1968 : LES TÉLÉMORPHOSES D'ALALA

                                                      
       

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DE L'APATHIE DES ENFANTS DEVANT LA TÉLÉVISION

ET DES RÉACTIONS D'HOSTILITÉ 

QUE SOULEVA LA PUBLICATION

DE L'HISTOIRE D'ALALA, LA MÉTISSE.

 

        C'était en 1968, Guy Monréal, journaliste à l'Express, frère d'Henri, mon plus cher ami d'enfance, à qui j'avais demandé, lorsque nous nous retrouvâmes à Paris, en 1966, une histoire «bien de notre temps», me proposa un conte futuriste,"les Télémorphoses d'Alala", dont on aurait pu faire, accompagnée de musiques "planantes", – puisque à l'époque la mode était aux couleurs flashy d'Andy Warhol et du pop art et que nous vivions aux rythmes du "Yellow Submarine", des Beatles et des savoureuses illustrations psychédéliques de Heinz Edelman –, un féérique opéra rock pour adolescents.

         Le contexte du livre, humus sur lequel il s'échafauda, se passait quelque part entre New York et Paris où je vivais à mi-temps. A Paris depuis l'adoption par l'intelligentzia culturelle en début de siècle, (le 20ème), des ballets nègres et de la ceinture de bananes de Joséphine Baker, l'attitude générale française envers les Noirs allait plutôt de la curiosité amusée à la compassion. Aussi, le fait qu'un des protagoniste du conte soit, par la volonté de Guy Monréal, un prince noir, qu'il ait épousé une belle normande blanche et qu'ils aient eu une petite fille demi-noire ne souleva aucune résistance en moi qui côtoyais à cette époque, à New York, toute une faune de personnages extravagants, Blancs ou Noirs, qui pour se distinguer, se faire remarquer et se faire admettre en tant qu'artistes rivalisaient d'ingéniosités à la limite parfois du bon goût.

      Je veux dire par là que n'étant pas raciste mais ayant vécu et éprouvé en Algérie l'injustice et la cruauté d'une discrimination raciste qui asservissait la plus grande partie de la population en faisant force de loi, j'accueillis le conte de Guy Monréal comme répondant à ma demande puisqu'il était inscrit dans les réalités de notre temps et comme une aubaine et un espoir de vie meilleure entre les différentes ethnies du monde. Quoi qu'il en soit, n'ayant aucune raison de remettre en cause l'identité ethnique de ce prince et me référant plutôt au succès d'Othello, ou de "La case de l'Oncle Tom", je n'imaginai pas alors toutes les difficultés qu'une fois publié le livre rencontrerait de la part des institutions de prescription de littérature pour la jeunesse et des différentes associations de soutien à la lecture. Ni, bien entendu, de la doxa du livre pour enfants. 

       Je ne vis, en tout cas, absolument aucune raison, en acceptant d'emblée le manuscrit, de contester en quelque point que ce soit la proposition de l'auteur puisque je la trouvais géniale et correspondant bien à ce que j'attendais de lui. Mais en cela j'étais naïf et même inconscient car, dès la parution du livre, je fus bien forcé de constater qu'en France aussi bien qu'à New York, la majorité des citoyens ne partageait d'aucune manière mes points de vue et que l'accueil de la majorité de la presse critique, sans mettre exactement le doigt sur les raisons qui les fâchaient, s'arrangeait pour trouver d'autres multiples raisons prétextes – l'effronterie d'Alala, son indiscipline et son insubordination qui, par contamination, allaient susciter et encourager, des révoltes et des rebellions dans l'esprit des jeunes lecteurs...– pour ne pas recommander le livre et même, forme de censure, pour le passer complètement sous silence.  

    Ma bataille pour que le livre existe avait commencé dès mon acceptation du manuscrit pour la France, quant il me fallut, pour diminuer les prix de fabrication de l'ouvrage, le faire accepter par mon associé américain Harlin Quist pour les États-Unis. Dans mon emballement pour le texte de Guy Monréal, je n'imaginais pas que mon associé américain puisse émettre des résistances à le publier outre Atlantique. Or, j'eus vite fait de me rendre compte que ce n'était pas gagné d'avance et que pour qu'une édition anglo-américaine existe ce serait une autre paire de manches !...

