1968. ECLAIRAGE DE 1968 SUR UN REBELLE CHEVELU D


       
                                                     
   
           Le moins qu'on puisse dire est que l'histoire de ce garnement est plus que mouvementée. Mais elle correspond aussi aux bruits et fureurs qu'ont suscité, régulièrement, depuis 1850, date de la première publication, en Allemagne, toutes les nombreuses rééditions de ce livre, devenu depuis, un des classiques de la langue allemande.
        Son existence est dû à l'initiative
d'un psychiatre de renom, Heinrich Hoffman, auteur et illustrateur de la version originale, écrite spécialement pour son fils et parce qu'il n'avait pu trouver, selon ses dires, sur le marché, un livre qui, selon lui, aurait pu correspondre, à la fois, à ses nécessités pédagogiques de prescripteur et aux préoccupations, en fonction de l'âge de celui-ci, que son fils pouvait avoir.
        Imaginez, un père, – celui que je fus réellement en 1960 alors que mon fils avait sept ans  –
qui, s'étant mis en quête désespérément d'un livre à offrir à son petit garçon, avait décrété finalement qu'aucun de ceux qui existaient en librairie et qu'il avait eu en main ne pouvaient correspondre et convenir à l'enseignement qu'il souhaitait donner à son enfant.
        A lire la version originale de Pierre l'ébouriffé et la préface qui l'accompagne, toutes deux du même docteur en psychiatrie Heinrich Hoffman, et à survoler quelques versions modernes, prises parmi toutes les nombreuses rééditions qui ont repris, sans discontinuer depuis 1850, sous diverses formes d'adaptations mais sous le même titre emblématique, l'histoire de ce "sacré" Pierre l'ébouriffé, on est surpris de constater qu'il est le prototype de tous les enfants qui se rebellent presque systématiquement, sans doute pour s'affirmer, contre les principes d'éducation et d'organisation de notre société.
       En réalité, ce Pierre qui refuse qu'on coupe ses cheveux et qui, systématiquement, dit non avant même de considérer le bien fondé de ce que la société adulte lui propose, ne fait que lever le rideau d'une scène dans un théâtre pour enfants, avant que la pièce de théâtre elle-même ne se joue.
        Pierre le rebelle , en effet, ne fait qu'introduire huit autres petits énergumènes, aussi contrariants que lui, impliqués dans huit scènettes, historiettes, fabulettes, aussi savouveuses et instructives mai tout de même aussi
scabreuses que la première. Ces fabliettes mettent en scène plutôt des garçons que des filles mais on ne peut décemment pas accuser Hoffman de sexisme. Son livre avait été écrit pour son fils.
             Quoi qu'il en soit, ces huit enfants, par contre, étaient bien des prototypes qui pourraient être des
soeurs et des frères, cousins ou cousines de ce fameux entêté Pierre l'ébouriffé qui refusait de se laisser couper les cheveux. Comme lui, ils sont des anti-héros, des contre exemples, mais porte-flambeaux tout de même de la contestation enfantine adeptes d'un "parce que"inexplicable.
            Ils font partie, pourrait-on dire de ces indociles irrémédiables, ceux qui croient bon de résister à la logique, à la raison et à la discipline (L.R.D.) et deviennent, pour se distinguer et se faire remarquer, des disciples du mal de la désobéissance, plutôt inconscients de leurs entêtements et des dangers de leurs conséquences.

             Dicton connu : "Aux parents de manger les raisins verts, aux enfants d'en avoir les dents agacées!..."
        Ce qui pouvait se dire autrement : " Une génération constate et maugrée ; la suivante, inspirée, fomente ; la troisième, encouragée, met en œuvre ; la quatrième et les suivantes en pâtissent ou au contraire s'en réjouissent et s'en pourlèchent..."
         Mon fils avait quinze ans en 1968 et, comme la plupart de ceux et celles qui faisaient partie de cette "Bof!"génération, rechignait à mettre ses pas dans les miens et dans ceux des autres générations qui avaient suivi ou étaient intermédiaires entre la sienne et la mienne. Cela pour dire simplement que la génération de ceux qui avaient vingt ans à cette époque de mai 1968 n'était pas une génération spontanée.
        Pourtant, même si on a pu penser que tout partait d'eux, qu'ils avaient tout inventé, je suis toujours resté persuadé qu'ils n'étaient que les justes émanations des générations de l'après guerre et les porte-flambeaux, porte-paroles d'une contestation qui venait de plus loin, et de bien avant eux. Une contestation
aussi véhémente que la leur mais moins systématique. Une contestation que ces générations passées, dont la mienne, du fait de contextes plus graves, avaient cru préférable de ravaler et de reporter tout en l'entretenant en sourdine.
