MME BOULAIRE : EXTRÉMISTE TENDANCIEUSE ET FALSIFICATRICE QUI JOUE LES INTEGRES ET SE PRÉTEND HISTORIENNE

«La critique périodique de livres pour enfants depuis l’après-guerre» (Revue en ligne Strenae)

Pour être bien sûr de ne pas me tromper sur le cas de Mme Boulaire qu’Annie Renonciat m’accusait de méjuger sans avoir apprécié ses talents, j’ai donc fait l’effort d’aller relire deux articles qui m’intéressaient parmi tous ceux qu’elle a écrit et vous fais part ici des réflexions qui me sont venues à l’esprit à la lecture de celui qu’elle a intitulé : “La critique périodique de livres pour enfants depuis l’après-guerre”

Le Titre est alléchant et le sujet passionnant. Peut-être plus particulièrement pour moi qui ai été sensibilisé par mes professeurs à ces périodiques, en 1947, dès mon entrée à l’École Normale d’Instituteurs (J’avais 16 ans), soit deux ans après 1945, période qui inaugure ce qu’on appelle communément l’Après-guerre. Mais je ne m’y intéresserai véritablement que quatre ans plus tard, lorsque j’entrerai en exercice et prendrai mes fonctions dans l’enseignement, en 1951, (j’avais 20 ans), par curiosité personnelle d’abord, en raison de mes penchants pour la littérature, puis pour être en mesure de conseiller mes élèves, et leurs parents, sur les livres qu’ils pouvaient lire, après la classe puisque ces livres de loisirs étaient interdits en classe, selon les instructions officielles diffusées par le Ministère de l’Éducation Nationale. 

Tout donc, dans l’énoncé de cet article, me semblait préfigurer ce que je souhaitais retrouver :  des titres de revues, les noms de responsables analystes critiques – généralement des pédagogues devenus journalistes, ou des journalistes se piquant de pédagogie–, et surtout l’esprit dans lequel baignait, à ce moment-là, dans cette période d’après-guerre de redémarrage d’activité, aussi bien les livres que les éditeurs produisaient à l’intention des enfants que le niveau des “expectatives d’attente” que le public de parents et d’enseignants leur accordait. Période faste puisque nous reprenions espoir. Dont les caractéristiques étaient la remise en question totale de nos façons habituelles de considérer la vie en général, en rapport avec celle, bien entendu, que nous avions eu avant la guerre mais qui datait tout de même de cinq ans. Le plus dur était d’oublier celles, dramatiques, ignobles souvent, sinistres pour tout dire, qui correspondaient à la durée de la guerre. Ces années de guerre ne pouvaient servir de référence que pour les pires des choses. Elles avaient été trop inhumaines et il ne serait venu à l’idée de personne de vouloir les reconduire. Oublier, pardonner, espérer en un monde meilleur, vouloir le construire en retrouvant les bons moments que nous avions eus avant la guerre … Bref, je peux supposer que jeunes et vieux, ceux qui avaient fait la guerre et ceux qui ne l’avaient pas fait, souhaitaient repartir d’un bon pied et envisager de vivre sur de nouvelles bases, en sélectionnant mieux qu’auparavant les objectifs primordiaux à favoriser pour éviter les erreurs du passé et pour faire face à ce que nous appelions la Reconstruction..

A retrouver ce titre et ce sujet choisis par Mme Boulaire, je me réjouissais donc par avance, imaginant que j’allais revivre, un tant soit peu, ce passé triste en raison de ce que j’avais vécu pendant la guerre et des souvenirs personnels intimes que j’en gardais, et l’autre, exceptionnel de l’après-guerre, empreint de cette exaltation à entreprendre qui régnait dans notre air de vivre…Toutes choses qui avaient forgé, bien que de bric et de broc le plus souvent et malgré moi, aussi bien mes goûts et mes convictions en littérature que mes engagements pour l’enseignement et l’action culturelle.

Mais, premier désenchantement, dès le début de la lecture et les promesses de ce titre alléchant, à mon étonnement, je remarquai que Mme Boulaire avait préféré ne pas délimiter, de manière précise dans le temps, par des dates boutoirs comme il me semble qu’elle aurait dû le faire, ce sujet principal qu’elle entendait traiter. La question que je me posai et que tout lecteur était en droit de se poser  étant : à partir de quelle année exacte Mme Boulaire a-t-elle commencé son recensement ?... 45, 46, 47, 48, 49, 50 ?...  Et jusqu’à quelle date finale ?...

Puis, après vérification, cette autre question : pourquoi Mme Boulaire ne s’est-elle arrêtée qu’en 1969 et pourquoi n’a-t-elle pas poursuivi son enquête jusqu’en 2015 ?... Oui, pourquoi, puisque nous sommes bien et nous vivons bien encore dans cette Après-guerre ?... Et son titre n’est-il pas : «depuis l’Après-guerre» ?...

Question d’importance s’il en est qui, par omission, donne une idée de la manière peu franche dont Mme Boulaire se sert – qu’elle emploie systématiquement comme je le démontrerai dans d’autres de ses écrits – pour valoriser certains faits qui lui conviennent et servent sa stratégie d’encensement de certaines personnes auprès de qui elle entend se faire bien voir, en occultant d’autres faits pourtant aussi importants, voire plus importants, que les premiers mais face auxquels elle feint de devenir aveugle et dont elle ne tient absolument pas compte.

Habiles, mais à première vue seulement, sont la tactique et le procédé qu’emploie Mme Boulaire pour essayer de nous persuader de ses choix, en nous menant en bateau et en essayant de nous faire passer des vessies pour des lanternes. Si grossièrement évidents sont cette  tactique et ce procédé, qu’on se demande si, à prendre ainsi ses lecteurs ouvertement pour des imbéciles, Mme Boulaire ne s’est pas auto-convaincue de ses sur-pouvoirs de subjugations et si son infatuation ne la berne pas elle-même au point d’en perdre la notion du vrai, du vraisemblable, de la vérité historique polymorphe et de ce que la supercherie peut induire dans l’esprit des fats et des extrémistes.

Ah ! Cette soif, cette avidité de convaincre !... quels sommets et quels abîmes d’estime et d’excès de confiance en soi elles trahissent quand elles sont associées à un arrivisme forcené!

 Au risque de me répéter, mais cela uniquement pour que les lecteurs comprennent où je veux en venir, je maintiens que tout ce que Mme Boulaire va essayer de nous faire gober, dépend, dès le départ, de l’imprécision du titre de son article et de ce que cette imprécision, va lui offrir comme terrain d’envol pour falsifier frauduleusement  à son aise. C’est ainsi que par exemple, partant de là, sans dates précises annoncées, s’arrogeant toutes les libertés qui lui conviennent, Mme Boulaire va, sans respecter la chronologie des parutions des périodiques dans ce laps de temps non défini par elle, mais qui en gros correspond à l’Après-guerre, se complaire et s’étaler, en commençant par pourlécher et encenser copieusement – solidarité féminine obligeant ! – la grande prêtresse qui prit ses fonctions dans le milieu des années soixante, 1965 exactement, soit vingt ans après le début de cette Après-guerre, sa sérénissime, mademoiselle Geneviève Patte, associée solidaire de Mme Anne Schlumberger-Doll, mécène bâtisseuse de la Petite bibliothèque ronde de Clamart, fondatrices de la Joie par les livres et du Bulletin d’analyses de livres d’enfants qu’elles patronnèrent à partir de cette date

 Comme on le verra par la suite, si les dates boutoirs avaient été fixées, et si le recensement de Mme Boulaire avait respecté la chronologie, le premier périodique qui parut dans cette immédiate Après-guerre, en 1948, comme elle le dira tout de même ensuite, mais bien longtemps après avoir encensé Geneviève Patte, fut «La revue Enfance, créée justement, en 1948, par Henri Wallon…» Date et périodique par lesquelles Mme Boulaire aurait dû commencer si elle n’avait pas été de parti-pris et si elle n’avait pas eu en tête, dès son résumé préambule, chapeau de son recensement, de favoriser et de donner d’emblée les premières places au Bulletin d’analyses de livres pour enfants, à l’organisme La Joie par les Livres et à leur madone, Sainte Geneviève Patte, prouvant par là un favoritisme qui sera récurrent tout au long de son article,

  Tactique grossière, procédé malhonnête, technique radicalement et schématiquement binaire, démonstration manipulatrice… Mme Boulaire ne s’embarrasse pas de nuances. Elle ne sait pas faire de différence entre ses élèves et les lecteurs, et pense, dans sa fureur de convaincre, comme le docteur Knock, qu’il n’y a pas de gens lucides sur la terre et que tout le monde, suspendu à ses lèvres et à sa prose, est prêt à se laisser berner, pour gober ses synthèses et même s’accroupir, s’agenouiller et clamer comme elle, avec elle, ses élans de vénération pour Mademoiselle Patte, vestale de la littérature enfantine.