        A New York, Harlin Quist, wasp raciste mais ne l'avouant jamais ouvertement, sinon dans le petit cercle restreint amical ou familial, désapprouva tout net l'idée de ce prince Noir et imagina même que l'histoire aurait plus de succès si le prince était un vrai Blanc, bon teint. «Quelle importance disait-il pour se justifier ?... C'est l'histoire de cette petite fille qui entre dans la télévision qui est intéressante et pas le fait qu'elle soit demi-noire !...»

 Cependant, comme il était prêt à tout et n'importe quoi dès qu'il pouvait attirer l'attention sur lui, il consulta autour de lui et s'aperçut, d'après ce qu'on lui rapporta, tout en continuant cependant, face à moi, de feindre des résistances à l'idée de publier un livre dont la protagoniste principale était une petite métisse qui, par l'exemple, plaiderait forcément pour cette cause des Noirs qu'il ne souhaitait pas soutenir, que je lui offrais là, avec ces Télémorphoses d'Alala, une bonne affaire.


                                                              

 

 J'eus beau, pour essayer de le convaincre, lui dire qu'il agissait à contre sens du mouvement artistique new-yorkais, il feignit de m'opposer, en finaud qu'il était, de l'indifférence et même du dédain. En vérité il me faisait comprendre, son orgueil étant en jeu, qu'il n'avait jamais été un suiveur et qu'il ne le serait jamais. Avec arrogance, il clamait que ce qui l'intéressait était d'ouvrir des voies, d'être un novateur et de contribuer à forcer l'histoire des idées. Il répétait souvent sans la moindre hésitation : «I am making history !»

Mais je sentis qu'il vacillait déjà et que l'initiative de Guy Monréal avait fait son chemin. Bien lui en prit car, à cette époque dont je parle, le tout New York ne jurait plus que par une mode hippie, imposée en majeure partie par des créateurs Noirs, ou par quelques Blancs acquis à la cause Noire. Une mode qui, indirectement plaidait, nouvelle façon pacifiste de militer, pour la cause noire. On adoptait des étoffes, des vêtements, des colifichets ethniques et on se coiffait à l'affro pour se retrouver dans des cafés-restaurants où la mixité était de rigueur et où on écoutait de la musique noire, Duke Ellington et Ella Fitzgérald...

Jean-Paul Goude en tête, directeur du magazine "Esquire", promouvait son épouse, l'étonnante et superbe Grace Jones, pour lancer son "Black is beautiful", le slogan célèbre qui inaugurait la campagne subversive réclamant des droits civiques pour tous les Noirs... Slogan qui fit fureur et s'implanta, en dépit des résistances de la droite républicaine, sur tout le territoire des États Unis. 

Peu de temps avant, L'artiste noir Emory Douglas avait imposé graphiquement "sa Panthère", égérie au poing vengeur, illustrant, par toute une série d'affiches engagées, la cause d'un groupe fermement revendicateur, “Les Panthères Noires” pour l'obtention des droits civiques dans tous les États d'Amérique du Nord.

Tomi Ungerer, qui vivait à New York, ne reniant jamais d'être français, mais revendiquant toujours d'être un métisse alsacien-allemand, s'était lancé dans cette bataille, dès son arrivée aux States, en se mêlant à la junte new-yorkaise des illustrateurs incisifs et déterminés. Son affiche paisiblement provocante intitulée "Black power/white power"avait le courage d'un constat navrant mais irréfutable puisque dans une sorte de tête à queue haineux, un homme Noir, représenté debout, mordait avec rage le pied d'un blanc qui, lui, la tête en bas, s'acharnait, à belles dents, sur le pied de son adversaire…Lutte fratricide, charnelle, stupide et vaine qui ne menait à rien.

Fort heureusement néanmoins, la jeunesse en "pattes d'éph." aidant, le mouvement libertaire se généralisa en bousculant et réduisant presque au silence bien des mentalités rétrogrades médusées.