            De 1958 ( Retour du Général de Gaulle aux affaires) à 1968, nos générations avaient eu leur part de déboires et d'amertumes. Pour en paraître plus obéissants nous n'en étions pas moins inquiets ni moins conscients des problématiques politiques et sociales perpétuellement soulevées et jamais résolues. Nous attendions l'heure...
           Mais il est fort probable qu'en secret, sans en avoir conscience, en nos forts intérieurs, nous ayons pu souhaiter, sans vouloir le savoir et l'admettre, que c'était au tour des générations nouvelles de bouger et de s'insurger. Que des forces innocentes et nouvelles se lèvent ; que des bras moins hésitants et plus fougueux que les nôtres s'arment et lancent des pavés... Qu'ils dressent des barricades et revendiquent, à notre place, ce que nous n'avions pas osé réclamer.
            Sans nul doute, à tort ou à raison, que nous ayons pu ou non en être conscients, nous avions ruminé et étions les véritables inspirateurs de ces journées de mai 68 et, parfois, certainement même, les premiers instigateurs de cette contestation.
            Dans cet ordre des choses, les choses étant ce qu'elles sont, aussi inflexibles et entêtées qu'elles puissent être "quand elles s'y mettent", susceptibles parfois de justifier les plus étranges paradoxes et de contrarier les plus grandes certitudes, mon fils, enfant studieux et sensible, élevé sagement dans une cellule familiale ouverte, libérale et non-conformiste, se mit un jour, comme bon nombre des ses camarades de lycée à contester, à refuser de couper ses cheveux, à se rebeller à propos de tout et de rien jusqu'à finir par nous traiter, nous ses parents ébahis, de "bourgeois".
            A ce moment-là, je préparais plusieurs livres sur des sujets divers et avec des auteurs différents mais qui tous s'inscrivaient, par suite du contexte historique de l'époque, de mes préoccupations personnelles et de celles, un brin similaires, de mes collaborateurs, dans un courant de pédagogie de conscientisation
nettement inspirée par celle de René Zazo et par la philosophie anti-oedipienne de Deleuze.
           Les Quatre Contes de Ionesco m'avaient incité à oser penser que, par le livre pour la jeunesse, on pourrait remettre en cause, à la fois, l'enseignement traditionnel, ses conceptions et ses méthodes et, du même coup, les considérations compassées, hyper protectrices que les institutions de prescription (publiques et privées, catholiques surtout) se croyaient obligées d'adopter envers les enfants, en les isolant,
loin des problèmes de la Société, dans un parc qui ressemblait à "la bergerie de Marie-Antoinette".
           Un de ces projets qui donnera lieu plus tard à la publication sous le long titre de : Sur la fenêtre, le géranium est en train de mourir mais toi qui vois tout, toi qui sais tout...reposait sur un texte, écrit par un professeur américain A. Cullum, radicalement à charge, sans nuance et même délibérément de parti pris contre les enseignants et leurs méthodes, mais dont le socle contenait quelques vérités premières à méditer.
             Dans l'air de ce temps-là, il était commun et banal de prendre les enseignants pour "têtes de turc". Ils étaient accusés de tous les maux dont souffrait notre société et de ne pas savoir assumer leurs tâches auprès des jeunes générations qui leur étaient confiées.
            Unanimement, il fallait hurler avec les loups pour dire qu'ils dispensaient un enseignement formaté, inadapté aux nécessités de notre évolution économique et sociale ; qu'ils étaient sans compétences, inattentifs, inconscients, dédaigneux ou même irrespectueux de l'identité intime, unique, singulière de l'individualité de leurs élèves ; qu'ils les préparaient à devenir des êtres sans avenir... Pierre Bourdieu n'arrangea pas les choses en proclamant sa thèse sur " l'école, machine bonne à reproduire les inégalités"...
        Ce Géranium était tout de même pourvoyeur d'un bien : parmi les vérités proclamées et qui méritaient d'être entendues, se profilaient des revendications fort légitimes plaidant pour que puisse apparaitre enfin un statut équitable de l'enfant du 20 ème siècle, assorti d'une charte de ses droits.
         Un autre de ces projets, axé comme l'avait été Le Géranium sur le rôle et les influences de l'éducation dans l'élaboration de nos identités, s'inscrivait dans un futur encore incertain mais viendrait en aboutissement des rapports suivis que j'avais enfin réussi à établir avec Marguerite Duras, fille elle-même d'enseignants et préoccupée comme moi, avec moi, de ce qu'elle pourrait écrire pour contribuer à amorcer une réflexion contemporaine sur l'École.