La révérence et le compliment sont tellement outrageusement appuyés qu’on se demande si – moi le premier qui, comme chacun sait, ai toujours été plus partial et insolent qu’objectif –, l’article de Mme Boulaire, qui me paraissait pourtant tellement riche de promesses lorsque je ne considérai que les suggestions du titre, n’a pas uniquement été écrit pour donner prétexte au panégyrique de Geneviève Patte, de sa mécène Anne Schlumberger-Doll, de la joie par les livres et du périodique le Bulletin des livres pour enfants.

 Car, en regard de cette mise en valeur, tous les autres responsables : fondateurs, collaborateurs, intéressés, concernés, et soutiens de ces nombreux périodiques parus de 45 à 65, des pointures pourtant, tels Henri Wallon, Marc Soriano, Mathilde Leriche, Raoul Dubois, Natha Caputo, Roger Boquié et Monique Bermond, Janine et Jean-Marie Despinette, Paulette Copin … paraissent n’être aux yeux de Mme Boulaire, par comparaison dépréciatrice,   que des embryons de satellites face à l’étoile de première grandeur qu’est pour elle Mademoiselle Geneviève Patte.

Parce que tendancieux, l’article est malhonnête. Mme Boulaire envoie dans la trappe de l’histoire tout un panneau de mon histoire, celle que j’ai, comme beaucoup de Français, vécue comme un cauchemar, sans avoir pleinement conscience qu’elle était réelle. Du moins sur le moment ! Mais que j’entrevois mieux maintenant avec le recul. Tous les gens de gauche qu’elle cite et qu’elle présente à ses élèves et aux lecteurs “inavertis” qui s’intéressent à la littérature pour la jeunesse, sous la même étiquette de communistes, étaient tous, avant d’être léninistes, staliniens, trotskistes, maoïstes… des êtres humains, préoccupés, bénévolement préoccupés – car aucun d’entre eux parmi ceux qu’elle cite n’est devenu riche, ou ministre, ou même fonctionnaire à la direction du livre comme Mlle Patte –, par la santé – santé physique d’abord : manger suffisamment et pouvoir se soigner, puis santés psychique et morale – des enfants et des plus jeunes parmi tous les plus démunis de notre société.

Redire à Mme Boulaire que nous étions en période de reconstruction totale semble nécessaire. A la reconstruction des immeubles bombardés dans des villes entières parfois (Brest, Le Havre…) s’ajoutaient les industries saccagées par les nazis … Bien involontairement nos préoccupations ne visaient que la restauration de nos consciences égarées par les horreurs vécues et par la régénération de nos forces psychiques affaiblies par les divorces internes de notre propre communauté française.

Ne parlant que de ceux que j’ai connus, et dont j’ai pu apprécier les qualités et l’honnêteté fondamentale, je peux affirmer que leurs opinions politiques ne déparaient en rien l’authenticité de leurs démarches intellectuelles et de leur fidélité à cette éthique d’enseignement forgée depuis la fin du dix-neuvième siècle autour de l’idée de la laïcité. Je dis cela  non pas en fonction du bien qu’ils pouvaient penser de la sincérité de mes engagements en faveur de l’action culturelle ni des livres que je publiais qui en étaient les aboutissants – Raoul Dubois par exemple n’appréciait pas du tout mes premiers livres qu’il jugeait prétentieux et superficiels – mais en fonction de leur mérite et de leur dévouement.

Ce qui m’autorise en droit à m’insurger contre la manière binaire et insultante dont Mme Boulaire en use pour, bâclant le sujet plutôt que de l’inventorier et d’ouvrir des pistes de réflexion, mentionner en survol, avec une condescendance compatissante et minimisante appuyée, ces êtres, respectables et dignes d’exemplarité, que je me complais à reciter que furent  Henri Wallon, Marc Soriano, Natha Caputo, Mathilde Leriche, Jacqueline et Raoul Dubois, Roger  Boquié et Monique Bermond, Janine et Jean-Marie Despinette… en les taxant tous, peu ou prou, de communistes. Cela au mépris du travail qu’ils ont accompli, de leur investissement humain et des voies qu’ils ouvrirent dans l’exploration de la littérature pour la jeunesse.  

C’est ce dénigrement, très machiavéliquement distillé qui est révoltant. D’autant plus qu’il n’est orchestré qu’afin de mieux cirer les pompes d’une Mlle Patte sanctifiée, seule gloire objective, présumée sans étiquette politique selon Mme Boulaire, douée de tous les talents, de toutes les lucidités et de toutes les capacités d’appréciation et de jugements qualitatifs en matière de livres pour la jeunesse.

Comme on ne pourra hélas le comprendre qu’une fois bien engagé dans la lecture de l’article de Mme Boulaire, l’important pour elle n’étant pas ce qu’un,   historien ou chercheur scientifique avéré aurait fait en accordant, en priorité, à Henri Wallon, puisqu’il était le premier après la guerre à prendre cette initiative, le mérite d’avoir, en 1948, créé la revue Enfance, c’est en partant de 1965 et en commençant par-là, date qui lui parait supra-importante, que Mme Boulaire décide de fixer le début de la prise de conscience, en France, de l’importance des livres et des lectures des enfants, du soutien critique, par une réflexion analytique des productions à leur intention et de l’intérêt que nous aurions à augmenter le nombre des bibliothèques sur notre territoire et particulièrement le nombre des bibliothèques pour enfants.  

 Mme Boulaire dit donc, d’emblée : « La création de la Joie par les livres en 1965 s’accompagne de la naissance d’un Bulletin d’analyse de livres pour enfants, bulletin critique de parutions pour la jeunesse qui deviendra en 1976 la Revue des livres pour enfants, l’organe sans doute le plus lu de la profession de bibliothécaire pour la jeunesse aujourd’hui

      Le mot sans doute n’étant là que pour prétendre, l’air de n’engager à rien et sans paraitre trop radical mais pour affirmer tout de même… vous voyez ce que je veux dire…alors que le mot aujourd’hui qui suit immédiatement pour conclure, sonne comme un coup de gong final qui, d’un bond de sept lieues par-dessus les temps, tente de nous asséner qu’il n’y a jamais eu, en matière d’analyses critiques de littérature de jeunesse, de périodiques plus intéressants que ce petit opuscule imprécis, débile sur le plan des illustrations, qui se rattachait à la Joie par les livres et à le petite bibliothèque ronde de Clamart.

C’est par cette juxtaposition binaire, piège à cons récurrent de Mme Boulaire, qu’elle enfume ses sujets, pour mieux enfumer ses lecteurs, et mieux faire passer ses vérités intéressées, pré-guidées, de parti-pris, annoncées avec force pour convaincre en les recommandant par l’ajout de ses titres universitaires ronflants comme des preuves, scientifiquement indubitables, de sa perspicacité de jugement.