Harlin Quist qui me reprochait d'aller manger du poulet frit et de la tarte au citron meringuée dans les fast-food de la chaîne "Chock full o'Nuts", chaîne appartenant et régie uniquement par des Noirs, dut lui-même mettre de l'eau dans son vin. Il en subit à la fois le contre coup et un sale coup : son amie de cœur, Joan Pike, professeure de français, à qui il refusait le plaisir d'avoir un enfant de lui, avait, de guerre lasse, choisi un de ses collègues, un homme Noir, pour se faire féconder et pour accoucher d'une petite fille qu'ils appelèrent, après avoir hésité à l'appeler Alala comme l'héroïne des Télémorphoses, Alysson.

          A Paris, tambour battant, l'obtention des droits civiques pour les immigrés n'étant pas la cause principale, le tumulte social était surtout mené par les revendications justifiées des femmes pour leur émancipation.  

        Après avoir vaillamment plaidé pour la cause des militants du FLN, Gisèle Halimi faisait de nombreuses adeptes en plaidant pour la cause des femmes, en s'élevant contre une loi de juridiction inique, d'inspiration catholique, qui entendait punir une jeune fille qui avait été violée et n'avait pas voulu garder l'enfant qu'elle portait. Dans les couloirs des ministères de Valéry Giscard d'Estaing, pourtant à droite, et à l'Assemblée, Simone Veil, allait plaider, devant une majorité de parlementaires hésitants,et vaincre les résistances des barbons conservateurs, hostiles aux principes de la contraception et de la pilule abortive...

       Le Manifeste des 343 femmes célèbres, qualifiées de “343 salopes” qui avaient eu recours à l'avortement ou qui se solidarisaient avec celles qui l'avaient pratiqué, était divulgué dans la plupart des journaux français avec un grand retentissement…

C'est dire que ce que nous vivions avait inspiré copieusement la commande que j'avais faite au frère de mon ami d'enfance Guy Monréal en sachant parfaitement qu'il me donnerait un livre «de notre temps».

Il ne s'agissait pour lui que de transposer, fardée par la littérature, notre réalité quotidienne. Et en journaliste de métier, aux loges de l'observation objective qu'était pour lui l'Agence Française de Presse (AFP) et "L'Express" sous la férule de Françoise Giroud dont il avait été un collaborateur, l'auteur qu'il était y alla avec sa singularité et cette pointe d'ironie désabusée qu'il portait sur toute chose. Son héroïne n'était pas exactement à son image ou à celle de sa soeur Hélène, qui avait été mon élève, mais à l'image d'une petite fille avertie de demain, enfant itinérante, insoumise, vivant dans une maison de plastique transportable, dévergondée à la manière de Sophie de Ségur, celle des malheurs, parce qu'échappant au formatage qu'aurait pu lui imposer une scolarité régulière... Dotée, en plus et en moins, du mérite et de l'inconvénient d'être née métisse, puisqu'elle était la fille d'un prince Noir et d'une jolie jeune femme blonde et qu'elle se prénommait Alala.

Prénom qui laissait supposer, lorsqu'on parlait d'elle et de ses fredaines un «Ahllala!...Vous m'en direz tant !» bien lourd de sous-entendus.

Mais Alala, quoi qu'il en soit, parfaite ingénue, ne doutant de rien, ne présumant de rien – comme tout enfant qui vient au monde ! –  arrivait dans le courant de ce début des années 70, sans préjugés ni idées préconçues, demi-Noire mais blanche et pure de tout atavisme, dans nos sociétés nord-occidentales civilisées, engoncées de principes et de moralités souvent périmés, tandis qu'un commentateur inquiet, narquois et persifleur, aurait pu s'autoriser à dresser un constat et poser aux gens assoupis, confortablement établis, la question : «World, are you ready, Alala is here ?...»

Fantastique et futuriste, puisque Rodolphe, Anna et Alala d'Alcantara habitaient dans une maison en plastique dépliable et gonflable, l'histoire d'Alala se déroulait au hasard des voyages que la famille effectuait pour son plaisir, à travers toutes les contrées du monde, depuis les bords du Lac Titicaca aux pentes enneigées du Kilimandjaro ou aux fins fonds de la Mandchourie. Pour Alala, le monde était sans frontière et l'univers était son pays. Sans avoir jamais connu Romain Davis, elle avait hérité de son humanisme! elle était citoyenne du monde.

