'est de l'Art, tout simplement!

Vous allez certainement trouver ma lettre aussi longue que la première (elle vous fut adressée en Décembre 1972 au moment où j'étais acculé à la faillite) et elle l'est. Vous la trouverez peut être ennuyeuse et elle l'est peut être. Mais, je considère que vous en avez pris l'initiative, un peu à la légère, en m'incriminant.

Quoi qu'il en soit, si ma lettre ne vous paraît pas convaincante, je reste à votre disposition pour envisager, en matière de livres pour la jeunesse, les propositions concrètes que vous pourriez me suggérer.

       Dans cette attente, je vous prie d'accepter, chère Madame le Ministre, l'expression de mes sentiments les meilleurs.

                                                      François RUY-VIDAL

 



13/11/2017
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