Quoi qu’il en soit, l’avis de Mme Boulaire n’étant qu’un des avis émis parmi d’autres sur ce petit et dérisoire Bulletin de livres pour enfants et certainement   même le moins objectif compte tenu de la manière dont elle s’en sert, mon avis, en contrepartie, qui vaut ce qu’il vaut, n’en est pas moins un témoignage, puisqu’il fut partagé par l’ensemble de ces mêmes personnes : Marc Soriano, Raoul Dubois, Mathilde Leriche, Germaine Finifter, Janine et Jean-Marie Despinette, Roger Boquié et Monique Bermond…– que Mme Boulaire cite d’ailleurs dans cet article mais en vrac sans les égards cérémonieux dont elle se sert lorsqu’elle mentionne Mademoiselle Patte – pour qui ce Bulletin d’analyse de livres pour enfants passait pour quasiment infantile, rédigée «à la va comme j’te pousse» par des apprenties sans aucune notion de psychopédagogie de l’enfant, peu ou pas concernée par la littérature et totalement ignorante en arts plastiques, qui ânonnaient pour ne pas dire bégayaient. Apprenties à qui, Mlle Patte, sous l’œil de surveillance d’Anne Schlumberger-Doll, avaient donné pour consigne, afin de rassurer les parents, de ne prendre en compte et de ne considérer comme “recommandables pour les enfants” que les livres qui, dès la couverture, donnaient la preuve, par le titre et pas la tonalité des images, qu’ils étaient simples, compréhensibles et donc sûrs de convenir pour tous les enfants.

A lire ce Bulletin on comprenait immédiatement que la littérature enfantine était un domaine très précisément circonscrit, un domaine de femmes, de femmes à part entière, un domaine réservé, protégé, policé… celui où devait régner la tendresse, la gentillesse, les couleurs layette et un catéchisme réservoir de bons conseils et de bons sentiments exclusivement : ce que j’ai appelé la littérature intentionnelle.

Un domaine bien particulier mais totalement fabriqué et en marge des cruautés de la vie, du mal, des méchants : un petit paradis, en fonction duquel, pour en convaincre les enfants et pour rassurer les parents, les rédactrices de ce Bulletin s’interdisaient de mentionner tous livres pour la jeunesse qui ne correspondraient pas aux critères bonimenteux, (textes adaptés en thèmes, vocabulaires et syntaxes au niveau enfantin) – Mais de quel niveau enfantin s’agissait-il ?...– critères définis une fois pour toutes par les autorités de tutelles selon un amalgame puissant fait de trusts d’éditeurs franco-américains producteurs (Simon and Schuster et  la Westhern International Publishing Compagny), de prescripteurs-trices assujettis à ces trusts, dont la mécène Mme Anne Schlumberger-Doll et sa majordome Geneviève Patte…

 Inutile de dire que ces livres “immédiatement reconnaissables par les enfants et par leurs parents comme étant pour enfants” ne pouvaient être qu’accompagnées d’illustrations qui seraient immédiatement identifiables comme étant pour enfants : de faux dessins d’enfants. Raison qui fera que, comme je pus le constater de 1965 à 2003, ce sont ces illustrations qui imitaient le faux dessin d’enfant qui seront toujours, le style le plus prisé et le plus recommandé par Anne Schlumberger-Dolls, par son adjointe Geneviève Patte et par les griffonneuses du Bulletin d’analyse de livres pour enfants.

Mais comment alors, pour Mme Boulaire, après un tel chapeau d’article, et l’affichage d’un tel panégyrique disproportionné en l’honneur de Geneviève Patte, reprendre la main et donner des preuves de l’objectivité de son enquête ?... Comment se rattraper pour paraitre scientifique et traiter enfin de ce qu’on s’est engagée, par l’énoncé du titre, à traiter, sinon par un rafistolage de mots abscons propres à impressionner le badaud, du style : «ne partez pas bonnes gens, car je vais maintenant, ma crédibilité en dépendant, employer des mots savants pour vous parler de «forces en présence» en vous promettant d’en « souligner les lignes de tension, idéologiques ou formelles, qui parcourent ce champ des discours».

Des mots savants pour farder l’hagiographie des propos tenus précédemment mais qui ne trompent personne puisqu’immédiatement après on retrouve encore, avant que l’article proprement dit ne commence, une autre allusion  complaisamment référente à Geneviève Patte : 1 Geneviève Patte, Mais qu’est-ce qui les fait lire comme ça ?, Paris, Les Arènes / L’École des loisirs(…)  

Enfin ! – Du moins nous l’espérons !– va pouvoir commencer vraiment ce fameux article préfiguré par Mme Boulaire !...

 Mais non, car alors qu’il s’agit de La critique périodique de livres pour enfants depuis l’après-guerre, sans tenir compte le moins du monde de la chronologie des périodiques qui auraient dû être recensés, le sujet principal et essentiel lui paraissant encore et toujours être Geneviève Patte, Mme Boulaire recommence en se répétant par la création de la petite bibliothèque ronde de Clamart et entonne : «La fondation de la bibliothèque « pionnière » de la Joie par les Livres, en 1965, est accompagnée par la création d’un comité de lecture réunissant, outre les bibliothécaires amenées à animer la nouvelle structure, des professionnel(le)s venus de nombreuses bibliothèques dispersées sur le territoire… Bulletin d’analyse de livres pour enfants, bulletin critique de parutions pour la jeunesse qui deviendra en 1976 la Revue des livres pour enfants, l’organe sans doute le plus lu de la profession de bibliothécaire pour la jeunesse aujourd’hui.»

 Un peu plus loin dans son article, très habilement, Mme Boulaire s’étale encore sur Clamart et la bibliothèque offerte par Mme Anne Schlumberger-Doll – ce qui est hors sujet en rapport aux périodiques et leurs contenus – dans le seul but de nous ramener toujours, bien qu’indirectement, sur Geneviève Patte, nommée directrice de cette bibliothèque modèle. Et, profitant de l’occasion, pour aller jusqu’à tenter de la faire passer pour une victime ! Puisque Mme Boulaire laisse supposer que c’est injustement, par jalousie certainement que la majeure partie des membres de la confrérie des gens du livre pour enfants s’imposèrent de faire silence…Un silence, que Mme Boulaire trouve inadmissible, et dont elle accuse toutes les autres personnalités responsables de la réception critique des livres pour enfants français, de manquer d’équité ou de fair-play envers la divine Geneviève. Elle dit : « pourquoi tous ces spécialistes de littérature pour la jeunesse ne disent-ils rien, dans leurs colonnes, de l’ouverture d’une bibliothèque qui se proclame pionnière dans l’offre de livres à destination des enfants ?»

Puis Mme Boulaire, encore très habilement et très perfidement, se rattrape aux branches en citant la financière américaine Anne Schlumberger-Doll – plutôt que Geneviève Patte vraie responsable de cette bibliothèque –, comme étant éventuellement, peut-être – car là, Mme Boulaire avance à pas comptés – la cause de ce silence, en disant : «On pourrait s’étonner, dès lors, d’un double aveuglement …  et pourquoi, dans le sens inverse, aucun contact ne semble-t-il pris par Anne Schlumberger, mécène et fondatrice de la bibliothèque de la Joie par les livres qui souhaite faire profiter les petits Français d’une bibliothèque « à l’américaine »

 Ensuite, jugeant certainement que ses allusions-accusations sont par trop formellement signifiées, Mme Boulaire souhaitant les aérer suppose que, changeant de style, quelques questions soulevées allégeraient son compte-rendu. Et alors que ses analyses sont à peine amorcées, sans même les avoir examinées et menées à bien – caractéristique spécifique et véritable tic récurrent de penser de Mme Boulaire –, voilà qu’elle s’empresse de les conclure par une mise en question qui lui permet, habile dérobade, de se défiler pour éviter de s’engager et d’y répondre elle-même en affirmant : «Ce n’est pas le lieu ici de s’étendre sur cette double question, mais elle mériterait d’être approfondie.»