Mais, privilège et inconvénient de son caractère et de sa singularité, Alala, qui débordait de vitalité et de curiosité, en véritable trublion ne pouvait pas tenir en place, en potiche séduite et ébahie, face à ce petit écran qui monopolisait l'attention de tous ses petits camarades. Le fait même d'être prostrée sur un canapé confortable, à attendre qu'on lui apporte quelque chose d'intéressant pour apaiser sa soif de connaître et d'agir, la mettait hors d'elle. Elle ne pouvait accepter que son rôle se borne à se contenter de faire des commentaires et à n'être que spectatrice du bonheur et du malheur des autres. Elle  ne supportait pas de ne pas être invitée à entrer dans l'écran pour partager les aventures des personnages qu'elle admirait ou pour modifier le cours des choses.

Elle pensait qu'on n'avait pas le droit, parce qu'elle était enfant, de l'obliger à se satisfaire de ce qu'elle n'approuvait pas.

Aussi, impulsée-propulsée par son désir d'agir, un jour, après certainement s'être retenue longtemps, son exaspération ayant dépassé les bornes, prenant son élan, Alala, fit son grand saut, le premier plongeon dans le “bocal” ce petit écran qui ne la fascinait pas, pour franchir les limites du réel et supplanter Cendrillon elle-même, alors que cette dernière bavait d'admiration et de plaisir en dansant dans les bras du prince…

Mais, là encore, plutôt que d'être séduite et de se pâmer, Alala bien vite déçue par le fade discours bienveillant du prince de légende – Aucune raison de supporter la bêtise ! pensa-telle – jugea que cette valse était interminable, que la situation était insupportable et sans avenir, que son temps était précieux et qu'elle avait mieux à faire ailleurs n'importe où...

 Aussi, ne s'embarrassant pas du respect qu'on doit aux contes traditionnels, Alala virevolta et replongea aussitôt sur une autre chaîne où elle espérait trouver, sans savoir ce qu'elle cherchait, ce qui la satisferait... mais qu'elle ne trouva pas encore... ce qui l'incita à plonger dans une autre chaîne... puis, de chaîne en chaîne, ne trouvant toujours pas ce qui aurait pu la combler, Alala comprit qu'elle aurait à se contenter de ses performances de virtuose de plongeons dans le petit écran.  

Son bonheur résidait dans ses plongeons acrobatiques et dans l'effroi qu'elle causait en arrivant inopinément... Une fois franchi l'écran, quoi de plus facile que d'aller plus loin. Il suffisait pour elle d'attendre seulement que monte en elle le désir irrépressible de s'exprimer et d'exister pour aussitôt se trouver en position de lévitation et prête à affronter n'importe quelle situation. L'important était qu'elle intervienne, qu'elle participe,  qu'elle contribue.

Alors, comme le dit la chanson,«Et d'aventures en aventures, de port en port...» il suffisait d'un rien pour qu'Alala quitte le canapé confortable de sa maison de plastique pour s'en aller voir ailleurs, derrière l'arc-en-ciel s'il le fallait, perturbant tantôt le discours qu'un Président faisait à l'ONU en sautant sur ses genoux, tantôt s'infiltrant dans le milieu d'un groupe de "Holy singers" pour soutenir un gospel... mais jamais où on l'attendait... Tant et si bien qu'en peu de temps, connue comme le loup blanc, la petite métisse eut, toutes les polices du monde à ses trousses.

        Puis, en fin de conte, comme cette histoire d'anticipation était une fable et qu'il fallait une fin heureuse à tant de perturbations, la conclusion  qui s'imposa fut d'être conforme à ce que les féministes de notre époque souhaitaient et revendiquaient. Un mariage libre avec un prince Mandchou, des nuits d'amour et beaucoup d'enfants. Cinq au total et chacun de couleur différente.

       Pour tableau final, dans une apothéose musicale grandiose, digne de la comédie musicale "Hair", Alala, en grande majesté, entourée de son époux mandchou et de ses cinq enfants, tenant d'une main, au petit doigt levé, sa tasse de thé et montrant ostensiblement dans l'autre main, la pilule contraceptive qu'elle s'apprêtait à avaler.

        Par le format et la facture, le thème même, le livre s'adressait plutôt à des préadolescents. Pour ma part, il me semblait que le public ne verrait que le côté perturbateur amusant de la protagoniste, et son refus salutaire, de ne pas se laisser happer et hypnotiser par n'importe quelle stupidité présentée dans le petit écran.

