17. PRENDRE OU NE PAS PRENDRE LES CHOSES AU PIED DE LA LETTRE

                       

                      En 1975, avec l'expérience de dix années de pratiques conceptuelles et de réflexions sur les diverses formes que l'illustration, en tant que genre, avaient prises dans le temps et qu'elles pouvaient encore prendre dans notre société contemporaine envahie par les images, fustigé amicalement par l'esprit sagace et les remarques pertinentes de Marc Soriano, j'eus l'idée de proposer à Robert Constantin – à qui je confierais aussi les illustrations de L'Enfant qui voulait voir la mer de Jean-Claude Brisville –, comme postulat de principe, de concevoir des images d'un type particulier.
     Ma proposition était la suivante : obtenir que Robert Constantin consente, dans un premier temps, à se plier à transcrire, en images, des expressions langagières usuelles passées dans le langage commun alors qu'elles sont souvent incompréhensible littéralement pour les étrangers.
    Puis, dans un second temps, il me sembla  encore plus intéressant de juxtaposer, dans la même page,
venant de tous pays, des expressions fleuries qui avaient à peu près le même sens mais s'exprimaient selon des formulations totalement différentes.
    Mon idée était doublement comparatiste puisque par juxtaposition de ces expressions littéraires imagées internationales le livre visait à confronter aussi, au travers de leur inventivité et de leur originalité, une juxtaposition de synthèses graphiques correspondant à chaque langue.
    Jérôme Peignot de qui j'avais publié Le Pense-Bêtes, illustré par Colette Portal, accepta d'entrer dans mon jeu et de recenser, parmi toutes les expressions fleuries de quelques langues parlées internationales ( italienne, allemande, anglaise, espagnole, japonaise...) celles qui étaient les plus connues et les plus savoureuses...
     Une fois adoptées par l'illustrateur les idées de base, il ne restait plus ensuite à Robert Constantin qu'à puiser parmi toutes les propositions d'images littéraires, celles qui
l'inspiraient ou entraient en résonance avec son univers, où bien encore celles qui se prêtaient le mieux à la double transcription qui s'imposait : celle, toute simple, qui consitait à représenter par unités graphiques simples, le sens littéral des mots des expressions retenues, et l'autre, plus difficile, qui consistait à suggérer les divers sens qui correspondaient aux figurés des expressions.
       Ainsi on peut très bien représenter en image un nez creux pour traduire l'expression "avoir le nez creux" sans pour autant que la métaphore langagière ( avoir une intuition de...) soit pour cela perçue. La difficulté résidait en ce que, quelle que soit l'image proposée, aussi clairement représentable qu'elle puisse être en image dessinée, il n'était pas certain que cette expression figurative fusse perceptible par quelqu'un qui auparavant n'aurait jamais entendu l'expression.
        Ou, pour être plus explicite, en prenant l'exemple d'une autre variante pour expliquer cette même difficulté d'adéquation entre sens littéraire et représentation littérale, je rappellerai celle rencontrée par Robert Constantin pour représenter l'expression "couver des yeux".  Entre l'interprétation graphique littérale et la portée figurée,
toute l'ambigüité reposait sur l'article "des", employé en place et au lieu de "avec". Le fait de représenter une poule qui couvait des yeux frisait le contresens puisque "couver des yeux" en version imagée n'exprimait plus ce que le sens figuré commandait : "couver avec les yeux".
      Bien que paraissant simple, l'exercice était pourtant de haute voltige puisqu'il faisait appel et induisait des références culturelles savantes. Il constitue cependant, à mon avis, une excellente méthode d'initiation et d'expérimentation à la conceptualisation des images et aux arts graphiques. Le plus difficile revenant, si nous prenons pour exemple une de ces expressions les plus communes et des plus parlantes pour un enfant : "Tomber des nues", à représenter, idéalement, qui, comment et pourquoi tombent de ces nues...pour obtenir par une perception immédiate mais par un processus de réflexion, de percer à jour la bipolarité du sens. Bipolarité dont
toute expression langagière est généralement constituée.
    Pour Robert Constantin, cet exercice, n'était pas totalement nouveau. Je dirai même qu'il faisait partie inconsciemment de ses démarches et de ses recherches. Représenter la réalité n'était pas son objectif. Par contre, donner de la réalité à ses images de fiction, provoquer une accroche du regard et inciter, comme Magritte, " au regard qui pense" et à la  réflexion, avant dénouement par la prise de conscience, lui importait plus.
         C'est pourquoi, je le suppose, Robert Constantin accepta aussitôt que je la lui fis, ma proposition. Tout contraignant que fusse pour lui l'exercice, puisque le double sens des données littéraires était impératif et incontournable, pour mon bonheur,
finalement, il ne choisit que d'en voir le côté dynamique et stimulant.
          C'est même avec une certaine jubilation qu'il se plia, nécessairement, au fait d'avoir à honorer les implications de la donnée initiale : substituer à des images mentales que chacun de nous pouvait se faire, d'autres images, graphiques celles-là mais de son cru qu'il aurait à nous imposer ; inventer des équivalences croisées et plurielles sur le plan du sens pour exprimer les mêmes idées, avec des moyens et des codes d'expression différents en vue d'un décryptage perceptif différent.
    Tout l'intérêt de la démarche restait néanmoins dans  le choix du concept : celui de représenter la bipolarité d'une expression langagière. Ainsi, pour tenter d'analyser plus en détail ce concept, en reprenant toujours la même expression citée plus haut, puisqu'elle demeure, pour les enfants en tout cas, une des plus parlantes et des plus insolites, nous déduirons assez facilement que toute image graphique qui pourrait  représenter et évoquer la même idée que
"Tomber des nues" impliquerait forcément celle de "tomber"de haut, associée à celle de "nuages" évoquant le ciel. Tomber de haut, tomber des nues, tomber du ciel...
    Or, sans y paraître à première vue, le principe de cette illustration (son type) rejoignait exactement celui utilisé par Bruegel dans son tableau sur "l'illustration des proverbes flamands" aussi bien que celui utilisé brillamment, pour ses tableaux en forme de rébus, par le peintre Magritte. C'est, en quelque sorte, de l'étincelle produite entre les deux éléments graphiques essentiels représentés par l'image, que jaillit, pour le "regardeur", l'accroche et l'éveil, "la puce à l'oreille" en somme, c'est à dire le fait qu'il se sente happé par l'énigme, sensibilisé et interpelé, puis qu'il s'implique et s'investisse et finisse ensuite, après une enquête personnelle remettant en jeu ses acquis culturels, en procédant à un questionnement intérieur, à parvenir, éventuellement, à sa résolution de l'énigme.
     En sollicitant le talent de Robert Constantin dont je connaissais les peintures, j'étais assuré que l'impact sensoriel et affectif des illustrations ne manquerait pas. Ce qui me laissait prévoir qu'à déchiffrer ces entrelacs d'énigmes, le lecteur-regardeur ne pourrait échapper à la fois au plaisir que vont lui procurer l'illumination
interprétative et la satisfaction esthétique.                      


13/04/2006
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