Remise en question de pur principe qu’elle a déjà utilisée et qui nous permet de déduire non pas qu’elle ne sait pas y répondre mais qu’elle ne veut pas y répondre, pour ne pas se mouiller et risquer d’encourir à la fois la désapprobation des lecteurs et de ses superviseurs-seuses de la congrégation pour qui elle déploie ses louanges : la puissante congrégation “ BNF/Joie-par-les-livres/ CNLJ”.

     Il s’agit là, en somme, d’une forme patente de dérobade qui permet à Mme Boulaire d’affirmer d’une part des faits qui ne sont ni explicités ni vérifiés et, d’autre part, de se défausser en renvoyant vers les lecteurs le soin et la responsabilité d’en trouver les explications.   

A ce point de mes réflexions, je fus en droit de repenser à ce que j’avais déjà décelé dans d’autres écrits de Mme Boulaire mais sans m’en formaliser : un certain négationnisme qui lui permet de ratisser large, de s’approprier de propos tenus par d’autres personnes, moi en l’occurrence, dans des contextes précis, propos et personnes qu’elle évite de citer nommément mais dont elle plagie les arguments pour les donner en vrac, souvent épars et désarticulés de façon à ce qu’ils passent pour anonymes, mais dans le seul but de faire penser qu’elle en est, alors qu’elle n’a fait que de les recenser, l’initiatrice.

 Je pense que Mme Boulaire atteinte de déformation professionnelle a tendance à penser, par abus de certitude en elle-même, que les lecteurs n’auront pas plus de capacités que ses élèves, limitées, en raison de leur jeunesse, en connaissances du passé et de capacités de jugement – je ne fais que présumer cela après avoir lu le compte-rendu que Mme Boulaire fait à propos de ses élèves, dans le beau et le moche – par manque d’appétit de connaître ce passé, et qu’en conséquence, effleurer des sujets, ouvrir des perspectives, tatillonner des thèmes récurrents…parait suffisant à Mme Boulaire puisque cela lui permet, sans heurter les membres de la congrégation dont elle souhaite s’attirer les mérites et dont elle attend des applaudissements et des récompenses, de mieux encenser ses alliées et d’assurer ses assises.

Mais cela bien entendu au détriment de tous ces autres responsables que j’ai bien connus qui ont œuvré dans tous les différents périodiques parus bien avant et bien après 1965!

Raisons multiples qui m’incitèrent à rétorquer à Mme Boulaire, à la lecture de ce tissu d’amalgames falsificateurs « Mais si mais si !... Justement ! C’est bien le moment et le lieu d’approfondir cette double question pleine de chausse-trappes !». Et, pour la forcer dans ses retranchements, de demander à Mme Boulaire d’aller plus loin dans ses pseudo-analyses et de nous expliquer pourquoi, le panaméricanisme affiché de Mme Anne Schlumberger-Doll, en 1965, vingt ans après la fin de la guerre, persistait à vouloir nous considérer, nous Français, avec tous les  gouvernements successifs que nous avions eu depuis 1945 – pour mieux nous coloniser certainement et ainsi mieux nous imposer l’idéologie yankee de formatage des esprits et le “consumering” pour idéal de bonheur  ! –, comme des affligés handicapés, irresponsables inaptes, incapables de nous prendre en charge et d’avoir conscience des mérites que les bibliothèques et la lecture pouvaient avoir dans la formation identitaire des enfants et de la jeunesse. 

Je me suis souvent demandé pourquoi tant de réticences de la part du clan d’Anne Schlumberger-Geneviève Patte aux livres que je publiais mais sans m’y arrêter vraiment et sans vouloir ni pouvoir leur donner d’importance tant j’étais alors pris par ce que j’avais à faire. Ce en quoi j’avais tort, puisque dès 1965 j’entendis mon associé Harlin Quist, qui était plutôt méprisant, voire sarcastique sur nos productions françaises pour enfants, dire en parlant des livres de Simon and Schuster, ces fameux Petits livres d’or, conçus pour valoriser le mode de vie euphorisé des américains suprématistes blancs et contrecarrer la propagande d’expansion des idées marxistes : «  childish ! For dumbs ! Pure schit !» Et il savait de quoi il parlait puisqu’il m’avouait que ses tantes – celles qui avaient financé ses études – l’avaient bourré de ces livres-là, que sa chambre en était pleine et qu’il en avait tellement horreur qu’il les jetait dans la poubelle pour ne plus les voir.

Pour parler comme Dolto  – Faire comme on nous fait n’est pas péché, disait ma belle-mère – , je dirais que Mlle Patte devait avoir certainement des raisons organiques, intra-utérines, psycho-physiologiques de vouloir ainsi, probablement afin de passer pour normale, acceptable, présentable et recevable… face à l’opinion publique, défendre plus qu’il en fallait ces causes conventionnelles et conformistes qui caractérisent ces livres qui ont les faveurs de la classe majoritaire bienpensante.

Les mêmes raisons probablement qui tenaillaient son équivalent supérieur socialiste Jack Lang. Préoccupé surtout, lui, en traitant les livres que je publiais d’élitistes, d’afficher et de claironner bien fort, par seul souci de sa popularité, le nombre des applaudissements prenant le pas sur leurs qualités, que son rôle de Ministre de la culture l’obligeait à défendre, tout en minimisant leurs capacités de réception et d’appréciation, les intérêts des classes défavorisées.   

Honnêtement, puisque l’objectif essentiel de Mme Boulaire en choisissant ce sujet sur les périodiques depuis l’après-guerre, n’avait d’autre but que de glorifier cette bibliothèque de Clamart, sa fondatrice Anne Schlumberger-Doll, sa directrice Geneviève Patte, l’association La joie par les livres et le Bulletin d’analyse des Livres pour enfants, pourquoi n’en avoir pas fait un article entier, distinct de celui-ci, dans lequel elle aurait pu, à souhait, cirer toutes les pompes qu’elle aurait voulu?...

Ce sujet mérite réellement un intérêt et une attention particulière et plusieurs personnes que j’ai côtoyées de près, au cours de ce milieu des années soixante, Mathilde Leriche aux CEMEA de 1963 à 1965 et Marc Soriano à l’Institut des Hautes Études en Sciences Sociales à partir de 1967 et jusqu’à sa mort, en étaient, comme moi, convaincus. Convaincus mais impuissants face à ce que nous constations : la multiplication de ces livres importés directement ou non des États-Unis, tirés en coéditions américano-européennes à plusieurs millions d’exemplaires, (pour en baisser les coûts de fabrication), tels les Petits livres d’or, puis les livres affadis de Paul Caldone à partir de nos contes traditionnels européens, selon une programmation économique scrupuleusement mise au point dès 1949, en vue d’inonder le marché français et de décourager toute concurrence.

Livres scrupuleusement et copieusement recommandés par les deux sœurs Schlumberger : Dominique Schlumberger-du Ménil expatriée aux USA, dès 1941, avec les capitaux de la grande famille et devenue américaine – au même moment que Georges Duplaix, concepteur-éditeur des Petits Livre d’or aux États-Unis. Livres qui ne seront importés qu’en 1949 –, et Anne Schlumberger-Doll, demi-française, patronne mécène de Geneviève Patte… Livres forcément    bien appréciés par Mademoiselle Patte, nommée directrice en place dans la bibliothèque qu’une des deux sœurs Schlunberger avait fait construire et, en collaboratrice redevable, exécutante de ses ordres et de ses convictions en matière de livres pour les enfants afin de donner aux petits Français le goût d’un certain type de lecture. 

