5.1966. “CONTE NUMÉRO 1” D'EUGENE IONESCO

  

 

                                              


     En 1970, la parution de ce premier livre, annonçant une série de Quatre contes pour enfants de moins de trois ans écrits par Eugène Ionesco, illustré avec beaucoup de perfectionnisme par Etienne Delessert fit l'effet d'un énorme pavé dans la mare. Si on peut se référer au bruit, aux controverses, aux hésitations, aux applaudissements et aux enthousiasmes des uns, et aux réprobations des autres, pour juger de la nouveauté et de la qualité, de la pertinence ou de l'impertinence, voire de la folie d'un livre... celui-ci, sans les avoir chercher vraiment, remporta la palme des échos.

    Ce qu'on lui reprochait est à verser cependant à son mérite : Eugène Ionesco écrivait, à sa manière, sans concession au genre "livre pour enfants", des histoires qu'il avait inventées pour sa petite fille Marie-France.

                                                                                                       



     Ionesco faisait du Ionesco et affirmait la singularité de son écriture tandis que les enfants et leurs parents, interloqués par la nouveauté de ton, découvraient, en même temps, une autre façon d'envisager les rapports pédagogiques adultes-enfants et une autre manière de considérer la littérature pour la jeunesse.


                       

    Cela étant dit, on peut aisément comprendre que des bibliothécaires rigoristes, que des enseignants sans humour, que des parents anxieux de santé psychique et de rationalisme et que des associations de défense de la morale par la lecture, ou "vice"versa... avant tout  préoccupés par la nécessité de reconduire, d'abord et avec sérieux, la forme la plus souvent admise d'une intelligence déductive aristotélicienne, aient été un tant soit peu choqués par le ton d'apparence désinvolte, par le pied de nez à la logique, par l'irrévérence cocasse et anti-conformiste des situations et par la hardiesse en fin de compte de cet esprit inventif libre.


                               


    Aux partisans du seul bon sens pour tout viatique, Monsieur Ionesco, celui qui devint vénérable à la fin de sa vie en entrant à l'Académie française, rappelait que pour tout renouvellement de pensée innovante, "rien", justement, "n'était aussi sot que le bon sens!". Affirmation un brin anarchiste, bien difficile à accepter pour qui ne croit justement qu'au bon sens, aux idées établies et aux convictions consensuelles!

   "Respirez, nous disait Ionesco, détendez-vous, le rire est le propre de l'homme! Oui, c'est un fait, le monde est tragique! Mais justement, c'est parce qu'il est suffisamment tragique que point n'est besoin de l'envisager, aussi et toujours, d'un regard et sous un angle tragiques!"

     Contre l'avis de Mathilde Leriche qui était ma collègue aînée aux CEMEA, j'avais pris contact avec Eugène Ionesco en 1963,  peu de temps après mon arrivée à Paris, alors que j'étais directeur adjoint du Théâtre pour Jeune Public dans ce grand organisme issu des Mouvements d'Education Populaire, pour lui demander d'écrire une pièce de théâtre pour les enfants. Sa réponse prudente et évasive me laissait espérer qu'il me donnerait, un jour, peut-être : "des petites histoires amusantes mais sans une très grande importance qu'il racontait à sa fille Marie-France, lorsqu'elle avait moins de trois ans, pour la distraire"...

    Et puis le temps passa et après plusieurs relances, devant mon insistance et ma fidélité, un jour que je commençais à désespérer, encouragé par sa femme Rodica qui lui rappela que j'avais été le premier à le solliciter, il me confia les quatre contes qu'il venait de terminer sur les six qu'il avait prévus d'écrire.

      En découvrant leur drôlerie, leur intelligence et, par dessus tout, en retrouvant cette dose d'invention particulière à l'auteur, cette touche d'humour sans emphase et pourtant imprévisiblement déductif dans le contresens voulu, avec cette part de vérité existentielle pour ce qui était des personnages familiaux et de leur mise en situations, de l'utilisation d'un vocabulaire simple mais percutant servi par un style sans prétention...Tout dans ces contes me laissait présumer que je ne pouvais me tromper puisque j'y retrouvais toutes les qualités qui avaient valu à Eugène Ionesco sa notoriété internationale : la secrète alchimie d'une "authenticité" substantielle, adaptée dans ces contes, sans infantilisme, en une adéquation incontestable avec la curiosité insatiable des jeunes enfants et néanmoins, sans hiatus, toujours en concordance avec cette caractéristique à la fois étrange, dramatique et parfois fantastique de l'univers personnel de l'auteur.

     Ionesco confirmait bien ce que je pensais déjà : la littérature pour enfants était et devait être de la littérature et pas une bouillie de mots plus ou moins utilitaire, élégamment concoctée intentionnellement, préméditée et instrumentalisée par des "écrivants", commanditée ou avalisée par des prescripteurs (trices) pour formater l'esprit des enfants selon des principes d'éducation mécanistes et les inciter, par une pratique d'une seule qualité de "lires", à une "joie par le livre" des plus contestables.

             




13/03/2006
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