        La moralité de la fable était un encouragement. Il me semblait que les pré-adolescents qui liraient ce conte ne seraient pas inciter à faire comme Alala puisque plonger dans l'écran était impossible, mais à réfléchir sur son cas et sur le peu d'intérêt que présentaient certaines émissions de divertissements débiles. Mais je me trompais. En France on ne vit que la promotion que le livre semblait vouloir faire aux mariages mixtes. mariages qu'on qualifiait alors de mariages inter-raciaux. Et on me traita de corrupteur.

    Deux critiques cependant échappèrent à cette caricature. Celle de Germaine Finifter parlant d'Alala comme d'«une nouvelle Alice aux pays des merveilles» et une autre de Janine Despinette de "Loisirs Jeunes", habile et lâche à la fois qui prédisait au livre, fortement remis en cause par la doxa intellectuelle des prescripteurs-trices de littérature pour la jeunesse, que, n'étant pas un livre pour la jeunesse d'aujourd'hui, il serait, vraisemblablement, le livre idéal pour les enfants de l'autre siècle, à partir de l'an 2000.

Monique Bermond et Roger Bocquié, animateurs responsables à France Inter d'une émission de présentation de livres pour la Jeunesse, "Livres ouverture sur la vie", crurent de leur devoir de recueillir, en témoignage, comment  "les Télémorphoses d'Alala" salué généralement comme un livre d'anticipation, était perçu par des préadolescents. Ils me sollicitèrent donc, amicalement, comme ils le faisaient habituellement, pour une confrontation avec des enfants et, sans même poser de question puisque j'avais confiance en leur rectitude et conscience professionnelle, et que ce n'était pas la première fois que je me prêtais dans leur émission à une rencontre avec des enfants à propos d'un livre publié, je donnai mon accord et nous prîmes rendez-vous.

L'enregistrement aurait lieu à Meudon, me dirent-ils, dans une salle de classe d'un des établissements scolaires publics de la ville.

La seule chose que les Bocquié-Bermond  avaient cru bon de me dire pour m'encourager à accepter la confrontation, en se  flattant d'avoir pu l'obtenir, était que le débat serait certainement agité puisque nous rencontrerions des élèves d'un haut niveau, faisant partie d'un  établissement renommé pour sa discipline et ses résultats aux examens, une véritable "école modèle".

Ne craignant pas la polémique, ne prévoyant pas qu'on me demanderait d'assurer la discipline pour l'occasion, je me rendis donc à Meudon, le cœur plutôt léger et avec confiance puisque je croyais au livre dont on débattrait.

Ma première déception, en arrivant devant "l'école modèle" en question, fut de constater que c'était un collège de filles et qu'en conséquences, alors que la mixité avait balayé, dans la plupart des régions – du moins pour ce qui était des établissements publics –, ce sectarisme anachronique, j'eus le sentiment très net que les Bocquié-Bermond m'avaient tendu un traquenard et j'eus un mouvement de recul et d'indignation. Mais comme j'étais au pied du mur, je franchis tout de même, avec un pincement au coeur, le seuil du collège. D'ailleurs on m'attendait, sur le pas de la porte. Il devait être 10 heures du matin.

La dame qui m'accueillit, sans doute le proviseur, avait cet air entendu et finaud mais poli de celles qui, tout en restant déférentes, vous laissent présumer, avec un soupçon d'ostentation, qu'elles vous ont préparé un sale coup : « Mon p'tit monsieur, semblait-elle me dire, tu ne sais pas ce qui t'attend !»

Elle me précédait en m'invitant à la suivre et nous arrivâmes dans une grande salle de réunion où les élèves des trois classes secondaires, une bonne soixantaine de filles dont l'âge allait de 10 à 15 ans étaient rassemblées. Roger Bocquié et Monique Bermond, arrivés avant moi, avaient déjà installé leurs appareils d'enregistrement, magnétophone et micros dont un baladeur que Monique Bermond tendait à des élèves, pour  dénouer la parole et installer une convivialité les encourageant à s'exprimer. Le but étant, puisqu'elles avaient eu le livre en main, qu'elles nous fassent part de leurs remarques ou des questions qui leur étaient venues à l'esprit.