        Nos passés à tous deux, nous y portaient, à partir, bien entendu, d'un regard scrutateur rétrospectif sur l'efficacité qu'avait pu avoir dans le temps l'éducation, sur le rôle du savoir dans l'amélioration de la nature humaine et sur la société...projet qui deviendra Ah! Ernesto! illustré par Bernard Bonhomme.
        Pierre l'ébouriffé baignait donc, avant de naître, dans le bain de ces eaux-là. Le petit protagoniste qui disait "non" aux préceptes d'éducation, semblait avoir servi de leçon à Charles de Gaulle lui-même – celui qui avait su dire "non" à l'Allemagne nazie.
        Comme par effet de boomerang, ce fameux Pierre, "résistant" lui aussi mais à la bienséance, retournait vers le monde adulte le doigt que l'on pointait sur lui pour le vilipender.
          C'est Simone Signoret qui, fortuitement, me parlant d'un livre allemand qu'elle avait aimé, alors qu'elle était enfant et vivait à Colmar, "parce qu'il l'avait fait souffrir et marqué à vie", me demanda de le rééditer. Sans le lui promettre fermement je voulus comprendre pourquoi ce livre l'avait tant émue et je le relus donc, en cherchant à déceler, dans les ressorts du livre, ce qu'elle avait pu ressentir de si grave. En vérité je recherchais aussi, à travers ce qu'elle m'en avait dit, à retrouver toutes les raisons qui, éventuellement, pourraient, justifier, plus d'un siècle après
, une telle réédition.     
           Pierre l'ébouriffé, dans sa version originale, a toujours été, depuis sa première publication en 1850, considéré comme un livre traumatisant. 
        Rappelons que les neuf historiettes sont de petits contes d'avertissements. Les neuf protagonistes sont des enfants désobéissants et selon le principe que toute désobéissance mérite punition, on peut conclure que l'enseignement du psychiatre Hoffman était plutôt du type répressif. Prévenir certes, mais par l'exemple et en exhibant des enfants menacés de fouet de fouet, ou brûlés vifs ou morts de privation...
        Il fallait bien "ancrer dans le crâne" de ces enfants qu'on ne plaisante pas avec l'obéissance qu'on doit aux adultes... 
        Ainsi donc était né en Allemagne, en 1850, ce livre Pierre l'ébouriffé, classique insurpassable dans ce pays où certains géopoliticiens médiumniques crurent pouvoir lire, prémonitoirement, les crimes nazis, les fours crématoires... alors qu'à bien y regarder on ne pouvait y trouver que les déboires et déconvenues qui peuvent survenir à un enfant symbolique, immature, indocile et légèrement stupide, prototype juvénile de l'entêtement et de l'affirmation de soi, s'achoppant à l'autorité et à la sagesse d'expérience des adultes.
         Chose étonnante pour moi, à ce moment-là, ce Pierre l'ébo
uriffé , inventé par Hoffman, cet ébouriffé de 1850, avait toujours eu des surgeons que j'avais largement eu le temps de rencontrer dans les classes où j'avais enseigné et que je retrouvais encore autour de moi dans les familles que je fréquentais.
          En tout cas,  le prototype survivait encore et ressemblait comme deux gouttes d'eau à mon fils, cet autre Pierre chevelu de 1968. Tout deux n'avaient fait qu'échanger leur costume.
          Ma résolution de réécrire le texte, en l'adaptant   au contexte de cette fin des années soixante-dix, à la pop génération, aux hippies, au pouvoir de le fleur et de l'amour et au mépris de la guerre, fut prise en un temps record mais à la désapprobation de mon collègue américain qui préférait penser que 1850, la psychiatrie allemande, des contes d'avertissements...n'avaient rien à voir avec les besoins des petits enfants américains.
         La structure du livre, ses objectifs, le fond de pédagogie répressive seraient conservés puisque je m'imposais de rester fidèle aux thèmes et aux sanctions des neuf petits contes d'avertissement qui composaient le livre.
         Pour seuls privilèges, je pensai que je pourrais m'accorder, pour rendre ces neuf et différents épisodes moins tragiquement simplistes, ceux de l'humour et un regard distancié de dérision. Il ne s'agissait pas d'une traduction mais d'une réécriture. je ferai de ce Pierre l'ébouriffé 1968 une version hippie.
        Et je décidai enfin, en hommage à Simone Signoret et parce que j'avais eu pendant ma jeunesse le bonheur d'apprécier, dans mon village natal, une forme d'humour alsacien, particulièrement tendre, souriant et désabusé, que l'illustrateur serait alsacien.
        Remontant aux sources, à Strasbourg où mon père avait terminé sa vie et était enterré, je me mis en quête d'un illustrateur qui, dans mon esprit, parce qu'il aurait été nourri du classique allemand et qu'il vivait à la frontière de cette Allemagne qui m'inquiétait encore, saurait mieux rendre la rigueur des principes inflexibles d'obéissance et un parfum de la version originale.