Des livres qu’on aurait été tenté de bien accueillir et de recommander, en supposant, selon un raisonnement peu pédagogique, que quels qu’en puissent être les contenus, leur lecture mènerait toujours les enfants à la réflexion et à la consolidation de leur identité … Raisonnement absurde mais que j’aurais pu facilement tenir moi qui ai tant manqué de livres pendant la plus grande partie de mon enfance, en citant même pour ce faire le titre du premier livre publié en 1978 par Geneviève Patte : Laissez-les lire.

Hélas, les choses s’étant passées ainsi, on ne pourra jamais évaluer, faute de preuves concrètes, les torts que ces importations abusives, représentatives d’une autre culture, d’un autre mode de vie et de faits historiques qui ne correspondaient pas à ceux que nous avions vécu, ont occasionné dans l’inconscient et l’imagination créatrice de nos auteurs, illustrateurs et éditeurs français de cette époque, puisque bon nombre de livres que nous aurions pu produire ne le furent pas en raison de cette surabondance de livres venus d’ailleurs. Même si ces livres avaient été spécialement conçus, en vue de bien faire, contre, le stalinisme, intentionnellement, avec des objectifs de bénévolat secouriste très précis pendant la période historique de la “Guerre froide”. Tomi Ungerer a plaidé dans mon sens et je le remercie vivement.

 Je veux dire par là que j’ai fort bien ressenti, moi qui avais dix-huit ans au moment où cette importation des Petits Livres d’or nous fut imposée, même si ce n’est que vaguement puisque je n’avais alors aucune intention précise de devenir éditeur, le décalage qui existait entre ces livres d’importation et ceux qui auraient pu être conçus et édités en France, de notre humus, en fonction des choses dramatiquement tristes que nous avions vécues, par des auteurs et des illustrateurs typiquement et authentiquement français, selon un esprit français, en accord avec notre culture et avec les besoins de reprendre goût et confiance en la vie de notre jeunesse française… En somme, dans mon for intérieur, me mettant au niveau des enfants qui avaient six à sept ans en 1950, j’estimai que ces livres venaient au détriment de livres que les enfants auraient pu et dû avoir mais qu’ils n’ont pas eu et que nous n’aurons jamais.           

Avec le recul, ce Laissez-les lire me parait bien simpliste et bien démagogique. Ce n’est pas le mécanisme de la lecture qui nous éclaire et nous aide, nous pervertit ou nous sauve… mais bien la qualité et le contenu de ce que nous lisons. Il suffit de comprendre et d’admettre que la lecture ne nous est profitable que lorsqu’elle nous incite aux diverses conquêtes à remporter sur nous-même. Conquêtes multiples  à mener à la fois sur la difficulté d’appréhender des mots, des phrases et des idées autant que sur ce que nous sommes et ce que nous pouvons devenir, en sachant que le meilleur et premier principe à adopter est de ne pas encourager un lecteur, quel que soit son âge, à se cantonner à ne lire qu’un seul type de livres, en ne choisissant, par facilité, qu’une seule catégorie de lecture.

Dans ce refus d’applaudir à cette bibliothèque de Clamart, à cette joie par les livres, au Bulletin qui en émanait…on pourra prétendre aisément que je défendais des thèses de barbons nationalistes et on aura raison puisque ce sont justement ces petits livres d’or-là, et la désapprobation qu’ils m’inspirèrent, qui furent un des ferments qui m’incitèrent à m’engager dans l’action culturelle, le théâtre pour jeune public, jusqu’à oser ensuite devenir éditeur de livres pour la Jeunesse. La position de nationaliste me paraissant alors tout à fait défendable lorsqu’on avait, face à soi, un supra-nationalisme envahissant qui s’était persuadé, pour des raisons aussi économiques qu’humanistes, non seulement de détenir les clés du bonheur universel, mais qu’il était de son devoir œcuménique d’imposer son idéologie euphorisante à toutes les civilisations de la planète. Le fascisme commence là : lorsqu’un peuple s’autorise à penser que sa manière de régenter la vie de ses concitoyens et d’éduquer et nourrir ses enfants doit, par la persuasion ou par la force, ou par le biais de donations caritatives, être imposée à tous les autres peuples du monde.   

Pour ma part, je le répète, ce sujet étant d’une importance capitale, il mérite amplement des éclaircissements, et un autre traitement bien plus étayé que ce traitement radical binaire dont Mme Boulaire se sert en jetant de la poudre aux yeux des lecteurs. En vérité, fidèle à son système de pensée étriqué et réducteur, au point d’en être esclave, Mme Boulaire ne s’estime convaincante que lorsqu’elle peut dénigrer et discréditer Pierre pour mieux honorer et glorifier Paul. 

Quitte à le redire cent fois, le sujet me paraissant plus important que ce que Mme Boulaire nous en dit, il m’a semblé utile de retrouver dans mes souvenirs, en raison de liens familiaux que j’ai avec les États-Unis où ma sœur et son mari se sont expatriés en 1956, avec leurs six enfants, les éléments précis qui me permettent d’expliquer pourquoi l’idée de m’expatrier aussi, alors que j’en ai eu, à plusieurs reprises, l’occasion, m’a toujours paru comme un ralliement à une cause injuste et comme une trahison et une dénégation à l’esprit français.

Les choses étant complexes, multiples et plutôt diversifiées, il me semble devoir les prendre une à une, sans pour autant être assuré, tant se mêlent à des considérations personnelles singulières d’autres considérations plus larges qui les englobent mais qui, tout en étant proches les unes des autres, restent plus difficiles à cerner puisqu’elles concernent les caractéristiques des différentes cultures et civilisations qui constituent la sphère nord-occidentale et les jeux et courants implicites permanents qui s’échangent entre elles. Leurs différenciations, en bien et en mal, étant d’autant plus difficiles à être partagées et comprises parfois qu’il n’y a pas, et ne peut pas y avoir, de commune mesure entre ce qui est arrivé en Amérique du Nord et les difractions dramatiques surprenantes qui nous sont arrivées en Europe– que nous expliquons, et nous nous expliquons nous-mêmes, encore très mal aujourd’hui – entre 1933, début de la montée des fascismes européens et la guerre de 1939-1945.

Penser en termes de causes à effets, selon le système binaire de Mme Boulaire, serait le pire des moyens à employer pour essayer, non pas de résoudre mais d’expliquer, pour les comprendre, les contradictions inhérentes à ce dossier. La prudence incitant à les dénombrer et à les exposer afin qu’on puisse avoir quelques idées sur les liens qui constituent la trame dans laquelle les faits se sont imbriqués comme dans un puzzle de conséquences coïncidentes mais en acceptant de considérer qu’elles sont fondamentalement inexplicables.   

     De tout ce que je vais mentionner, il est impossible que Mme Boulaire ait eu, en raison de nos différences d’âge, connaissance. Mais se piquant d’histoire pour accréditer son “scientifisme”, il se peut, bien entendu, qu’elle en ait entendu parler ou même qu’elle ait pris le temps de s’en informer. Le résultat n’étant pas pour autant plus probant puisqu’elle n’en dégage que des demi-synthèses et parfois même pas de synthèses du tout. Son intérêt n’étant pas d’aller au fond des choses et de prendre des risques d’affirmer ses interprétations des faits et des diverses données constatés, mais de ne pas déplaire à ceux qui peuvent favoriser sa notoriété et, pour ne pas leur déplaire, de n’en rester, lorsqu’il s’agit de sujets qui pourraient les froisser, qu’à la surface des choses en choisissant le survol des affaires.