Quand tout sembla prêt pour que la rencontre s'amorce et tandis que je me préparais en introduction à me présenter pour parler de mon rôle de concepteur et présenter sommairement, le livre, son auteur, son illustratrice, les raisons qui nous avaient incité à le concevoir… je me rendis compte que, par un regard de biais, s'adressant autant à moi qu'à ses élèves, madame le proviseur, le majeur directif pointé, le ton "sermoneux" de rigueur, lançait, un avertissement qui en disait long sur ce que l'on m'avait préparé. « Attention, hein ! N'oublions pas ce qu'on s'est dit !» lança donc madame le proviseur avant de se retirer. Sentence à laquelle succéda venant de l'auditoire, d'une seule voix, un «Ouiiiiiii !» d'approbation prolongée, digne de ces adhésions unanimes qu'un montreur de marionnettes tirent des enfants à un spectacle de Guignol.

Et puis je pus alors commencer ma présentation du livre afin que l'échange s'amorce entre les élèves et Roger Boquié, Monique Bermond et moi-même. Mais, à peine commencée ma présentation, je dus me rendre à l'évidence, qu'on ne m'écoutait pas et que l'auditoire avait reçu pour ordre de ne pas entendre ce que je pouvais dire. Comme pour un chahut organisé, une hostilité planait parmi les élèves pour boycotter la rencontre.

Et, j'eus beau tenter de détourner ces jeunes filles de ce qu'elles s'étaient engagées, sous promesse faite à leur proviseur, à me dire pour ne pas me laisser dire ce que je m'étais déplacé pour leur dire, mais en vain! Je m'y repris de plusieurs manières, en élargissant mes propos aux dimensions des intérêts et des ressorts culturels divers que le livre proposait, usant à maintes reprises, du processus de diversion, pour tenter de les convaincre que j'étais prêt à entendre leurs critiques, si elles voulaient bien les formuler une à une en se servant du micro baladeur...

Puis pour ouvrir la discussion, j'amorçais mon argumentation : la situation de pauvreté et de misère des Noirs en Afrique et en Amérique,  l'injustice dramatique des périodes d'esclavages durant la traite des Noirs, la ségrégation que les Noirs subirent aux États-Unis avant la guerre de sécession, celle qu'ils subissaient encore puisque dans certains états, les Noirs n'avaient pas droit aux études universitaires... l'apartheid qui existait encore en Afrique du sud, les injustices qui persistaient en matière d'égalité de droits civiques et la lutte entreprise pour l'acquisition de ces Droits dans la plupart des États de l'Amérique du Nord... Je racontai certaines anecdotes :  l'histoire de cette femme Rosa Parks qui, pour la première fois refusa de céder sa place dans un bus à un homme blanc, les chasses à l'homme du Klu Klux Klan, l'assassinat du pasteur Martin Luther King… Écoeuré finalement devant tant de mauvaise volonté et de mauvaise foi, je dus bien me résigner à recevoir ce qu'elles avaient tiré du livre et qu'elles répétaient comme un leitmotiv en signe flagrant d'obstruction : « Pas d'ça chez nous !»

«Non, pas d'ça chez nous! Nous sommes en France ! » Et, prenant le livre ouvert à une page où l'on voyait le prince Noir, Rodolphe d'Alcantara, dans un somptueux vêtement hippie, taillé spécialement par Nicole Claveloux, aux côtés de sa douce et blonde épouse, une des plus grandes élèves répéta : «Oui, monsieur : que les Noirs restent chez eux ! Pas d'ça chez nous !»

Je n'invente rien. Les bandes magnétiques de ces enregistrements prouvant ce que j'avance doivent certainement se trouver quelque part. Il serait intéressant de les ressortir aujourd'hui, pour prouver comment, en 1970-71, à quinze kilomètres de la ville lumière, capitale de la France, mais à Meudon tout de même, là ou Louis-Ferdinand Céline vivait, des enseignantes faisaient pression sur leurs élèves non pas pour qu'elles puissent s'exprimer librement et individuellement mais, au contraire, pour qu'elles se plient à un endoctrinement et à un véritable formatage raciste.

Voilà ce dont je me souviens et ce que j'ai retenu de l'accueil que l'on fit en France à ces télémorphoses d'Alala.   

 

 



13/11/2017
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