        Ne me refusant rien, lui présentant le projet comme un projet qui le concernait particulièrement et même intimement, je le savais, je sollicitai Tomi Ungerer et garde encore la nostalgie du livre qu'il aurait pu réaliser s'il avait été disponible. Nous étions à New York, c'était en été 68, Tomi Ungerer me répondit à cette époque que sa vie à Fire Island était belle...et qu'il n'avait pas du tout l'esprit à refaire ce Struwle Peter.
        Monsieur Fischer, imprimeur de Strasbourg, celui à qui j'avais confié l'impression de La Forêt des lilas, à qui je parlai de mon projet, me conseilla alors un jeune illustrateur qu'il employait régulièrement, spécialiste en étiquettes de bouteilles de vins, sérieux,
méticuleux, dévoué, consciencieux ... et c'est ainsi que je fus amené à rencontrer puis à choisir Claude Lapointe pour illustrer ce projet.
       
A cette époque, Claude Lapointe n'avait jamais encore réalisé de livre. Sa timidité naturelle, la fougue et la ferveur qu'il témoignait, l'empressement fébrile qu'il y mettait, le besoin d'être constamment rassuré, les précisions qu'il réclamait sur ce que serait le texte de cette nouvelle version, celui de la traduction littérale ou celui de mon adaptation, sur le nombre de signes que ce texte comporterait en vue de prévoir et d'organiser son travail d'écriture manuscrite de ce texte et son travail d'illustration...etc me forçait à entrer dans un jeu ritualisé précautionneux d'interdépendance qui ne ressemblait en rien à mes principes libéralement entretenu de collaboration amicale.
        Bien qu'il le fasse au nom de la rigueur et de la précision, d'une manière chaleureuse et au nom de bonnes intentions, je voyais très bien les limites que pouvait induire ce genre de subordination trop précisément inter dépendante. Je ne voulais pas que ces illustrations illustrent, à la lettre près mon texte, et je ne voulais pas dépendre de ses propositions d'illustrations.
        De toutes façons, nous ne partions pas dans le vide. Les thèmes et les personnages existaient. Il s'agissait pour lui simplement de transposer les situations et d'habiller les personnages à la mode du temps choisi : celui des sixties. Je lui avais cependant précisé que je traiterais le sujet, selon l'éclairage de 1968 et en m'inspirant des conversations que j'avais avec mon fils. J'attendais de sa part qu'il se mette au goût du jour et que son interprétation soit une version hippie.
             Mon intuition me commandait la méfiance et elle se confirma tout au long de la réalisation du livre. Au fond, Claude Lapointe souhaitant tout contrôler ne demandait rien de plus que la maîtrise totale du projet. Il lui fallait mon texte, écrit à la virgule près, pour le calibrer et le calligraphier manuellement, – idée que je détestais mais qu'il réussit à imposer à mon associé américain pour une version abominable du livre – de manière, disait-il, à pouvoir prévoir ses illustrations en habillage précis du texte..
        Au fond, il réclamait de moi que j'adhère à ce que je haïssais le plus dans les livres que je voyais sur le marché : une mise en boîte, d'orfèvre certes, mais où textes et images étaient intriqués d'une manière inductrice inextricable pour ne raconter, finalement, que la même histoire.
        Pour tout dire, cette conception de fabrication que Claude Lapointe voulait m'imposer était une méthode qui le sécurisait mais qui se trouvait à l'opposée de celles que j'avais pratiquées et de celles que je souhaitais améliorer pour la réalisation de mes prochains projets.
        Tandis que Lapointe réclamait de pouvoir ajuster ses images au plus près des mots et en adhésion totale avec les sens précis du texte, tandis qu'il professait de devoir s'en tenir à une fidélité totale, à la lettre près, de ce que disait l'auteur, je plaidais au contraire pour le double jeu d'expressions libres, celles de l'auteur et celles de l'illustrateur, à partir des mêmes contenus et contextes.
        Je répétais que les deux expressions n'avaient pas à s'imposer d'être le pléonasme l'une de l'autre, qu'elles devaient être complémentaires, supplémentaires, mais autonomes, contrapunctives et même contradictoires.
        Séparément, nous devions, c'était ma conviction, chacun selon notre approche, notre spécialité, notre inventivité, notre lucidité sur l'époque, proposer notre version des faits, compte tenu que nous nous étions mis d'accord sur les fondements du livre qui étaient le texte et le contexte et sur le style hippie qui en serait forcément  l'habillage visible.

            



13/11/2017
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