 Me référant à ce que j’ai vécu et dont je peux témoigner, je me sens en droit de rappeler pour ce qui est de cette fameuse bibliothèque de Clamart, du mécénat américain et de ce début des années 60, que j’ai rencontré moi aussi un américain Harlin Quist en octobre 64, un an donc avant l’ouverture de la bibliothèque de Clamart, tandis qu’elle était déjà en construction, et qu’il avait tendance à vouloir se faire passer pour un mécène, venu en France pour porter secours aux petits français, en leur offrant une dizaine de livres de ses auteurs, de ses illustrateurs et de sa culture, vendus « à moins de un dollar», en considérant, ouvertement et en le proclamant, que nos auteurs, nos illustrateurs, nos livres, toute notre culture… étaient, selon une expression qui lui revenait souvent en bouche des «dérivatifs» que je traduisais par des laissés pour compte…Toutes nos conversations, hors de la présence de mon ami John Ashbery qui nous avait présenté l’un à l’autre, tournèrent autour de ce mécénat qu’il était venu exercer – en escomptant bien en être bénéficiaire – parce que la France, selon lui, restait encore, dans son esprit, au niveau de ce à quoi la dernière guerre l’avait réduite : dévastée, en loques, pitoyable, exsangue.   

Et c’est au cours de ces conversations, en ces quinze jours qu’il resta à Paris où il venait pour la première fois, que je pus percer à jour quelques traits de son caractère et quelques mauvais signes de ses convictions. Il se flattait d’être, ce dont je n’avais jamais entendu parler, un Wasp (White Anglo Saxon Puritain) et d’être, en bon Wasp, persuadé de la suprématie de sa culture anglo-saxonne blanche bien entendu et de pouvoir, en fonction de la supériorité de cette culture anglo-saxonne blanche, considérer les Noirs de son pays comme «des pigs» ; Joan Baez et surtout Bob Dylan originaire du Minnesota comme lui – Harlin Quist, était né à Virginie dans le Minnesota – comme « des communistes, traitres à la race blanche» puisqu’ils étaient des militants favorables à l’octroi des droits civiques aux Noirs américains ; puis nous-mêmes, les Français, qu’il jugeait incapables de se prendre en charge « et uniquement susceptibles d’être des couturiers, des parfumeurs et des perruquiers…» allant jusqu’à oser prétendre, en généralisant pour mieux paraître convaincant, que nous n’avions pas de bons auteurs et encore moins de bons auteurs et de bons illustrateurs pour la jeunesse…»…

 Rien en somme dans ces assertions pour me convaincre de m’associer à lui! Mais que je considérais tout de même, grâce au soutien et aux explications de John Ashbery, poète plus généreux et moins idéologue extrémiste, aimant la France pour son accueil et ce qu’elle lui avait appris – il venait de publier avec Jean-Jacques Pauvert un magnifique numéro de la revue Bizarre sur Raymond Roussel –, comme une sorte d’insulte et de challenge à relever, pour prouver de quoi nous étions capables, nous pauvres Français… La charge étant si lourde et si grossière que je finis par en rire et n’eus d’autres arguments que de traiter ce jeune homme arrogant de “Yankee à la gomme”. Comme un de ces parvenus qui n’avaient pas fait la guerre mais qui, après la bataille, sans avoir participés aux risques des combats de libération, venait tenter de ré-exploiter tous les investissements qui avaient été faits par ses aînés du temps du célèbre plan Marshal en retrouvant la veine et le filon afin de tirer les marrons du feu.  

Et pour lui faire un bon coup et tenter de faire rire ce WASP qui ne me demandait rien de moins, presqu’obséquieusement, que d’être son agent pour écouler, comme si nous étions des sous-développés, sa production de livres à moins de un dollars, je pris l’initiative, pour donner une leçon à ce Yankee d’opérette qui rêvait néanmoins, aussi, en imitant Frank Sinatra, de chanter à l’Olympia… d’organiser une rencontre, avec mes amis de St Germain des Près de cette époque-là, qui ne pouvaient pas ne pas l’avoir côtoyé puisque Harlin Quist, logeant à l’Hôtel Louisiane, rue de Seine, avait fait de la brasserie des Deux Magots, proche de la librairie La Hune où ses livres étaient en vente, le fief de son séjour à Paris. Ces amis étant une équipe, sorte de clan dont je faisais partie, de jeunes auteurs plus ou moins alliés familialement ou amicalement à mes condisciples du Cours d’Art dramatique Charles Dullin : Dominique Mac Avoy et Denyse Rolland sœur et amie intime de Patrick Mac Avoy, auteur de Les Hauts Fourneaux et fils du portraitiste célèbre ( De Gaulle, Cocteau, Dali…) le premier en tête qui deviendra l’ami de Michel Tournier que je ne rencontrerai que beaucoup plus tard… suivi de Françoise d’Eaubonne, amie de Violette Leduc et de Simone de Beauvoir, auteure tumultueuse de Jusqu'à la gauche et Y-a-t-il encore des hommes puis, plus tard de La plume et le baillon, et enfin Nicolas Genka auteur de deux livres maudits Jeanne la pudeur et L’épi monstre, livres censurés et interdits à la vente – à qui je ferai ma première commande d’édition quelques mois plus tard et qui écrira La baleine de Nantucket. Un livre pour adolescents que j’aurais publié de tout cœur si entretemps, sans m’en parler, Nicolas Genka n’avait décidé de le faire illustrer par Roland Rolland, fils de René Moreu – premier rédacteur en chef de l’hebdomadaire Vaillant destiné à la jeunesse – dans un style faussement naïf imitant les dessins d’enfants…  

L’équipe jubilait à l’idée de moucher l’arrogance du “Yankee d’opérette” même si nous estimions tous que la réception se devait, sinon d’être amicale du moins d’être cordiale. Le début de soirée était beau. Nous étions en octobre 64 et nous avions réservé une table Aux Deux Magots, chacun de nous ayant préparé une pancarte pour recevoir dignement celui qu’en pensant à Orson Welles j’avais baptisé “Citizen Quist” mais que l’insolent Nicolas Genka avait rebaptisé “Citizen Qu”. Sur Nos pancartes trois mots, ceux qu’on trouvait régulièrement écrits par les adeptes du parti communiste sur quelques murs de la ville, mais que les services de propreté de la municipalité faisaient vite disparaitre : US GO HOME.

Communistes ou pas, nous étions dans le ton de l’époque et je veux dire par là que les communistes n’étaient pas les seuls à se méfier du prétendu désintéressement du mécénat américain. Jean-Luc Godard avait même trouvé la formule adéquate qui traduisait bien l’état d’esprit ambiant de cette époque-là : «Les Amerlos ne s’emmerdent pas, ils vous fourrent des bouteilles de coca cola dans la bouche et vous obligent à dire merci !»   

 Harlin Quist le prit bien, avec un gros rire d’extraverti, alors qu’il était plutôt du type contraire, mais nous ne lui laissions pas le choix. Sa réaction me mit sur la piste de ses complexités, de ses masques et des turpitudes qui en découlaient : il aimait qu’on le déteste, allant pour cela, par masochisme, jusqu’à la provocation puisqu’il se baptisant lui-même “le Raspoutine du Minnesota”.

 Ma question à Mme Boulaire est claire et dénuée de perfidie : Pourquoi, alors que la bibliothèque modèle de l’Heure Joyeuse avait été créée en 1924, soit trente ans avant celle de Clamart, Mme Schlumberger-Doll influencée par sa sœur Dominique Schlumberger-du Ménil, mécène de la Fondation du Ménil vivant à Houston Texas, se sentait-elle obligée, magnanimement, de nous donner des leçons, alors qu’en ces années-là – je pus le constater en 65 quand je visitai New York, puis encore mieux en 66 lorsque je me rendis chez ma sœur installée aux États-Unis –, des milliers d’enfants noirs de plusieurs états du sud, dans le pays d’adoption où sa sœur s’était réfugiée en 41 et où son premier mari s’était expatrié…n’étaient pas encore scolarisés et aucun étudiant Noir n’avait le droit de s’inscrire et de fréquenter les Universités américaines ?...

Ce qui, en droit, m’incite à demander à Mme Boulaire, pourquoi, à ses yeux, la bibliothèque de l’Heure Joyeuse, seule bibliothèque en France à se préoccuper de détenir un fonds historique des productions pour enfants, ce dont la bibliothèque de Clamart n’a pas ou ne peut avoir le souci, ne mérite-t-elle pas, autant ou plus d’attention et d’intérêt, dans cet article qu’elle a écrit ?...

Mme Boulaire ne parle qu’en bien de cette bibliothèque de Clamart mais en s’exonérant d’aborder la question importante, cruciale même si on pense aux renouvellements indispensables de notre Littérature pour la jeunesse, de la pression implicite mais ferme qui était faite, au nom du bien des enfants, par les trusts d’édition franco-américains à l’origine des Petits Livres d’or – que j’appelais alors Les petits livres en toc – avides de rentabiliser leurs productions commerciales annuelles massives, en se flattant de les écouler sur tous et n’importe quels lieux de vente et dans toutes les bibliothèques françaises pour la jeunesse. Il s’agissait alors de tout un appareillage économique savamment monté d’État à État, États-Unis-France qui, par l’intermédiaire de mécènes, telles les sœurs Schlumberger, gagnées à cette cause, jouant les bénévoles bienfaitrices, répercutaient sur les bibliothécaires françaises en général, et particulièrement sur celles de Clamart, dont Geneviève Patte n’était qu’un maillon de l’appareil, leur foi unique en ce genre de productions optimistes et dynamisantes même si, sur le plan littéraire et graphique, ces productions de Georges Duplaix et éditées par Simon and Schuster et la Westhern International Publishing Compagny étaient d’une simplicité plutôt débilitante. 

En témoigne son enquête sur Les Petits Livres d’or que j’ai bien lue mais dont Mme Boulaire tire des finalités justificatrices incomplètes – en discréditant par contre dans la fin de cette enquête, les livres que j’ai publiés avec Harlin Quist aussi bien à Paris qu’à New York – en oubliant de mentionner dans cet article sur les périodiques de l’après-guerre que ces Petits Livres d’or étaient déjà, à l’époque de leurs création en 1941-42, soit 23 ans avant la création de la bibliothèque de Clamart, considérés par les deux sœurs Schlumberger, Anne Schlumberger-Doll (1905-1993) vivant partiellement en France et Dominique Schlumberger-de Menil (1908-1997) vivant aux États-Unis, toutes deux mères d’enfants en âge d’apprendre à lire, comme étant le nec plus ultra du livre pour enfants. Des albums qu’en somme Mme Boulaire, si elle avait existé à cette époque-là, aurait pu qualifier, selon un terme excessif et abusif qu’elle emploie pour sacrifier à ses besoins permanents d’hagiographie : de “parfaits”, à recommander et à faire connaître de toute urgence aux pauvres petits Français affectés par la guerre.

A-t-elle notion de cette pression, qui sous prétexte d’économie marchande, incite les bibliothécaires à liquider à bas prix les livres les plus anciens –quelles que soient leurs qualités – en les étiquetant de “défraîchis”, pour faire toute la place aux livres récents, dits “derniers parus”, ennoblis du terme de “nouveautés”?...

Il se trouve qu’une de mes parentes, dont les enfants fréquentent la bibliothèque de Clamart, s’est étonnée de trouver ainsi, en priorité, les livres que j’ai publiés éliminés des rayons de cette bibliothèque et vendus pour des sommes modiques à n’importe quel acheteur. Et surtout, à des marchands improvisés pour l’occasion, qui les revendent ensuite, sur le net, à des prix exorbitants comme “livres rares”.

Arrive alors, dans le cours de ma lecture, une annonce de Mme Boulaire qui me surprend et m’interpelle : «La revue jésuite Pédagogie. Éducation et culture, incommunicable à la BNF, devrait faire elle aussi l’objet d’un examen attentif.» Incommunicable peut-être, mais introuvable certainement pas ! Et pourquoi Mme Boulaire se décourage-t-elle en chemin si facilement ?... Est-ce la peur d’une excommunication du St Siège ?... de la mise à l’index de ses écrits ?...

Puis, poursuivant son inventaire des périodiques du temps passé, Mme Boulaire se voit contrainte, pour être crédible probablement, d’en arriver à ce par quoi elle aurait dû commencer si elle n’avait pas été de parti-pris, c’est-à-dire à : «La revue Enfance, créée en 1948 par Henri Wallon, psychologue et alors directeur du GFEN, et Hélène Gratiot-Alphandéry, psychologue de l’éducation, est de loin, celle qui s’intéresse le plus au livre pour enfants dans la période qui nous intéresse. »

Puis on passe à la revue L’école des parents et on trouve alors ceci en clair, en très clair : «la revue consacre un article à l’enquête radiophonique conduite en 1960-1961 par Raoul et Jacqueline Dubois, instituteurs communistes très engagés dans la défense de l’accès à la culture par les plus jeunes.»

Enfin ! Pourrait-on dire, enfin on parle politique !

Oui, mais seulement du parti communiste et de ceux qui y adhèrent. A qui, fort heureusement, on reconnait quelques mérites : la création du CRILJ par exemple. Mais dont, en même temps, pour en revenir au couple que formaient Raoul et Jacqueline Dubois, en ne les caractérisant que politiquement, Mme Boulaire évitant ainsi soigneusement de signaler la part d’humanisme, de désespoir, puisque c’était un couple qui n’avait pas pu avoir d’enfants, d’abnégation, de courage, d’endurance avec lesquels, grâce ou en dépit de leur engagement politique, Raoul et Jacqueline Dubois, firent preuve, leur vie durant, de leur dévouement au service de la cause des enfants, des jeunes des classes défavorisées et de la cause commune. 

 Contraste tellement flagrant qu’il paraît presqu’incroyable entre cette insistance avec laquelle Mme Boulaire tient à signaler les convictions politiques de Raoul et Jacqueline Dubois et le silence de tombe qu’elle laisse planer sur les convictions politiques de Geneviève Patte ! Comme si une étiquette simplement posée sur un colis pouvait préfigurer de ses contenus ! Comme si la seule mention d’une adhésion à un parti de gauche – argumentation rudimentaire mais habituellement dévaluatrice et discréditante de la droite – pouvait, à elle seule, envoyer aux gémonies ou à la déconsidération toute l’œuvre d’une vie d’un homme, d’un couple, qui avaient le courage et le mérite, dans une période où ces aveux n’étaient pas sans risques, d’affirmer leurs opinions politiques !

 Ce qui peut permettre de laisser penser au lecteur, pas toujours forcément  bien informé, il faut le dire, des dessous de la littérature pour la jeunesse, que Geneviève Patte est une sainte, qu’elle n’a pas d’opinion politique et qu’elle est uniquement disposée à se préoccuper du bien de tous les enfants. Ni d’opinion pédagogique ou religieuse d’ailleurs. Ni même de sens de l’humour, vu la façon dont elle a accueilli les Quatre Contes d’Eugène Ionesco, en 70, en prétextant qu’«ils compromettaient tous les acquis qu’on essayait de transmettre aux enfants.»

 Cette omission de Mme Boulaire, qui a, reconnaissons-lui, ce talent d’escamotage et le sens de l’ellipse, est encore une preuve de son parti-pris en faveur du gang que Geneviève Patte a su se constituer puisque, comme le lecteur a pu s’en rendre compte, chaque fois qu’elle parle d’elle ou de la revue qu’elle dirige, c’est toujours selon d’autres critères, en la présentant comme une de ces châtrées que j’ai mentionnées : objective, inoffensive, a-politisée, laïque, bien sous tous rapports… une de ces vraies «roses du Bengale, sans épines et sans parfum» dont parle, avec une nostalgie romantique Alfred de Musset.

Et puis l’affaire se corse, par inadvertance surement, au détriment même de la stratégie adoptée par Mme Boulaire pour blanchir et valorisée Geneviève Patte puisqu’elle dit toujours à propos de la revue L’école des parents : «à partir de 1966, les chroniques sont donc confiées à Monique Bermond…De manière un peu surprenante, alors que la revue montre une attention soutenue à toutes les initiatives concernant le livre pour enfants, elle (Monique Bermond) ne dit rien de la création de la Joie par les Livres : celle-ci serait-elle passée à ce point inaperçue ?»

La question que Mme Boulaire pose semble naïve. Elle sera réitérée par la suite pour mieux innocenter Geneviève Patte et semble nous dire avec beaucoup trop d’étonnement d’ailleurs : Mais qu’a-t-elle donc fait cette sainte Geneviève pour que tout le monde soit contre elle ?...

On peut d’ailleurs se demander pourquoi Mme Boulaire pose si ingénument cette question au lecteur plutôt que d’y répondre en l’argumentant.

Raoul Dubois, dont on connait les œuvres, semble être dans le collimateur de Mme Boulaire, elle ne peut mentionner ses actions en faveur de l’enfance et de jeunesse sans souligner qu’il le fait d’abord, selon son interprétation des plus restrictrices, en premier et dernier lieu, que parce qu’il est communiste. Elle dit de lui : «On y trouve pour la première fois  (dans la revue Vers l’éducation nouvelle)  la signature du militant communiste Raoul Dubois, qui désormais écrira régulièrement dans la revue

Puis mieux encore mais plus perfidement en ajoutant : «Raoul Dubois le déplore, dans le n°196 d’octobre 1965, où il regrette la faiblesse de la critique dans ce domaine en France ; à le lire, il n’existerait que la revue Littérature de jeunesse, bien qu’il se réjouisse de la fondation récente du CRILJ, à laquelle il a participé. Cette déploration semble laisser penser qu’il n’aurait rien su, lui non plus, de la création de la Joie par les Livres ?»

Ce qui, par déduction conséquente, laisse penser aux lecteurs de l’article de Mme Boulaire que c’est parce qu’il est communiste et par antiaméricanisme primaire que Raoul Dubois passe sous silence La joie par les livres.

 Dans cet ordre idée, je me souviens aussi de conversations que j’ai eus avec Marc Soriano, à l’Institut des Hautes Études en Sciences sociales, sur la nature des obstacles qui s’opposaient à l’information et à l’éventuelle prescription-proscription des livres d’un genre nouveau en littérature pour la jeunesse et des réponses que nous en tirâmes au cours de séminaires successifs qu’il dirigea et auxquels je participais. Notre conclusion unanime était qu’il existait un conformisme et un conservatisme tenaces, résistants et virulents, qui officiaient en sourdine, presque secrètement de deux manières très différentes mais complémentaires et très efficacement, d’une part sous forme de prescription largement diffusée dans ce que Marc Soriano qualifiait «un bulletin de patronage» et, d’autre part, sur le plan de la distribution en bibliothèques et en librairies, une proscription silencieusement hypocrite dont l’objectif était d’exclure et de neutraliser toutes les éventuelles reconsidérations qui pouvaient déranger les productions conformistes habituelles. Marc Soriano m’exprima sa conclusion en un soupir, d’une manière lasse, en me prenant par l’épaule : «Continuez de nous surprendre et laissez aux vestales de La joie par les livres, la suffisance de leur insuffisance !»

Les Bibliothèques seraient-elles devenues, au mépris des librairies indépendants,  des succursales des 24 000 librairies affiliées aux grands trusts ?... et pour ne laisser entrer en Bibliothèques et exposés à la vente que des livres édités en batteries ?...Voilà ce que nous demandions en 1970 dans un séminaire de Marc Soriano.

 Puis, poursuivant encore la lecture du recensement des revues  d’après-guerre…Mme Boulaire s’en prend à un autre périodique Loisirs Jeunes, fondé par Janine et Jean-Marie Despinette, s’avançant là comme elle le fait habituellement, de sa manière binaire et radicale, avec toujours cette même intention de prendre les lecteurs pour des imbéciles en survalorisant le Bulletin de Geneviève Patte, elle lance comme on lancerait une boule puante : «On peut déplorer que pendant longtemps, les critères d’appréciation des livres pour enfants (dans Loisirs Jeunes) restent extrêmement vagues, consensuels, superficiels parfois…

On en arrive ensuite à une annotation de Mme Boulaire qui trahit cette ignorance qu’ont entretenue farouchement, entre elles, dans leur camp, les vestales de Geneviève Patte à propos de la pédagogie et qui survit encore dans son esprit, malgré elle – et je suppose même sans qu’elle y ait jamais réfléchi réellement –, celle de mépriser, sans les connaitre, non pas la pédagogie mais les pédagogies et notamment les pédagogies actives et de conscientisation, sans les connaître. Elle dit ingénument : «L’explication rejoint ce qu’on vient de dire au sujet de L’École maternelle française : les éducatrices considèrent que pour l’âge préscolaire, le racontage pris en charge par l’adulte est préférable à la lecture»

Ce à quoi, pour ma part, mais sans lui répondre comme il se devrait puisqu’il faudrait alors lui faire un cours, je me contenterai de la renvoyer à ce que dit Marshal Mac Luhan dans La galaxie Gutenberg et simplement aux instructions officielles du Ministère de l’Éducation Nationale qui préconisent, simplement, pour les enfants de cet âge tendre, que «le sensoriel soit entretenu et consolidé avant l’intellect» et que l’apprentissage de la lecture ne se fasse uniquement qu’à la fin de la maternelle…

J’arrête là mon argumentation puisque je pense, comme Mme Boulaire, une fois n’est pas coutume, que «Ce n’est pas le lieu ici de s’étendre sur cette double question, mais qu’elle mériterait d’être approfondie.» mais déduis tout de même des constats que j’ai dressés à partir de cette partie de l’article de Mme Boulaire que ses recensements, ainsi que les présentations qu’elle en fait, sont conséquents et même assez confondants. Preuves d’un appétit de travail qu’on ne pourrait que féliciter s’il n’était pas aussi perfidement orienté vers la bien-pensance et, en fonction de ses dents longues, vers son intérêt de plaire aux gens qui peuvent la faire monter en grade dans la pyramide hiérarchique des accréditations nationales.

Sauf que l’on retrouve toujours au nom des même partis pris de Mme Boulaire et de la même déontologie scientifique universitaire prônant l’abstention des paramètres politique, pédagogique et religieux – hormis bien sûr les allusions aux communistes et comme si les autres partis politiques n’existaient pas ; comme si Mme Schlumberger-Doll, puis Schlumberger-Gruner en second mariage, parce que mécène franco-américaine, n’était pas affiliée à une droite capitaliste internationale et comme si Geneviève Patte n’était pas tributaire, ne serait-ce que par reconnaissance obligée, de cette droite-là ! – omissions importantes et de conséquences qui font forcément, du fait de ces abstentions, pencher toutes les conclusions tirées par Mme Boulaire dans le sens de la pensée dominante et des avantages des gens en place actuellement dans ces zones des métiers du livre chargés de la réception et de la prescription qui l’intéressent : la congrégation CLNJ -Joie par les livres-BNF .

           Je regrette beaucoup que Mme Boulaire ne mentionne par la création du CIELJ par Jean-Marie et Janine Despinette en 1988, mais cette absence est certainement justifiée puisque le dernier périodique qu’elle cite est le numéro 98 de L’École et la nation, daté d’avril 1961. Numéro bien antérieur au Bulletin de Geneviève Patte créé en 65…Ce qui me permet de supposer que ce qui s’est passé de neuf en matière de recherches et d’analyses des productions pour la jeunesse, sur le plan public, c’est-à-dire dans la sphère socio-religio-politique et non pas dans la sphère scientifique universitaire qui fait partie d’un tout autre domaine, n’a pas été digne, depuis plus de cinquante ans, de retenir son attention. Ce qui est fort dommage !

                                                             François RUY-VIDAL

                                                            26 septembre 2017

 

 

 

 

 

 

 



19/06/2018
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